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242 LE RÉGENT, L'ABBÉ DUBOIS ET LES ANGLAIS, à sa patrie, lancées par un homme arbitre des finances de France? Qu'on renverse la situation et qu'on suppose à Londres un financier, Blunt si l'on veut, mais dans la haute situation de Premier Lord de la Trésorerie, fulminant à tous les carrefours contre l'industrie, le commerce, les colonies de la France, qu'il se targue de ruiner à volonté; et en face, l'ambassadeur français inerte, indifférent, transmettant ces propos à Paris comme de simples on-dit à dédaigner, sans portée? Que dirait-on de cette manière de veiller aux intérêts et à la sûreté de son pays? Serait- il réputé fidèle mandataire? Stair accomplissait donc son devoir et son métier lorsqu'il éclairait de si près l'auteur du système. S'il y apportait trop de son caractère incisif, n'est-ce pas excéder toute justice que de le peindre comme une sorte de bête fauve, V affreux dogue, Stairs et ses dents, contre lequel Law recourt à la protection d'un bouledogue qui valait Vautre pour la férocité, c'est-à-dire
M. le Duc ».
L'inquiétude que ressentait L. Stair des plans financiers et des vues ultérieures de Law, se doublait de celle des plans politiques et de l'implacable campagne de M. de Torcy auprès du Régent ; elle se renforçait encore des transes de l'abbé Dubois, lui-même l'inquiétude faite homme. Mais elle importunait Stanhope. Homme d'action, hardi, heureux dans sa politique étrangère, confiant dans le Régent
1. Michelet, La Régence, p. 223. - De même, après le coup de boursj prétendu et manqué des Anglais en juillet, ils se découvrirent brutal* ment par leur ambassadeur, l'enragé Stairs, menacèrent le Régent (p. .
Stairs montrait le poing; son compère Dubois minait et sapait (P-jMI Stair coquin patriote (p. 246). Or, dans la correspondance de Stair avec les ministres britanniques, Stanhope et Craggs, ses complices suppose,, i n'est pas fait allusion une seule fois à des menées de cette espèce, et tout ce qu'ils disent en est exclusif. Répétons aussi que les Ang^isetaie| des hommes policés, incapables de menacer le Régent et de lui mon ter le poing (moralement s'entend); de même que le Régent qu on ,e plaît vraiment par trop à ravaler ne l'aurait jamais endure.
et son ministre, Stanhope se fatiguait de la dissonance de l'ambassadeur dont chaque dépêche présageait l'avortement misérable delà Quadruple-Alliance, cette œuvre aussi utile qu'originale, juste objet de la complaisance de qui l'avait créée, c'est-à-dire de Stanhope. Peut-être aussi le premier ministre concevait-il quelque impatience des incursions réitérées de Stair dans le domaine de la politique intérieure et du gouvernement, ne fût-ce que par l'espèce de glas qu'il sonnait sur la dette publique. Il mit donc sur le compte du mauvais caractère du représentant de la Grande-Bretagne les pétulantes vanteries de Law comme des espiègleries du financier pour désoler le diplomate; et, quoiqu'on en dise, fort éloigné des ténébreuses noirceurs qu'on lui prête, il prit le parti du Régent, de l'abbé, de Law lui-même contre le hargneux Argus.
Le secrétaire Graggs, d'humeur calme, observait les faits
en homme d'Etat, plus curieux qu'intimidé, pressentant une lutte prochaine entre les financiers des deux côtés du canal, au demeurant quelque peu affriandé par l'énorme machine à richesse construite à Paris et alors dans sa plus fascinante fécondité. Ces divers sentiments se lisent dans les lignes suivantes à Stair 1 :
« M. Law a porté très haut le crédit de la France. Il se pourrait qu'en vendant si publiquement nos fonds au-dessous du cours, il réunît contre lui plusieurs sociétés importantes et riches d'ici, lai qui se propose manifestement de faire baisser notre crédit. Je ne crois pas qu'il soit fort habile, alors que la bonne intelligence règne entre les deux nations, d'avoir de ces manières d'agir si patentes. Je vous avoue que la perspective est fort triste et qu'il nous faut penser à payer nos dettes ; mais nous devons le faire bride en
1. Cockpit, 24 septembre (5 octobre) J 71 9. En Anglais. Stair Annals. vol. II, p. 404.
main !, du consentement de chacun. Il n'y a pas chez nous un pouvoir absolu qui fasse tout en un jour, qui constitue tant d'avantages à une seule compagnie, de manière à élever son crédit si haut en si peu de temps. Nous n'aurons pas 'de ces bonds de crédit; mais, je l'espère, si nous sommes plus lents, nous serons plus sûrs. Bref, il n'y aurait de notre part ni convenance ni utilité à témoigner aucune publique envie dans la situation présente ; mais je crois qu'il se formera quelque concert entre nos compagnies pour traverser les desseins d'un homme qui se déclare si ouvertement contre elles 2. »
On remarquera que ce langage très mesuré par lequel le secrétaire d'Etat sépare si nettement le gouvernement et les financiers britanniques, exclut les menées haineuses qu'on attribue à ce gouvernement à l'égard du système.
Parmi les Anglais de marque accourus à Paris, Craggs nomme le comte d'Islay. C'était le chef de la cabale groupée autour du prince de Galles contre le ministère, même contre le roi. « Je voudrais savoir, dit Craggs avec ironie, quel complot peut exister entre Law et le comte d'Islay; je crois bien que c'est quelque chose de très profond et de très mystérieux. Mais je ne crains pas ces gens habiles. » Ce personnage avait prétexté pour son voyage à Paris des achats de livres, comme, en 1716, Dubois à la Haye. Ici, quelques mots caractéristiques dépeignent la terrible attraction du gouffre de Paris : « Je suppose qu'il veut gagner de l'argent; et à cette occasion, je ne peux pas m'empêcher de dire que votre scrupule à vous en mettre à l'origine me semble excessif. Je ne dis pas que je l'aurais fait si j'avais été en position, mais je vous avoue franchement
1. Ces trois mois sont en français dans le texte anglais; c'est-à-dire avec mesure et prudence.
2. Craggs fait allusion à la Compagnie de la Mer du Sud et à la Banque.
que j'aurais été retenu par la crainte et non par l'honneur; car si j'avais pu rêver d'un tel succès, j'aurais gagné un million... l, »
Six jours après (Cockpit, 1er [12] octobre), il met le doigt sur la chimère du système : « Je me rends très bien compte de l'inégalité de situation entre les deux royaumes quant à leur dette. Je pense qu'il y a quelque chose à faire (en Angleterre), mais je ne prendrai pas sur moi de dire quoi. A ma connaissance, nous ne pouvons pas frapper de ces coups comme on fait en France; trois milliards à cinq pour cent produisent cent cinquante millions d'intérêts. En admettant qu'ils soient payés régulièrement, que resterat-il pour l'usage et le service du roi? Je suppose que, quand il aura de plus grands besoins, la compagnie fera faillite, et qu'alors capital et intérêt seront engloutis 2. »
Voilà donc comment s'exprime sur le système le second secrétaire d'Etat. Sa modération est remarquable en présence des discours immodérés de Law. Il se tient correctement dans l'esprit de l'alliance entre les deux pays, tandis que les cris les plus discordants partent des bords de la Seine.
Au-dessus de lui, le principal secrétaire d'État, L. Stanhope, s'effraie-t-il de la réussite du système? au contraire, il la souhaite, il s'en félicite avec l'abbé.
Le 8 octobre 1719, il termine ainsi une dépêche à Dubois, relative aux grandes affaires qu'ils poursuivent en commun au Nord et au Midi : « Je ne puis finir. Monsieur, sans me réjouir avec V. Exe. de l'heureux état où se trouvent vos finances. Leur rétablissement si prompt et si surprenant fait l'admiration de toute l'Europe ; et il m'affecte
1. Craggs fait allusion à la Compagnie de la Mer du Sud et h la Banque.