TOUS
— D'Amsterdam, tout droit.
— Nous avons donc quitté notre petit logement de savant?
— Vous vous le rappelez ?
— Si je me le rappelle 1 C'est là que vous m'avez prêté de l'argent pour que je puisse continuer mon voyage. J'allais en Russie 1 Voilà quinze ans de cela. Que de jours en quinze ans, et que de choses surtout ! Il ne me reste de ma famille et du passé que ma vieille Talbot, qui vous a ouvert la porte et qui me donnait le fouet quand j'étais petit et que j'allais voler les pommes chez le voisin. C'est elle qui me retrouva le jour où j'avais résolu de me faire ermite, à la sm-e d'une punition injuste qu'on m'avait infligée. Je m'étais sauvé de chez ma mère jusque dans une grande plaine, en dehors de la ville. Je prenais cette ])laine pour le désert. J'avais sept ans alors. Heureux âge I
— Cher Bernardin !
— Depuis ce temps, les aventures ne m'ont pas quitté. Mon voyage en Hollande n'est pas la moin« dre. Le baron de Sparken, à qui j'étais recommandé à la Haye, ne s'était-il pas mis dans la tôte que j'avais la pierre philosophale, et, sous ce prétexte, ne me laissait-il pas mourir de faim! C'est alors que \e vous retrouvai, vous, mon ancien régent, et que je puisai dans votre bourse. Eh bien, ai-je de la mémoire? Je me rappelle même quelque chose que vous ne vous rappelez pas, j'en suis sûr.
— Quoi donc?
— Que vous vouliez faire pousser des laitues romaines dans votre jardin. Cela vous préoccupait beaucoup.
— C'est vrai, et je m'en souviens aussi. Vous m'avez même dit que jamais des laitues romaines ne pousseraient dans un jardin protestant.
— J'ai fait ce mauvais jeu de mots?
— Mon Dieu, oui.
Les deux amis se serrèrent encore une fois la main en riant.
— Et maintenant, en faites -vous encore? reprit Mustel.
— Hélas! non. Je ne ris plus.
— Et vous faites des chefs-d'œuvre?
46 LE RKGENT MUSTEL
— Quels chefs-d'œuvre?
— Vous le savez bien. Laissez-moi donc un peà vous regarder, grand homme 1
— Qu'est-ce que vous avez, mon cher Mustel?
— Comment, ce que j'ai? J'ai que, je viens exprès de Hollande pour vous admirer, moi qui ai été votre professeur 1 Eh bien , je suis un peu distancé. Quels élèves je fais I
— Vous avez lu?...
— Je vous sais par cœur ! On ne lit que vous en Hollande,
— Ainsi, vous venez de Hollande? répliqua Bernardin de Saint-Pierre, pour changer la conversation; mais, malgré lui, sa lèvre tremblait d'un petit frémissement d'orgueil, bien naturel chez un homme de génie, si modeste qu'il soit, quand on lui fait un compliment sincère et mérité.
— Oui, je viens de Hollande pour que vous m'écriviez deux lignes là-dessus.
Et en même temps le vieillard tirait de sa poche un petit volume relié avec le plus grand soin.
— Qu'est-ce que c'est que ce livre?
— Ce que c'est ? Pardieu 1 c'est Paul et Vir~ ginie P
— L'édition bol andaise?
— Justement.
lehégentmustel fil
— Les scélérats ! ils nous ruinent avec leur? contrefaçons !
Pendant ce temps, Bernardin de Saint-Pierre feuilletait son livre avec cette curiosité, cette tendresse paternelle que l'auteur éprouve à toucher l'enfant de sa pensée.
— C'est pas mal imprimé, du reste, dit-il. Ah I les bourreaux I Tenez, dans la lettre de Virginie à sa mère, au lieu de: « Je n'ai plus de joie loin de vous, » ils ont mis : « Je n'ai plus de joue loin de vous. » Gomme cela se ressemble ! Ils ne se contentent pas de nous piller, ils nous écorehent. Enfin, le martyre a été de tous les temps !
— Vous me mettrez là-dessus...
— Tout ce que vous voudrez ; mais parlons un peu de vous.
— Ma vie à moi signifie bien peu de chose
— Vous habitez toujours Amsterdam?
— Oui et non, car je n'y retournerai plus.
— Et le journalisme?
— Mort pour moi... Voilà trente ans que j'en fais. Il s'agit de faire autre chose.
— C'est bien facile, restons ensemble.
— Merci! le travail a besoin de solitude. D'ailleurs, je veux voyager un peu. Je suis resté assez longtemps assis. Je veux voir le monde, connaîtr un peu les hommes 1
n LE nÉGENT MUSTEL
— Et faire quelque livre à votre tour?
— Allons donci
— É^^oïste !
— Comment?
— Oui, vous garderez pour vous votre pliiîosopliie , quc'.nd vous pourriez en tirer de bonnes ehoses pour les autres I
— Vous plaisantez I
— Noiî pas. Je vous connais bien, maître Mustel. Que de fois je vous ai entendu évoquer, sans quitter votre fauteuil, tout notre monde moral, qui répondait tout de suite à votre voixl Vous étiez là fort à votre aise, au milieu de passions incomprises de laplupartdes bommcs, et vous en faisiez sortir victorieusement les causes, les développements et les eflets. Vous trouviez la raison de tout, vous remettiez chaque chose à la place où elle devait être, et, balance faite de la Providence et du hasard, de l'idéal et de la matière, du bien et du mal, l'homme tel que vous le voyiez était l'homme yéritable. Vous êtes un de ces esprits chercheurs, un de ces analyseurs curieux pour qui le monde passe à l'état de spectacle ; écrivez comme vous sentez, et, c'est moi qui vous le dis, vous ferez un bon et beau livre.
— Dans le temps où nous vivons, mon cher Bernardin, dans un siècle qui a vu Voltaire, tout
le monde est au moins observateur et cherche un peu sa raison d'être, surtout celui qui, comme moi, mène forcément une vie sédentaire et voit tout de la même place; mais la vue s'habitue ainsi à un môme horizon et à une même perspective qui lui donnent d'abord une certaine sûreté, mais qui bientôt réduisent tout à des propoilions trop étroites. Dans ce cas, il ne reste plus à l'esprit que l'admiration pour ceux qui, comme vous, plongent hardiment dans les immensités du monde physique et du monde moral. Ma philosophie obscure, égoïste, comme vous avez raison de l'appeler, ne verrait l'homme qu'en petit, elle deviendrait dangereuse : donc, mieux vaut que je la garde pour moi. Parlons de vous, mon cher ami, qui, au contraire, tendez, et avec succès, à élever notre humanité, et laissez-moi naïvement faire mon devoir de curieux. Reprenons la conversation oii nous l'avons laissée. Je vous disais que vous avez fait une merveille; je le répète, quoique vous le sachiez aussi bien que moi. Oh ! j'espère que vous n'êtes pa? de ceux qui s'abaissent pour qu'on les ■relève. Le véritable génie a la conscience de sa force et de sa valeur; il n'a pas de meilleur juge que soi, et, quand il a bien fait, il l'avoue. Jena demande pas qu'il aille le dire à tout le monde, mais j'entends qu'il en convienne. Vous devez re-
cevoir bien des compliments, bien des lettres, bien des questions !
— Je n'ai pas à me plaindre ; puis c'est avec ce petit livre que j'ai acquis cette petite maison,
— Bravo 1 bravo 1
— Ensuite, j'ai ac. î arpents de terre à Essonne, dans une île charmante, où je me suis fait bâtir quelque chose qui n'est ni maison, ni cabane, mais qui est bien commode. Vous verrez.
— A la bonne heure ! Et le roi, que vous a-t-iî fait dire ?
— Le roi? Rien.
— Alors, le duc d'Orléans, qui fait de l'opposition, a dû être charmant?
— Il m'a retiré ma pension.
— Vous plaisantez I
— Pas du tout, malheureusement, car je no suis pas riche.
— Et les femmes ?
— Quelles femmes?
— Est-ce qu'elles ne vous écrivent pas toutes?
— Oh I j'ai un tiroir plein de pattes de mouehes. Il y en a même une qui voulait m'épouser.
-— Eh bien ?
' — Comme vous voyez, je suis resté garçon.
— Elle était laide ?
LE RÉGENT MUSïEL St
i— Au contraire, jeune, jolie, millionnaire ; mais elle était protestante et voulait que je me fisse protestant, moi, Bernardin de Saint-Pierre, qui ai failli être capucin. D'ailleurs, si je me marie, et je commence à être un peu vieux pour le mariage, je veux une femme de mon choix et non une femme qui m'aura choisi. Je veux marier mon cœur et non ma vanité.
— Bien pensé 1 mais, dites-moi, cher ami, quand avez-vous lait yotre Paul et Virginie?
— A mon retour de l'île Bourbon.
— Où vous avez connu le héros et l'héroïno?
— Justement.
— Ainsi, l'histoire est vraie?
— Excepté le dénoûment.
— Gomment, excepté le dénoûment? Virginie n'est pas morte?
— Pas le moins du monde.
— Et Paul?
— il vit.
— Ainsi, ce dénomment qui m'a tant faitpleurer...
— Est mie pure invention, mon ami.
— Ah I que me dites-vous là! Mais que sont devenus ces deuxcharmants personnages?
— Ils sont mariés !
— A l'île de France?
— Non, en Allemagne : ils habitent une ravi»santé petite ville appelée Brunswick.
— Vous plaisantez 1
— Mais non, sur ma parole. Tenez, continua Bernardin de Saint-Pierre en se levant et en conduisant Mustel dans son cabinet, voici un tiroir plein de leurs lettres. Ils m'écrivent toutes les semaines.
— Ah ! jen'enrenens pas ! Et ils sont heureux?
— Parfaitement heureux. La tante de Virginie est morte, Virginie a hérité : elle a écrit à Paul de venir la rejoindre. Il est parti avec Marguerite et madame de Latour. Les deux jeunes gens se sont mariés à Paris, et, comme ils aiment la solitude, ils se sont retirés à Brunswick, qui est un des plus charmants pays du monde. Virginie est aujourd'hui madame Paul ; elle a deux beaux enfants, «ne fille et un garçon. Seulement, madame de Latour et Marguerite sont mortes , mais elles sont mortes heureuses, après avoir réalise leurs espérances d'avenir.
I En même temps, M. de Saint-Pierre montrait à ^ Mustel, quilesparcourait avec admiration, unpa- I quet de lettres, signées, les unes du nom de Paul, les autres du nom de Virginie
— Ainsi, ils vivent?
— Comme vous et moi ; j'ai reçu de leurs nou-
velles il y a deux jours, et, tenez, cker^FiistAl, puisque vous voulez voyager, voilà un but de \oyage et une occasion d'études. Allez àBrunswick, voyez Paul et Virginie, et vous me direz ce que la vie fait réellement de ces deux enfants. Ce sera peut-être très-curieux, car peut-être ne me disent-ils pas tout, et sans doute bien des détails intéressants, que vous saisirez tout de suite, leur échapi^ent à eux-mêmes.
— C est ime idée.
— Je vous donnerai une lettre pour eux, et, àla place de votre volume incorrect, je vais vous offrir un exemplaire revu et corrigé par moi-même.
Barnardin ouvrit un carton, y prit un polit volume broché bleu et mit sur la première |'ajj;e :
« A mon bon et excellent professeur, à mon vieux et cher ami, le régent Mustel. »
Et il signa après avoir mis la date.
— Merci, merci, mille fois I s'écria le régent en portant le livre à ses lèvres ; mais dites-moi doncpourquoi vous m'avez tant fait pleurer, moi et tout le monde, pourquoi vous avez !;iii mourir ces pauvres enfants qui vivent, et que e lecteur eût été si content de voir heureux?
— Ahl répondit l'auteur d'une \<'. ..ive, ' ceci est le urivilége de l'art; c'est le i i-oiid* pO(Jte de faire un dénotiment selon sa f.uitaisie.
54 LE niîGENT MUSTEL
selon sonbut, aune chose réelle. Ainsi faitlepeintre quand il compose un tableau de différentes études puisées çà et Ifi, et dont il forme un tout net, harmonieux, complet. Dieu crée les individus, et nous, nous nous en servons pour prouver une vérité quelconque. Pour arriver à son but, Dieu a l'éternité. Nous, nous n'avons que quelques pages; notre œuvre finie, nous lui rendons les personnages qu'il nous a prêtés, et il en fait alors ce que bon lui semble. Nous cherchons ainsi notre création personnelle dans la création générale ; nous prenons à la nature sans l'appauvrir et nous enrichissons l'humanité.
)) J'ai connu ces deux charmants types qu'on nomme Paul et Virginie; j'ai assisté à leurs jeunea amours, au développement de leur double individualité au sein d'une société primitive : société, amours, j'ai tout utihsé au profit de mon intention philosophique et de ma fantaisie de'poëtc. J'ai voulu peindre deux types de perfection humaine grâces aux enseignements qu'ils avaient reçus. Il fallait donc que rien ne les effleurât, et la mort, au moment de la réalisation de leurs rêves, Vtait pour moi le seul moyen de les laisser complètement purs dans le souvenir. Ils vivent, tant meux! j'en suis enchanté, je les aime, mais ils ne me sont plus rien, au point de vue de l'art, bien en-
LE RÉGENT WUSTEL 55
tendu. Ils sont mariés, ils ont des enfants: les voilà dans les conditions les plus vulgaires, et, si longtemps qu'ils vivent, la vie que je leur ai faite, avec une seule parcelle delà leur, vivra plus longtemps qu'eux.
» Comprenez-vous, mon ami, toute la différence qu'il y a pour moi entre mon Paul et ma Virginie et le Paul et la Virginie réels? Que de gens ont ainsi fourni une étude à un penseur, et ne s'en doutent pas I Quant à moi, ma mission est remplie; j'ai prouvé avec leur mort, ce que je ne pouvais prouver avec leur vie : c'est que, lorsque deux cœurs croyants tendent l'un vers l'autre, lorsque deux perfections accidentelles se rencontrent dans ce monde et veulent se réunir, le ciel seul est assez pur, l'éternité seule est assez large pour leur sainte union. La mort alors n'est plus que le berceau de l'éternelle vie, ce n'est plus que l'élan du rêve temporel à son intarissable réalisation.
» Tenez, ajouta lepoëte en s'exaltant de plus en plus et en prenant aux mains de Mustel le livre qu'il venait de lui donner, tenez, lisez ce que je fais dire à Paul par le vieillard qui veut le consoler ; toute la philosophie de mon livre est dans ces quelques lignes :
î) Il y a Dieu, mon fils ; toute la nature l'annonce. Croyez-vous donc que ce Dieu laisse Vir-
ginie sans récompense? Croyez-vous que cett» même puissance, qui avait revôtu cette âme si noble d'une forme si belle, où vous sentiez un axt divin, n'aurait pu la tirer des flots? que celui qui a arrangé le bonheur actuel des hommes, par des lois que vous ne connaissez pas, ne puisse en préparer un autre à Virginie, par des lois qui vous sont également inconnues?
» Quand nous étions dans le néant, si nous eussions été capables dépenser, aurions-nous pu nous former une idée de notre existence? Etmaintenant que nous sommes dans cette existence ténébreuse et fugitive, pouvons-nous prévoir ce qu'il y a au delà de la mort, par où nous en devons sortir?
i) Sans doute, il est quelque part un lieu où la vertu reçoit sa récompense. Virginie maintenant est heureuse. Ahl si, du séjour des anges, elle pouvait communiquer avec vous, elle vous dirait comme dans ses adieux:
» — 0 Paul ! la vie n'est qu'une épreuve ; j'ai été bonne, fidèle aux lois de la nature, de l'amour et de la vertu ; j'ai traversé les mers pour obéir à mes parents; j'ai renoncé aux richesses pourconserver ma foi, et j'ai mieux aimé perdre la vie que de violer la pudeur. Le ciel a trouvé ma carrière suffisamment remplie J'ai échappé pour toujours à la pauvreté, à la calomnie, aux tempêtes, au
LE RKGENT MUSTEL 57
spectade des douleurs d'autrui ; aucun des maux qui efirayent les hommes ne peut plus désormais m'atteindre, et vous me plaignez 1 Je suis pure et inaltérable comme une particule de lumière, et vous me rappelez dans la nuit de ma vie 1 Maintenant, à la source de la beauté d'où découle tout ce qui est agréable sur la terre, mon âme voit, goûte, entend, touche, respire immédiatement ce qu'elle ne pouvait sentir autrefois que par de faibles organes. Tout ce qu'une puissance infinie et une bonté céleste ont pu créer pour consoler un être malheureux, tout ce que l'amitié d'une infinité d'êtres, réjouis de la même félicité, peut mettre d'harmonie dans des transports communs, nous l'éprouvons sans mélange. Soutiens donc l'éprouve qui t'est donnée, afin d'accroître le bonheur de ta Virginie par des amours qui n'auront plus de terme, par un hymen dont bs flambeaux ne pourront plus s'éteindre, »
Bernardin s'arrêta.
— Voilà de belles pages ! s'écria Mus tel en essuyant des larmes d'admiration.
— Oui, voilà de belles pages, répéta l'écrivain avec une noble confiance, belles pages que je n'eusse pas trouvées, si je n'avais eu à peindre que le tranquille bonheur des fiançailles humaines.
— C'est à donner envie de mouri..
— Pas à nous, nous sommes trop vieux. Mais ce que je n'ai pas mis dans ce livre, ajouta M. de Saint-Pierre en rendant le volume à son ami, et ce qui pourtant est ma conviction secrète et profonde, c'est que le moment est venu plus que jamais de présenter à l'homme la mort sous son aspect consolant et de l'y préparer par de grands exemples,
— Que voulez-vous dire?
— Je veux dire que le terrible mot du roi Louis XV : a Après nous, la fin du monde, » est bien près de se réaliser; que tout le neux monde social craque de toutes parts et se lézarde d'un pôle h l'autre ; que l'Encelade populaire se lasse d'être attaché sur le dos, qu'il se remue et sue, en attendant, une lave bouillante comme celle de l'Etna.
5) Je dis enfin que j'entends sourdre sous mes pieds quelque chose d'étrange comme ces rumeurs souterraines qui annoncent aux colonies les tremblements de terre. Seulement, ici , ce n'est pas une montagne qui se déplacera, c'est une soeiété tout entière qui s'effondrera sous l'autre. L'avenir est gros de tempêtes.
"Quand je dis l'avenir, je pourraisdireleprésent. Bien des innocents périront dans ce cataclysme,
prévu de tous les esprits sérieux. Il faut donc que nous, intelligences supérieures, je puis le dire sans vanité , nous représentions comme une joie, la mort, même injuste au point de vue de l'homme.
» Tel a été mon but, mon ami, et qui sait si ce petit livre n'aidera pas quelques âmes injustetement condamnées à retourner chré'ie.nnemcntà Dieu.
» Mais décidément c'est trop de philosophie et de vanité dans un seul jour. Voilà ce que c'est que de mettre un auteur sur le chapitre de ses Hvres. »
Et le digne homme se mit à rire.
— Allons déjeuner, maintenant.
— Et philosophons toujours. La philosophie , c'est la g'ande route de rAllemague,
— Ainsi vous irez?...
— Je le crois bien.
— Faites-moi penser alors à vous donner encore une lettre.
— Pour qui?
— Pour un jeune homme plus fort que nous tous, quoiqu'il n'ait rien écrit, et dont j'ai fait connaissance dans mon dernier voyage. Ou je me trompe fort, ou il ira loin.
— Vous le nommez?
— Gœlhe?
Depuis dix minutes au moins Marie Talbot était venue à la porte pour prévenir son jeune maître, comme elle l'appelait encore, que le déjeuner était servi, mais elle l'avait entendu lire à haute voix, avait prêté l'oreille, et, ayant reconnu dans ce qu'il lisait un passage de Paul et Virginie^ elle s'était Lien gardée de déranger Bernardin; c'était au déjeuner à se tenir chaud, et le déjeuner, soit qu'il fût aussi littéraire que Marie Talbot, soit qu'il eût été remis sur le feu, ce qui est plus vraisemblable, se trouva parfaitement bon quand les deux convives s'assirent à table.
Comme vous pensez, il y fut encore question quelque temps du sujet qu'ils venaient de traiter.
M Listel demanda ce qu'étaient devenus Domingne et Marie, les fidèles serviteurs de Marguerite et de madame deLatour.
Il apprit qu'ils étaient restés à l'île de France,
LE RÉOENT MUSTEL 61
non sans avoir pleuré beaucoup, non sans avoir demandé à venir en Europe, mais sur les conseils, sur les prières, sur les ordres même des deux mères, qui comprenaient que le bonheur de ces braves gens était là où ils étaient nés.
Quant à Fidèle, il était tranquillement mort de vieillesse, et il ne restait plus de lui que le nom donné au roquet dont nous avons fait la connaissance au commencement du précédent chapitre. Enfin, comme toute conversation s'épuise, même la plus intéressante, celle-ci se fondit dans une autre sans intérêt pour nous, et, le soir, les deux amis se séparaient en prenant un nouveau rendezvous pour le lendemain.
Mustel ne comptait rester à Paris que deux ou trois jours : il y resta trois semaines, et presque continuellement dans cette petite maison du faubourg Saint-Marceau.
Mais le vieillard, comprenant que plus il resterait, plus il aurait envie de rester, prit enfin la résolution de partir, après avoir promis de revenir bientôt acc3pter à Essonne l'hospitalité que Bernardin lui offrrtiv.
Il se mit donc en route, accompagné, jusqu'à la patache, par son élève, et muni de ses deux lettres, l'une pour Paul, l'autre pour Gœthe.
Embrassements, serrements de mains, sou-
haits de bon voyage , promesse de prochain retour, provisions dans le panier prévoyant, émo lion dans la voix, douces et bonnes larmes conte lues, rien ne fit déla 1 1 à la séparation de ces deux braves cœurs.
Pour Mustel, comme pour tous les voyageurs laissant unami derrière eux et marchant vers l'in connu, il y eut un moment oii il se demanda pourquoi il partait, et pourquoi il ne laisserait pas les habitudes de sa vie prendre racine là où elles s'étaient si bien trouvées pende ;?'î trois semaines; puis le conducteur fit claquer son fouet, les chevaux secouèrent leurs grelots sonores, la voiture se mit en mouvement : il était trop tard, il n'y avait plus, à moins d'exagération de sensibilité, possibilité de viv e ensemble. Restait l'espérance de se revoir, et tous deux la gardèrent au fond de leur âme.
La patache n'allait pas vite, mais la voiture qui emmène une y)ersonne aimée, cheminât-elle au pas, est Id plus rapide de toutes les voitures. On se fît un dernier signe, et tout fut dit.
A cette époque, on n'allait pas de Paris à Hruns- •wick, comme on y va aujourd'hui, en cliemin de fer et en deux jours, dans de bons wagons bien rembourrés, faits pour le sommeil, avec des restaurants à chaque station, et pour la nuit des hô-
LE nÉa'="NT MUSTEL 63"
tels tout prêts et toujours ouverts. On voyageait lentement; on était forcé de changer de véhicule à chaque minute; les chevaux, attelés de ficelles qui se rompaient toutes les demi-heures, n'avaient en propre aucune des vitesses que nous connaissons : on était les uns sur les autres, on étouffait beaucoup, on mangeait peu, on dormait mal et l'on n'arrivait guère.
Après vingt-cinq ou trente lieues faites ainsi, il fallait s'arrêter, à moins d'être un héros ou un forçat évadé. Mustel, qui avait le bonheur de n'être ni l'un ni l'autre, n'eut pas plus tôt vu les maisons du petit village de Montcornet, que, brisé, moulu, en deux morceaux, il se demanda s'il ne ferait pas bien d'y reprendre haleine au moins quelques heures.
Ce n'était pas trop; en somme, rien ne le pressait. Juin courait gaiement dans la campagne et sur les routes, avec son cortège de rayons, de poussière et de parfums. Les arbres chantaient comme des cages, les toits de chaume séchés brillaient au soleil en paillettes d'argent, les collines bleuâtres découpaient au crépuscule leurs contours nets et fermes sur l'azur tendre d'un ciel tranquille.
Le batelier chantait le soir, en rapportant les avirons de sa barque amarrée à la rive; le jour, le
paysan dormait dans les blés, et le voyageur sous l'ombre épaisse du grand arbre de la route.
Celait l'été, enfin, avec tout ce qu'il rapporte. -' A quoi bon un endroit plutôt qu'un autre? A jjuoi bon tant se hâter vers d'autres lieux? Le calme, la rêverie, le soleil étaient partout. Ainsi -pensa Mustel, et il s'arrêta.
L'auberge dont il fit chois, par cette seule raison qu'il n'y en avait qu'une dans le village, était plutôt une ferme qu'une auberge.
Le voyageur locataire n'y était qu'un accident prévu, rien de plus. On voulait bien le recevoir; s'il n'était pas content, il n'avait qu'à s'en aller autre part.
Un bâtiment composé d'un rez-de-chaussée et d'un seul étage, ayant vue, d'un côté sur la route, de l'autre sur une basse-cour où coqs et poules s'ébattaient dans le fumier ; un porc grognant dans un coin ; un hangar, moins habité par les voitures que par les planches, les tonneaux vides et les instruments de labourage ; un chat dormant en rond sur le toit brûlant ; des moineaux voleurs; une grosse fille àjupp- courte, lavant près d'une fontaine, et trempant j^/squ'aux coudes ses bras nerveux et bruns; un rideau de peupliers ; au fond d'un potager, une mare et trois canards : un jeu de Siam dans un coin et des tonnelles pour
les dimanches ; un grand rayon de soleil léchant le tout : telle était à Montcornet l'auberge-ferme où s'arrêta Mustel ; telles sont à peu près toutes les fermes.
Notre voyageur fut donc assez étonné, en entrant dans la cour, de voir une chaise roulante fort propre, dont un garçon d'écurie dételait les deux chevaux, tandis qu'un domestique dessanglait les valises attachées par derrière. Sur les panneaux de cette chaise, des armes et une couronne de comte.
Ce qui se passait dans la grande salle du rezde-chaussée correspondait à la scène de la cour. L'aubergiste allumait du feu, préparait la casserole, tandis que sa femme plumait à la hâte deux pigeonneaux fort gras, et que la servante écossait dans un coin et jetait à mesure dans une soupière de faïence bleue des pois tendres comme la rosée, pour nous servir de la comparaison la plus connue.
Bref, toute la maison i^tait occupée du voyageur ou des voyageurs qu'avait amenés la berline : aussi faisait-on fort peu d'attention à Mustel, qui arrivait à pied, ayant quitté ^on voiturin à l'entrée du bourg, suivi simplement •. an gamin, porteur de son bagage.
Il n'en demanda pas moins une chai.ibre h l'au-
66 LERÉGENÏMUSTEL
bergiste, qui consentit à lui en donner âne; et, comme il avait faim, il commanda aussi un pigeon aux pois, en priant qu'on le lui servit sous une des tonnelles du jardin, oi!i[ il allait faire un toui en attendant.
La curiosité, ce premier péclié d'Eve, est la première distraction des voyageurs ; le nôtre se retournait donc de temps en temps, questionnant les fenêtres et cherchant ceux, celui ou celle qui venaient d'arriver. Nous disons celle, parce qu'une espèce de mante, restée dans la voiture, mante du dernier goût, ne pouvait appartenir qu'à une femme, et même à une femme jeune. Rien ne parut.
Mustel se dirigea donc vers la table qu'on avait préparée pendant ce temps; mais, au lieu d'un seul couvert, il en trouva deux, et le garçon lui dit:
— Monsieur, cette table est pour le monsieur et la dame du n" 3. Et du geste il indiquait à peu près l'appartement habité par ce monsieur et cette dame. Votre table, à vous, est ici ; et il montrait une autre table sous la tonnelle voisine.
Il y avait donc bien une dame, comme l'avait pensé Mustel. Mais que lui importait, après tout, qu'il y eût ou non une dame dans cette auberge? C'est en faisant cette réflexion assez juste qu'il
s'assit, et, mettant ses coudes sur la ià'me et sa tôte dans ses mains, il se mit h songer, en regardant son assiette.
Notre passé profite souvent d'un de ces moments rapides de rêverie sans cause pour défiler devant nos yeux, et nous n'affirmerions pas que, cinq minutes après s'être assis, Mustel n'était pas plongé dans les plus vieilles et les plus pures années de son enfance; car, à l'âge qu'il avait, la jeunesse est plus que vieille, elle est morte, moins le souvenir, cette immortalité temporelle.
Il fut tiré de cette concentration en lui-même par un bruit de voix qui, se rapprochant de lui, le rappelait au présent. Il leva la tête : un jeune homme et une jeune femme, qui ne pouvaient le voir, caché qu'il était par les feuilles, s'acheminaient en causant vers la tonnelle aux deux couverts. C'étaient évidemment les propriétaires de la berline.
L'homme, de bonne tournure, vêtu d'un élégant costume de voj^age de couleur brune, avait passé son bras droit par-dessus l'épaule de sa compagne, à laquelle il souriait, ayant ainsi l'air de s'appuyer sur elle. Sa main gauche, à moitié cachée dans la poche de sa culotte, rejetait un peu plus en arrière, par un gracieux et facile mouvement, les basqaes de son habit.
Quant à la jeune femme, encapuchonnée dans une mante de soie lilas, elle marchait négligemment, tout en regardant ses ongles roses, dont elle terminait la toilette à l'aide d'un petit poignard d'or.
Cette femme ne paraissait pas plus de vingtdeux ans. Des roses les plus fraîches, son teint passait, par des gradations fines comme celles de la miniature, aux lis les plus blancs (c'est ainsi que se fût exprimé un poëte de son époque), et nez légèrement retroussé, sourcils en arches, yeux vifs, d'une tendresse un peu sensuelle, front haut, cheveux coiffés en racine droite, roulés et poudrés, bouche de carmin, dents blanches comme la neige, menton à fossette, rien ne manquait à celte tète pour en faire le minois le plus fripon et la physionomie la plus agaçante qu'on pût voir. Et cependant, aux angles de la bouche, deux ou trois plis imperceptibles trahissaient le passage d'une douleur sur ce visage joyeux.
Cette femme avait dû pleurer, avait dû souffrir. Il lui en restait ce cachet que rien n'elïace et que les souffrances du cœur laissent même en s'en allant sur le front de ceux qu'elles ont visités, afin de les reconnaître plus tard et d'avoir le droit ou de les épargner, comme ayant fait leurs preuves, ou ''!-• les frapper plus fort, comme étant aguerris.
LE REGENT MUSTEL b\)
Le calme et la santé peuvent refleurir sur le vi sage et dans la vie, la marqsieest ineflaçable. Vous aurez beau jeter des fleurs sur une tombe et b couvrir de façon qu'on ne la voie plus, elle ne sera pas moins sous vos fleurs, et le premier souffle qui passera découvrira coitainement un coin du marbre et un mot de l'inscription.
Pour en revenir au physique, cette femme était ce qu'onappelle une femme bien faite, ayant taille fine, hanches souples, pieds cambrés, bras blancs et ronds, finesse de chevilles et de poignets, tout ce qui constitue enfin la beauté dans la forme.
Encore quelque chose d'un peu hardi, d'un peu provoquant même , mais sans intention , dans la tournure de cette personne, et vous la verrez aussi bien que Mustel la voyait.
Elle s'assit en face de son compagnon, croi^sa ses petits pieds sous la table, et, satisfaite de ses mains auxquelles elle donna un dernier coup d'œil, elle les tendit par-dessus les pigeonneaux au jeune homme qui les baisa ; après quoi, elle ouvrit sa serviette sur ses genoux, prit familièrement dans le plat un des deux volatiles et s'écria gaiement :
— Je meurs de faim 1
— Ma foi 1 et moi aussi, répondit son convive en l'imitant. Et le bruit des fourchettes commença.
— Le charmant tableau 1 murmura Muàvel.
70 LE RÉGENT MUSXEJL
Et il était charmant, en effet, sans compter un rayon de soleil qui , filtrant à. travers les feuilles, s'écrasait en pétillant sur les carafes et rebondissait sur les assiettes et les étoffes.
— Donc, nous allons passer la journée ici? reprit la dame du n° 3. Nous allons bien nous ennuyer.
— Pourquoi?
— Que faire ?
— Regarde-moi et répète ce mot-là. Je t'en défiel
— Ah ! fît la jeune femme en laissant tomber sa mante, en venant s'asseoir sur les genoux de son amant ou de son mari, et en mangeant dans son assiette ; ah ! il paraît que le voyage te profite ?
— Voilà des amoureux, ou je me trompe fort, se ditMustel.
Et, comme il était discret, il toussa pour les prévenir qu'ils avaient un témoin.
— Il y a quelqu'un là, dit tout bas la femme.
— Il paraît. Regarde.
Elle entr'ouvrit doucement les branches et vit Mustel qui mangeait tranquillement son pigeonneau.
— Un vieux, dit-elle avec une intonation assez dédaigneuse.
— N'importe, reste à La place et parlons d'affaires.
LE RÉGEXT MUSTEL 7V
— Ainsi, deux jours pour aller à Paris, reprit la belle enfant tout haut et en riant à son compagnon; maisau moins trouverons-nous notre loge ment prêt?
— Pardieul voilà plus d'un mois que j'ai écri» àTiberge.
— Tiberge ! répéta tout haut Mustel avec le ton de l'étonnement.
— Le voisin a parlé, je crois.
— Oui, il a répété le nom de Tiberge.
En disant cela, le jeune homme se levait, et, tenant sa serviette d'une main, de l'autre il écartait à son tour les branches et regardait Mustel, lequel s'était levé de son côté en le voj^ant et passait de sa tonnelle sous la sienne.
— Monsieur, lui dit-il en le saluant avec courtoisie et en le regardant avec curiosité, ainsi que sa compagne, je viens vous demander pardon de l'indiscrétion que j'ai commise en répétant le nom que vous avez dit, et en me mêlant ainsi à votre conversation, n'ayant pas l'honneur de vous connaître.
— Vous êtes tout excusé, monsieur. Sans doute, vous connaissez Tiberge comme je le connais, et, en entendant prononcer tout à coup son nom. vous n'^nvez pu retenir votre étonneaient.
72 LE nÉGE.NT MUSTEL
— C'est justement le contraire, je ne connais pas M. Tibefge.
— Alors, je ne comprennspas..
— Mr.is le nom de Tiberge est bien connu depuis...
— Depuis quoi?
— Depuis le livre de l'abbé Prévost.
— Est-ce que vous connaissez l'abbé Prévost, monsieur?
— Je le connaissais du moins beaucoup. Il habitait ordinairement la Hollande. C'est même là qu'il a écrit le livre en question.
— Quel livre?
— Vllistoire de Manon Lescaut et du chevalier des Grieux.
— Comment! l'abbé Prévost a écrit cette histoire ?
— Oui, madame.
— Et elle est imprimée ?
— On no lit que cela en France. C'est un des plus beaux livres qui aient été faits.
Les deux jeunes gens se regardèrent.
— Est-ce que vous l'avez lu, ce livre?
— Oui, monsieur,
— Queraconte-t-il?
Mustel répéta en quelques mots l'histoire de Manon et de des Grieux.
— Comment I l'abbé Prévost a écrit toutes ces aventures ?
— Vous ne le saviez pas, monsieur ?
— Pas le moins du monde. Nous venons de l'étranger.
— On dirait que ce que je vous apprends là vous contrarie, madame.
— En effet, ce n'est pas amusant.
— Pourquoi ?
— Pour les héros du livre.
— Ils sont morts.
— Ils vivent parf ai tement.
— Vous en êtes sûr ?
— Je le crois bien ! C'est nous.
— Vous! s'écria Mustel, vous, Manon, madame? vous, des Grieux?
— Eh! mon Dieu, oui!
— C'est impossible.
— C'est parfaitement certain.
— Oh! chers enfants, permettez-moi de vous serrer la main. Comment ! vous vivez ? Ah çà! tout le monde vit donc?
— Savez-vous que vous rtvez l'air de nous adorer, monsieur.
— Si je vous adore! Mais qui ne vous adorerait?
— Alors, si c'est ainsi, asseyez-vous et déjeunons ensemble.
— Ali! quelle rencontre! et d'où venez-vous ainsi ?
— Nous venons d'Italie, par le chemin le plus long.
— Mais comment vous êtes-vous sauvés d'Amérique ?
— Nous n'y sommes jamais allés.
— L'abbé Prévost dit le contraire dans son livre.
— Il pouvait le croire, en effet, car je lui ai raconté mon histoire au Havre, au moment de m'embarquer avec Manon; mais heureusement rembarquement n'a pas eu lieu
— Contez-moi cela, contez-moi cela. Je suis tout oreilles. Je suis si content de vous voir heureux, car vous l'êtes ?
— Mais oui, assez.
— Ainsi, le père a pardonné ? dit Mustel pour mettre le narrateur sur la voie.
— Oui, mais il était temps. Plus je réfléchis, ajouta des Grieux, plus je m'explique pourquoi l'abbé Prévost a écrit notre histoire avec les noms véritables.
» Il a quitté le Havre avant le départ du vaisseau qui devait nous emmener, presque ^ ^iM.Hliate-
ment après le récit que je lui avais fait, et il a pu croire que nous étions partis et perdus pour le monde. Le i'ait est que je le croyais aussi. Heureusement ma lettre àTiberge avait fait son effet.
» Ce fidèle ami alla trouver mon père, pria, supplia, obtint, partit à franc étrier et nous apporta, deux heures avant qu'on levât l'ancre, à moi le pardon de mon père, à Manon sa grâce. Nous étions déjà sur le bâtiment.
)) Devant la dernière preuve d'amour que j'allais donner à ma maîtresse, mon père, convaincu qu'il allait me perdre à jamais et que cette passion était sans remède, s'était laissé attendrir, et avait consenti à nous laisser vivre ensemble, à la condition que nous vivrions hors de France.
» A son consentement, il joignait une rente de douze mille livres, très-suffisante, surtout après nos cruelles épreuves. Mais il demandait que je vinsse tous les ans passer un mois avec lui. Vous devinez notre joie. Manon et moi, nous nous jetâmes dans les bras l'un de l'autre. J'allai remercier mon père. Je confiai Manon à Tiberge ; un mois après, j'étais de retour, et nous commencions une vie charmante de voyages et d'aventures calmes, bien nécessaires, après toutes celles que nous avions traversées.
— Et maintenant ?
76 LE UÉGE.NT MrSTEL
— Maintenant, nous retournons à Paris,
— Pour vous y fixer ?
— Oui.
— Que dira votre père ?
— Hélas! mon père est mort subitement. Rien ne nous ferme donc plus Paris, où Manon a envie de retourner.
— Et vous êtes mariés?
— Oui.
Mustel réfléchit quelques instants en regardant les deux jeunes gens avec intérêt, puis il reprit :
— Yous avez tort de retourner à Paris,
— Pourquoi ?
— Écoutez, je suis vieux, j'ai de l'expérience ; la sympathie que j'ai pour vous et le désir que j'ai de vous voir heureux me font un devoir de vous dire tout ce que je pense: ne vous en formalisez pas. Yotre histoire a fait du bruit, surtout depuis la publication de ce diable de livre. Vous allez trouver là bien des souvenirs douloureux d'une part, de l'autre des préjugés invincibles, Yous y avez trop souffert, il existe trop de preuves vivantes du passé, pour que vous y puissiez être complètement heureux. Croyez-moi, n'allez pas à Paris.
— Yous avez raison, monsieur, répIiquaManon,
devenue rêveuse à la suite de ces mots ; mais il faut que nous nous fixions quelque part. Nous ne pouvons' voyager toujours. Où aller ?
— Oh ! la bonne idée! s'écria Mustel. Voulezvous faire quelque chose d'original?
-=>- Dileso
ni
Mustel se frottait les mains d'avoir eu l'inspiration qu'il venait d'avoir. Pour un philosophe curieux comme lui, l'idée, en effet, n'était pas mauvaise.
— Voulez -vous venir avec moi ? reprit-il.
— Où allez-vous?
— Tenez-vous à une grande dlle ?
— Nous tenons à ne pas nous quitter.
— Seriez-vous fâchés d'avoir, vous, chevalier, un ami sérieux comme Tiberge? vous, madame, une compagne cha^"'^^»''te ?
— Non, certes !
— Et comme il n'y en a probablement nulle part.
— Et où sont ces deux msneilles
— A Brunswick, en Allemagne.
— Et vous les nommez î ' — Paul «t Yirginie.
— Ceux de Bernardin de Saint-Pierre ? car, si je n'ai pas lu ma vie, j'ai lu la leur. Ils ne sont donc pas plus morts que nous ?
— Non.
Et Mustel raconta le but de son voyage.
— Merci, mon cher monsieur, lui dit alors Manon, mais nous ne pouvons pas accepter.
— Pourquoi ?
— Parce que, si vertueux que nous soyons devenus, ajouta-t-elle en riant, ces gens-là sont trop vertueux pour nous, ou nous ne le sommes pas assez pour eux.
H Et puis je me fais l'idée que mademoiselle Virginie, ou plutôt madame Paul, avec ses principes rigoureux, ne doit pas être toujours bien amusante, et que l'austère M. Paul, ce fils de la nature, ne nous distraira que médiocrement. Qui sait môme s'ils consentiront à nous recevoir, quand ils nous connaîtront? Or, toutes réflexions faites, je ne crois pas que nos quatre existences soient destinées à se réunir ; elles partent de points trop différents. Paul et Virginie sont ravissants en livre, mais je doute qu'il en soit de même en réalité.
» Je n'ai pas tellement dépouillé mon ancienne nature, qu'il ne m'en reste ce que je pouvais garder, la gaieté, la liberté d'allure, le sans-façon de
80 I.E RÉGENT M USTEL
la vie. Je no me manicrerai pour personne, et, en restantnaturclle, je scandaliserais ces deux cliastes époux.
)) Bref, nous nous ennuierions là-bas, et, ma foi, la vie n'est pas assez longue pour s'y ennuyer, même un jour.
» Qu'en penses-tu, des Grieux?
— Je suis de ton avis, comme toujours.
— Enfants que vous êtes ! reprit Mustel, qui tenait de plus en plus i\ la réunion de ces quatre types, réunion intéressante pour lui ; Paul et Virginie vous adoreront, à cause même de votre nature, vraie dans son expression, comme l'est la leur dans l'expression contraire.
» D'ailleurs, qui vous fait croire à la roideur, à la morgue de leur vertu ? Si vous saviez tout ce que Bernardin m'a dit d'eux, si vous aviez lu les charmantes lettres qu'ils lui écrivent, vous les adoreriez d'avance et vous auriez comme moi l'ambition de leur amitié. Pourquoi se représenter toujours la vertu sévère? Elle est indulgente, elle doit l'être, c'est même sa première condition pour être réellement.
» Je vous disque vous serez enchantés d'être venus à Brunswick ; d'ailleurs, vous pouvez toujours tenter l'épreuve, et, puisque vous n'avez pas de but arrêté, allez d'abord là. Si vous vous y ennuyez,
VOUS en serez quittes pour aller autre part ; mais je vous répète que vous me remercierez de mon conseil.
— Ils no comprendront point notre amour, s-i difïérent du leur.
— Erreur, car votre amour pour le chevalier est aussi vrai que celui de Virginie pour Paul, et la preuve, c'est qu'il dure encore ; aussi profond, Gt la preuve, c'est que le chevalier fût mort si vous étiez morte, comme le dit l'abbé Prévost. Il n'y a entre ces deux amours que la différence d'éducation, et l'un est à l'autre ce que les exigeantes nécessités des villes et de la civilisation sont aux tranquilles leçons de la solitude et de la nature.
1) A Paris, dans la situation oii vous étiez, a^cc les principes qu'on y professe, placés tous deux entre les tentations du monde et l'opposition d'une famille, vous ne pouviez vous aimer autrement que vous l'avez fait, et vous vous êtes donné l'un à l'autre toutes les preuves d'amour que deux cœurs généreux peuvent se donner. Paul et Virginie, au milieu de parents qui consentaient à leur amour, pouvant sans aucun obstacle mettre leurs cœurs en commun, n'ayant, elle, aucune tentation à vaincre, lui, aucune opposition à combattre, n'ayant reçu l'un et l'autre de leçons
que de la nature, n'éprouvant aucun des be* soins qu'impose la civilisation du Nord , dormant bien sur une natte, marchant pieds nus, se trouvant tous deux assez parés quand Virginie avait une fleur dans les cheveux ; élevés ainsi, vivant ainsi, pouvaient-ils s'aimer autrement?... Élevés comme eux, vous vous fussiez aimés de même.
» Vos deux amours sont de la même essence, de la même famille, ils sont frères ; seulement, en se rencontrant au premier abord, ils ne se reconnaissent pas plus que ne se reconnaîtraient deux jumeaux séparés dès leur enfance, et se retrouvant, parlant chacun une langue différente dans laquelle cependant ils peuvent se dire les mêmes choses
— Vous avez peut-être raison.
— Gomment ! si j'ai raison ; le résultat n'est-il pas là pour le prouver? Après avoir subi vos épreuves comme Virginie a subi les siennes, vous voilà mariée au chevalier comme Virginie à Paul. Vous n'ôles plus Manon, vous êtes madame des Grieux.
— Ah ! voilà où la position s'embrouille encore, mon cher monsieur.
— Pourquoi?
— Je ne suis pas la femme du chevalier.
— Comment cela se fait-il? demanda Mustel en se tournant vers des Grieux et avec un ton de reproche doux et familier.
— Ah 1 ne l'accusez pay, se hâta de répliquer Manon : il voulait m'épouser, c'est moi qui ne l'ai pas voulu, l'intention m'a suffi.
» Notre amour, voyez-vous, a été une chose spontanée, l'élan de deux cœurs libresl'un vers l'autre, et non le résultat d'une convention de famille. Si des Grieux veut de la vie conjugale, c'est qu'il a besoin d'un autre amour : alors, ce n'est pas moi qu'il doit épouser, mais une fille de sa classe dont le passé soit une garantie pour l'avenir.
» Mon repentir en est une, meilleure peut-être, me direz-vous, mais ce n'est jamais que du repentir, et qui dit repentir, dit faute. Or, la faute de l'une peut un jour amener les reproches de l'autre, quand tous deux sont indissolublement; hés.
Mustel, ému, serra la main de Manon.
— Puis, continua Manon, des Grieux voulait-il m'épouser pour me réhabihter et m'ouvrir le monde ? C'est là qu'il eût fait une folie qu'il eiH-' regrettée amèrement un jour. Un nom ne réhabt lite pas une femme. Fera-t-iï oublier au monde ma captivité à Saint-Lazare, mon contact avec des filles perdues? Non. D'ailleurs, quelles jouissances
nous offrirait ce monde et à quoi bon lui donner des droits sur nous, quand nous n'avons rien à lui demander? Notre amour est dans notre amour même, et non autre part.
» Aimée de des Grieux, j'ai la réhabilitation à laquelle j'avais droit de prétendre; dédaignée de lui, je snis la plus méprisable des femmes. C'est à ce raisonnement qu'il s'est rendu,
» D'ailleurs, je le voulais, ajouta Manon en riant, et ce que je veux, il le veut.
— Tu es un ange, Manon.
— Cependant... objecta Mustel.
— Cependant, allez-vous dire, je me fais appeler madame des Grieux. Oh ! c'est tout simplement pour la commodité du voyage. Nous ne pouvons pas raconter notre histoire à tout le monde, et le nom de femme va au devant de toutes les observations.
— Mais, continua des Grieux, ce que nous disons là, monsieur Mustel, est entre nous, et, si nous allons chez Paul et Virginie, il faut qu'on nous croie mariés.
— D'abord : puis, quand ils vous aimeront, et ils vous aimeront vite, ayez avec eux la même confiance qu'avec moi, et ils ne vous en aimeront pas moins ; laissez-moi laire, je veux votre bonheur, et je m'en charge.
— Ma foi, aleajacta est, comme a dit César.
Il aurait bien dû le dire en français, fit Manon en riant.
— Gela veut dire que nous acceptons
— Eh bien, c'est dit, va pour Paul et Virginie, et en route 1
Des Grieux écrivit à Tiberge sa nouvelle résolution, et Mustel, le chevalier et Manon se mirent gaiement en chemin dans la berUne bleue.
Bernardin de b'aint-Pierre aTait eu raison de le dire, Brunswick est une adorable petite ville. Figurez-vous des groupes de maisons aux pignons sveltes, aux toits rouges, et semées pêle-mêle dans les arbres, parmi les peupliers et les ormes.
Presque toutes les maisons, espèces de chalets, sont entourées à leur base de végétations grimpantes, qui, les escaladant sans effort, se glissent dans leurs fissures, s'accrochent à leurs balcons de bois, pour aller s'épanouir autour de leurs fenêtres. Rien de plus gai, rien de plus tranquille.
A midi, tandis que les pignons rutilent au feu du jour et qu'un côté de la rue s'illumine, l'autre semble dormir dans une ombre épaisse et fraîche.
Alors, tout prend un aspect aimé du coloriste, depuis les stores aux brillantes raj^res jusqu'aux fleurs symétriquement rangées sur les balcons dans leurs grands vases de faïence, jusqu'aux
mouchoirs jaunes, blancs ou bleus, aux vêtements tlo toute sorte, qui, suspendus à des ficelles, sèchent en plein air, après la lessive du dernier jour de la semaine.
Moitié plâtre, moitié briques, moitié bois, ces maisons laissent voir au dehors tout le mystère de leurs simples constructions, et briques, bois et plâtre, forment des encadrements extérieurs, nonseulement sans dureté, mais encore pleins d'harmonie pour les yeux les moins habitués. Si vous arrivez là avec l'aurore, il vous semblera voir une ville construite dans les nuages. En effet, noyée dans les vapeurs bleuâtres qui s'exhalent du sol, elle dérobe ses pieds et semble bercée au-dessus de la terre.
Une petite rivière, pohe comme de l'acier, transparente et indiscrète comme un miroir, calme comme le soleil, lui sert de ceinture, et, après s'être nouée au flanc de la gracieuse ville, laisse le bout de son ruban liquide se perdre en flottant entre deux petites collines grasses, à même desquelles il semble qu'on pourrait mordre.
Quand on surprend cette ville dans son sommeil matinal, à l'heure oii les oiseaux seuls sont éveillés, oti le soleil s'annonce, mais ne paraît pas encore, on comprend, du premier coup d'œil, la rêverie allemande, cette rêverie à part, toujours
d'un ton au-dessus des autres rêveries du monde, et h laquelle nos plus poétiques paysages de France ne sauraient donner un cadre ni un abri comme celui de Brunswick : l'innocence, le bien et l'amour doivent pousser là comme marguerites aux champs.
Le bonheur y est sans difficulté, la vertu sans lutte. Les petits enfants, tous blonds, tous roses, tous nu-jambes et nu-bras, y ont l'air de petits anges égarés qui redemanderaient en riant le chemin du ciel. Ils pataugent dans la poussière et la boue, ils sont vêtus de haillons quelquefois : eh bien , ils ont une grâce et un charme à eux que nos enfants de village n'ont certainement pas.
De belles filles, même parmi les plus humbles, avec des yeux francs; des hommes avec une pensée dans le regard, avec de la tendresse dans toute leur personne, avec une douce et communicative urbanité dans la parole, de la cordiahté, de la santé, du cœur, voilà ce dont l'œil et l'esprit -sont agréablement frappés auxpremiers pas qu'on fait dans ce petit Éden.
Que, voyageant par le monde, Paul et Virginie eussent choisi cet endroit comme devant leur rendre, sinon l'immensité, du moins l'isolement et la poésie de leur pays natal, c'est ce qui ne m'étonne plus maintenant que je le connais, et, si
LEREGENTMUSTEL eif
j'avais une retraite à choisir ou à conseiller pour adoucir un chagrin ou encadrer une joie, ce serait celle-là bien certainement.
— Ah! le charmant pays! s'écria Manon.
— C'est ici que je vous mène.
— C'est ici que nous allons demeurer?
— Oui, puisque c'est ici Brunswick.
— Mais c'est le paradis !
— Tout bonnement.
En sautant à bas de la voiture, Manon se mit à Ijattre des mains et à regarder autour d'elle.
Après les plus grandes passions de la vie, le cœur , le cœur des femmes surtout , retrouve tout à coup en lui un côté jeune, enfantin même, comme, après les plus violents orages d'été, l'on retrouve dans les champs inondés et au milieu de la dévastation générale un oiseau qui chante sur un tronc d'arbre.
Quand il eut installé ses deux compagnons dans une auberge, où ils ne restèrent pas longtemps, désireux qu'ils étaient de marcher librement au sortir de cette prison à quatre roues qu'on appelle une berline, Mustel se mit en quête de la maison de M. et madame Paul. Il n'eut pas de peine à la trouver : les deux jeunes époux étaient bien connus dans le pays.
Si vous allez jamais à Brunswick, en descendant
du chemin de for, prenez à droite, traversez un petit pont jeté sur la rivière dont je vous parlais tout à l'heure, et vous vous trouverez eu face d'une maison charmante, ayant jardin en terrasse, toit de briques, murs blancs aux traverses de bois, fenêtres entourées de feuillages, balcon sculpté, dont les sculptures s'entrelacent de lierres et de capucines.
Derrière cette maison apparaissent des cimes de peupliers et un jardin enfermé par un mur, presque entièrement caché lui-même sous des touffes de clématite et d'aubépine, qui du dedans s'échappent en dehors.
C'était là.
A cette époque, la place que prend aujourd'hui le chemin de fer était occupée par un petit bois d'une douzaine d'arpents, au milieu duquel s'élevait une maison d'un blanc gras et pâle, couverte d'un toit d'ardoises, contre toutes les coutumes du pays. On l'appelait la maison en deuil, sans doute à cause du noir et du blanc vif qui s'y mêlaient.
On racontait qu'un jour un étranger était arrivé dans le pays, avait acheté ce petit bois, fait abattre les arbres du milieu qu'il avait remplacés par cette construction, s'y était renfermé six mois, puis qu'il était parti un beau matin sans dire où il allait, et qu'on ne l'avait jamais revu.
Le bailli avait reçu en bonnes formes l'aulorisation, six mois après, de vendre ou de louer toute cette maison, et de donner aux pauvres le prix de la vente ou de la location ; mais, malgré la destination pieuse de cet arasent, malgré le bon marché de cette propriété, il ne s'était présenté aucun acquéreur ; les moins surperstitieux faisaient le signe de la croix en passant devant ses volets fermés et ses portes closes que commençait déjà à calfeutrer la mousse, cette conquérante des solitudes. Quel mystère avait caché cette maison? Quelles douleurs, quels remords y avait apportés son fondateur? Quelle résolution nouvelle l'en avait éloigné? Quel destin avait-il trouvé plus loin? Telles étaient toutes les questions qu'on se posait touj ours dans Brunswick sans les pouvoir jamais résoudre.
Enfin, peu à peu on avait laissé ce bâtiment faire tranquillement son métier de légende, et l'on ne s'en était plus occupé.
Nous racontons le fait, à notre tour, sans prétendre donner aucune explication, sans rien supposer même, car ce n'est pas l'histoire de cet étrange locataire que nous avons à écrire, et d'ailleurs nous n'avons aucun renseignement sur lui.
Quand des Grieux et Manon arrivèrent à Brunswick, comme nous l'avons dit tout à l'heure, cette maison existait encore, toujours à vendre ou à
52 LE RÉGENT MfSTEL
louer. Ils la virent abandonnée, muette, parée df toutes les splendeurs de l'été, enfin dans toute? les conditions de solitude et de bien-être où ils voulaient une maison.
Les fleurs, les arbustes, les gazons qui avaient poussé au hasard, le soleil qui s'y jouait, les oiseaux que rien ne troublait dans leurs amours, la haie vive d'églantines et de mûriers qui entourait le petit parc, la végétation libre, les broussailles vagabondes, tout y avait un charme saisissant pour des esprits fraîchement débarqués, ignorant les superstitions attachées à cette demeure, et peu disposés d'ailleurs à s'en effrayer.
En attendant Mustel, et tandis que le domestique installait les chambres et défaisait les malles, des Grieux se rendit chez le bailli, qu'on lui indiqua comme le seul maître de la propriété. Ils la visitèrent ensemble.
Il était impossible de trouver mieux. L'intérieur était même meublé avec luxe.
Néanmoins, celogis avait besoin de réparations.
Des Grieux s'entendit avec le bailli pour les faire faire, et se retira enchanté de sa trouvaille.
Au moment où il mettait le pied dehors, il aperçut Mustel qui venait à lui.
— Venez vite, mon cher baron, on n'attendplus que vous et madame pour se mettre à table.
Et le régent, montrant la maison de Paul, dit:
— C'est là que nous allons ; regardez.
Des Grieuxleva les yeux et vit deux charmantes têtes d'homme et de femme, souriant parmi les feuilles de leurs fenêtres, et lui faisant, ainsi qu'à Mustel, toute sorte de signes aimables de la main.
Des Grieux sourit, salua de loin et hâta le pas.
Manon attendait, vêtue de blanc, charmante, toute prête.
On partit.
— J'ai le cœur qui me bat, dit Manon, au moment de franchir le seuil de la maison de Virginie. Attendez un peu, monsieur Mustel. Je ne croyais pas que cela fît tant d'effet d'entrer chez une femme vertueuse.
Virginie elle-même vint devant la porte. Il n'y avait plus à reculer.
Les deux femmes, vêtues de blanc toutes deux, marchèrent à la rencontre l'une de l'autre, machinalement, et comme malgré elles.
Quoique x'aînée, Manon tendit U iront à Virginie, et, quand elle reçut le baiser qu'elle demandait, elle n'osa pas le rendre et se sentit gênée.
— Je vous présente ma -femme, dit des Grieux à Virginie. Et, dans le mensonge qu'il faisait, il y avait une intonation pleine d'amour et de respect
pour Manon, dont l'àme venait de donrûr une preuve de noblesse dans son humilité.
Paul prit la main de Manon et la serra cordialement, comme il avait serré celle de des Grieux.
Paul avait ■singt-deux ans, Virginie le même âge moins quelques jours; l'un avait acquis plus de vigueur, plus de netteté; il était devenu un homme, mais on retrouvait toujours en lui le Paul décrit par Bernardin.
C'était toujours cet air noble, confiant, ouvert, cette taille haute et svelte, ces beaux yeux ombragés de longs cils noirs, et dont le feu se noyait dans une douceur inexprimable; ce même nez aquihn, signe d'énergie, de courage et de volonté. Seulement, une barbe noire comme les cheveux ep cadrait maintenant ce mâk visage.
Le cou découvert, le col de la chemise rabattu, vêtu d'une veste blanche, d'une chemise large, d'un pantalon dont l'usage commençait à se répandre, même en France, coiffé quand il sortait d'un grand chapeau de paille, Paul avait encore à Brunswick la tou^^nure et l'aspect d'un colon de l'île de France.
A l'étude, à la lecture, au contact de la civilisation, sa physionomie avait gagné quelques lignes plus sévères qui, jointes au reflet impérissa-
LE RÉGE.NÏ JIUSTEL 95
jjle que conserve sur son visage l'homme élevé ftice à face avec Dieu, donnaient à cette physionomie un cachet tout particulier.
Jetez du bonheur, la franche gaieté qui en résulte au miheu de tout cela, comme le semeur jette des semailles de fleurs au milieu des semailles d'épis, et vous aurez le portrait de Paul à l'époque où nous le retrouvons.
Quant à Virginie, la transformation, moins \\- .sible au premier abord , était peut-être plus grande, du côté de l'âme surtout. Un adolescent qui devient homme change moins qu'une jeune fille qui devient femme, et mère surtout. Vous trouvez sur son visage des lignes délicates qui n'altèrent en rien sa eauté, qui ne nuisent en rien à sa jeunesse, et qu'y creuse la première apparition de la vie réelle entrant brusquement dans la vie rcvée.
(c Virginie n'avait que douze ans, déjà sa taille était plus qu'à demi formée, de grands cheveux blonds ombrageaient sa tète, ses yeux bleus et ses lèvres, de corail brillaient du plus tendre éclat sur la fraîcheur de son visage ; ils souriaient toujours de concert quand elle parlait; mais, quand elle gardait le silence, leur obhquité naturelle vers le ciel leur donnait une expression de sensibiUté extrême, et môme celle d'une légère mélancolie. »
Voilà comment Bernardin peignit Virginie quand elle avait douze ans.
Après le portrait de Virginie fait par Bernardin lie Saint-Pierre, le lecteur n'aura qu'à suivre les années, les émotions diflérentes qu'elles apportent avec elles, et il n'aura pas besoin de moi pour se représenter Virginie à vingt-deux ans.
Elle a grandi, ses cheveux ne tombent pïus sur ses épaules, mais sont relevés avec grâce, sans poudre toutefois; ses yeux ont toujours une tendance vers le ciel, mais ils regardent souvent la terre où jouent les deux enfants que Dieu lui a envoyés; le corail de ses lèvres brille toujours, mais un peu pâli, ou, s'il recouvre encore tout l'éclat d'autrefois, c'est sous le baiser de l'époux aimé.
Car elle a connu l'amour, et, quoique épuré par son innocence, quoique sanctifié par le mariage, elle l'a connu avec toutes les ardeurs de la jeunesse développée sous un ciel tropical ; le feu de son cœur, s'il a donné plus d'éclat à ses yeux, a donc pu, en s'exhalant, sécher un peu le carmin de ses lèvres.
Sa figure a revêtu des tendresses nouvelles. Elle sait maintenant ce qu'elle rêvait autrefois. La taille est toujours élégante, malgré un léger embonpoint.
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En lui donnant le bonheur d'ôtre mère, il a bien fallu que la nature lui donnât la force de le supporter, et augmentât ce jeune sein dont devait découler la vie pour deux affamés de vivre.
Bref, ce n'est plus unr belle jeune fille, c'est une belle jeune femme que vous avez sous les yeux avec tout ce que la nature peut, en marchant, laisser de la jeune fille à la jeune femme.
Maintenant, Virginie est-elle heureuse? Oui. Cependant, ses yeux ont déjà versé des larmes.
Elle a vu mourir sa mère et celle de Paul; elles sont mortes, il est vrai, en souriant, en donnant rendez-vous à leurs enfants dans un monde éternel, en leur disant :
« Dieu ne sépare pas, il réunit ; nous allons vous attendre. » Mais elles sont mortes, en somme, c'esl-à-dire qu'il a fallu se séparer de tout le bonheur, de tout l'amour, de toute la joie, de tous les vivants souvenirs de sa jeunesse.
Ce sont là des douleurs, ou je ne m y connais pas.
Étonnez-vous donc maintenant que de temps en temps une ligne rose, annonçant les larmes faciles, ceigne les paupières de cette femme, quand ses yeux rencontrent les portraits du passé.
Cependant, de même qu'il n'y a pas de nuage si grand, qu'il ne se fonde un jour dans l'azur
98 LE HKGENT llUSi^î.
infini du ciel, de môme il n'y a pas de douleur, si grande qu'elle puisse- être, qui ne s'efiace dans des cœurs purs et d'une religion infinie; si vous y ajoutez encore les incessantes consolations que peuvent se donner deux sincères amours, car la nature regarde plus en ?vant qu'en arrière, car le ciel ne laisse pas longtemps les places vides : les petites chaises des enfants ont remplacé les fauteuils des grand'mères, et les anges survenus ont repris la vie des anges envolés.
Mais que serait-ce donc, si l'on pouvait, au lieu de quatre, s'asseoir six autour du foyer?
— Merci, maàame, reprît Manon avec sincérité, de l'accueil que tous me faites ! J'en suis tout émue. Pardonnez-moi, si je n'exprime pas mieux ma reconnaissance.
Mustel et des Grieux, comprenant le véritable sens des paroles, serrèrent en même temps les mains de Manon.
— Embrasserons-nous les enfants ? demanda le régent à Paul, qui, s'approchant delà fenêtre, appela Paul et Virginie, lesquels jouaient dans le gazon et les fleurs.
A cette voix aimée, ils relevèrent la tête et ro mirent à courir à qui arriverait le premier au baiser paternel.
Le garçon, l'aîné, plus fort naturellement et plus ingambe, fût arrivé avant sa sœur, s'il n'eût volontairement ralenti sa course ; et, lui prenant le bras, il se présenta en même temps qu'elle.
100 T.'E~rxÈGE.nT MUSTEL
Chacun d'eux reçut la caresse qu'il venait cher cher.
Amour des parents, "visible expression de l'innsible Pro^idence, qui se divise h l'infini sans rien perdre de son unité.
Si Bernardin eût eu i\ faire le portrait de ces deux enfants, il n'eût pu que redire ce qu'il avait dit de leurpère et de leur mère. Jamais transmission d'âmes et de visages ne fut plus directe et plus frappante.
Quant à eux, ils regardaient avec cette j olie mine étonnée des enfants les trois étrangers qui se trouvaient là, et sympathiquemcnt, ils tendirent leurs fronts et se firent embrasser.
Manon pressa avec force la petite fille sur son sein. On eût dit qu'en la pressant ainsi, elle voulait retenir en elle quelque chose de sa fraîche innocence.
Une heure avant cette visite, malgré l'émotion qu'elle en ressentait déjà comme un présage d'impressions nouvelles, elle ne soupçonnait pas tout ce qu'il pouvait y avoir de bonheur à embrasser un enfant. Que d'étonnements la vie garde au cœur des femmes!
Manon avait la poitrine oppressée, sans pouvoir se rendre compte de ce qu'elle éprouvait. Elle
éprouvait, voilà tout. Elle était d'une nature trop sensible, trop délicate pour approcher d'une vie comme celle de Virginie sans en recevoir une secousse inconnue ; mais de là à analyser ses sentiments il y avait loin encore. L'instrument le plus parfait, vibrant sous une main habile, comprend-il la mystérieuse intelligence qui tire de lui des sons qu'il ne se connaissait pas , et qu'est-ce que la femme, sinon l'instrument des sensations les plu» inattendues?
On se mit à table.
Les pensées intimes de Mustel, de des Grieux, surtout de Manon, ne pouvaient faire le sujet d»: l'entretien général. C'eût été presque les ternir que de les produire si vite, telles qu'elles se présentaient. D'autre part, ce n'étaient pas choses à servir tout à coup dressées, préparées et assaisonnées comme les mets du repas autour duquel se réunissaient les cinq convives. D'ailleurs, à moins de longs préliminaires, Paul et Virginie ne les eussent pas comprises, ignorants qu'ils étaient du passé de deux de leurs hôtes.
Le voyage, le séjour de Brunswick, la maison en deuil, quelques nouvelles de France, Bernardin de Saint-Pierre, comment ii vivait, le culte qu'on avait pour lui dans la famille, tels furent les différents sentiers que parcourut la première causerie,
el qui ramenèrent, vers la fin du repas, tous les esprits à peu près au même point.
A deux heures, Paul se leva, demandant à ses convives la permission de vaquer à son devoir quotidien.
En effet, Paul, incapable d'oisiveté, avait voulu se créer, malgré sa fortune, une carrière honorable pour lui et profitable aux autres.
Il avait étudié longtemps la médecine, et, joignant à l'étude générale la science particulière de certains secrets naturels et bienfaisants auxquels son éducation première l'avait initié aux colonies, il se trouvait être un excellent médecin, et tous les jours il allait voir ses malades, pauvres gens pour la plupart.
Virginie complétait l'œuvre ei secourait les indigents. C'est presque une banaUté à dire en parlant d'elle. Qui dit Virginie, dit charité.
Mustel accompagna Paul, des Grieux alla mettre tout de suite les ouvriers à sa petite maison. Manon et Virginie restèrent ensemble.
Ainsi se trouvaient réunies dans une vie commune ces deux preuves vivantes des deux amours les plus opposés. Que devait-il résulter de cette étrange jonction?
Les deux femmes s'assirent l'une à côté de l'autre, dans la chambre que les fleurs et les stores
baissés faisaient parfumée et fraîche. Tout le passé de l'une, en s'épanouissant autour d'elle isolait forcément sa compagne du sien. En effet, pendant un moment, il fut donné à Manon d'oublier.
— Mamlenant, nous allons lire, dit Virginie aux enfants. Et, se tournant vers Manon :
— Si ceia ne vous ennuie pas trop.
— Au contraire, madame, ce sera pour moi un grand bonheur que le spectacle de cette vie de famille heureuse.
— Ne m'appelez donc plus madame. Ne sommes-nous pas destinées à vivre ensemble? A quoi bon de la timidité de sentiment entre nous? A quoi bon laisser le temps faire peu à peu une bonne chose que nous pouvons faire tout de suite? Aimons-nous bien vite et parlons-nous comme gens qui s'aiment. N'est-ce pas votre avis? — Allons, monsieur Paul, commençons.
Alors, ouvrant un livre, Virginie montra à l'enfant à quel endroit il devait Hre; mais, auparavant :
— Où en sommes-nous restés hier? lui demanda-t-elle.
— Au moment où, après l'orage, répondit sans hésitation l'enfant interrogé , toi et papa , vous trouvez vos arbres tout abîmés, et puis les oiseaux
envolés, et puis les fleurs couchées par terre. Mors, vous avez beaucoup de chagrin.
— Très-bien.
— Adorable petit ange! fit Manon, émue du ton plein de grâce dont le petit Paul avait fait ce récit, laissez-moi vous embrasser encore une fois.
Et, pressant la tète de l'enfant dans ses deux mains, elle l'appuya fortement, contre ses lèvres.
— Voyons, lisez maintenant, lui dit-elle.
Et voilà Manon tout attentive à cette paisible occupation.
L'enfant, avec le tâtonnement des jeunes intelligences qui commencent à s'éclairer, lut alors les lignes suivantes :
a A la vue de cette désolation, Virginie dit à Paul : « Vous aviez rapporté ici des oiseaux : l'ou- )) ragan les a tous tués; vous aviez planté ce jar- » din : il est détruit... Tout périt sur la terre; il )) n'y a que le ciel qui ne change point. »
— Est-ce cela, maman?
— Oui, cher petit.
Sur quoi Virginie embrassa son fils et sa fille, la- raelle n'étant encore qu'à l'a, b, c, contemplait avec une admiration naïve son frère tirant un sens d'un assemblage de lettres encore muettes pour elle. L'enfant reprit :