XXXII A HENRY MIRAULT
— Combien de temps est-il resté à Paris ?
— Quatre ans.
— Cela suffit, je le reconnaîtrai, EL je me rerais en route à une heure moins un quuit. Le train arriva, les wagons s'éventrèrent d'un côté et ver» sèrent une nuée de marchands juifs, bien reconnaissables à leur grande redingote noire en étoffe luisante, à leur sacoche de cuir reposant sur le côté, soutenue par une courroie en baudrier, à une calotte étroite couvrant seulement le haut de la tête, à leurs cheveux retombant en deux longues mèches, le plus souvent frisées, le long de leur visage maigre, à leur barbe en pointe, à leur dos voûté, au calme et à la finesse de leur regard, au silence de leur personne, à la timidité de leur attitude, et surtout à ce je ne sais quoi qu'on reconnaîtrait encore, quand bien même aucun de ces signalements n'existerait, à ce je ne sais quoi qui dit : o Voilà un juif. »
Ne crois pas que je veuille attaquer en aucune façon la race juive : je l'estime plus que personne, car, dans les différents pays que j'ai parcourus du nord au sud, des digues de la Hollande aux rives de l'Afrique, j'ai vu bien des juifs, et je n'en ai jamais vu un impoli, déshonnôte ou inutile. Que de gens se croient chrétiens dont on n'en pourrait pas dire autant ! Au sein de ce flot noir, j'aperçus un
A HENRY MIUA.ULT XXXITZ
grand jeune homme, de vingt-cinq à vingt-six ans, marchant dans cette allure fiera que donnent la jeunesse, la force, l'esprit et la conscience, poptant un costume élégant et simple, bien fait è ses mouvements, ayant les yeux bleus, la barbe i. l'anglaise, lesdentsblanches, etlabouche prompte h ce sourire railleur qui est, lui aussi, un des signalements du Parisien et de l'homme d'esprit detous les pays.
M. X..., car c'était bien lui, se dirigea vers moi^ en môme temps que je marchais vers lui, et me tendant la main :
— Vous ressemblez beaucoup à votre père, monsieur, me dit-il dans un français sans accent, je l'ai reconnu en vous voyant. Je triche un peu, continua-t-il, car je savais déjà que vous étiez ici. J'ai même un peu hâté mon retour pour avoir le plaisir de faire plus tôt votre connaissance et à' eu )0uir plus longtemps.
Qu'est-ce que tu aurais répondu à une façon aussi charmante, aussi spirituelle, d'aborder un mconnu dont on veut se faire un ami ? JMoi, je ne trouvai rien de mieux à répondre que de serrer une seconde fois la main offerte, en disant :
— Comment avez-vous su à Varsovie que j'éLaU à Myslovitz ?
— Oh I à Varsovie, on sait tout.