XXXIV A HENRY MIRAULT
Dix minutes après, nous étions les meilleurs amis du monde. Pouvait-il en être autrement? Sympathie d'âge, de goûts, de caractère, d'impressions. Il avait habité quatre ans la France, il comptait y retourner ; il me citait des noms amis ; le hasard seul avait fait que nous y étions restés inconnusl'unàl'autre, oubli qu'il réparait en nous faisant faire connaissance en Silésie. Un troisième Français, je dis troisième, parce que, tout Polonais qu'il était de naissance, X..., comme presque tous les Polonais, était aussi Français que moi de goût et de cœur, un troisième Français qui eût entendu notre conversation, se fût cru sur le boulevard des Italiens, tant les actualités, les noms connus, l'esprit courant de Paris se croisaient et rebondissaient d'un mot à l'autre, de lui à moi. Au boutde cinquante pas, nous avions fait cinq cents lieues : nous courions des petits théâtres du boulevard aux soupers de la Maison d'or, et du salon de M. Z...au boudoir de M"^ Y... Comment ce charmant espril se trouvait-il enfoui à poste fixe dans ce village silésien, c'est ce que deux mots expliqueront : son père, un des plus riches négociants de Varsovie, après l'avoir envoyé quatre ans dans une grande maison de banque, en France, lui avait donné une maison xrès-importante à Myslovitz, oti le retenaient, avec l'amour de sa famille qu'il
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pouvait voir souvent, les affaires faciles, rapides, excellentes, qu'il avait tous les jours occasion de négocier. Mais voiià qu'il m'avait vu, voilà que des bouffées d'air parisien chassaient au loin la pesante poussière de l'habilude ; voilà qu'il faisait projets sur projets, et voulait repartir avec moi.
Pauvre cher ami, trois semaines après, toute sa gaieté prenait le deuil : son père mourait, et ses projets de voyage ," oyeux s'envolaient voilés d'un crêpe noir ! Pourquoi ce malheur sans raison ? — Qu'est-ce que cela eût fait à Dieu, que le père vécût, et que ce bon et brave jeune homime ne connût pas encore les larmes les plus amères de la vie ?
Enfin 1 ce jour-là, il était gai, sans souvenir de douleur passée, sans pressentiment de cette douleur à venir.
— Gomme vous avez dû vous ennuyer ici, n^e disait-il, depuis deux jours que vous y êtes !
— Mais non, pas trop ; pas du tout même, ajoutai-je en apercevant M. S... à sa fenêtre, riant de nous voir revenir bras dessus bras dessous, comme de vieux amis, et me criant :
— Vous l'avez trouvé ?
— Tout de suite.
— Ah 1 ces Français 1 tous les mêm^s.
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Je racontai à X... ce qui s'était passé quckpies minutes avant son arrivée.
— Vous connaissez donc S...? me demanda-t-ii.
— Pardieu !
— L'avez-vous vu manger ?
— J'ai fait mieux : j'ai mangé avec lui.
— Où donc?
— Au château Slupna,hier. Et vous allez un peu me raconter l'histoire de cette princesse. Il paraît •que vous la savez sur le bout du doigt.
— Et ils vous ont tous dit qu'elle était lièsintéressante ?
— Tous.
— Et vous les avez écoutés ?
— Dame !
— Vous avez été bien bon.
— Ils ne parlent que de cela. Ils voudraient qu'on en fît un livre.
— Et personne, cependant, n'a pu vous la dire, celte histoire ?
— Personne. Cependant, je comptais dessus.
— Pour l'écrire?
— Pourquoi pas, si elle eût été curieuse ?
— Elle est bête comme tout, et il n'y a rien à ©n faire.
— Alors, vous ne me la conterez pas ?
•— Si, si vous y tenez. Que savez-vous déjà?
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> — Que la princesse a été tuée jDar un domestique, d'un coup de fusil, et qu'on soupçonne le fils cadet d'avoir fait commettre le crime.
— Eh bien, vous en savez autant que la justic-C et moi.
— Mais cet enfant acheté par le prince ?
— A une paysanne ?
— Oui.
— Cancans ridicules ! complications des commères silésiennes.
— Enfin, le fils est- il coupable ?
— Pas le moins du monde. Il n'eut qu'un tort, comme prince, ce fut celui d'être révolutionnaire et d'aller se faire tuer sur uns barricade. Alors, l'assassin lui a tout mis sur le dos pour tâcher de se sauver.
— Voilà tout?
— Voilà tout.
— Ah 1 le vilain livre à écrire 1
— Oui, et si c'est pour écrire qne vous êtes venu...
— Oh 1 certes non ! non, pas précisément.
— Au fait, comment vous trouvez-vous ici ? Je racontai mon histoire à X...
— Ainsi, reprit-il, vous attendez un ami?
— Qui est en Pologne.
— Et vous comptez partir?
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— Dans trois jours.
— Eh bien, je fais un pari.
— Lequel ?
— Que dans un mois vous êtes encore avec nous.
— C'est possible, maintenant que je vous connais.
Le pari fut fait, et, comme tu le vois, il a gagné, et au delà, puisque voilà plus d'un mois que je SUIS ici.
Comment X... a-t-il fait ? C'est bien simple, il a causé avec moi, et j'ai retrouvé la patrie ; il m'a lionne du papier magnifique, des plumes superbes et de l'encre bleue, j'ai retrouvé le travail. Puis l'inattendu est bien quelque chose. En outre, pour nous autres Parisiens, tout ce qui n'est pas Paris est la campagne. Celait le printemps ; j'avais besoin, pour faire ce livre médité souvent, derecueillement et de soUtude. J'en avais plus qu'il ne m'en fallait ; mon esprit était encore tout humide de cette poésie allemande que jp venai? de traverser, et qui, comme une roséa, rafjaîcl U l'iaiagination du poëte étranger. Si j'avais 4 îé en France, je serais allé me cacher à la campagne pour travailler à mon aise ; ceux que j'aimais se portaient bien, je pouvais avoir de leurs nouvelles souvent, je pouvais être auprès d'eux en quatre jours ; les ci-
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gares étaient excellents, M. Graetzer mettait un cheval à ma disposition, il y avait des cliosesinconniies à voir, une nature étrange à étudier : je restai; à ma place, tu en aurais fait autant.
Mon séjour prolongé ici intrigue bien un peu les curieux de l'endroit ; je suis un texte à suppositions, mais comme elles sont faites en allemand et que je ne le comprends pas, peu m'importe ; le bourgmestre m.e regarde avec déliance, mais, comme mon passe-port est en règle et qu'il ne sait pas le français, je m'en inquiète peu. Enfin, je me lève à six heures du matin, je me couche à dix : je vois de bons et braves gens, je joue au billard, je bois de la bière ; quand j'ai dépensé mi thaler dans le cours de ma journée, j'ai épuisé toutes les voluptés de rendroit.
Je visite des mines et des fabriques merveilleuses où le fer se tord comme un serpent de feu sous des marteaux cyclopéens, où des cheminées ardentes suent le zinc et le plomb au milieu de flammes vertes ou nacrées, je me promène dans un décor réel du Cirque ou de l'Ambigu.
J'embrasse des enfants tout roses à qui je donne des gâteaux et qui '"m'appellent mousi Tournas; je lis, j engraisse, et je suis content du livre que je t'envoie, que j'ai terminé hier, et qui, s'il n'est pas un chef-d'œuvre, servira du moins une fois
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de pins h prouver que le roman est dans l'idée philosophique comme nous la comprenons, et non dans le fait matériel et brutal comme celui de l'assassinat àr cette bonne princesse.
Et enfin, si ce livre ne prouve rien à personne, il te prouvera du moins que j'ai pensé à toi et que ton souvenir se mêle à ce que j'ai de meilleur, à mon ti aval 1.
ALEXANDRE DUMAS fil»
TJn matin du mois de mai 17.., un homme de soixante-cinq à soixante-huit ans, grand, maigre, portant à peu près le costume que deux statuettes connues donnent à Rousseau et à Voltaire , sui vait à pied le faubourg Saint - Marceau , alor presque aussi long qu'il l'est aujourd'hui.
Vous n'auriez pas ^"^ouvc h refaire une ligne dans la physionomie de cet homme, chez qui tout annonçait la bienveillance, la franchise et l'esprit.
Arrivé à l'extrémité du faubourg Saint-Marceau, il commença de regarder autour de lui, et s'arrêta bientôt devant une petite maison bâtie au milieu
d'arbres fruitiers, dont le vent du matin éparpillait les fleurs odorantes.
C'était là une modeste demeure, car elle n'avait qu'un étage, et un enfant eût fait en une minute le tour du mur qui l'entourait , mur couvert de tessons de bouteilles, ce qui était une précaution assez utile dans ce quartier de maraudeurs. Notre homme tira le fil d'une sonnette, dont le timbre criard fît aboj'er un chien, et il attendit en souriant, comme un visiteur certain que son aspect Ta causer une surprise.
Une demi-minute ne s'était pas écoulée qu'une vieille femme vint ouvrir la porte, tout en criant au chien qui aboyait toujours :
— Tais-toi donc, Fidèle 1
Le chien grogna bien encore un peu; mais, ayant vu que le nouveau venu n'avait aucune mauvaise intention , il s'en retourna à sa niche avec cette allure de travers et cette queue en trompette qui furent, sont et seront de tout temps les signes distinctifs de la classe des roquets à laquelle ce toutou avait l"honneur d'appartenir,
— Que demandez-vous, monsieur? interrogea la vieille femme.
— Bernardin est-il ici ?
— Oui, monsieur.
— Annoncez-lui un ami. — Je veux lui laisser le plaisir de me reconnaître.
La vieille femme fit entrer l'inconnu dans le jardin et referma la porte, puis elle se dirigea vers la maison, dont elle gravit lestement le perron.
Resté seul, le bonhomme regarda tout ce qui l'environnait, et, quoiqu'il ne fût jamais entré dans ce jardin, ils paraissait, d'après le salut qu'il faisait à toute chose , s'attendre bien à les voir là.
Cependant il considérait encore les cerisiers parfumés, les jacinthes régulières, les lilas en touffes et les allées tapissées d'un sable fin auquel, après une petite ondée matinale, le soleil donnait des reflets de perle et de diamant, quand le maîire du lieu parut sur le seuil du rez-de-chaussée.
C'était un homme de cinquante-deux ans à peu près, ayant, avec un peu d'embonpoint, le visage éclairé de la plus charmante bonhomie.
Il mit la main au-dessus de ses yeux, pour mieux voir de loin, et, courant vers son ami qui lui tendait les bras :
— Mustel I mon cher Mustel! s'écria-t-il, vous ici I ah ! quel bonheur de vous voir !
S'embrasser cordialement, puis se serrer les mains, puis s'embrasser encore, voilà tout ce qu'il V avait à faire, et voilà ce qu'ils firent.
— Ma bonne Talbot, tu vas nous donner bien vite à déjeuner et nous monter du meilleur vin de la cave. Ce cher Mustel! venez vous asseoir sur ce banc de gazon, Ahl quelle bonne visite I
— Ainsi vous m'avez reconnu ?
— Comment 1 si je vous ai reconnu 1 Aveugle, je vous reconnaîtrais. C'est mon cœur qui vous voit 1 Est-ce qu'on oublie un amil Mais d'où arrivez-