‹ Le régent MustelChapitre 13 sur 23 · XXX A HENRY MIRAULT · texte numérisé non relu

XXX A HENRY MIRAULT

Patatras 1 J'étais retombé en pleines lénè'bres, après avoir fait un pas de plus. J'en pris mon parti, et, comme j'avais une faim presque égale à celle de mon convive, nous commençâmes un duo de fourchettes des plus harmonieux, et qui dura bien vingt minutes sans s'arrêter. C'est un des plus longs et des plus jolis duos que j'aie jamais entendus. Après un pareil repas, repas de mndes épaisses, de bière et de pain bis, lourd comme du plâtre, il ne fallait pas songer à reprendre la conversation sur le sujet où nous l'a- ■s^ons laissée. Je me résolus à attendre ce X... qui savait tout, je m'étendis comme mon compagnon, un cigare à la bouche, dans la pose la plus béate et la plus commode que je pus trouver, et je me livrai à la douce occupation d'une digestion lente et presque léthargique.

Le soir, quand je fus seul et couché, je me répétai avec ordre les événements de l'histoire Slupna, et je fis mes efforts pour les relier les uns aux autres par des causes logiques et intéressantes. J'essayai d'échafauder uu. plan sur ces données vagues. J'arrivai à faire dans ma tête un assez mauvais livre mêlé d'adultère, d'assassinat et de vengeance, et, heureusement pour tout le monde, je m'endormis au milieu de ce fouillis antilittéraire et archicommun ; mais j'y avais

A HENRY MIRAULT SXXI

gagné d'avoir remis mon esprit en sympathie avec le travail et d'être déjà en meillem^e disposition pour écrire, s'il m'en prenait fantaisie. Le cerveau est un instrument comme un autre, qu'il faut, même sans but, même pour rien, faire vibrer quelquefois, afin de lui rappeler ce qu'il a à faire et de ne pas perdre l'habitude de s'en servir. Ainsi fait un chanteur qui, au milieu de toutes les autres occupations de sa vie, éparpille des gammes, qui le maintiennent en voix.

Que le lendemain M. X..., qu'on attendait, me donnât le moindre détail intéressant pour renouer les autres, et les belles plumes neuves qui s'allongeaient paresseusement dans mon encrier allaient grincer de la prose. Le travail de l'esprit, quand on s'est familiai'isé avec lui dès sa jeunesse, acquiert non-seulement toutes les exigences de l'habitude, mais encore toutes les irrésistibles tentations du plaisir.

Toujours est-il que je m'ennuyais de mon oisiveté, et que, le lendemain, vers midi, je me dirigeai vers le débarcadère.

— Où allez-vous ? me demanda mon compagnon de la veille, en me voyant de sa fenêtre sortir de l'hôtel.

— Je vais au-devant de M. X...

— Vous ne le connaissez pas.

Page 1