‹ Le RégentChapitre 98 sur 196 · décembre, N. S · texte numérisé non relu

décembre, N. S

2. Nous n'avons rien trouvé dans les correspondances relativement à cette politique première de Law. Elle n'est pourtant pas douteuse d'après ce rappel de Stanhope à Dubois.

2o2 LE RÉGENT, L'ABBÉ DUBOIS ET LES ANGLAIS,

mieux juger que nous sur ce différend. Et telle est notre confiance dans V. E., que le Roi ne balance point de vous en faire arbitre, et ne veut avoir recours qu'à vos soins, et à votre prudence pour y trouver le remède nécessaire, soit en rectifiant les idées de M. Law, si elles pouvaient tendre à notre préjudice, soit en retirant Milord SI air, si le mal ne vient que de ses défauts personnels, comme nous n'avons que trop sujet de le supposer.

« Que V. E. examine donc ce démêlé et ses sources; qu'elle songe aux moyens de le composer, ou de prévenir, du moins, qu'il n'ait de fâcheuses suites pour nos deux maîtres. Qu'elle en consulte S. A. R. Et si vous trouvez que le seul rappel de Milord Stair puisse y mettre fin, dites-le-nous franchement; et je vous promets que le Roi le lui fera expédier aussitôt que cette séance (session) de notre parlement sera finie1. »

Le même jour, le secrétaire Craggs notifiait à l'ambassadeur la désapprobation du cabinet pour son initiative batailleuse.

«... Yous me demandez de vous écrire où l'on en est par rapport à Law. Comme je n'ai pas d'instructions du roi sur ce chapitre, je n'ai certainement pas à vous en donner; mais si V. S. me demande mon opinion, j'aurais souhaité qu'après nous avoir dit si souvent que nous devions le considérer désormais comme Premier Ministre, vous vous fussiez abstenu de l'attaquer ouvertement sans l'ordre du roi à cet égard. Dans peu de mois nous verrons si nous devons avoir la paix ou la guerre et jusqu'à ce que nous sachions à quoi nous en tenir, je ne vois pas de raison pour prendre de nouvelles mesures 2 »

1. En français. L. Mahon, vol. II, p. 380. Il s'agit des vacances de Noël.

2. Craggs à L. Stair, Cockpit, 18 (29) décembre 1719. En anglais. Stair Papers, Oxenfoord C. The Stair Anncds, vol. II, p. 124.

L'indomptable lord poursuit nonobstant son duel avec Law, comme en champ clos. Il ne se lasse pas, racontet-il à Stanhope, de faire remarquer au Régent le grand nombre de jacobites qu'il y a à Paris, le bon accueil que Law leur fait, les mauvais bruits par lui semés que les Anglais veulent l'assassiner, bruits calculés pour envenimer l'esprit des deux nations l'une contre l'autre. Le duc d'Orléans, qui comprend le danger, avoue que Law s'est laissé engouer de vanité et des sottes louanges qu'on lui a données, que depuis quelque temps il ne sait plus ce qu'il est ni ce qu'il fait. Mais il n'aura pas, dit le prince, la facilité qu'il croit de le gouverner et de se rendre maître des affaires; il ne dépendra pas de lui de rompre la bonne intelligence que, lui, Régent, maintiendra toujours avec le roi.

Stair, en rapportant cà Stanhope ce discours rassurant, l'accompagne de commentaires qui le sont beaucoup moins : comment, depuis cette conversation, le crédit de Law a encore augmenté; comment le duc d'Orléans suit entièrement son système pour les finances ; comment Law prêche l'union avec l'Espagne contre l'Empereur et l'Angleterre, ennemis héréditaires de la France; et comment, d'autre part, il s'est uni étroitement avec les partisans de la Constitution et de la vieille cour.

Incident significatif : Dubois lui-même a dû plier; il a travaillé sous les yeux du Régent avec Law et Torcy. Il ne vient donc plus qu'en troisième ordre; et l'alliance anglaise est en dépression. Ici L. Stair accepte avec une facilité peu digne de sa sagacité, mais trop conforme à son exaltation chagrine, les on-dit du monde jacobite, la paix séparée et l'alliance de la France avec l'Espagne, la réconciliation entre la Suède et le tsar, les mouvements prochains du Prétendant pour gagner de Rome les frontières de France; en attendant, on amusera Stair par de bonnes paroles et

le duc d'Orléans lui fera bonne contenance. Quant à l'Empereur, il n'a qu'à prendre garde à lui.

« L'avis, dit Stair, me vient de très bonne part, d'une personne autant à portée de sçavoir ce qui se passe, que qui ce soit en France l » .

Cette lettre du 27 décembre 1719, qui se croisa avec celle de Craggs du 29, exerça une influence décisive sur l'esprit de George Iep, mais précisément à l'inverse de ce que L. Stair en attendait.

Il faut avouer que le Régent était dans une position singulièrement embrouillée et contradictoire. Tout en affirmant à L. Stair qu'il maîtriserait le mauvais vouloir de Law contre l'Angleterre, il se voyait obligé d'élever le compromettant financier toujours plus haut. Celui-ci, naturalisé d'abord, mais exclu des fonctions publiques comme protestant, avait abjuré obscurément à Melun, le 17 septembre (1719), entre les mains de l'abbé de Tencin. Il assista solennellement à la messe pour la première fois, le 11 décembre, et se trouva dès lors de plain-pied sur le chemin du ministère. Le 5 janvier 1720, il était nommé contrôleur général.

Alors, pour le Régent, comment à la fois lancer et retenir un essor si audacieux? Au moment même de ce pas décisif, il juge plus sévèrement que personne l'homme qu'il vient de porter à cette hauteur : présomptueux, redit-il à Stair, insolent, à qui la vanité et l'ambition démesurée ont

1. L. Stair à L. Stanhope, Paris, 27 décembre 1719. En français. Rec. OfjF., France, vol. 354. Stair Papers, Oxenfoord Castle, vol. II, p. 395 et suiv.

tourné la tête, que rien ne peut satisfaire que d'être le maître absolu; si méprisant pour tous les autres hommes, qu'il est impraticable. Le prince a essayé de le faire travailler avec tout ce qu'il y a d'habiles gens en France, sans qu'il pût s'accommoder deux jours de suite avec personne, impatient qu'il est de toute espèce de contrariété ou de contradiction l. Il lui a lavé la tête de ses discours insolents qui alarment tout le monde, de manière qu'il avait lieu de croire que Law se serait contenu; cependant il voit bien que nul frein ne le peut retenir. « Mais, poursuit il, croyezmoi, j'y mettrai si bien ordre, qu'il ne sera pas capable de me brouiller avec le roi, ni de me diviser de mes alliez. Il faut que je m'en serve dans mes finances; mais il ne sera (pas) écouté dans les affaires politiques ; et je serai en garde contre les mauvais desseins qu'il peut avoir. »

Stair n'est qu'à demi persuadé et nullement rassuré. « Je veux bien croire, écrit-il, que le Régent dit ce qu'il pense et qu'il le pensoit véritablement dans le moment qu'il m'a parlé ; mais avec tout cela, un grand trésorier tel que Law est premier ministre partout où il se trouve en place; et si le système de Law s'établit, nous sommes également perdus, un an plus tôt, un an plus tard. Et de plus, croyezmoi, nous devons connaître cette nation ici ; nous ne pouvons jamais, avec raison, compter sur leur amitié, que tant que vous serés en état de leur être un ennemi dangereux... Mais nous nous mécompterons toutes les fois que nous nous fions sur eux en cas de besoin. »

Stair rappelle encore une fois qu'il faut payer la Dette publique. Ce sera alors la France qui fera la cour au roi;

1. Allusion à ce fait consigné par Stair dans sa dépêche du 27 décembre précédent, et rappelé ci-dessus, que le duc d'Orléans a fait travailler ensemble Dubois, Law et M. de Torcy. L'essai, parait-il, ne fut pas heureux.

et le roi tiendra la balance entre la maison de Bourbon et la maison d'Autriche.

Donc réprimandé si peu de jours auparavant par Craggs pour son hostilité déclarée contre Law, il ne rompt pas d'une semelle; il maintient tous ses dires avec une inflexibilité patriotique, dût-elle lui coûter le poste d'honneur où il s'escrime depuis cinq ans. Plutôt que de plier devant l'idole du jour, il aime mieux que son gouvernement le sacrifie, et il n'hésite pas à le dire. Sa fière dépêche à Craggs contient ces lignes à la fin : « Vous aurez receu un courier de M. l'abbé Dubois par lequel il vous aura dit que je luy ay dit, jeudi dernier, que je demanderois à être rappelle. Ce n'est (pas) par pique, mais je prévois par le train que les affaires prennent (que) je ne seray plus en état de pouvoir rendre aucun service au Roy dans cette cour 1 ».

L. Stair, dans ses soupçons, n'avait pas tout à fait tort. Les intrigues qu'il dénonçait s'agitaient en effet autour du Régent. Law ne mettait pas de limites à ses rêves d'omnipotence sur terre et sur mer. Chez lui le système tournait à l'aberration et à la provocation universelle contre tout ce qui était finances, industrie, commerce de l'étranger. Grand déclamateur, ennemi théorique de l'Angleterre et de la Hollande, il frayait avec la vieille cour, les amis de l'Espagne et les jacobites. Autant, plus même que le Régent, il se faisait l'arbitre de l'État. Car aussi longtemps que le système était debout, une disgrâce était impossible. Le prince pouvait-il assumer la responsabilité de la catastrophe qu'elle déchaînerait à coup sûr? Si le système était destiné à périr, sa chute devait s'accomplir d'elle-même, une fois sa vitalité épuisée, sa course fournie. Aussi le

1. L. Stair à Cramas, Paris, 7 janvier 1720. En français. Stair Papers, Oxenf. C , vol. 111, B. Reproduite en partie dans les Stair Annals, vol. II, p. 141; et dans les Hardwicke Pap.t vol. II, p. G02.

Régent, après s'être livré entre les mains de l'enchanteur, se bornait-il à rabrouer le compromettant personnage, à lui laver la tête. Cela ne suffisait pas à L. Stair. Un longséjour à la cour de France ne lui avait-il pas montré le duc d'Orléans flottant, même après les résolutions les plus fortement arrêtées selon toutes les apparences, et toujours au moment de s'échapper par les voies de côté?

Sa dépèche du 27 décembre sonna l'alarme à Londres. Mais, nous l'avons dit, l'effet alla tout au contraire de ce qu'il s'en promettait : on se lassa du prophète de malheur *.

Prompte fut la décision du gouvernement. Cette lettre arrivait à Londres le matin du 1er janvier 1720. Le même jour, à midi, le roi profitant des vacances parlementaires de Noël, donnait ordre à Stanhope de se préparer à partir pour Paris. Ne pouvant pas appeler près de lui L. Stair dans une conjoncture si délicate , il lui adjoignait son ministre principal, le plus réputé de ses conseillers, avec mission de prendre gîte chez l'ambassadeur, de se guider d'après ses instructions dans ses rapports avec le Régent, l'abbé Dubois et Law. Ils auraient à se communiquer réciproquement, mot pour mot, ce qui se passerait à ces entrevues, afin que la comparaison leur permît de juger au mieux et de voir si, en leur parlant de façon différente

1. Les détails qui vont suivre sont tirés : 1° de deux lettres du secrétaire Craggs à L. Stair, Whitehall et Cockpit, l'une et l'autre du 22 décembre 1119 (2 janvier 1720). En anglais. 2° D'une lettre du même au même, Cockpit, 25 janvier (5 février) 1720. En anglais. Stair Papers, vol. XXIX, B, et vol. XXIV. Stair Annals, vol. II, p. 125, 127, 411. 5° De trois lettres de L. Stair à Craggs, des 18, 24 février, 12 mars 1720. En anglais. Hardwicke Papers vol. II, p. 60 1 et sniv.

à chacun séparément, on avait l'intention de les tromper. Stanhope devait étudier s'il s'agissait, moins de soutenir le nom, l'honneur, ou la dignité de la nation, que de savoir si l'on était à la veille de la ruine et de la destruction. Le roi ordonnait à son envoyé de s'aboucher avec Law et de tacher de pénétrer ses desseins.

Stair éprouva ou feignit une vive satisfaction. Il répondit à Craggs, 7 janvier 1720 : « En ce moment, Chalk (le courrier) arrive et me porte une bonne nouvelle, que L. Stanhope est en chemin; je n'ay jamais senti une joye plus sensible, ne soyez pas en peine. Nous nous accorderons bien, et le Roy verra que je n'ayme que ma patrie et le bien de son service, et comptez que rien dans ma conduite ne vous donnera lieu de rougir de l'amitié que vous avez pour moy ; vous verrez que le voyage de milord Stanhope aura tous les bons effets que vous en espérez ! ». Combien était-il loin, semblerait-il, de se douter que c'était lui-même qui allait recevoir les coups et faire office de victime expiatoire!

Le motif public du voyage était de s'entendre avec le duc d'Orléans sur les conditions de la paix d'Espagne que la récente disgrâce d'Alberoni rendait certaine.

L. Stanhope partit de Londres le 3 janvier 1720. A son arrivée à Paris qui coïncida par une rencontre purement fortuite avec la nomination de Law aux fonctions de contrôleur général 2, il mit de côté la partie quelque peu enfantine de ses instructions qui lui prescrivait de combiner minutieusement ses démarches et ses paroles avec l'ambassadeur ordinaire. Suivant l'impulsion de son tempérament, il alla droit trouver Law; et selon le sarcasme de

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