‹ Le RégentChapitre 97 sur 196 · Forbonnais, t. II, p. 306 et suiv · texte numérisé non relu

Forbonnais, t. II, p. 306 et suiv

constances. Il est très vray que les sujets du Roy mon maître ont un très grand poids d'argent dans ce païs cy, qu'il m'auroit été fort aisé de faire porter contre la Banque. Mais s'il est vray que ni moy ni aucun sujet du Roy ait porté des billets pour être changés à la banque; si nous n'avons pas porté les actions sur la place pour les faire baisser; s'il est vray que je n'ay eu nulle communication avec ceux qui ont couru sur la banque, Y. A. R. doit être convaincue que le discours de M. Law est non seulement faux, mais que c'est la calomnie du monde la plus atroce et la plus indigne, laquelle ne tend pas seulement à tromper V. A. R. sur mon chapitre, qui suis son serviteur affîdé de tout temps par reconnaissance et par affection, mais qui tend à brouiller Y. A. R. avec le roi mon maître qui est votre meilleur ami et votre meilleur allié ; car je scay que M. Law a dit en même temps que ce que je faisois à cet égard, je le faisois par ordre de ma Cour.

« Or, Mgr, si M. Law ne peut pas prouver à Y. A. R. qu'il y ait un de ces trois faits vray, comme j'avance hardiment à Y. A. R. qu'ils sont faux tous trois, il doit passer dans l'esprit de Y. A. R. pour un calomniateur qui a dessein de la tromper dans les choses de la dernière conséquence.

« Mais ce n'est pas d'aujourd'hui que je scay les bonnes intentions de M. Law pour sa patrie et les desseins qu'il a de mettre le Roy mal avec Y. A. R. Yous pouvez juger, Mgr, de la bonté de ses intentions et en même temps de sa sagesse. »

Ensuite L. Stair cite les propos malavisés de Law, lequel semblait les tenir de préférence devant des Anglais de marque, par bravade : que l'Angleterre et la Hollande en étaient à la banqueroute ; qu'il les défiait de trouver moyen de payer leurs dettes; que les Anglais n'avaient plus d'autre

ressource que de demeurer attachés à la France, sans quoi leur Etat serait renversé du soir au matin ; qu'il écrirait un livre pour convaincre toute la terre que la Grande-Bretagne était dans l'impossibilité de payer ses dettes; qu'il minerait son crédit et ferait baisser ses fonds au point qu'il lui plairait1, etc. Il ne semblait même pas reculer devant l'éventualité d'une guerre, si on le fâchait, disait-il.

Le duc d'Orléans écoutait tout cela avec des « convulsions clans le visage. » Voilà véritablement, répondit-il, les discours d'un fou. « Mgr, affirma Stair, je ne dis rien à V. A. R. que je ne disse en présence de M. Law et que je ne prouve. Après cela, Y. A. R. peut juger s'il auroit été étonnant si j'avois véritablement agi de la manière que M. Law a fait accroire à V. A. R. que j'avois agi. Mais je me suis gouverné par les égards que j'ai toujours eus pour les intérêts de Y. A. R. et que j'auray toujours, et selon les intérêts du Roy mon maître, lesquels sont très éloignés de nuire à Y. A. R.

« M. le duc d'Orléans me dit à la fin qu'il étoit très aise de ce que je venois de lui dire, qu'il m'avoit toujours regardé comme son ami et qu'il avoit eu de la peine à croire que j'eusse voulu nuire à ses opérations2. »

Autre grief de Stair : Law rassemblait autour de lui les jacobites écossais. Congédiés de France auparavant, ils

1. Law acheta des actions de la Compagnie du Sud à bas prix pour 1 600 000 livres sterling, et les revendit quand elles montèrent. H. Martin, l. XV, p. 55, note.

2. L. Stair à Graggs, Paris, 11 décembre 1719. En français. Hardw. Pap., vol. II, p. 600. Plus complet dans les Stair Papers, Oxenfoord Castle, vol. 111, B. En terminant Stair revient sur le conseil si peu agréable à son gouvernement d'arranger les dettes de l'Angleterre pour ne pas se trouver dans l'état où Law dit qu'elle sera. « Nous n'avons point de temps a perdre si nous voulons nous sauver, il faut chercher des remèdes tant (pie nous avons encore des forces: Qui non vult s anus, ouvre t hydropicus ». Ce qui arriva à Londres justifia amplement cette prédiction, en moins d'un an.

rentraient avec audace et ne dissimulaient pas leurs espérances de restauration. Leur compatriote n'était-il pas l'arbitre des finances du royaume? Dubois reconnaissait que depuis quelque temps Law était perdu de vanité et de présomption1.

Stair, à côté de l'indignation, se donnait le passe-temps de ricaner sur le contraste chez Law de la hardiesse du théoricien et de la poltronnerie de l'homme qui s'était fait donner une garde, croyant qu'on voulait l'assassiner (le Régent était le premier à en rire). On venait de lancer (21 décembre) l'arrêt qui interdisait de recevoir dans les paiements les espèces d'argent au-dessus de dix livres, et celles d'or au-dessus de trois cents livres. « Je vous envoie, écrit-il à Craggs, deux arrêts qui ont paru hier. Le premier vous paraîtra certainement curieux, puisqu'il abolit presque entièrement l'usage d'or et d'argent dans ce royaume icy, qui jusqu'à présent ont été la mesure de commerce depuis qu'il y a des hommes. Si M. Law n'a pas le courage de cœur, on ne lui refusera (pas) celui de l'esprit2. »

La susceptibilité du représentant de la dynastie de Hanovre en présence de la bruyante cohue dont s'entourait l'inventeur du système, était naturelle, bien qu'il y mît trop de son tempérament; et cela précisément lui nuisait près de sa cour. Impatientée de sa tendance à saisir de Paris les rênes du gouvernement, elle s'était montée à ne pas le croire. De plus en plus, elle ne voulait voir dans les propos de Law que des traits sans portée, dont il criblait malicieusement l'ambassadeur en se jouant; et des deux, c'est à son propre représentant qu'elle donnait tort.

1. Stair à Craggs, Paris, 20 décembre 1719. En français. Rec. O/f., Fronce, vol. 354.

2. Stair à Craggs, Paris, 23 décembre 1719. En français. Rec. O/f., France,

vol. 354.

La lettre suivante de L. Stanhope à l'abbé Dubois contient la clef de leur situation respective. Elle mérite d'être reproduite intégralement.

A Londres, ce 18 décembre, V. S., 1719 !.

« Rien ne pouvait nous arriver de plus affligeant que la malheureuse animosité qui s'est élevée entre Milord Stair et M. Law; nous en sommes d'autant plus en peine, que Milord Stair nous l'apprend lui-même, et s'en fait un mérite. Il attribue à M. Law beaucoup de mauvaise volonté contre nous; d'avoir fait à S. A. R. des rapports aussi contraires à la vérité qu'à notre amitié ; et d'avoir tenu à beaucoup de gens des discours comme s'il était le maître de notre crédit, et résolu de le détruire.

« Je vous avoue, Monsieur, que je ne saurais m'imaginer que ce soient là les sentimens de M. Law; je sais combien il s'est intéressé au traité qui devait affermir notre union, et qu'il a regardé l'union des deux Couronnes comme la base de ses projets2. Les suites doivent l'avoir confirmé dans cette opinion : et s'il lui est échappé quelques paroles qui pouvaient faire croire qu'il commence à envisager les choses autrement, je suis persuadé que ce n'était que pour piquer Milord Stair personnellement, et à nul autre dessein; car s'il en avait réellement contre notre crédit, et qu il fût en état de pouvoir lui nuire, sans nuire au sien propre, il n'y a pas d'apparence qu'il eût voulu nous en avertir.

« Mais vous, Monsieur, qui êtes sur les lieux, pourrez

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