‹ Le régent MustelChapitre 17 sur 23 · Paul lui répondit : « Que ne puis-je vous don · texte numérisé non relu

Paul lui répondit : « Que ne puis-je vous don

» ner quelque chose du ciel, mais je ne possède » rien, même sur la terre... » Virginie reprit en rougissant : « Vous avez à vous le portrait de saint » Paul. » A peine eut-elle parlé qu'il courut le chercher dans la case de sa mère. Ce portrait était une petite miniature représentant l'ermite Paul. Marguerite y avait une grande dévotion : elle l'avait porté longtemps suspendu à son cou étant fille; ensuite, devenue mère, elle l'avait mis à celui de s(j \l enfant.

— Maman, montre-moi le portrait de papa. Virginie tira de son sein la miniature qu'elle

n'avait jamais quittée et la tendit aux regards et aux baisers des deux enfants, dont l'un allait reprendre sa lecture, quand, rapprochant sa tête de celle de sa mère, comme pour l'embrasser, il lui dit tout bas : « Maman, regarde donc! » et des yeux il montrait Manon, immobile, le regard fixe et le visage baigné de larmes silencieuses.

— Qu'avez-vous, mon Dieu I s'écria Virginie en se levant, vous pleurez ?

— Ah! ce n'est rien, madame. Laissez-moi pleurer, pleurer fait tant de bien dans de certain? moments et à de certaines âmes! D'ailleurs, qui ne pleurerait à voir le spectacle d'une mère apprenant à lire à son enfant dans le livre de sa vie?

Et Manon ajouta à demi-voix ;

lOG I.E RÉGENT MUSTEL

— Dieu a bien fait de me refuser des enfants, .^ moi dont la vie aussi est écrite.

Virginie n'avait entendu que deux ou trois de ces mots, et, d'ailleurs, elle n'eût pu s'en expliquer le sens.

Manon, la rassurant c!é îâ main, et craignant le ridicule et même le danger d'une pareille scène prolongée, s'efforça de sourire et lui dit:

— Continuez, je vous en prie, madame. Je n'ai jamais été si heureuse qu'en ce moment.

Virginie allait reprendre le cours de sa leçon, après avoir serré la main de sa nouvelle compagne, quand celle-ci, se levant tout à coup, s'écria, répondant sans doute à une pensée intérieure:

— Non, c'est impossible ! il vaut mieux que je quitte cette maison. Adieu, madame, adieu 1 Pardonnez-moi d'être entrée ici.

Et Manon courut vers la porte.

Virginie la saisit par la main.

Le fait est que, littéralement, ISIanon se sentait étouffer dans cette atmosphère d'innocence et de chastes souvenirs.

Elle était semblable au voyageur curieux qui, ayant gravi une montagne et passé les nuages, veut achever son ascension, et, sentant alors ses veines se gonfler, n'a que le temps de redescendre dans l'air auquel Dieu le condamne.

— Vous ne sortirez pas, dit Virginie, vous me cachez quelque chose. Ce n'est pas là une simple émotion; c'est de la douleur, je m'y connais. Il est impossible que je ne puisse pas vous consoler. Dites-moi vos peines ; vous ne sauriez les verser dans un cœur plus ami.

Pendant ce temps, Virginie avait ramené Manon à la place qu'elle occupait, et l'embrassait tendrement.

Puis, se tournant vers les enfants, spectateurs étonnés de cette scène encore plus incompréhensible pour eux que pour leur mère :

— ^ Allez jouer, leur dit-elle, nous reprendrons la leçon plus tard.

— Et maintenant que nous sommes semés, voyons, chère Manon, fit Virginie en prononçant ce nom sans savoir tout ce qu'il rappelait, voyons, dites-moi ce que vous avez.

— Oh! non, madame, non, laissez-moi narur * Je vous répète que cela vaut mieux.

— Vous êtes une enfant. Essuyez vos larmes, reprenez un peu de calme et dites-moi en quoi j'ai pu vous faire du chagrin : car il n'y avait que moi ici; vous êtes arrivée joyeuse, moi seule ai donc pu vous faire de la peine.

— Vous, grand Dieu! vous sainte et bonne

comme la Vierge 1 Non, vous ne m'avez fait que du bien. Mais, hélas! pour moi, il y a une douleur dans le bien qu'on me fait, car je ne le mérite p;is. Depuis que j'ai franchi le seuil de cette chambre, j'ai un poids sur le cœur, voyez-vous! Manon, l'amie, la sœur de Virginie, est-ce que Dieu peut le permettre ? Le vice et la vertu côte à côte, le paradis et l'enfer sous le même toit 1

Virginie regardait autour d'elle et ne comprenait pas.

— Je vous ai menti, continua Manon, je vous ai menti, madame! Je ne suis pas la femme de des Grieux. Je me repens, il y a encore du bon en moi, je vous le jure. Mais je n'étais pas plus digne de son nom que je ne le suis de votre amitié. M. Mustel sait bien tout cela. Je n'osais venir ici. C'est lui qui m'y a encouragée, presque forcée.

n Pardonnez-moi, madame, je ne savais pas que vos plus simples actions me seraient autant de remords visibles. La voix de ce petit enfant m'entrait tout à l'heure dans l'âme comme un poignard. Je mo suis dit alors : « Qu'est-ce que je fais dans cette maison, moi, Manon Lescaut? » Aussi, je vais la quitter, je vous promets, car ma présence la souille, et je ternirais votre âme, si quelque chose au monde pouvait la ternir; mais, avant de vous quitter, je veux que vous sachiez tout, et peut-

être me croirez-vous digne de votre pitié, le seul sentiment que je mérite 1

Toute à l'exaltation, à l'exagération mêm- du remords, Manon était tombée aux genoux de Virginie. Elle pleura longtemps ainsi sans pouvoir parler.

Enfin elle commença de raconter sa vie, et Virginie écoutait avec indulgence, la soutenant d'une parole, l'encourageant d'un sourire. Manon avoua tout, le bien comme le mal ; elle ne se mit ni plus haut ni plus bas qu'elle ne devait être, et toucha aux derniers mots de son récit avec une voix presque calme et une âme moins abattue. Béni soit le Dieu qui a permis la confession !

— Maintenant, madame, ajoula-t-elle d'un ton plein d'une humilité digne, car rien ne mentait plus en elle, vous voyez quelle distance nous sépare. Je remercie Dieu de m'avoir éclairée dès le premier jour. J'ai aimé, j'aime, mais j'ai souffert. Je me repens, et l'avenir finira peut-être par effacer le passé. En attendant, il faut que je l'expie dans l'ombre, loin de ceux qui n'ont rien à expier.

Virginie releva Manon, et, toute rayonnante de ce droit de pardon que Dieu donne aux âmes pures, elle lui dit :

— Merci de votre confiance ! Quelle preuve d'amitié plus grande pourriez-vous me donner?

C'est moi, qui vous le dis, Manon, vous êtes une noble femme. Vos fautes sont celles du monde dans lequel vous avez vécu ; ma vertu est celle de la nature qui m'a élevée. Si ceux qui n'ont point failli ont une force réelle, elle doit leur servir à soutenir ceux qui ont chancelé. Je ne voiis pardonne pas car je n'ai rien à vous pardonner, mais je vous estime et je vous aime. Heureux le seuil qu'aura foulé un repentir comme le vôtre I

— 0 Virginie '

— Embrassez-moi, Manon, et appelez-moi votre sœur. Tout à l'heure, je le désirais; maintenant, ajouta Virginie avec un sourire, maintenant, je le veux.

— Mais , ma sœur, il y a dans le cœur des femmes des indulgences inconnues de la juste sévérité des hommes. Quand Paul apprendra qui je suis...

— Croyez-vous que le fils de Marguerite, interrompit Virginie, que l'enfant né de l'amour illégitime, doive être un juge rigoureux? Croyez-vous que Paul soit homme à insulter sa mère, et ne serait-ce pas la punir de sa faute que de ne pas être indulgent pour celles que vous avez pu commettre. Soyez rassurée, Manon; Paul vous tendra la main comme jevous tends les bras.

Manon, se jeta dans les bras de Virginie avec un

LH IlEGENT JiUSTEL lit

cri de joie, visible image du repentir sincère se jetant dans le pardon chrétien.

Quant à Virginie, elle s'approcha de la fenêtre, et, d'une voix naturelle, elle appela:

— Virginie ! Paul ! allons, enfants, revenez lire.

Le lendemain, quand Paul, Manon, Mustel et des Grieux se trouvèrent ensemble, les poignées de main qui furent échangées prouvèrent que Manon avait raconté à des Grieux, et Virginie à Paul, ce qui s'était passé la veille.

Les deux jeunes gens furent encore mieux reçus, si c'est possible, et Paul leur dit;

— Vous êtes ici chez vous, car, à partir d'aujourd'hui, vous êtes de la famille.

Il n'y eut pas jusqu'aux enfants dont les caresses furent plus tendres encore, d'après la recommandation de leur mère, sans doute.

Cependant, Mustel n'avait pas oublié sa lettre pour ce jeune homme, ami de Bernardin de Saint- Pierre, et nommé Goethe.

Mustel aimait îë mouvement, comme tous ceux qui sont restés trente ans de leur vie à faire la DièTïie chose et se voient forcés de chercher dans

leur vieillesse l'agitation nécessaire quela jeunesse n'a pas eue.

♦ Il demanda donc à Paul s'il connaissait M. Goethe et s'il était à Francfort, comme le lui avait dit Bernardin de Saint-Pierre.

— Le père est conseiller d'état et son nom bien connu en Allemagne... Il habite Francfort, en effet; mais son fils, et c'est au fils que vous avez affaire, doit être maintenant à W..., à quinze lieues d'ici ; je ne le connais pas personnellement, mais j'ai entendu dire que c'est un jeune homme aimant la solitude, l'étude et le travail. C'est votre chemin, passez toujours par W... ; s'il y est, tant mieux, nous vous reverrons plus tôt.

Mustel se mit en route.

Paul avait eu raison : le jeune Goethe était à W...

Mustel s'enquit de sa demeure, petite maison isolée, entourée d'une haie si basse et si facile à franchir, qu'elle prouvait la confiance ou la pauvreté du locataire de cette maison. Goethe, à cette époque, pouvait avoir vingt et un ans.

C'était un grand jeune homme mince, Allemand dans toute l'acception poétique et distinguée du mot. Œil profond et rapidement scrutateur sous un regard plein d'une bonhomie un peu railleuse ; bien plantés, cheveux roulés à la mode du temps,

114 LE RÉGEXT ilLSTEL

mais libres malgré cela; joues maigres et ne ]>romellant en rien l'embonpoint qu'elles devaient prendre un jour; sourire cordial et fin à la fois ; physionomie un peu hautaine : tel était le futur auteur de Fuusl quand Mustel se présenta.

Goethe, n'ayant que son gilet blanc, et encore était-il déboutonné, sa culotte de soie légère et d'une couleur grisâtre, comme son habit, qu'il venait d'ôter pour être plus à son aise par la chaleur qu'il faisait, Gœthe, disons -nous, étendu sur un canapé, causait avec un jeune homme un peu plus âgé que lui, et à qui la visite de Mustel, qui coupait leur entretien, ne parut être que médiocrement agréable.

L'ami de Gœthe avait l'air, facile à reconnaître, d'un homme tout à une seule pensée ; beau garçon, du reste, avec sa taille haute et svelte, ses cheveux noirs, son teint pâle, ses sourcils arqués, ses yeux petits, mais brillants, sous la voûte du front, avec son nez droit, sa bouche fière, ses dents blanches et ses pommettes légèrement empourprées, sans doute par la conversation animée qu'il venait d'avoir.

Une cravache à la main et vêtu d'un costume de cheval, c'est-à-dire de la culotte courte et des petites bottes à éperons, costume de couleur sombre, il se leva en entendant annoncer Mustel, et.

comme un homme sans curiosité, à qui toute autre coiîversaàonque celle qu'on troublait était indifférente, il tendit la main à Goethe et lui dit:

— Allons, adieu î je reviendrai te voir, d'un ton qui signifiait: « Que le diable emporte ce monsieur! »

Puis il salua Mustel sans même le regarder et sortit. Deux minutes après, le galop d'un cheval et un second adieu lancé de la route annonçaient son départ rapide.

Pendant que son ami s'éloignait, Goethe s'était levé aussi, avait remis son habit, en s'excusant par un geste et un sourire de la tenue dans laquelle on le surprenait ; il offrait un siège au régent, et lui disait d'une voix douce et sympathique :

— Asseyez-vous, monsieur, et veuillez me dire à quoi je dois l'honneur de votre visite.

Mustel alors tira de sa poche la lettre qu'il apportait et la remit à Gœthe, qui, jetant tout de suite les yeux sur la signature, s'écria:

— Bernardin de Saint-Pierre! Oh ! que je suis heureux d'avoir de ses nouvelles !

Et il lut rapidement la lettre en lui souriant, comme si le visage du poëte se fut montré au milieu des mots.

— Vous êtes l'ami de ce grand homme?

— Oui, monsieur.

116 LE RÈGEÎJT MUSTEL

— Recevez-en mes félicitations: on n'est pas un homme ordinaire quand on est l'ami d'un pareil génie.

— C'est ce que je me disais en venant vous voir, répondit Mustel eu souriant, et en vous apportant cette lettre.

— Yoilà un compliment qui me retombe sur le nez , répliqua Gœthe en riant ; partageons et n'en parlons plus.

Comme il venait de le dire franchement , Gœthe, dans l'ami et surtout dans celui que Bernardin appelait son professeur, ne pouvait pas voir un homme ordinaire.

De son côté, après ce que Bernardin lui avait dit et d'après ce qu'il voyait lui-même, Mustel savait avoir affaire à un homme d'avenir. Ils en arrivèrent donc tout de suite à la familiarité des intelligences d'éUte, qui n'ont pas de temps à perdre aux formalités communes de la vie du monde, et ne demandent qu'à marcher tout droit l'une veri l'autre pour se mettre promptement en rapport.

Dix minutes après son entrée, Mustel était installé dans la chambre de Gœthe, comme chez son plus vieil ami.

D'abord il fut question de Bernardin, de ses travaux, de la philosophie de ses œuvres, de l'amitié, de l'estime, de l'admiration que les deux

interlocuteurs avaient pour sa personne, son caractère et son talenl

Puis, séduit par le langage facile, par les aperçus délicats et justes du jeune homme, par les horizons nouveaux qu'une imagination comme celle de Gœthe pouvait ajouter aux horizons connus de l'art, Mustel voulut pousser plus avant l'intimité et faire connaissance avec cette famille du poëte qu'on appelle son œuvre.

Le jeune Gœthe n'avait encore rien produit ; mais, après l'avoir entendu un quart d'heure, on devinait autour de lui tout un monde bruyant, peut-être encore k l'état de rêve, m.ais dans lequel il eût suffi d'un rayon et d'un bout de fil pour que Mustel s'y promenât.

— Et, sans indiscrétion, que venez-vous faire en Allemagne? lui demanda Gœthe au moment où il allait être questionné lui-même.

Le régent raconta la cause de son voyage et son voyage lui-même, jusqu'à l'incident de la veille.

Gœthe ne manifesta aucun étonnement. Un moment, Mustel crut n'avoir pas été compris.

— Paul et Virginie, Manon et des Grieux réunis à quelques lieues d'ici, vivant ensemble, comprenez-vous toute l'étrangeté de ce fait?

— Oui, répondit Gœthe du même ton qu'il eût

118 LE RKGENT MUSTEL

répondu: « Oui! » si Mustel lui avait dit : « 11 fait du soleil. »

— . Vous n'en paraissez ceperdant pas fort étonné.

— Grâce à Dieu, rien ne m'étonne ])caucoup.

— Bernardin me l'avait bien dit, que vous étic2 un pliilosoi^îie. Eh bien, à ce titre, il faut que vous tassiez connaissance avec nos héros des Grieux, Manon, Paul et Virginie.

— Dieu m'en garde !

— Vous ne voulez pas les connaître?

— Je ne veux pas les voir.

— Pourquoi?

— Parce qu'ils n'en valent pas la peine.

— Ils sont charmants.

— Allons donc I

— Mais je vous l'affirme.

— Vous rêvez! Ils sont communs, ils sont vulgaires; ils vivent enfin, ils boivent, iis mangent comme les derniers des paysans ; ils prendront du ventre, ils dormiront après leur dîner et ils auront des rhumatismes.

— Comme tout le monde.

— C'est justement cela que je leur reprorho. Euxl- comme tout le mo;^<ie. C'est un droit que je ne leur reconnais pas.

— Que voulicTî-vous qu'ils fissent?

LE nÉGENT HUSTEL 119

— 3e, vous répondrai comme le vieux Horace du poëte Corneille; seulement, je vous répondrai au pluriel : « Qu'ils mourussent, n

— Pauvres enfants !

■^ Moi, je ne connais qu'un Paul et qu'une Virginie, celui et celle de notre ami Bernardin; qu'une Manon et qu'un des Grieux, celle et celui de l'abbé Prévost. Tous quatre sont morts, excepté des Grieux, et encore disparaît-il à la fin du livre dans un dénoûment vague qui ressemble fort à la tombe ; ils ont été tués par les poètes. Je les ai pleures. J'ai trouvé leur mortjuste, indispensable, poétique, providentielle. Tout individu qui porte leur nom est un imposteur ou un imbécile; il ne peut plus faire que des maladresses et dégénérer. Est-ce vrai ?

— C'est aller loin.

-— Quoi qu'il en soit, je ne veux pas les connaître : les vrais me gâteraient les faux, bien plus vrais qu'eux.

Toute cette tirade de Goethe avait été prononcée avec les nuances et les intonations de la plaisanterie, mais de la plaisanterie philosophique, masque riant sous lequel on trouve un visage sérieux.

— Mais je vous demanderai alors pourquoi

lîO LE RÉGENT MCSTEL

VOUS vivez, vous, avec de pareilles théories, reprit Mustel.

— J'ai le droit de vivre, moi ; aucun poëte ne m'a tué; je n'ai servi de type à personne. Quand on prononce mon nom, on ne se représente pas une passion, une douleur, un amour. Gœthe 1 eela ne dit rien. J'ai donc le droit de vivre.

Puis j'ai quelque chose à faire dans ce monde; j'ai à voir les folies et les passions des hommes: j'ai destj'pesà créer; moi aussi, j'ai mon œuvre à faire. Que Manon, Virginie, Paul ou des Grieux fassent un aussi beau livre que celui qu'ils ont fait faire, et je leur pardonne; sinon, non

— Tousêtes impitoyable 1

— Impitoyable I s'écria Gœthe s'exaltant de plus en plus, mais cependant sans retirer à la conversation l'allure gaiement ironique à l'aide de laquelle seulement elle pouvait se soutenir longtemps.

— Mais le seriez-vous pour vous-même?

— Que voulez- vous dire?

— Je veux dire que, si demain vous éprouviez ane passion comme celle de Paul, et dans les mêmes conditions, en mourriez-vous si votre Virginie mourait?

— Oui, mais je suis sûr de ne pas éprouver cette passion.

— Qu'en savez-vous?

— Il y a des gens faits pour éprouver des passions, il y en a d'autres faits pour les peindre, et je suis de ceux-ci. Je ne demande qu'une chose à Dieu, c'est de rn'cnvoyer une grande douleur, mortelle, inconnue jusqu'à présent. J'en ferai un chef-d'œuvre.

» Je m'enfermerai seul avec elle et je la tuerai, elle qui tuerait vingt hommes, peut-être. Pourquoi? Parce que je l'écrirai, que je la forcerai de passer de mon cœur par mon cerveau, de mon cerveau par ma plume. Elle s'usera dans le trajet, et, le dernier mot écrit, je serai consolé, sans compter qu'en la communiquant à mes lecteurs, en la leur faisant ressentir, je l'aurai divisée à l'infini, et chacun d'eux aura versé une portion des larmes que, sans cette ressource, j'aurais été forcé de verser tout seul, et qui m'eussent étouffé.

» Puis, quand j'aurai là le squelette de ma passion vaincue, de ma douleur anatomisée, je l'accrocherai dans un coin comme une curiosité, et, à l'aide du souvenir, ce galvanisme moral, j'en ferai quand je voudrai, au profit de l'art et de la philosophie, jouer tous les muscles et tous les ressorts, et le public dira : « Comme c'est vrai ! » «Tout homme possédé de l'art ou de la science

122 LE RÉGEXT MUSTEL

devient insensible; il reflète comme un miroir, mais ne ressent pas plus que lui.

» Un médecin, le meilleur fils du monde, s'il est pris du besoin dévorant de l'étude, et que son père vienne à mourir d'une maladie inconnue, que fera-t-il? il pleurera son père, oui! mais il oumra son cadavre pour chercher le mal, pour le révéler, pour en préserver l'avenir, et il fera là une grande et belle action,

)) Jamais un homme de génie n'est mort d'amour moral, bien entendu, puisque l'autre a tué Raphaël. Quand, trompé par sa femme, Molière, votre plus grand poëte, souffre, il fait le Misanthrope, c'est-à-dire un chef-d'œuvre, et, le lendemain, consolé, il peut, refaire, en riant. Monsieur de Pourcemignac.

» D'un autre côté, pour tout dire, si j'étais femme, je n'aimerais jamais un grand homme, un grand écrivain surtout. Parce qu'il aura peint l'amour, une femme le croira capable de le ressentir et lui demandera d'éprouver pour elle et de lui révéler ce qu'il aura si bien 'décrit. Elle ne saura pas et s'apercevra trop tard que ces amours si bien dépeintes ont usé le coeur de son amant comme des amours réelles, qu'elle a dans ses créations des "rivales éternelles, éternellement préférées, et que, si elle souffre, elle, de l'amour

LE UÉGENT MUSTEL 12Î

qu'elle ressent» si elle en meurt, son amant en fera un livre, embaumera la morte dans l'immortalité et passera à autre chose. Pour le plus grand écrivain du monde, la plus belle femme de la terre ne sera jamais qu'une fantaisie, au plus, une étude morale ; et tout est ainsi pour le mieux. Pas d'amour réel pour les penseurs sérieux, pas de travail sérieux pour les véritables amants.

» Ah! je ne nie pas, je sais môme qu'une âme d'artiste peut être inspirée par une femme, mais à la condition que cette femme restera à l'état âa rêve et de désir, ce que Laure est restée pour Pétrarque. L'amour idéal, c'est le génie; mais, comme le poëte aime avec son imagination, il arrivera au désenchantement quand il ouehera à la réalité.

» Quelque amour qu'elle ait pour lui, jamais la femme, quand elle lui appartiendra, ne montera h. la hauteur de ce qu'il aura rêvé sur elle, et, comme elle ne pourra le faire descendre dans sa sphère, puisqu'il a des ailes etitefià à s'élever, eï comme il ne pourra l'emporter dans les régions supérieures où l'air n'est respirable qne pour lui, il la-laissera forcément retomber et elle se blessera dans sa chute.

» A l'homme de génie, il faut trois femmes dans le cours de sa vie :

124 LE RÉGENT MCSTEL

» Une, blonde, délicate, éthérée, insaisissable, pour ses rêves quand il a vingt ans ;

n Une, gaie, alerte, sans souci, pour ses plaisirs quand il en a trente ;

» Une, tendre, maternelle, prévoyante, pour le soigner quand il est devenu vieux.

» Peu de femmes comprennent cette vérité; et, quand l'une d'elles aime un grand homme, elle lui demande justement la seule chose qu'il ne puisse lui donner.

)) Yoyez-vous une femme aimant Shakspeare et aimée de lui comme aiment ses héros, — d'un amour sombre et mélancolique comme celui d'Hamlet ; — brûlant et fatal comme celui de Roméo; — jaloux et mortel comme celui du More de Venise 1

» Ah ! la malheureuse ! que deviendrait-elle !

» Si un homme d'un tel génie se mettait un jour à aimer une femme avec toutes les forces de sa puissante nature; elle tomberait foudroyée à la première apparition, comme tomba Sémélé quand elle voulut voir Jupiter tel qu'il était,

» Le génie, c'est le Jupiter éternel qui consent de temps en temps à se changer en cygne pour une Léda, en pluie d'or pour une Danaé, à prendre une forme non pas selon l'amour qu'il peut res-

sentir, mais selon celui que la femme peut éprouver.

» Que les femmes s'en contentent et ne nous en demandent pas davantage dans notre intérêt même.

Goethe avait dit nous.

Il se mit à rire.

— J'ai dit nous, reprit-il, emporté, moi aussi, par mes rêves. Eh bien î ma foi, je ne me rétracte pas; vous penserez de moi ce que vous voudrez.

— Je penserai de vous ce qu'en pense Bernardin, jeune homme, et ce qu'il m'a dit : que vous irez loin.

— Oui, si Dieu m'accorde le temps de donner une forme à toutes mes idées ; et il me le donnera ajouta Goethe avec confiance.

Puis, avec plus de calme, il reprit.

vu

— Revenons-en à ce que nous disions tout à l'heure : que la mort dans la jeunesse, au milieu des illusions, à l'âge où l'on croit à tout, où l'on raeurt en souriant, où l'on trouve la vie belle, est souvent préférable à la vie, qui, de déception en déception, de douleurs en douleurs, mène en définitive à cette même mort. Tenez 1 devinez ce que je disais quand vous êtes arrivé ?

— Comment voulez-vous ...?

— Je conseillais à ce jeune homme qui était là... vous l'avez vu ?

— Oui, un grand et beau jeune homme, qui a mêipe paru assez contrarié de ma visite.

— Eh bien, je lui conseillais, et c'est mon meilleur ami, de rentrer chez lui, de cûarger un pistolet et de se faire sauter la cervelle.

— Vous lui donniez un pareil conseil ?

~ Oui.

— Il est donc bien malheureux !

— C'est, à l'heure qu'il est, l'homme le plus heureux du monde.

Mustel regarda Gœthe.

— Oui, lui dit-il d'une voix grave, vous êtes un philosophe, mais votre philosophie est terrible et fatale, monsieur !

— Vous la comprenez, cependant ?

— Oui.

— Vous comprenez que cet homme, qui vient de mettre la main sur le plus grand bonheur qu'il pût ambitionner, n'a plus maintenant que la chance de la désillusion, du regret, des remords, et pour lui cette chance est certaine : il serait donc sage de mourir aujourd'hui, demain il sera trop tard.

— Et cependant il ne suivra pas votre conseil.

— Il s'en gardera bien ; l'homme n'est fort quecontre le malheur : en face du bonheur, il est lâche.

' — La^ie vous garde peu de joie, savez-vous?

— Je le sais bien ; aussi me créerai-je mes joies moi-même, et cène sera pas la moindre pour moi d'écrire l'histoire de mon ami. "Ah I mon Dieu I c'est un livre tout fait, et ce sera un beau livre, je vous en réponds.

128 LE RÉOENT MUSTEL

— Et vous croyez que cet homme sera malheureux ? reprit Mustel, curieux de connaître l'histoire de cet inconnu.

— Je ne lui donne pas un an pour être le plus malheureux de tous les hommes, d'autant qu'alors il n'aura plus le courage de mourir, courage qu'il avait il n'y a pas huit jours, car il n'y a pas huit jours qu'il voulait se tuer.

)) Écoutez cette It^ttre qu'il écrivait la semaine dernière à la femme qu'il aimait, et qui jusqu'à ce jour lui avait résisté.

)) Goethe tira un papier de son tiroir, et lut à haute voix :

« Le sort en est jeté, ma chère Charlotte, je veux mourir et je te l'écris bien tranquillement, sans aucun transport romanesque, le matin du dernier jour où je dois te revoir. Quand tu hras cette lettre, ô mon amie ! une froide tombe couvrira déjà mes restes inanimés et le cœur si sen- «ible, si malheureux, qui se ranime aux portes de la vie poui^ fixer avec attendrissement ses dernières pensées sur toi. J'ai passé une nuit ter-^ible, mais non, une nuit bienfaisante ; c'est elle qui m'a encouragé, décidé à mourir.

» Hier, en te quittant, saisi d'un trouble inexprimable, sentant succéder à l'extrême agitation

LE JlfceENT MUSTEL [10

de tous mes sens l'étreinte horrible et glacée du désespoir, j'eus peine à gagner ma chambre. Hors de moi, je me jetai à genoux, et Dieu daigna m'accorder encore le soulagement de répandre quelques larmes. Mille idées, mille projets se combattaient dans mon cœur, mais il n'y resta enfin que la seule et inexorable pensée de la mort.

» Je me couchai, et, le matin, dans le demicalme de mon réveil, je retrouvai cette pensée qui me répète avec force :

» Il faut mourir 1

» Lorsque, dans une belle soirée d'été, tu monteras vers la colline, souviens-toi de ton ami. Souviens-toi de l'avoir aperçu tant de fois sortir du vallon. Jette ensuite les yeux sur le cimetière qui le renferme, et vois comme, au coucher du soleil, le venl du soir agite l'herbe épaisse qui le couvre... J'étais tranquille en commençant ma lettre, mais maintenant, assailli par toutes ces idées, voilà que je pleure comme un enfant. »

— Gomment cette lettre se trouve-t-elle entre vos mains? demanda Mustel après un silence.

— Ne vous ai-je pas dit que ce jeune homme est mon plus intime ami, cfu'il ne me cache aucune de ses plus secrètes pensées. Eh bien, après m'avoir écrit des lettres à peu près dans le même

sens, deux jours après avoir écrit celle-ci à Charlotte, il vint me voir et, me la donnant à lire, me dit en riant :

— Comprends-tu que je voulais me tuer? Étais je fou ?

— Pourquoi ne l'avait-il pas envoyée à Charlotte ? Je crois que c'est le nom de la femme.

— Avant de la lui envoyer, il voulut la voir une dernière fois. Il la trouva seule ; il était fort agité, elle semblait fort émue.

» Depuis quelque temps, elle lui trouvait des airs étranges et qui l'effrayaient. Jamais elle ne lui avait donné le moindre espoir, mais aussi jamais, épouse fidèle, mère tendre, elle n'avait osé s'interroger sur le véritable genre d'affection qu'elle portait à Werther. C'est ainsi que se nomme mon ami.

» Tous devinez ce que fut l'entretien. î's ne pouvaient contenir leurs âmes, elle, agitée de pressentiments et de crainte, lui, au moment de mourir.

» Ils étaient seuls, et la solitude en pareil cas est mauvaise conseillère. Ils lurent un chant d'Ossian, un des plus tristes et des plus pathétiques, bien entendu.

» Charlotte pleurait ces douces larmes que La grande poésie fait déborder, quand elle pénètre

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dans une belle âme. Werther tomba aux pieds de Charlotte, s'empara de ses mains et les pressa sur ses yeux et sur son front. Un homme au moment de se tuer n'est pas toujours maître de lui, je lui pardonne donc jusque-là.

» Charlotte, à cette expansion inattendue, silencieuse, la première que Werther se fût permise, sentit renaître tous ses pressentiments ; elle sff troubla, lui serra les mains contre son sein vivement ému, se pencha vers lui, et leurs lèvres se rencontrèrent. Le monde disparut pour eux. Werther l'enlaça de ses bras, l'étreignit avec transport...

» Elle lui échappa enfin, mais trop tard. Ivre d'amour, Werther rentra chez lui et retrouva cette lettre.

» C'était le moment ou jamais d'accomplir son projet.

» Avant cette scène, ce n'était peut-être que de l'égoïsme ; après, c'était un devoir d'homme rempli d'un sérieux et profond amour, devoir d'honnête homme et de cœur généreux, qui préfère à un bonheur douteux le bonheur certain de celle qu'il aime. Werther ne le comprit pas.

» Il ne se souvint que d'une èeule chose, de l'aveu d'un."' amour longtemps enfoui au fond de son âme, et qu'au milieu de son trouble Charlotte

13'2 LE BÉGENT MUSTEL

avait laissé échapper. Il resta suspendu au-dessus de la mort par le baiser qu'il avait reçu, il se raccrocha à l'espoir, il vécut ; — c'est-à-dire qu'il fît une lâcheté.

— Vous êtes bien sévère.

— Eh non ! car vous ne savez pas tout. La pureté de cet amour est impossible ; — le bonheur est incertain, tandis que les conséquences terribles et fatales ne sont que trop sûres. Charlotte est mariée à un homme qu'elle aimait et qui l'adore ; elle a un enfant, de qui elle doit un jour mériter l'affection et le respect.

» En vivant l'amant de Charlotte, Werther détruit tout, chasteté du foyer conjugal, repos de celle qu'il aime ; il viole l'hospitalité de l'ami, il trompe la main qu'il presse, il force l'enfant à mépriser un jour sa mère; — c'est-à-dire qu'il vole à Charlotte l'amour de toute la seconde période de sa vie ; il la condamne à une existence de mystères, de mensonges et de remords.

(( Être aimé de Charlotte, me l'entendre dire et mourir après ! » m'a-t-il écrit souvent.

)) Eh bien 1 ce rêve s'est accomph. — Charlotte lui a avoué son amour. — Il a reçu du ciel ce qu'il demandai! et ne donne pas ce qu'il a promis ; il manque à sa parole ; il fait banqueroute à la mort.

» Non-seulement c'est d'un malhonnête homme de n'avoir par compris la nécessité, mais c'est d'un sot de n'avoir pas compris la volupté de la. mort en un pareil moment.

Mustel regardai Goethe.

— Toujours la même chose, murmura-t-iî.

— Que dites-vous ?

— Je dis que je vous entends répéter à peu près ce que j'ai entendu de la bouche de Bernardin de Saint-Pierre, et que cette unanimité au profit de la mort est étrange.

— Elle est naturelle, elle est inévitable pour le poëte, pour le philosophe, pour le penseur, pour l'ami de la vérité. L'abbé Prévost tue Manon, Bernardin tue Virginie, et, moi, je tuerai Werther.

— Comment !

— Je le tuerai dans mon livre, ajouta en riant Goethe. Je me servirai de toutes ses impressions jusqu'au moment de sa dernière visite à Charlotte et, là, le dépouillailt d'une passion vulgaire, je lui ferai suivre le conseil que je lui donnais tout à l'heure.

» La masse criera à l'exagération, la plupart des lecteurs diront: « A sa place, j'aurais vécu ; » et presque tous enfin penseront comme il pense lui-même.

» Mais j'auFai fait, sinon un livre vrai, du moins

une grande étude philosophique. J'aurai donné un enseigiiemcnt, j'aurai laissé un type, et les espiits sérieux, seuls approbateurs que j'ambitionne, se découvrant avec émotion devant le cadavre de mon héros, diront :

« Celui-là était un homme de cœur, qui ayant dans ses mains l'existence et l'honneur de trois personnes, s'est immolé pour les conserver, et qui, de l'épouse chaste, pouvant faire une épouse adultère, a préféré mourir pour la laisser pure et lui donner une douleur dont le temps triomphera, au lieu d'un remords que le temps n'aurait fait qu'augmenter.

» Ceui-là était un homme de sens, qui, ayant approché de ses lèvres la coupe des voluptés irapossibles, en a bu juste ce que la lèvre d'un homme peut boire, et du reste a fait pieusement une libation à la mort, celui-là était un chrétien qui, n'ayant pu par la religion, ni par le raisonnement, triompher de sa passion, a préféré tuer son corps, c'est-à-dire la matière qui contenait cette passion terrible, comme on brise un vasp qui contient un poison violent, pour que c«tte passion ne nuisît à personne et pour retourner à Diei? innocent du triple mal qu'il pouvait faire en ce monde. Ce n'est plus un suicide, c'est îfh sacrifice : ce n'est plus un crime, c'est un holocauste,

et Charlotte sauvéepeut garder sans bonté et sans crainte le souvenir de cet homme au fond de son cœur.

» Ce souvenu' ia préservera même dans l'avenir de tout dangerpareil, et, quand dans une belle soirée d'été, elle montera vers la colline comme il le lui demande dans sa lettre, c'est une ombre amie et protectrice qu'elle verra sortir du vallon ; et, quand elle jettera les yeux vers le cimetière et verra le vent du soir agiter l'herbe épaisse qui couvre sa tombe, elle pourra lui sourire et le pleurer, sans que nul ait le droit d'être jaloux ni irrité de ses larmes et de son sourire,

» Chaque fois qu'elle donnera une caresse à son mari, chaque fois qu'elle embrassera son enfant, elle en remerciera Werther, etl'âme du mort, qui errera sans cesse autour d'elle, emportera comme une consolation le parfum du bien qu'il aura fait. »

» Voilà ce que se diront ceux auxquels s'adressera réellement mon livre, et maintenant, monsieur, la main sur votre conscience, sachant ce que je sais, prévoyant ce que je prévois, n'eussiez-vous. jDas donné à Werther le conseil que je lui donnais tout à l'heure?

Mustel réfléchit quelques instants.

— Oui, peut-être, dit-il, car dans la situation

ISS LE RÉGENT MUSTÈL

OÙ VOUS le présentez, mais c'est laseule, le suicide estadmissible.

» Pourtant, prenez garde, jeune homme, de pareilles théories sont dangereuses à mettre au jour. Si elles tombent sur des esprits vulgaires, elles restent incomprises, et les imaginations exaltées les exagèrent et les faussent. Ce sont de ces subtilités magnifiques qui ne touchent qu'à un coin de la vérité et qu'il laut maintenir dans le domaine de l'art, sinon elles peuvent égarer ceux qui les entendent et déterminer brusquement au suicide des âmes que l'avenir consolerait.

» Ma philosphie est celle de l'âge et de l'expérience, la vôtre est celle de la jeunesse et du génie. Gardez-vous de la laisser aller trop loin es d'ériger en principe un sophisme contre les arrêt t de Dieu.

» Oui, vous ferez un beau livre avec cette grande idée, mais vous ouvrirez aux désenchantements humains une porte fermée encore, et qu'il vaudrait peut-être mieux fermer plus solidement.

Les convictions de Gœthe ne se laissaient pas ébranlerparun raisonnement, même juste, comme celui qu'il venait d'entendre, et rien, heureusement, ne pouvait empêcher la grande pensée pliv losophique qui le dominait d'éclore un jour dans le livre que tout le monde coiuiaît, et comme qiii-

îe prévoyait Mustel, devait pendant quelque temps donner à quelques vulgaires exaltations conterpporaines cette étrange manie du suicide.

Quant au régent, il s'en revint à Brunswick, fort impressionné par cet étrange jeune homme et se promettant de l'éludier de plus en plus.

Tin mois se passa, un moi':; pendant lequel lescinq existences que le hasard réunissait ne firent que se fondre plus étroitement et sj-mpatliiser de plus en plus les unes avec les autres.

La vie était devenue, pour ainsi dire, commune entre les personnages que nous connaissons.

Grethe seul continuait de vivre en dehors, mais Mustel allait le voir fréquemment, et, chaque fois, il en revenait plus convaincu, ayant reçu confidence des plans et des idées du jeune homme , que l'Allemagne berçait en lui un de ses plus grands poètes à venir.

A Brunsv.ick, pas un jour ne se passait sans réunir Paul, Manon, Virginie et des Grieux. La maison en deuil avait revêtu un air de fête, et, quand ce n'était pas chez l'un, c'était chez l'autre qu'on se réunissait. Virginie et Manon, devenue, à l'exemple de sa nouvelle amie, une femme d'in-

térieur et ae ménage, s'asseyaient à côté l'une de i'auti'ka dans le jardin pendant les fraîches matinées, et causaient ou brodaient au milieu des rires et des jeux des enfants.

Manon ne paraissait pas avoir de plus grand plaisir que de leur faire elle-même leurs petits vêtements d'été blancs et roses, de les en revêtir et de leur en refaire d'autres quand ils étaient déchirés, ce qui ne tardait jamais beaucoup. Les deux bambins avaient fini par voir en elle une grande sœur, et Virginie, par moments, eût pu être jalouse des caresses que son amie recevait.

Chaque jour confiait sans secousse au lendemain toutes ces existences faciles, simples, joyeuses, et la petite colonie jouissait d'un bonheur sans exemple, à en juger par les apparences. Et pourquoi les apparences eussent-elles trompé? qu'eussent pu cacher tous ces cœurs dont les uns n'avaient jamais menti, et dont les autres maintenant eussent certainement rougi du plus petit mensonge? L'âme la plus chargée d'erreurs ne se baigne pas ainsi dans une atmosphère de candeur, d'amour et de sérénité, sans s'y laver complètement.

Paul continuait son œuvre de bienfaisance quotidienne ; Mustel traduisait en allemand les livres de son poëte aimé, livres qu'il eût voulu pouvoir

traduire dans toutes les langues et répandre par toute la terre.

Seul, des Grieux n'avait pas d'occupation déter minée; tantôt il sortait avec Paul, souvent il écrirait à Tiberge, émerveille de sa métamorphose. Dans d'autres moments, il faisait la lecture à Virginie et à Manon pendant qu'elles travaillaient.

Peu à peu les journées étaient devenues plus courtes. On avait alors songé à se créer des habitudes d'intérieur. Il y avait tous les soirs réunion de la famille, car ce n'était plus qu'une famille en vérité.

Le temps passait vite, je vous en réponds. Mustel causait avec Paul; Virginie, Manon ou des Grieux faisaient de la musique.

Les enfants jouaient dans une chambre voisine, ou bien leurs parents s'amusaient à leur faire représenter de petites pantomimes, comme ils en représentaient eux-mêmes dans leur enfance. Cette vie avait une cordialité, une grâce inexprimables. '

Souvent auasi le piano restait muet, les chaises se rangeaient en demi-cercle autour de la cheminée, pétillant déjà d'un feu d'hiver; les enfants restaient tranquilles, assis sur des coussins auprès des causeurs, écoutant un peu, puis s'endormant bientôt sous des mains qui les caressaient.

Alors, la causerie courait d'un bout h. l'autre du demi-cercle, se faisant, pour ainsi dire, un bouquet de toutes les pensées, de toutes les impressions, de tous les souvenirs, de tous les rêves que chaque causeur se laissait prendre sans eftwi, bouquet qu'on se partageait ensuite et dont chacun gardait une fleur.

Si un étranger fût entré alors et qu'on lui eût dit : « De ces deux femmes , l'une est Virginie, l'autre est Manon Lescaut : devinez laquelle est Manon, laquelle est Virginie;» il eût été bien embarrassé et se fût trompé certainement, car il n'y avait plus de Manon, il y avait deux Virginie.

L'heure de se retirer arrivait. Si la soirée s'était passée chez des Grieux, Paul prenait le bras de sa femme, portait les deux enfants riant et caquetant sur son dos, donnait la main à Manon, tandis que celle-ci embrassait son amie, et le groupe charmant, accompagné jusqu'à la porte, s'éloignait par le chemin connu à la douce clarté d'une lune franche.

Eh bien, laissons passer encore un mois, six semaines, et regardons.

Il est minuit; Manon et des Grieux sont à la grille de leur jardin, jetant leurs derniers mots

142 LF. RÉGENT MUSTt:!.

d'adieu au groupe ami qui s'éloigne et se perd dans l'o/iibre. Gliacun rentœ chez soi.

Restés seuls, des Grieux et Manon se rapprochèrent î'un de l'autre ; le chevalier prit sa maîtresse dans ses bras comme autrefois, et lui dit, d'une voix tremblante de cette émotion , sans doute, que l'amour jeune donne toujours à la voix :

— Dis-moi que tu m'aimes, Manon.

— Oui, je l'aime, mon chevalier, ne le sais-tu pas? en doutes-tu?

— Non, mais je suis heureux de te l'entendre dire. Ton amour vois-tu, et, quand il parlait ainsi, malgré lui des Grieux laissait percer dans sa voix une sorte d'inquiétude légère, insaisissable comme le reflet d'une nuée, mais inquiétude cependant t ton amour, vois-tu, c'est ma vie, c'est mon bonheur, oui, mon bonheur, mon seul bonheur possible en ce monde. Que deviendrais-je, si ton amour venait à me manquer? Aussi, répète-moi que tu m'aimes, souvent, toujours, et ce ne sera pas encore assez.

— Comme tu me dis cela, des Grieux!

— Je te le dis comme je le pense, avec forcOj avec tendresse, avee reconnaissance.

Et il pressait Manon dans ses bras.

LE RÉGENT MUSTEL téS

Manon fut au moment aussi de redire au chevalier ce qu'elle lui avait dit souvent :

— Répète-moi que rien n'eût pu nous séparer, qu'uù amour comme le tien occupe toute une vie et que la femme qui t'aime a connu toutes les voluptés de ce monde ; que tu m'eusses suivie au iDOut de la terre, si condamnée, si infâme, si flétrie que j'eusse été, et que, si j'étais morte, tu serais mort.

Pourquoi se tut-elle au lieu de parler, au moment même où des Grieux lui demandait de l'entretenir sans cesse de son amour.

Cependant, ils se sourirent l'un à l'autre.

Mais comment se fait-il que ces deux sourires se séparèrent, que les mains de ides Grieux se détendirent, que les regards des deux amants devinrent fixes, comme si chacun d'eux eût suivi une pensée nouvelle, et qu'à ces paroles qu'auraiepi aussitôt, en tout autre temps, scellées la preuve d'amour la plus tendre, succéda tout à coup une rêverie commune et isolée ?

— A quoi penses-tu ?

— Et toi?

— Que sais-je? à mille choses, à rien, au passé, à l'avenir, à toi surtout.

— Et moi de môme.

— Bonsoir. Manon adorée.

144 LE aÈQENT MUSTEL

— Bonsoir, mon amour.

Et, après s'être embrassés tendrement, ils se séparèrent, et chacun rentra dans sa chambre.

Mais ce qu'il y a d'extraordinaire, c'est que ni l'un ni l'autre ne semblèi-e^i .-/apercevoir de cette étrangeté, de ce besoin de soUtude brusque et volontaire.

Cependant, ils ne aormirent pas après s'être séparés, et, si vous eussiez pu pénétrer dans la chambre de. des Grieux, vous l'eussiez vu, se promener une heure entière, sans songer à son lit, en proie à une agitation qu'une fois seul il ne se donnait plus la peine de cacher. Il parlait même tout haut : il disait des mots sans suite pour qui les eût entendus, mais nouant pour lui, de distance en distance, les fils d'une pensée suivie.

Il ouvrit sa fenêtre et aspira l'air de la nuit fraîche.

Puis tout à coup, comme si une riante image eût passé devant ses yeux, il se tut pour mieux la voir et lui sourire de loin ; mais ce sourire s'éteignit bientôt, n'ayant été reçu par personne.

Cette nuit se renouvela plusieurs nuits de suite. Cette agitation solitaire était devenue pour d.?* Grieux une habitude, presque" un besoin.

Manon pouvait-elle l'entendre marcher et panec tout seul? Certainement. Sa chambre n'était sépa-

LE IIÈGENT MUSTEL 145

rée que par une cloison de celle de des Grieux. Elle l'entendait donc ? Non. Elle dormait alors ? Pas davantage.

Le plus souvent môme Manon, sa lampe allumée, posant sa tête sur sa main, son coude sur son oreiller, veillait silencieusement. Mais ce silence-là est un bruit plus grand que tous les bruits, si bien qu'on eût tiré le canon à côté d'elle sans qu'elle s'en aperçût.

Par moments aussi, son visage s'éclairait, mais d'un sourire tout autre que celui de des Grieux ; c'était pour ainsi dire à elle-même que Manon souriait; sourire sans orgueil, mais reflétant une joie secrète, celle qu'il peut y avoir dans une douleur, dans celle , par exemple, d'un cœur qui se sacrifie. On eût dit que l'âme de cette femme grandissait et qu'on n'avait plus rien à lui demander sur la terre que de l'indulgence pour les passions qu'elle-même avait subies. Sa parole en avait acquis une poésie grave, qu'elle n'eût certainement pas cru devoir connaître un jour.

Ainsi, un matin, Virginie lui racontait un rêve heureux, en ajoutant qu'elle n'avait jamais fait un mauvais rêve. Manon lui dit alors:

— Je suis convaincue que , la nuit, l'âme, tout le jour emprisonnée dans le corps, en sort doucement pour errer un peu en liberté ; elle laisse sa

pirson charnelle dans cette mort momentanée qu'on appelle le sommeil, mort -véritable, puisque la vie est alors sans souvenir et sans impression.

» Libre une fois, l'âme va visiter las ôtres et les objets qu'elle aime, communique directement avec eux, car il n'y a plus de distance pour elle, et, quand elle rentre, elle en rapporte des nouvelles à l'esprit. De là les rêves heureux, de là les consolations quei nous recevons mystérieusement ôt sans preuves palpables de la part de ceux dont nous pleurons l'absence ou la mort.

» Quelquefois aussi, dans ses courses nociurnes, dans ses investigations occultes, dans ses invisibles communications, un malheur à venir lui est révélé ; et, puisque rien ne la sépare plus des sensations, ni l'énergie du corps, ni la force du raisonnement, l'âme ressent de cet avertissement ime secousse si forte, qu'elle rentre bien vite chercher un abri dans le corps, qui se réveille en sursaut sous ce brusque retour.

n De là les terreurs sans causes et les pressentiments auxquels la réalité vient fatalement donner raison plus tard, Enfin, quand l'âme est coupable ot repoussée par la co'^science, elle n'ose plus quitter le corps; elle a honte de se montrer et se cramponne àla'matière.De là lesinsomnies du lemorùs, qui ne lui laissent plus de repos que

lorsque, par le repentir ou la mort, il est parvenu à la séparer ou à la faire sortir violemment du corps oii elle s'agite.

» Voilà comment il se fait, Virginie, que vous, qui avez une âme pure, vous ne faites que des rêves heureux.

Un changement devenu visible s'opérait chez; des Grieux, mais dans un sens tout contraire. Aux réunions du soir, quand. on lui adressait la parole, il tressaillait, et le sourire avec lequel il s'excusait de ses distractions avait quelque chose de nerveux et de contraint.

Mustel et Paul le regardaient avec attention alors qu'il s'en méfiait le moins, et tous deux cherchaient la cause de ce changement. Il lui arriva plusieurs fois de quitter brusquement le salon et d'aller s'enfermer dans sa chambre. Un jour Paul l'y suivit.

— Qu'avez-vous, mon ami? lui demanda-t-il d'un ton affectueux.

— Rien, mon cher Paul, rien. Ne faites pas attention. J'ai mal aux nerfs comme une femme ; c'est ridicule, ne le dites pas.

Des Grieux s'efforça de sourire.

Paul n'insista point et se retira pensif

— Qu'a donc le chevalier ? demanda-t-il à Manon.

— Rien, mon cher Paul, répondit Manon du l^n le plus naturel. Il est sujet aux crises nerveuses. Alors, il veut être seul, sans quoi vous comprenez que j'irais le rejoindre.

Paul parut rassuré.

Mustel regardait Manon. Le calme de la jeune femme l'étonnait plus que l'agitation du chevalier.

— Il se passe quelque chose d'étrange ici, pensa-t-il. Il faudrait Goethe pour deviner quoi.

— Si le chevalier est sujet aux crises nerveuses, ajouta naïvement Virginie, Paul pourra le guérir ; c'est très-mauvais, c'est dangereux même; mais il a déjà guéri dans les environs un pauvre diable atteint de cette maladie et qui était d'une santé bien moins forte que des Grieux.

Manon regarda Virginie, qui, en achevant cette phrase, reprenait de la laine dans son panierpour continuer sa tapisserie, et, lui prenant la tête, elle l'embrassa tendrement. On eût pu croire que c'était par reconnaissance.

Ce soir-là, on se retira un peu plus tôt que de coutume.

Mustel, tout rêveur, remonta dans sa chambre et Manon vint frapper trois petits coups àlaporle de des Grieux.

— C'est moi, lui dit-elle de sa voix la plus douce.

La porte s'ouvrit.

— Eh bien , mon ami, comment te sens-tu?

— Bien, ma bonne Manon. Ce n'est rien, sois sans inquiétude et rentre chez toi.

Et le chevalier compléta cette réponse d'un baiser, puis il regarda la jeune femme avec une tendresse mêlée d'attendrissement, et il reprit: <.

— Ma bonne et chère Manon !

Et il l'embrassa encore.

Manon respirait avec peine ; tout autre femme à sa place, en proie à l'émotion qui l'agitait, se fût trouvée mal- Où donc, elle, l'incarnation de la faiblesse, avait-elle puisé cette force miraculeuse? ,

Au même moment, Virginie et son mari passaient devant la fenêtre de la chambre de des Grieux, qui couchait au rez-de-chaussée ; la fenêtre était ouverte.

— Bonsoir, dit Virginie, dont la blonde tête apparut.

Des Grieux tressaillit à cette voix, et, se retournant brusquement, il colla ses lèvres sur la mai que lui tendait la jeune femme.

— Bonsoir, cher ami, dit Paul à son tour. Et, tendant aussi la main , il serra celle d

chevalier, qui tremblait.

150 LE rIîgent mustel

— Soignez-vous bien, ajouta Virginie. Manon, je vous le recommande; à demain, bonne nuit.

Voix et femme se perdirent dans l'obscurité ; des Grieux oubliait que Manon était là et restait à la fenêtre. Manon ouvrit la porte et se retira silencieusement, mais le courant d'air fit retourner des Grieux.

— Comment! tu me quittes ainsi, Manon? lui dit-il d'un ton de reproche, qui, dans le fond, s'asdressait plutôt à lui qu'à elle.

— Ne m'as-tu pas dit de rentrer chez moi, mon ami ?

— A demain, alors!

— A demain ! Si tu as besoin de quelque chose, appelle-moi.

— Merci, chère enfant. J'ai Marcel, dors bien. Manon rentra chez elle, mais elle ne se coucha

point, elle sembla attendre quelque chose.

Au bout d'une demi-heure environ, elle entendit un bruit de pas craintifs, qu'il fallait toute son attention pour saisir, puis une porte s'ouvrit avec précaution, une seconde de même ; mais, dans le vaste silence d'une pareille nuit, rien ne peut se faire sans éveiller un écho .

Quand elle eut entendu ouvrir la porte qui donnait sur le jardin, Manon se leva à son tour et sortit de sa chambre.

Au même moment, celui qui sortait ouvrait la petite grille du jardin, mais sans précaution, et comme quelqu'un qui se croit trop loin de toute oreille pour être entendu.

Manon, qui, ayant trouvé toutes les portes otv. vertes, avait en une seconde gagné le perron, aperçut des G rieux tournant à droite et marchant d'un pas rapide dans une direction connue.

Son petit chien le suivait en frétillant dans ses jambes. Ce chien était une charmante petite bête, que Virginie avait donnée à Manon et que des G rieux adorait.

Manon resta sur le perron, immobile comme une statue.

— Pauvre des Grieux I murmura-t-elle au bout de quelques secondes de réflexion et en secouant tristement la tête. Pauvre des Grieux 1

Manon eût été belle à voir en ce moment aveo son visage pâle, sa bouche entr'ouverte, ses yeus levés au ciel et d'une nacre brillante comme celle que la lune jetait dans la nuit , ses cheveux près de tomber le long de ses joues, et tout son corps enveloppQ dans une longue robe de chambre de soie brune qui ne laissait voir que le cou et les bras, cou et bras ronds comme ceux des modèles antiques, et d'un modelé plus tendre dans la demi-teinte de cette pâle nuit.

Cependant, des Grieas s'était arrêté près de la

maison de Virginie, maison muette et tranquille. Pas un rayon ne filtrait à travers les volets biea clos, et ce calme et ce silence étaient si grands, qu'on eût dit que c'était de cette maison qu'ils se répandaient sur la nature environnante.

Des Grieux s'accouda aune balustrade et laissa tomber sa tête dans sa main, baignant avec volupté son agitation dans la fraîcheur de la nuit.

Tout à coup, son petit chien, qui avait été fureter à la porte de la maison où il allait tous les jours, et qui était revenu à côté de son maître, tout étonné qu'on ne lui ouvrît pas, son petit chien se mit à aboyer.

Des Grieux leva la tête et aperçut au bord de la rue, c'est-à-dire à trente pas au plus, car la rua n'était pas longue, une ombre qui se dirigeait ver» lui.

— Silence, Moundal silence! dit des Grîeiix à son chien.

Mais il aboyait toujours.

Celui qui venait l'avait reconnu sans doute, car il appela : « Mounda 1 Mounda 1 »

Le chien cessa d'aboyer et se mit à courir vers celui -qui l'appelait, et se coucha à ses pieds, comme pour lui demander pardon de ne l'avoir pas reconnu tout de suite. C'était Paul

— Tiens ! c'est vous, mon cher des Grieux, ditil en s'approchant du jeune ijomme,

— Oui, c'est moi, cher ami, comme vous voyez. D'où donc venez-vous ainsi?

— Je viens de chez un malade à qui j'avais promis de l'aller voir ce soir. Et vous, que diable faites-vons là?

— J« me promène avec Mounda. J'ai été un peu souffrant, j'avais besoin de prendre l'air, mais nous rentrons.

— Allons , bonne nuii i

— Bonne nuit, mon cher Paul !

Il avait semblé à des Grieux que Paul le regardait avec étonnement, et il était certain pour Paul que des Grieux lui répondait avec embarras.

Des Grieux était furieux d'avoir été ainsi surpris par la seule personne, après Manon, dont il n'eût pas voulu être vu.

154 LE RÉGEXT MUSTEL

Croirait-on qu'il eut un moment de haine pour son chien, qui, Im, content et fier d'avoir fait à la fois son métier de chien ngilantet de bête reconnaissante, revenait gaiementà la maison, en tournant la queue à droitf et à gauche.

Manon rentra sans être vue dans la chambre : elle avait vu, elle, ce qu'elle voulait voir.

Tout le monde a éprouvé plus ou moins les effets de ces irritabilités nerveuses auxquelles des Grieux était en proie, et qui donnent à l'homme le plus humain le besoin de faire du mal. Il n'y avait là que Mounda : ce fut elle qui en souffrit.

Au moment où la petite bête passait le seuil du vestibule dans les jambes de son maître , faisant en cela comme tous les chiens , lesquels sont toujours pressés de sortir quand ils sont dedans et de rentrer quand ils sont dehors, le chevalier lui donna un coup de pied qui la jeta à l'autre bout de l'antichambre.

Mounda poussa un cri plaintif, en retombant et voulut se sauver ; mais elle ne le put, le coup avait été trop violent et la chute trop forte. Des Grieux se repentit à l'instant même, et il allait courir au secours de son chien qu'il aimait, quand Manon parut.

— Qu'y a-t-il?demanda-t-elle avec une certaine émotion provoquée i)a.v le cri douloureux ds

lE RÉGENT MUSTEL 15f>

Mounda, cri qui l'avait amenée presque malgré elle, car nous savons (ju'elle avait résolu de ne se point montrer.

Le mouvement de f œur et de pitié que de? Grieux venait d'avoir fut réprimé tout à coup pai l'apparition de Manon, le surprenant au milieu de portes ouvertes. Sa mauvaise humeur se changea en colère, sans même attendre une provocation, qui ne fût pas venue, Manon étant décidée à ne pas s'apercevoir de la sortie nocturne du chevalier.

— Il y a que j'ai battu ce chien. N'ai-je pas ledroit de battre une bête?

— Parfaitement ; mais qu'avait-elle fait? Des Grieux ne répondit pas.

— Tu lui as fait très-mal. Pauvre petite bete I ajouta Manon en s'agenouillant à côté de Mounda et en la relevant délicatement pour ne pas la faire souffrir; pauvre petite bête, elle saigne!

Et les doigts blancs de Manon se teignirent du sang de l'animal.

Chose étrange et toute naturelle à la fois ! Manon, agitée depuis quelque temps d'émotions que vous avez devinées peut-être, mais que vous compren« drez encore mieux plus tard, n'avait pas laissé tomber une larmes de ses yeux. A la vue de son

156 LE RÉGENT MUSTBL

chien blessé, elle éclata, et les larmes quelle ré-;; pandit étaient bien celles qu'elle avait retenues.

Elle resta ainsi quelîjues secondes accroupie avec son petit chien dans ses bras, le caressant et lui parlant, pleurant avec une sorte de volupté ; puis elle enveloppa le blessé dans un coin de sa robe de chambre et s'apprêta à l'emporter.

Des Grieux se sentait dans son tort ; de plus', il se sentait ridicule.

Un homme ne paraonne jamais une pareille situation, et, quand il a honte de lui, il est impitoyable pour les autres.

— Comme vous êtes sensible ce soir ! s'êcria-t-il.

— Que veux-tu, mon ami? j'aime ce chien, répondit Manon d'une voix humble, comme si c'eût été elle qui eût été en faute.

— Eh ! pardieu I c'est votre métier d'aimer, riposta des Grieux.

Et il rentra,refermantla porte sur lui, sans doute pour se séparer brusquement de l'infamie qu'il venait de dire et du remords rapide qui devait s'y attacher.

Manon, sous ce mot, frissonna comme un homme qui reçoit une balle en pleine poitrine et qui ne veut pas tomber; elle fut plus forte que l'insulte ; les larmes s'arrêtèrent comme par enchantement; elle ne regarda même pas la

porte que des Grieux venait de franchir et, sans un mot, sans un geste, sans aucune des sensations vulgaires, ne semblant préoccupée que d'une chose, d'envelopper avec précaution son chien, qui la léchait en la regardant d'un œil plein d'intelligente reconnaissance, elle rentra chez elle, lava la blessure de l'animal, l'entoura d'un linge, et se coucha.après avoir fait à Mounda un lit sur le pied du sien. ;

Attiré par le bruit et cache aans l'omDre de l'escalier, Mustel avait tout vu.

De toutes les mauvaises nuits qu'il avait passées depuis quelque temps, celle qui suivit cette scène fut la plus mauvaise pour des Grieux.

Avons-nous besoin de dire pourquoi?

Rencontré par Paul devantla maison de Virginie, à une heure du matin, sans pouvoir donner une raison vraisemblable à cette promenade, surpris par Manon, ayant frappé une pauvre bête quine lui avait rien fait, ayant insulté l'être qui l'aimait le plus au monde, lui ayant dit la seule chose qu'il n'avait pas le droit de lui dire, quelle nuit pouvait-il passer entre les agitations précédentes de son âme et les nouveaux reproches de sa conscience ?

Mais il faut dire pour son excuse que réellement depuis quelque temps il n'avait plus la tète à lui.

158 LE hec.ent mustel

Vingt fois il mit la main sur la clef de la porte, pour aller se jeter aux pieds de Manon, pour lui demander paidon, pour embrasser comme un enfant ce pelit chien dont l'image ensanglantée repassait sans cesse devant ses yeux, et jamais il n'osa . Il ne savait quelle impression cette scène et surout le dénoûment qu'elle avait eu avaient produite sur Manon, et il ne savait comment affronter la douleur et les représailles légitimes de cette pauvre femme. Il colla son oreille à la cloison, i^ doutant pas qu'il entendrait le bruit de ses sanglots, mais à son grand étonnement il n'entendit rien.

Il régnait dans la chambre de Manon un silence de mort.

Alors, il eut peur

— Impressionnable comme elle l'est, un pareil mot peut la tuer tout d'un coup, se dit-il. Je suis un misérable I

Et, quittant sa chambre , il entra dans le salon qu'il lui fallait traverser pour se rendre chez Manon. Il écouta de nouveau... Rien!

— Elle est évanouie, peut-être.

Il l'espéra un instant. Il l'eût fait revenir à elle par mille tendres soins ; et, en ouvrant les yeux, en le voyant si repentant, si tendre, elle eût été forcée d'oublier.

Le chevalier entra tout doucement dans la chambre de Manon,

Il était environ trois heures du matin. La lampe brûlait encore.

Des Grieux s'approcha du lit.

Manon dormait.

— Elle fait semblant de dormir, pensa-t-il. Et il se pencha sur le visage de la jeune femme.

Elle dormait bien réellement, éclairée d'un de ces sourires tranquilles que la prière, faite avant le sommeil, laisse errer la nuit sur la bouche des enfants.

— N'aurait-elle pas entendu ce que j'ai dit I se demanda le chevaher. Évidemment, non. Si elle l'eût entendu, elle ne dormirait pas.

Mounda s'était réveillée, elle. En reconnaissant son maître, elle cacha sa tête sous un sentiment d'effroi. Elle se souvenait trop du coup de pied pour ne pas se méfier de la main qui s'approchait d'elle.

Cependant, c'était une caresse qui lui venait, et le chevalier, s'asseyant sur le lit, embrassa la petite bête à plusieurs reprises.

Alors, elle reprit confiance et s'agita autour de lui pour témoigner sa joie.

La secousse donnée au lit par des Grieux et les

mouvements du chien, firent ouvrir les ye«x h Manon.

En ce moment, son amant ne la voyait pas, tout occupé qu'il était, physiquement , de son chien, La jeune femme put donc le considérer quelque temps sans qu'il s'en aperçût.

— Il a bon cœur, se dit-elle.

Et, tout haut : Bonsoir, mon ami I Et elle souriait.

— Je t'ai réveillée, ma chère Manon, pardonnemoi. As-tu oublié mes torts?

— Ce n'est rien, dit celle-ci en montrant Mounda des yeux, car ses mains étaient occupées par les baisers repentants du chevalier, ce n'est rien, et demain elle courra comme hier.

Manon ne voulait certainement pas se souvenir. Des Grieux , ignorant la cause de cet oubli volontaire, en revint à sa première supposition : qu'elle n'avait pas entendu ou n'avait pas compris le mot outrageant que sa colère avait laissé échapper,

— Ainsi, tu ne m'en veux pas? reprit-il.

— Moi, t'en vouloir, mon cher chevalier, d'un petit mouvement d'impatience I c'est à toi de me pardonner bien au contraire mes larmes ridicules.

C'était trop beau pour être accepté sans discussion.

LE nÉOENT MUSTEL 161

— Est-ce une raillerie"? se demanda des Grieux. Et il regai-da Manon.

— Non, elle ne se doute de rien. Tant raioîtxi Allons , l'amour, l'amour des femmes surtout, est décidément aveugle 1

Débarrassé de ses craintes et de ses remords, fatigué par ses émotions, il n'éprouvait plus que le besoin du repos. Il prit la main de Manon dans la sienne et tomba dans une rêverie au milieu de laquelle le sommeil l'attendait.

Le jour le surprit dormant. Manon veillait à son to iir et le regardait comme une mère regarderait son enfaijit malade, comme elle l'avait regardé du h-iut du perron quand elle avait murmuié:

« Pauvi^î 1 pauvre des Grieux I s

Ce-jour là, on devait déjeuner chez Virginie

Manon et des Grieux s'y rendirent, comme toujours, bras dessus bras dessous, escortés de Mustel, lequel avait passé la nuit à écrire à Bernardin.

Même accueil, même cordialité de part et d'autre. Pourquoi pas, d'ailleurs? Nul n'avait le secret de ce qui pouvait se passer dans le cœur de son voisin. L'heure des confidences ou des découvertes n'avait pas encore sonné.

Seul, Paul jeta sur des Grieux deux ou trois regards, regards à la dérobée qui se croisèrent en chemin avec ceux de Manon, étudiant de son côté le visage de Paul.

La conversation s'engagea.

— J'ai reçu une lettre de M. S..., ministre de France, à H ..., à quatre milles d'ici, disait Paul : son premier secrétaire d'ambassade est mort d'une chute de cheval.

LE RÉGBNf MUSTEL 163

— Pauvre jeune homme

— C'est sa mère qu'il faut plaindre, fitVirginie.

— Et c'est une perte réelle pour l'ambassade, car le secrétariat est un emploi difficile que ce jeune homme tenait à merveille. M. S... lui doit quelques bons conseils et la France quelques véritables services. Aussi M. S ... est-il assez embarrassé et m'écrit son embarras. Tenez, des Grieux, si j'étais de vous, voilà une place que je voudrais avoir.

— Moi î s'écria le chevalier, qui ne se doutait pas que cette nouvelle, à laquelle il ne prêtait aucunement intérêt, dût se terminer par ce brusque conseil. Moi

— Vous-même.

— Vous riez, mon cher Paul.

— Pas le moins du monde ; je parle sérieusement, et je v^i<^ même vous donner toutes mes raisons.

» Tout le monde travaille, mon ami, dans la nature et dans l'humanité. L'oisiveté, c'est l'ingratitude envers Dieu, c'est lui dire en face qu'on méprise les nobles et gi-andes qualités qu'on a reçues de lui, et Dieu s'en venge, car qui peut savoir combien de mauvaises herbes poussent dans un esprit oisif? Crovez-en im ami aui a tra-

164 LE RÉGENT MDSTEI.

vaille de ses mains dès son entrée dans ce monde. Le travail est indispensable au bonheur de l'homme, il l'élève, il le console, et peu importe la nature du travail, pourvu qu'il profite à quelqu'un; faire ce qu'on peut, c'est faire ce qu'on doit. Et Dieu qui récompense, récompense également le philosophe et le maçon, l'écrivain et le portefaix. Travaillez donc, mon ami

» Vous allez me dire que vous aimez, que vous aimez profondément, que l'amour est une occupation de tous les instants, et que vous n'en connaissez ni de plus douce ni de plus noble. Vous vous trompez, l'amour n'est une occupation de tous les instants, dans la véritable acception du mot, que lorsqu'il est entouré de difficultés, d'obstacles, de jalousies, de craintes, de toutes les passions qui n'ont pas trop de la vie d'un homme pour l'agiter, soit en même temps, soit isolément. Alors, je comprends que l'idée d'un travail quelcfonque soit insupportable à l'esprit: elle ne se présente même pas ; le cœur est plein et prête au ceneau, mais, grâce à Dieu, vous n'êtes pas dans cette situation. Gomme le mien pour Virginie, votre amour pour Manon coule sans danger, sans obstacle entre les deux rives de votre vie heureuse. Manon vous aime saintement, — et Paul appuya sur ce mot, — comme Virginie

m'aime : plus de craintes aujourd'hui. Vous allez le cœur au soleil.

» Eh bien, servez-vous du travail pour ménager votre amour, donnez à une occupation utile le temps que vous donniez jadis à des émotions mortes maintenant, temps que vous ne savez plus comment employer; faites votre intelligence dépositaire de votre bonheur et vivez du revenu sans toucher au capital.

wOn use son cœur à force d'y concentrer sa vie. Quel chagrin, quel remords pour vous si vous vous aperceviez un jour que vous n'aimez plus Manon comme vous devez l'aimer, et que cet amour tranquille vous est devenu insuffisant, tandis qu'elle vous aimerait toujours, elle! car, pour les femmes, l'amour est bien réellement une occupation. Dieu l'a voulu ainsi, et, au nom de cet amour, il leur impose des devoirs dont il nous dispense, nous. A chaque phase de leur vie, à chaque transformation de leur être, c'est l'amour qui est leu^ mission; leurs différentes amours de fille, d'épouse et de mère se déduisent et résultent les unes des autres avec une logique et une régularité qui ne laissent de place à aucune autre occupation. Mais il n'en est pas de même pour nous.

» Ce n'est pas pour rien qu'ànous, hommes, plus propres en apparence à supporter toutes les dou-

166 LE RÉGENT MnSTEL

leurs, Dieu n'a donné que la joie et les bénéfices de la paternité, tandis qu'il soumet la femme aux longues et douloureuses épreuves de l'enfantement. A ce Dieu, sous peine de passer pour injustes, nous devons quelque chose en échange du pmilége qu'il nous accorde ; à la femme,' sous peine de reconnaître notre infériorité vis-à-vis d'elle, nous devons un dédommagement qui la soutienne, un exemple qui l'encourage : ce dédammagement, c'est le travail selon notre intelligence et nosforces, et l'amour qu'elle nous donne, devoir pour elle, devient une récompense pour nous.

» Croyez-vous que vous aimez plus Manon que je n'aime Virginie? Non, n'est-ce pas? C'est impossible d'ailleurs : je travaille cependant. Je ne fais pas beaucoup de bien, mais enfin j'en fais et j« sers à quelque chose.

» Faites comme moi , vos j ouissances intimes n'en seront que plus grandes et vos sensations s'épanouiront plus pures, plus fraîches, plus soUdes, à l'abri sous le travail. Depuis quelque temps, vous êtes agité, vous ne dormez pas, vous avez des moments de tristesse, des besoins de solitude, des impatiences, vous cherchez la cause de ce mal. Je l'ai trouvée, moi : c'est l'oisiveté. Croyez un ami qui vous aime comme son frère, et qui, je vous

LE hkgent mustel 167

le jure, veux votre bien par tous les moyens honorables que l'amitié met au service de l'homme.

«D'ailleurs, le travail que je vous propose est un travail charmant, en rapport avec vos goûts^ avee votre naissance, avec votre nom. Il ne vous séparera pas tout à fait de ce que vous aimez et vous éloignera assez pour remettre vos sentiments à leurvéritable place, et pour mieux vous faire comprendre le bonheur que le ciel vous donne. Je ne vous parle pas du nom que vous pouvez vous faire dans cette carrière, de l'ambition que vous avez le droit d'avoir. C'est quelque chose cependant, et cette ambition vous viendra.

M La ville où vous serez est près d'ici ; nous pourrons nous voir presque tous les jours ; vous resterez avec nous des semaines entières. Nous irons vous visiter, nous vous écrirons, et le temps se passera comme il doit se passer, rapidement, utilement, honorablement.

» Ai-je raison^ Mustel? Ai-je raison, Manon? Aije raison, Virginie?

Des trois réponses, toutes les mêmes, des Grieux n'en écouta qu'une.

Il était généreux, no^ole, enthousiaste, il tendit la main à Paul.

— Merci, mon ami, lui dit-il, merci de vos bonnes paroles ! Écrivez à votre ministre qu'il a

1G8 LE nÉGENT MUSTEI-

trouvé son secrétaire d'ambassade. Demain, jo partirai,

— A la bonne hem-e! Voilà qui est parler. Nous partirons demain ensemble, et je vous présenterai au ministre.

— Au fait, il a raison; j'ai besoin de solitude pour me recueillir et pour me rendre compte de mes véritables sentiments. Et si je ne me suis pas trompé, si ce que j'éprouve est bien réel, peut-être la distance me donnera-t-elle l'oubli, car ce que je rêve parfois est une infamie, et, d'ailleurs, c'est impossible.

Ainsi raisonnait des Grieux en regardant Virginie embrasser ses deux enfants.

— Et Manon, se dit-il, Manon que j'ai insultée hier et qui avait pardonné l'offense avant même que je lui en demandasse pardon, ne lui dois-je pas cette tentative? Oui, Paul a raison.

Pendant ce temps, les autres convives étaient descendus au jardin, et Manon s'était approchée de Paul.

— Vous êtes un noble cœur, lui dit-elle avec émotion. Oh ! laissez-moi une fois vous regarder et vous admirer comme je le veux!

— Bonne Manon I répondit Paul en lui serrant affectueusement les mains.

LE RÉGENT MtlSTEL 169

— Merci! merci! lui dit-elle. Et, baissant les yeux, elle seMta de s'échapper.

En sortant de sa rêverie, des Grieux s'aperçut qu'il était seul avec Yirginie.

Celle-ci le regardait.

— Eh bien , à quoi pensez-vous? lui dit-elle (le sa voix adorable et en tenant les deux enfants par la main; est-ce que nous restons là? est-ce que nous n'allons pas au jardin? Nous n'avons plus tant de beaux jours maintenant, profitons de celui-ci.

— Oui, oui, je suis fou! bien fou, murrauratril ; cette femme est la statue de la vertu ! Ce n'est pas à huit lieues que je devrais aller, c'est au bout du monde. Que c'est loin, demain! que ne puisje partir aujourd'hui?

Manon aussi ambitionnait un peu de solitude.

Une résolution qui, depuis quelque terai>s, grandissait en elle, qui lui donnait le calme et le sourire, même dans le sommeil, et dont la scène de la veille lui avait fait une nécessité, avait besoin de quelques jours d'ombre et de recueillement pour devenir inébranlable et passer à l'état d'exécution.

Nous ne décrirons donc pas les dernières heures que les deux amants passèrent ensemble.

Quoique chacun eût la conviction secrète, mais intime, que cette séparation de huit Ueues, si courte en apparence, devait amener de grands événements dans sa vie, ni l'un ni l'autre n'en laissa rien paraître ; ils s'embrassèrent et se~quittèrent naturellement comme gens qui peuvent se trouver réunis en une heure, comme gens enfin qui ne seront qu'à huit Ueues l'un de l'autre.

LE RÈGEÎT'î' MUSTEL 171

Mustel restait avec Manon.

Des Grieux avait, comme on dit vulgairement, besoin de changer d'air.

Quand il se trouva seul avec Paul dans la voiture qui les emmenait, il lui sembla que chaque bouffée de vent qui passait sur sa tête emportait une des pensées qui l'avaient assailli depuis quelque temps et auxquelles sans doute il ne fallait qu'un peu de solitude et de réflexion pour perdre leur obstination factice.

Dès les premiers pas de cette séparation momentanée, il fut comme frappé de l'impossibilité d'une séparation éternelle ; cependant, il y avait songé sérieusement quelquefois. Oui, dans de certains moments, des Grieux avait laissé venir jusqu'à son esprit, sans la repousser, l'idée de s'éloigner pour jamais de Manon.

Il est vrai qu'alors il l'avait à ses côtés ; mais, maintenant qu'elle n'était plus là, maintenant que cette séparation avait lieu, quoique pour quelques jours seulement, chaque chose, chaque sensation, chaque personnage reprenait comme par enchantement sa signification, sa réahté, sa place. Il n'y a rien de tel que de se reculer un peu des objets pour les voir sous leur véritable jour.

Quand vous croyez ne plus aimer une femme, éloignez-vous d'elle quelque temps; la distance

VOUS donnera la véritable mesure de votre amaur^ et le fil mystérieux qui liera votre cœur au sien/ tendu par l'éloignement, se rompra tout de sufte^ ou, se contractant, vous ramènera forcément au point dfi départ.

Pour des Grieux, pendant un moment, il ne se rappela qu'une chose, c'est qu'il voyageait dans le sens opposé à celui où restait Manon, et les souvenirs des séparations forcées d'autrefois, des larmes qu'il versait alors, lui revenant tout à coup à Tesprit, il fut comme pris de la terreur de ne plus la revoir, et peu s'en fallut qu'il ne fît rebrousser chemin à la voiture et ne courût s'assurer que sa maîtresse était bien encore à l'attendre. Jamais., en effet, elle ne lui parut si indispensable. C'est aue, pour la première fois de sa vie, c'était à lui et non à elle qu'il avait des reproches à faire.

Une autre image, rivale de Manon , rentrait aussi , par l'effet de la première réaction, à son véritable plan, et, la réflexion aidant, il en arriva peu à peu à la certitude qu'il était guéri, au besoin d'épancher ses impressions nouvelles, et, prenant la mam de Paul, il lui dit tout à coup :

— Merci encore une fois, mon cher et excellent ami ! vous avez eu là une bonne idée, vous ne pouvez comprendre combien je vous en suis reconnaissant. Si vous saviez les folles idées que j'avais,

TOUS ririez comme je ris moi-même maintenant. Oh ! je vous conterai cela.

Et sincèrement des Grieux riait de lui.

Paul tira bon augure de cette cordiale et rapide expansion, lui qui ne savait pas douter des élans du cœur. Il avait la philosophie des gens heurenx et bons, celle qui sourit au bien sans aller au fond en chercher la cause. D'ailleurs, des Grieux ne songeait pas à le tromper, et, s'il trompait quelqu'un, c'était lui-même et à son insu.

Le soir, la visite faite au ministre, Paul repartit pour Brunswick, laissant des Grieux dans les dispositions que nous venons de dire, et rapportant à Manon une lettre contenant ces seuls mots :

« Au reçu de ce billet, Manon adorée, monte en voiture, et viens me retrouver. J'ai milte bonnes choses à te dire.

» Ton chevalier qui t'aime toujours.

» Des Grieux. «

Paul étudia le visage de Manon pendant qu'elle lisait cette lettre, afin d'y voir monter la joie qu'elle lui apportait. Mais, à son grand étonnement, il vit la jeune femme pâUr sous une impression semblable à de l'effroi.

— Et-ce que cette lettre ne vous, rend pas heureuse ? demanda-t-il.

— Oh! si, bien heureuse; merci, cher Paul, merci 1

Et, obéissant à des Grieux, elle monta en voiture dès 1j point du jour pour l'aller rejoindre.

Mustel, enchanté de la lettre du chevalier, so disait : «Allons ! tout est fini. » Il voulait accompagner Manon pour le féliciter, mais Manon pensa que c'était elle seulement que le chevalier voulait voir. Elle partit donc seule.

Les derniers jours de septembre dépouillaient déjà les arbres, et les feuilles qui restaient avaient cette chaude couleur de rouille à laquelle se marie si bien le jour d'automne. A l'heure oîi voyageait Manon, les plaines étaient encore désertes et les arbres de la route projetaient à leur aise leur ombre épaisse et lourde. La journée promettait d'être belle.

Pu reste, pas un être humain, excepté Manon, n'animait ce mélancohque tableau, bien fait pour aider aux pensées de la visiteuse matinale. De son côté, des Grieux, qui n'avait pas dormi, regardait, assis sur le rebord de sa fenêtre, le coude sur la balustrade et la tête sur sa main, la route poudreuse et vide encore par laqu*^e devait arriver Manon.

Enfin, il vit poindre une voiture : il y devina sa maîtresse, et bientôt, à défaut du visage, une étoile connue l'avertit qu'il ne s'était pas trompé.

tE IlÉGENT MUSTEL 175

Il referma ta fenêtre et ouvrit la porte.

Lfi; roulement de la voiture s'arrêta au pied de la maison; le chevalier tendit les bras, et, une minute après, il s'emparait de celle qu'il avait si grande hâte de presser sur son sein.

— Manon, chère Manon, répétait-il en la couvrant de baisers, combien je suis heureux de te voir!

U'n homme à qui on rapporterait son cœur perdu un instant ne serait pas plus reconnaissant que ne l'était des Grieux à Manon de lui rapporter son amour.

— J'ai reçu ta lettre ce matin et je suis partie comme tu me le disais, aussitôt après l'avoir lue.

— Et tu m'as pardonné?

— Quoi! mon ami?

— Ce que je t'ai fait souffrir dernièrement, car tu as souffert, j'en suis sûr.

— Et moi, ne t'ai-je pas fait souffrir autrefois? crois-tu que je l'aie oublié?

— Bonne Manon ! ah*» oui, je t'aime, va ! mais il faut que tu saches tout.

— A quoi bon le dire? je le sais aussi bien que toi.

— Tu avais tout deviné, et tu pardonnais; et je ne baiserais pas tes petits pieds comme ceux d'un ange? et je ne te donnerais pas toute ma vie? Oii

avais-je la tête seulement de regarder une autre fenune? î:J.»ille femme ne vaut Manon. Il ne m'a fallu qu'être séparé de toi un jour pour comprendre combien je t'aime !

» Tu sais, nous autres hommes, nous laissons quelquefois notre imagination faire les affaires de notre cœur ; mais elle les fait si mal , que nous revenons bien \ite à la vérité.

» Veux-tu que je te prouve que tout est fini de cette folie passagère à laquelle moi-même je ne comprends rien maintenant?

— Tu me le dis, c'est assez. Pourquoi me tromperais-tu? -

— Veux-tu que nous quittions Brunswick, que nous allions dans une retraite plus profonde encore? Tu verras alors que tu peux remplacer pour moi le monde tout entier.

— Sais-tu que je ne t'ai jamais vu si exalté, des Grieuxl Quitter Brunswick! et pourquoi? as-tu donc peur d'une rechute?

— Folle 1

— Restons-y donc.

— Nous y retournerons ensemble.

— Tu as déjà renoncé à ton avenir diplomatique ?

— Je ne l'acceptais que comme remède : là où

il n'y a plus maladie, le remède est inutile : qu'en penses-tu?

— Cependant, tu as vu le ministre ,

— Hier, avec Paul : brave cœur, celui-ci, âme généreuse, n'est-ce pas?

— Oh! oui, fit-elle avec une conviction profonde.

— Mais je n'ai rien promis au ministre ; cependant, je lui dois au moins une \isite, et je resterai deux ou trois jours encore, puis nous reprendrons notre vie passée, notre bonne vie d'autrefois, n'est-ce pas?

Et, tout en parlant ainsi, des Grieux, tenant Manon dans ses bras, la débarrassait de sa coiCe et de sa mante, et lui répétait avec une sorte de fièvre :

— Comme je t'aime I

— Estrce bien vrai ?

— Oh! je te le jure!

Manon passa la main sur son front.

— Qu'as-tu? lui demanda des Grieux, tu me parais triste !

— Non, mon cher chevalier, non, je t'aime. Les voilà donc réunis, voilà donc le bonheur de

Brunswick qui recommence, ou plutôt qui continue. ' Allons , tant mieux 1

178 LE Tl-ÈCrEXT MUSTEL

Et cependant, on dit que les guérisons sî rapides, au moral comme au physique, sont plus dangereuses que la maladie.

Laissons dire, et surtout laissons ensemble ces deux amoureux : fermons la porte sur leur réconciliation e*- voyons ce qui se passe d'un autre côté.

Ne pouvant accompagner Manon, Mustel était allé voir Gœthe et arrivait chez le poëte à peu près à l'heure où la jeune femme arrivait chez son amant.

Gœthe travaillait.

— Ahl c'est vous, mon cher MusteL arrivez donc.

-^ Gomme vous paraissez joyeux I

— C'est de vous voir.

— Eh bien, quoi de nouveau?

'— Rien, voicil'automne. C'est tout ce quilya (le nouveau pour moi sur la terre.

— Et nos amants ?

— Quels amants?

— Werther et Charlotte

— C'est fini.

— Comment, c'est fini ?

— Oui, Werther est parti il y a trois jours.

18Ô LE R±OENT MUSTEJ,

— Vous TOj'ez bien.

— Qnoi?

— Qu'il a été plus fort que vous ne pensiez : il est parti.

— Oui, mais avec Charlotte. — Ohl quand un homme est entré dans une foîie, il va jusqu'au bout, et, quand i] est au bout, comme l'expérience est là...

— n se rèpent.

:-^ Non, il recommence.

— Oh ! misanthrope !

— Pas le moins du monde, je ris des hommes, Je ne les hais pas.

— Ainsi, Werther a enlevé Charlotte?

— Ou plutôt Charlotte a enlevé Werther.

— Que voulez-vous dire?

— Je veux dire qu'au milieu de sa faute, la pau vre femme a donné à son mari la seule preuve d'estime et de cœur qu'elle pouvait lui donner encore. Plutôt que de se traîner dans la boue du mystère et du mensonge, entre la confiance de son époux et les caresses de son enfant, double remords quotidien, elle a accepté les terribles conséquences de son amour, elle a fui avec Werther.

— Et qu'a fait le mari?

— Le mari, après avoir lu la lettre que lui laissait sa femme en partant, lettre qui pouvait le tuer,

car les femmes seules ont le secret d'enfermer la mort d'un homme dans les quatre plis d'un morceau de papier, le mari, après avoir lu cette lettre qui brisait tout en lui et autour de lui, l'a repliée, l'a mise dans sa poche, sans dire un mot; après avoir embrassé son fils, que Charlotte avait eu la pitié de lui laisser, il a quitté la ville, muet comme un spectre et pâle comme un marbre.

» Quelle résolution emporte-t-il? quelle vengeance va-t-il exercer? je l'ignore ; mais ce que je sais, c'est que sa résolution est profonde et que la vengeance sera terrible.

» Il n'y a rien de tel qu'une pareille douleur pour faire un bourreau de l'homme le plus doux, et certes, Albert avait la douceur d'un enfant, celle qui résulte naturellement du bonheur et de la sécurité.

— Pauvre homme ! et vous dites que vous n'avez rien de nouveau !

— En effet, rien de tout cela n'est nouveau pour moi, je l'avais prédit depuis longtemps.

— Eh bien, prophète, si vous avez dit vrai pour Charlotte , vous vous êtes trompé pour un autre.

— Pour qui?

— Pour des Grieux.

— Comment?

182 LE nÈGEXT MUSTEL

— Ne m'avez-vous pas dit que l'amour de des Grieux pour Manon n'était qu'une fièvre des sens accrue par les luttes, les scrupules, les infidélités, les sacrifices, et acquérant, grâce à ces moteure puissants, toutes les énergies de la passion, par moment toutes les joies de l'amour; mais que, semblable à une eau qui, comprimée, jaillit en gerbes éclatantes, et qui, lorsqu'elle ne trouve plus d'obstacles, coule tranquillement sur les cailloux et s'en va chercher d'autres rives, cette fièvre s'éteindrait dans la vie facile, et que les deux amants, — vous avez dit les deux, — tout étonnés de ne plus s'aimer, chercheraient autre part les jouissances dont ils avaient ensemble contracté le besoin ?

» Vous avez ajouté que, le cœur ne vivant que de contrastes, et les quatre types que nous connaissons se rencontrant, des Grieux aimerait Virginie, Manon aimeiait Paul, et que ce serait bien heureux encore si Virginie n'aimait pas des Grieux, et si Paul n'aimait pas Manon. N'est-ce pas cela que vous m'avez dit la dernière fois que je vous ai vu?

— C'est vrai, et je le répète; et, si je ne me trompe, vous êtes venu me dire le changement de des Grieux, ses tristesses, ses rêveries, ses nuits sans sommeil, loin de Manon, et la visible douleur

LE RÉGENT MTJSTEL 183

do celle-ci, malgré tous ses efforts pour la cacher... Eh bien ?..

— Eh bien, vous vous êtes trompe, et moi, j'ai mai vu.

— Vraiment!

• — Ah ! vous avez beau rire, c'est ainsi. En voulez-vous une preuve ? A l'heure qu'il est, Manon est auprès de des Grieux, qui n'a pas supporté l'idée d'èlre un jour loin d'elle, et qui a écrit une lettre dont voici les propres termes...

Et Mustel récita la lettre.

— Ainsi, vous voilà convaincu, reprit Gœthc, que l'amour de des Grieux pour Yirginie...

— N'était qu'un petit nuage dans un ciel d'été, comme vous dites, messieurs les poêles.

— A quoi je pourrais répondre, monsieur le professeur, si je voulais continuer votre métaphore, que l'été est justement la saison des orages, et que le plus petit nuage renferme un éclair et peut, à un moment donné, déterminer la tempe te.

)) Mais j'aime mieux changer de style et garder celui-là pour ce que j'écris. Je vous le dis donc simplement, je fais le pari qu'avant quinze jours des Grieux aura Manon en horreur et sera plus amoureux que jamais de Virginie ; que le retour du chevalier vers sa maîtresse n'est que la dernière convulsion d'un amour qui meurt, le dernier jet

de la lumière d'une lampe qui s'éteint, et que je le sais sans avoir vu des Grieux, — comme je sais que deux et deux font cjuatre monsieur le railleur.

— Et que parions-nous ? demanda Mustel d'un ton destiné à prouver la vérité de l'épithète qu'il venait de recevoir.

— Tenez, fit Goethe, aucun éditeur ne voudra m'imprimer mon premier livre. J'en suis aussi sûr que je suis sûr qu'il s'en présentera dix pour acheter le second...

» Eh bien, je parie avec vous l'impression de Wcrlher sur papier de Hollande, — sur papier de Hollande, vous entendez bien! — que, dans quinze jours, ma prédiction se sera accomplie.

— J'accepte, et de grand cœur, et je demande à perdre, pour faire imprimer un beau livre et pour être de quelque chose dans une belle œuvre. Mais, si vous perdez ?...

— Si je perds, répliqua Goethe en riant, si je perds, vous choisirez dans les couronnes d'Europe celle que vous aimez le mieux, et je vous la donnerai.

— C'est convenu, prophète!

— C'est dit. Majesté !

Gr, parmi les lettres de Werther que Gœthe

gardait précieusement, il y en avait une commençant ainsi:

<( Tu me demandes pourquoi j'ai tant tardé à te répondre. Est-ce bien toi, un savant homme, qui peux m'adresser une demande semblable? Ne devais-tu pas deviner que je me trouve à merveille, mais que... Tu veux le savoir? Eh bien , j'ai fait une connaissance qui touche de plus près mon cœur. J'ai... je ne sais pas ce que j'ai.

» Comment, en effet, te raconter avec ordre les circonstances qui m'ont mis sur le chemin de la plus aimable des femmes? Un cœur si plein de joie est un bien mauvais historien.

» En un mot, c'est un ange. — Bon ! t'écrieras-tii, que voilà bien la comparaison banale de tous les amoureux I — Alors, il n'est plus de termes pour te faire comprendre combien elle est accomplie, ce qui la rend si parfaite.

)) L'ingénuité mêlée à l'esprit, la bonté au caractère, la douce paix de l'âme au feu de la jeunesse ! Aimes-tu mieux cela? Et tout ce que je te dis ici n'est qu'un amas de vaines paroles qui ne te reproduisent pas même un seul trait de sa personne. Plus tard!... non, maintenant ou jamais ; car, entre nous, depuis le commencement de cette lettre, je me suis vu trois fois prêt à jeter

la plume, à faire seller mon cheval, à partir.

» Cependant, je m'étais si fort promis ce matin de n'y pas aller, et je cours sans cesse à la fenêtre voir si le soleil est encore bien haut...

» Je n'ai pu y tenir, j'en viens, mon cher Wilhem, et, cette fois, je vais t'écrire tout en soupant.

» Quel plaisir de voir cette adorable sœur, au sein de sa belle petite famille ! Mais, si je continuais ainsi, tu n'en saurais guère plus que tu n'en sais. Attends, je me recueille et je reprends.

» Je t'ai déjà mandé une rencontre avec le bailli S..., et de quelle gracieuse façon il m'engagea à l'aller voir dans ce qu'il appelle son ermitage, et ce que j'appelle, moi, un royaume.

» J'avais néghgé cette visite, et probablement ne l'eussé-je jamais faite, si je n'eusse découvert par hasard le trésor caché dans cette solitude. Nos jeunes gens avaient arrangé un bal à la campagne. Je me mis de leur partie et je choisis pour ma danseuse une jeune, bonne et jolie fille d'ici, assez nulle d'ailleurs ; nous convînmes que je prendrais une voiture pour conduire ma danseuse et sa cousine au heu de la fête, et que, chemin faisant, noas prendrions avec nous Charlotte S...

» — Vous allez voir une bien charmante personne, me dit ma demoiselle.

» Et, comme nous traversions une des longues

tE RÉGENT MUSTEL l87

percées delà forêtconduisant à la maison de chasse:

n — Prenez garde, ajouta la cousine, d'en devenir amoureux !

» — Pourquoi?

» — Elle est déjà promise à un fort brave homme qui est allé régler la succession de sou père et solliciter un emploi considérable.

» Cette nouvelle m'était très-indifférente.

M Nous arrivâmes devant la porte de la cour au soleil couchant. Je mis pied à terre. Une servante vint nous prier d'attendre un instant mademoiselle Charlotte. Je traversai la cour. Je montai l'escaUer, et, en entrant dans l'antichambre, mes yeux furent frappés du spectacle le plus ravissant.

» Une jeune fille, belle à ravir, simplement vêtue d'une robe blanche et se tenant au milieu de six jolis enfants depuis onze jusqu'à deux ans, élevant tous à la fois leurs petites mains impatientes pendant qu'elle leur découpait des tranches de pain proportionnées à leur âge et à leur appétit. Quel tableau gracieux, que d'affection dans les reraercîments de toutes ces petites bouches roses ! Puis ils s'en allaient contents avec leur goûter, l'un saulant, l'autre paisible, suivant la différence de leur caractère, mais tous vers la porte de la cour, afin de voir les étrangers et la voilure qui devait emmener leur Charlotte.

188 LEHÉGENTMUSTEL

» — Pardonnez, me dit-elle, si je vous donne la peine de monter et à ces dames celle de m'attendre. Ma toilette, mille petits soins causés pai l'absence que je vais faire, m'ont fait oublier le goûter de mes enfants, et ils ne veulent le recevoir que de ma main seule.

)) Je lui répondis au hasard quelques mots, car mon âme tout entière était attachée à sa figure, à son ton, à ses manières, et je revenais à peine de mon étonnement quand elle alla dans sa chambre chercher ses gants et son éventail. Les deux aînés des garçons étaient grimpés sur la voiture; elle leur permit, à ma prière, d'y rester jusqu'à la sortie du bois, mais sous condition de ne pas s'agacer et de se tenir bien fermes... »

Vous avez lu?

Eh bien, suivez du regard, le temps nécessaire pour qu'elle se perde dans la poussière et parmi les arbres, cette voiture joyeuse emportant à une fête champêtre Charlotte, ses compagnes et Werther, au milieu des cris des enfants et sous l'ardent soleil de juin. Puis, maintenant qu'elle a disparu, retournez-vous.

Voyez-vous cette autre voiture qui roule rapidement vers la France, sur une route déjà dépouillée? Il y a dedans un homme et une femme.

L'homme, c'est Werther; la femme, la reconnaissez-vous? Non, n'est-ce pas? C'est Charlotte cependant, mais Charlotte portant les traces ineffar çables que deux ans de luttes d'abord, puis de terreurs, puis de remords, peuvent creuser sur le front le plus pur, dans la plus éclatante jeunesse. C'est Charlotte et ce n'est plus elle.

Elle n'est plus vêtue de blanc, mais de noir; sa joue n'est plus rose, mais pâle; ses yeux bleus ont changé leur regard souriant, limpide et fier, contre une expression de souffrance et d'effroi. Elle ne rit plus au milieu de ses compagnes, elle tressaille au bras de son amant inquiet et pâle comme elle. Ce n'est qu'à force de caresses et de serments qu'il parvient à lui rendre un de ses sourires d'autrefois.

Enfm, vous savez ce qui s'est passé. Qu'ajouterais-je donc? Des larmes roulent le long de ce beau visage pâli, se succédant avec la lente régularité d'une source éternelle, et sans que celle qui les verse ait même la force de les essuyer.

— Charlotte, je t'en conjure, ne pleure pas ainsi, lui répète Werther d'une voix suppliante! Charlotte, une pareille douleur en un pareil moment, c'est le doute, c'est le châtiment, c'est la mort pour moi ! tu ne m'aimes donc pas, et t'en aperçois-tu au moment où tu me donnes la plus

190 LE RÉGENT HUSTEL

grande preuve d'amour que puisse donner une femme? Que faut-il faire, mon Dieu! pour sécher ces larmes? dis-le-moi, Charlotte, et, quoi que ce soit, je le ferai.

— Ne pas t'aimer, Werther! Et quelle femme serais-je, si, ne t' aimant pas, je faisais ce que je fais? Oh! non, mon excuse, si j'en ai une, est, au contraire, dans mon amour, dans cet amour immense, irrésistible, fatal, auquel nulle âme, si forte qu'elle fût, n'eût résisté plus que moi; car, je puis le dire, c'est le dernier orgueil qui mereste dans ma chute : là où j'ai succombé, un ango eût succombé de rpême.

» Résister à Werther, était-ce possible? Dieu sait que c'est ma confiance et ma pureté qui m'ont perdue, si c'est se perdre que de t'appartenir. Non, noni je t'aime, Werther, et bien malheureux, bien infâme, bien maudit serait celui de nous deux qui douterait de l'amour de l'autre.

» Mais puis-je tuer tout à coup le souvenir, puisje oublier en une minute le mal que j'aurai fait?

» Cet homme que je trompe, cet homme que je fuis et que j'abandonne, il m'aime profondément. Qu'est-ce que je lui laisse en échange de son amour et de son nom? Le désespoir pour l'un, la honte pour l'autre.

» Et cependant, j'aimais mon mari, ou du

moins je croyais l'aimer avant de t' avoir connu.

» Et mon enfant, ce pauvre petit être qui ne parle pas encore et me sourit déjà, qui sait de cœur, sinon des lèvres, que je suis sa mère, qui, fait d'une portion de ma vie, a été l'espérance de mon avenir; tu étais là quand je l'ai embrassé pour la dernière fois. Tu as vu comme il me prenait dans ses petites mains. On eût dit qu'il devinait l'éternité de cette séparation.

n Crois- tu que je n'aie pas sans cesse son image sous les yeux ? crois-tu que ce ne soit pas un moment affreux, celui-là, Werther?

»Ohl aime-moi, aime-moi, car il faudra Jseaucoup d'amour pour atteindre au niveau de ma faute et dépasser mes remords 1 Penser qu'on ne reverra plus l'enfant qu'on a porté dans son sein, et que, lorsqu'il aura l'âge de comprendre, toutes les forces qu'il eût employées à aimer sa mère, il les occupera à la haïr ou à l'oublier, et que, lorsqu'elle sera morte, jamais l'âme de cette mère ne sera consolée par cette bienfaisante rosée de la tombe qu'on nomme les larmes de son enfant !...

» Oui, je t'aime, Werther, oui, je crois en toi, oui, j'espère encore; mais, je t'en supplie, laissemoi pleurer.

Et, cachant sa tête dans le sein de son a nant, Charlotte sanglotait.

192 LE RtGr.Nt MfSTEL

Que pensez-vous d'un bonheur qui commence ainsi?

La route fut longue et douloureuse; enfin, les deux fugitifs arrivèrent à Paris. Oi , Paris bouillonnait en ce moment. La révolution, ayant pris son élan des ruines de la Bastille, courait en hurlant dans la ville.

Werther espérait étouffer dans le bruit de ces grandes passions politiqnes le bruit que faisait autour de Charlotte le souvenir qu'elle traînait avec elle. Il comptait sur l'étrangeté du spectacle général pour étonner son esprit et la distraire un instant.

Quelle douleur que celle de cette femme à qui son amant voulait donner pour distraction la convulsion de tout un peuple 1

En effet, malgré elle, Charlotte ne put faire autrement que de regarder ce bruit immense, succédant tout à coup à sa retraite silencieuse, ronde gigantesque au milieu de laquelle elle se trouvait jetée brusquement et qui lui donnait une sorte de vertige. ' '.

A peine pouvait-elle suivre sa pensée dans ce vaste tourbillonnement; tous les hommes qu'elle voyait paraissaient occupés de choses si grandes, si terribles, qu'elle commença à trembler.

Werther, jeune, brave, enthousiaste, ne pou-

LE RÉOENT MUSTEL 193

vait-il pas comprendre tout à coup qu'un homme a auire chose a laire que d'aimer en pareil temps? ne pouvait-il pas être entraîné par ce courant? ne pouvait-elle pas se trouver séparée violemment de lui ?

Cette agitation universelle, en mettant un mur entre son passé et son présent, en l'isolant avec Werther, lui prouva la nécessité de cet unique amour et lui en donna la mesure définitive. Enfant, mari, réputation, tout disparut ; elle eut peur poursonamant,ettoutes ses pensées, toutes ses terreurs se concentrèrent sur ce seul point : Werther.

^Ue se jeta dans ses bras, se cramponna à lui pour le retenir, lui demanda pardon de ses remords et se jeta résolument dans sa vie nouvelle. Bientôt, assurée par l'amour de son amant, fortifiée par l'habitude, dominée par ce qui l'entourait, elle eut hâte d'oublier, et son étonnement se changea en attention, sa terreur en curiosité.

Elle qui croyait n'avoir jamais assez de larmes pour elle-même, elle en trouva à répandre sur les autres. Elle vitune reine, prisonnièreaux Tuileries, se promener le matin , morne et muette , dans le j ardin de sa prison royale, et, à travers les grilles, les têtes de toute une populace furieuse, hurlant et insultant une femme. Elle vit le malheur dans ce qu'il a de plus digne, le martyre dans ce qu'il a de plus grand.

194 LE r.KGENT MUSTEL

Combien son infortune personnelle lui sembla légère à côté de cette infortune I Au moins elle était libre et elle avait un cœur tout entier à elle, c'estrà-dire tout un monde où se réfugier. Elle pleura sur cette reine, et, en empruntant ainsi pour une autre à sa propre douleur, elle la diminuait.

Uninstant, elle avait redouté la colère etla haine de son mari : mais que cette haine lui parut peu de chose, quand, cachée sous un voile, frissonnante au bras de son amant, adossée au mur humide des Jacobins ou des Cordeliers, elle entendit ces trois grandes haines, qu'on nommait Robespierre, Danton et Marat, donner le ton à la fureur populaire qui faisait cercle autour d'eux. Elle ignorait que ce peuple avait aimé à l'idolâtrie ce qu'il haïssait en ce moment, et que la haine la plus implacable est celle des gens qui ont le plus aimé.

Un mois se passa ainsi, et, l'avouerons-nous? Werther et Charlotte étaient aussi heureux qu'ils pouvaient l'être. Charlotte avait presque oublié.

Après tout, de quoi ne consolerait pas l'amour de celui qu'on aime? Puîp, il faut le dire, par l'exagération môme de leur nature, les femmes sont rapides à la sécurité. Charlotte commençait donc, à force de tourner le dos au passé, à sourire un peu à l'avenir.

XIIÎ

Un matin, elle était seule, quand sa porte s'ouvrit brusquement ; elle poussa un cri et ramena sur son sein sa robe entr'ouverte pendant la toilette matinale. Un exempt de police parut alors, et elle entendit le bruit des fusils que les soldats qui l'attendaient dans la pièce voisine posaient à terre.

— Qu'est-ce cela? demanda-t-elleavec terreur et en reculant tant qu'elle put.

— Est-ce bien cette femme? demanda l'exempt à un personnage resté dans l'ombre, en désignant Charlotte du doigt.

— Oui, répondit une voix qui la fit tressaillir.

— Albert! s'écria-t-elle.

Et, courant vers la chambre où son mari se trouvait, elle tomba à genoux, cachant son visage dans ses deux mains, ei alors, alors seulement, elle leva des yeux suppliants sur celui qui avait

droit de la maudire ; mais à peine l'eut-elle regardé qu'elle recula sursesgenoux jusqu'au fond de la chambre, sans pouvoir proférer un cri, en battant l'air de ses mains comme pour repousser cette apparition menaçante. En effet, il y avait de quoi devenir folle.

Figurez-vous devant cette pauvre femme, Albe. .,, sombre comme le désespoir, impitoyable comme la vengeance, immobile comme une statue et les cheveux tout blancs! En une heure, il avait vieilli de trente années.

Charlotte se releva.

Ni reproches, ni malédiction, ni colère, ne pouvaient l'épouvanter plus que ce qu'elle voyait.

— Faites votre devoir, messieurs, dit Albert. Et il sortit.

L'exempt s'approcha de Charlotte.

— Suivez-nous, madame, lui dit-il.

Celle-ci obéit machinalement, sans savoir ce qu'elle faisait.

Elle descendit, ou plutôt on la porta jusque dans la rue, où l'attendait une voiture ; on l'y fit monter, elle tomba dans un des coins, tenant toujours les mains devant ses yeux comme pour les fermer mieux encore à cette effroyable vision. Nutête, les cheveux en désordre, elle ne savait pas, elle ne voulait pas savoir ce qu'on faisait d'elle.

Elle ne voyait qu'une chose: les cneveuxnlancs de ce spectre vengeur ; elle ne comprenait rien, sinon que l'heure du châtiment était venue.

Elle sentit cependant que la voiture roulait, puis s'arrêtait après une course assez longue, qu'on la faisait descendre de cette voiture, puis monter des marches, puis qu'une porte s'ouvrait et se refermait sur elle.

Même pour des hommes en contact continuel avec tous les crimes et toutes les douleurs, il y avait quelque chose d'émouvant dans cette jeune et belle créature muette et ne voulant pas retirer ses mains de ses yeux.

Par moments, elle les y appuyait avec une telle force, qu'elle semblait vouloir éteindre à jamais la vue sous ses paupières. Et pas une larme pour apaiser cette fièvre, pas un sanglot qui révélât au dehors les tortures de l'âme. La commotion était telle, qu'elle ne souffrait peut-être pas. Pour souffrir il faut comprendre, et, nous le répétons, Charlotte était sur cette imperceptible limite qui sépare la raison de la folie, et certainement elle ne comprenait plus.

Peut-être fût-elle morte en cet état, si tout à coup une main vigoureuse n'eût saisi la sienne et ne l'eût arrachée de ses yeux.

— Eh bien, la belle, répondra-t-on? criait

198 LE REGEXT MUSTEL

l'homme a qui appartenait cette main: il faut pourtant en finir de toutes ces singeries-là et jaser un peu.

Charlotte releva la tête lentement et regardr celui qui lui parlait.

— Qu'est-ce que vous voulez, monsieur? lui dit-elle d'une voix douce.

— Ah ! elle parle peu, mais elle parle poliment. — Eh bien , je veux vous voir d'abord, histoire de faire connaissance, et puis...

— Quiêtes-vous? demanda Charlotte en voyant autour d'elle une espèce de chambre dont les murs humides étaient à peine éclairés par une fenêtre étroite, grillée de ferrures épaisses, et dont un des coins était occupé par un mauvais grabat et une chaise.

— Qui êtes- vous et où suis-je? ajouta-t-elle en regardant cet homme, dont les étranges paroles, bourdonnant dans ses oreilles, y faisaient de force rentrer l'intelligence des choses extérieures.

— Ma petite, je suis le geôlier.

— Ma petite..., geôlier..., répéta Charlotte en mettant la main sur son front comme pour y maintenir le sens de ces termes si nouveaux pour elle.

— Qu'est-ce que cela veut dire ?

— Ah 1 ne faisons pas la bête, avec notre petit

LE UKGENT MUSTEL 19^

accent allemand; vous êtes en prison, pardieul vous le savez bien.

— En prison?...

— Eh! mon Dieu, oui; c'est triste, mais c'est comme ça.

— Oui, c'est une prison, répéta Charlotte avec la voix naïve d'un enfant, en regardant de nouveau ce qui l'entourait.

— Vous allez dire comme les autres que vous lie l'avez pas mérité.

— Oh! si, je l'ai bien mérité, et plus encore, fit-elle avec une poignante conviction.

— Ah ! bon, voici la première qui en convienne ; aussi je crois qu'elle est un peu folle ; mais je n'ai pas le temps de causer; bref, ma petite mère, il s'agit de savoir, c'est pour cela que je viens, si vous voulez rester à la pistole ou aller en commun.

— Je ne comprends pas, monsieur.

— Pauvre innocente ! Je veux dire que, si vous avez de l'argent pour payer cette chambre, vous y resterez; que sinon, il faudra aller avec hs autres détenues.

— Oh! non, je veux rester seule.

— Ici?

— Oui, monsieur.

— Je crois bien, c'est la plus belle chambre d»

200 LE RÉGENT ÎIUSTEL

la prison, c est l'ancienne chambre de mademoiselle Manon.

» Tous ne l'avez pas connue, mademoiselle Manon! Une gaillarde qui s'est sauvée avec Marcel. 11 n'était pas bête, ce geôlier-là! Mais, aujourd'hui, ça ne serait plus possible.

Charlotte n'écoutait plus.

TGUt ce qui se passait autour d'elle était trop étrange pour qu'elle pût le comprendre longtemps; cependant, le gardien l'avait, par sa brusquerie, ramenée à la réalité, et elle n'en avait pas fini avec ses terreurs, car elle avait à se souvenir d'un autre encore que de son mari.

— Et Werther, se dit-elle tout à coup, Werther qui va rentrer, qui va trouver la maison déserte, à qui l'on va dire que des soldats ont emmené sa Charlotte, qui va en mourir!... Alors, que deviendrai-je, moi, entre cette tête à cheveux blancs et cette tête pâle et muette, entre mes remords et mon désespoir? Il faut que Werther sache où je suis ; on ne peut pas me séparer de Werther

» Monsieur, je vous en supplie, s'écria-t-elle en tombant aux genoux du geôlier et en pressant ses mains dures et noires, monsieur, au nom de votre mère, au nom de vos enfants, laissez-moi sortir d'ici une heure une heure seulement, et jo

re\'ienclrai , je vous le jure! et, s'il vous faut ma vie, je vous la donnerai.

Et, saisie tout à coup de cette pensée terrible qu'elle ne reverrait plus Werther, Charlotte se roulait aux pieds du gardien, qui commençait à croire qu'il n'avait décidément pas affaire à une femme semblable à celles qui composaient d'ordinaire la maison.

— Mais je ne puis pas vous laisser sortir, moi, lui dit cet homme avec un peu de pitié dans la voix. Sortir 1 mais c'est justement pour que vous ne sortiez pas qu'on vous a mise ici. Ma foil je vais vous envoyer le directeur, car je ne sais plus ce que tout cela veut dire.

Et le geôlier s'éloigna.

Cinq minutes après, la porte s'ouvrit, donnant passage au directeur, lequel, vieillard respectable, connaissant à peu près l'histoire de Charlotte, s'ap. procha d'elle avec bienveillance.

— Vous m'avez fait demander, madame? lui dit-il.

— Oui, oui, monsieur, s'écria Charlotte en cou. rant confiante vers cet homme dont la voix indulgente semblait lui annoncer un protecteur.

— A quoi puis-je vous être bon, madame? mais je vous préviens que je puis bien peu de chose pour vous.

202 LE RÉGENT MUSTKL

— Oh ! vous pouvez, monsieur, me parler com.me vous le faites...

Et Charlotte, comme si ce vieillard lui eût rappelé son père, lui prit les mains, et pleurant abondamment, se laissa tomber dans ses bras.

Elle avait enfin retrouvé les larmes.

— Pauvre femme, murmura le directeur.

Charlotte pouvait à peine parler; essuyant ses

larmes entre chaque parole, elle dit au directeur de la prison :

— On m'a arrêtée tout à coup... Que veut-on faire de moi ?... le savez-vous, monsieur?

— Non, madame, j'ai reçu l'ordre d'écrou et no sais rien de plus; l'ordre portait même que vous seriez astreinte au régime des autres détenues; mais j'ai pris sur moi de vous séparer d'elles et de vous donner cette chambre.

— Merci, monsieur, merci 1 Ne faut-il pas k payer cette chambre? il y avait là tout à l'heure un homme qui me le disait. Je n'ai rien, monsieur.

— Tranquillisez-vous, madame, je me charge de tout.

— Que vous êtes bon I Mais ce n'est pas encore assez. Il y a quelqu'un qui mourra s'il ne sait aujourd'hui même où je suis. Il faut que je le lui fasse dire.

— Hélas! madame, voilà qui est impossible;

j'ai reçu les ordres les plus formels et les plus rigoureux pour empêcher toute communication extérieure. Mais rassurez-vous, la personne dont vous pariez aura appris tout de suite votre arrestation et le lieu où vous êtes; cette arrestation aura fait assez de bruit et de rumeur dans la rue, pour que chacun puisse le lui dire. Les agents de cette prison sont malheureusement assez connus.

— Où suis-je donc, monsieur?

— A l'hôpital Saint-Lazare, madame.

— Je suis ici, moi 1 et qui a ordonné cela?

— Votre mari, madame. Ohl il punit cruellement.

— Oui, monsieur, oui, mais je lui ai fait bien du mal. Cependant, ne trouvez-vous pas, reprit Charlotte en laissant couler ses larmes, qu'il eût pu se venger d'une autre manière, me tuer, par exemple? Mais l'infamie, mais la honte publique, il eût dû me l'épargner, sinon pour moi, du moins pour mon pauvre petit enfant. Tous ne me méprisez pas, vous, n'èst-cepas, monsieur?

— Non, madame, je vous plains, et je prie Dieu que la colère de votre mari s'arrête là.

— Peut-elle aller plus loin?

— Hélas I

— Que peut-il exiger encore?

— Il peut... Mais ne me le demandez pas, ma-

dame, il sera toujours temps de vous l'apprendre.

— Eh bien, soit, monsieur, que la punition dépasse la faute, et Dieu me 'tiendra peut-être quitte de mes remords, et j'aurai peut-être alors payé le droit d'aimer librement qui j'aime. Mais ne me disiez-vous pas que Werther aurait appris oti j'étais?

— Et sans doute il viendra me parler, madame.

— Et je pourrai le voir?

— Impossible! Mais je pourrai l'informer de votre situation. Je pourrai lui donner du courage, des espérances, peut-être, et vous dire que je l'ai vu. Ce vous sera une consolation.

— Si Dieu écoutait encore mes prières, je le prierais bien ardemment pour vous, monsieur.

En ce moment, le geôlier reparut.

— Je vous recommande les plus grands égards pour madame, lui dit le directeur, qui connaissait les façons de son gardien.

Celui-ci s'inclina en signe d'obéissance.

— Et que me voulez- vous? reprit le vieillard.

— Il y a dans la salle un monsieur qui demande à vous parler tout de suite ; il est tout pâle et paraît fort agité.

— C'est lui! s'écria Charlotte.

Et, malgré elle, comme si son cœur eût saute hors de sa poitrine et qu'elle n'eût pu faire autre-

ment que de le suivre, elle s'élança vers la porte. Le directeur la retint doucement.

— Patience, mon enfant! lui dit-il, patience ! Et au gardien :

— Le nom de ce monsieur?

— Werther.

— Oh ! mon Dieu ! s'écria Charlotte en tombant à genoux.

Puis, égarée, presque folle, elle dit au directeur :

— Vous lui direz, n'est-ce pas? que c'est pour lui que je souffre, mais que je lui pardonne ; qu'il vive ; que je mourrai s'il meurt ; que je l'aime et que rien dans le monde ne pourra séparer mon cœur du sien.

— Oui, madame, je lui dirai tout ce que j'ai le droit de lui dire. Ayez confiance.

— Allez, monsieur, allez; il attend, il souffre! Restée seule, Charlotte s'agenouilla contre la

porte pour se rapprocher le plus possible de Werther, et elle joignit les mains comme si la force de la prière eût dû la porter jusqu'au malheureux jeune homme.

Le directeur était venu trouver Werther, bien pâle, bien sombre. Jamais peut-être il n'y eut de plus navrante expression de la douleur d'un homme.

Le directeur le reçut avec bonté et lui dit tout ce qu'il pouvait lui dire ; mais, tandis que le vieillard parlait, un huissier entra et lui remit une lettre scellée d'un grand cachet roug^.

Le directeur eut comme un pressentiment ; Werthertressaillit. Certains raalheurss'annoncenttout seuls.

Il était tellement question de Charlotte entre ces deux hommes, qu'il leur sembla impossible que ce ne fût pas d'elle que cette lettre s'occupât, et pouvait-on s'occuper d'elle autrement que pour la faire souffrir davantage ?

Werther se leva, une sueur froide inondait son front.

Le directeur ouvrit c€tte lettre. Il pâlit aux premiers mots.

— Vous êtes un homme, dit-il : du courage et lisez !

Et, tendant la lettre à Werther, il la lui donna tout ouverte.

— Merci, monsieur! lui dit celui-ci d'une voix tellement émue qu'on l'entendait à peine, je sais maintenant ce qu'il me reste à faire.

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