‹ Le régent MustelChapitre 18 sur 23 · XI Y · texte numérisé non relu

XI Y

Pendant ce temps, les événements avaient marché en x\llemagne comme à Paris : revenons-y donc, nous retouverons bientôt Werîlier etChanlotte.

Mustelétaitrentré à Brunswick, curieux devoir si la prédiction de Gœthe se réaliserait. lî y arriva quelques heures avant que Manon revînt de H... Il étaitdoncsur la porte pour la recevoir. Elle sauta gaiement de la voiture dans ses bras. Elle n'avait jamais été si souriante.

— Gœthe est fou, seditMustel ; desGrieux aime Manon, elle ne serait pas femme à s'y tromper, et, si elle croyait le contraire, serait- elle si contente?

Et, là-dessus, le philosophe se vit en bon chemin pour gagner son pari. — 0 philosophie!

A peine descendue de voiture, Manon se rendi chez Paul et Virginie.

Elle s'arrêta un instant sur le seuil de leur chambre à regarder cette double \ie s'écoulant toujours calme, toujours limpide, toujours la racme ; puis, souriant aux deux jeunes époux, elle tendit la main à l'un et le front à l'autre. Elle passa tout le jour auprès d'eux, parlant, riant, jouant avec les enfants, étalant enfin une gaieté continuelle.

— Je parie que des Grieux va revenir, dit Paul tout haut,

— Dans trois jours, il sera ici, et je crois bien qu'il n'en repartira plus.

— L'incorrigible paresseux! Qu'il reste donc; ce n'est plus moi qui lui conseillerai de partir maintenant.

Pour Manon, cette phrase voulait dire : « Votre gaieté me prouve qu'il n'y a plus rien à craindre. »

Manon regarda Paul comme un être plus fort regarde un être plus faible ; un peu plus, ce regard eût été de la pitié; un peu moins, c'eût été de l'ironie.

— Cœur loyal et facile à tromper! murmura t-elle.

Et elle se remit à jouer avec les enfants déjà couchés dans leurs berceaux; mais bientôt leurs oetites mains retombèrent lasses, leurs jeunes

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yeux se fermèrent : alors, elle les embrassa et resta pensive, puis ses regards longtemps incertains s'attachèrent fixement sur un dessin fait par Virginie et accroché à la tête du Ht des enfants. Ce dessin représentait les deux cabanes où Paul et Virginie étaient nés. Manon le connaissait, elle l'avait contemplé souvent, mais jamais comme depuis quelque temps et surtout comme ce soir-là.

— Que regardez-vous donc ainsi, chère Manon? lui demanda Paul.

— Ce dessin, dont j'aime la naïve vérité. — Vouiez-vous me le donner, Virginie?

— De grand cœur.

— Maisce sera pour vous un souvenir de moins.

— Que je pourrai remplacer en deux heures. Je referais ce dessin les yeux fermés ; je l'ai dans l'âme et dans les yeux.

Manon se leva, et, décrochant le des^'n, le mit sur ses genoux.

— Oni, c'est bien cela, dit-elle, comme si pour elle aussi, cette image eût été un souvenir. Voici à gauche le morne de la Découverte; c'est de 1;\ qu'on signale les vaisseaux, n'est-ce pas? c'est de là que Paul a vu celui qui vous emmenait; c'est là qu'il a tant souffert!

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— Oui; mais on dirait, chère Manon, que vous avez habité ce pays.

— Oh ! je le connais aussi bien que vous, répondit Manon avec une intonation dont elle seule pouvait comprendre le véritable sens.

— Vraiment? Eh bien, quel est ce chemin à droite? demanda Paul en souriant.

— C'est celui qui mène au quartier des Pamplemousses, et voici dans le fond l'église avec ses avenues de bambous, au milieu d'une grande plaine.

— Et cette masse à l'horizon?

— La forêt oii vous vous êtes perdus. Est-ce e^ia?

— Parfaitement,

— Et maintenant Domingue et Marie habitent ces deux cabanes?

— Oui.

— Et jamais vous ne retournerez à l'île de France ?

— Oh ! si, s'écrièrent Paul et Virginie, d'un ton qui prouvait que ce voyage était un de Ic'jrs projets les plus cbers.

— Et quand?

— Quand les enfants seront un peu plus grands. Le visage de Manon s'éclaira d'un rayon s^e joie ^

— Il y aura là des gens bien heureux, dit-elle, quand ils vous verront.

— Je le crois.

— Oh ! J'en suis sûre.

Paul et Virginie se regardèrent étonnés de l'émotion avec laquelle Manon avait dit ces dernières paroles. Elle s'en aperçut. Elle voulait sans doute ne pas donner la raison de cette émotion, car elle reprit aussitôt en montrant sur le dessin celle des deux cabanes qui occupait la partie inférieure.

— Et voici la cabane où vous êtes né, Paul?

— Oui.

Manon n'ajoutaplus rien; elle regardait le dessin sans le voir. On eût dit que tout un monde de pensées passait entre elle et ce papier. Sa rêverie se communiqua aux deux jeunes gens. C'était bien naturel qu'ils rêvassent, ces deux cœurs fidèles, au passé. Ils s'étaient pris la main sans dire un mot. Virginie avait posé sa tête sur l'épaule de Paul, et les mêmes souvenirs allaient sans effort de l'un à l'autre. Manon les contempla cinq minutes à peu près sans qu'ils s'en aperçussent. Tout à coup, elle partit d'un éclat de rire un peu nerveux.

— Qu'avez-vous donc, chère Manon? dit Paid en relevant la tête et en souriant; vous vous moquez de nous.

— Dieu m'en garde ! Je ris d'une pensée qui me traversait l'esprit, pensée toute naturelle pour qui vous voyait dans la position où vous étiez. Je ne pouvais m'empêcher de rire, c'était peu charitable, en pensant à l'étrange idée que ce serait pour un autre homme que vous d'aimer "Virginie et pour une autre femme que Virginie de vous aimer, Paul. Que deviendraient-ils, les malheureux 1

— Heureusement, dit Virginie, ce malheur ne peut arriver.

— Qui empêcherait qu'il n'arrivât?

— Mille raisons, dont la meilleure est que je ne vois jamais un autre homme que Paul.

— Et des Grieux?

Paul regarda Manon. Celle-ci lui sourit comme pour lui dire : « Il n'y a plus de danger maintenant; laissez-moi m'amuser un peu. »

— Des Grieux vous aime, reprit Virginie ; des Grieux n'est plus un homme pour moi, c'est un frère, c'est comme Paul pour vous.

Manon tressaillit.

— Mais, continua-t-elle du même ton enjoué, en nous mettant tous quatre tout naturellement en dehors de la question, il pourrait se faire que le hasard amenât ici un cœur sans amour précédeJit, et que ce cœur s'éprît de vous.

— Non ; car, de deux choses l'une : ou il me connaîtrait peu, et cet amour si jeune serait sans danger pour lui, car je ne crois pas qu'on s'éprenne profondément d'une femme à première vue ; ou il me connaîtrait beaucoup, vivrait dans notre intimité, et, alors, l'idée de m'aimer ne lui viendrait même pas. Il comprendrait bien vite qu'un pareil amour serait une folie.

— Que vous raisonnez bien comme une âme innocente et pure ! Là où il y a amour, chère Virginie, il n'y a plus raisonnement. L'un est fait pour tuer l'autre. Supposons donc, nous posons là des hypothèses inutiles, mais autant causer de cela que d'autre chose ; supposons que cet homme de mon invention vous aime et vous le déclare, que feriez-vous?

Ce fut au tour de Virginie de rire.

— Ma foi, je serais bien embarrassée, dit-elle ingénument, mais je crois que je rirais tant, que je serais dispensée de répondre.

— Alors, j'avais raison, et ce serait un grand malheur pour cet homme.

— Cependant, s'il était trop malheureux, je le consolerais.

— Comment ?

— En l'aimant bien, en étant son amie, que Bais-je, moi! il doit y avoir pour un bon cœur

toute sorte de moyens de consoler une âme'qui souffre, même d'un mal qu'il cause.

— Allons jusqu'au bout ! S'il ne se consolait pas?

— Alors, ma chère ]\Ianon, tant pis pour lui, car je ne saurais que faire.

— Virginie, fit Manon d'une voix grave, si jamais un autre homme que votre mari vous aime comme vous méritée d'être aimée, il en mourra.

— Et vous, Paul, continua- t-elle gaiement?

— Quoi, ch^e Manon?

— Si ime femme vous aimait ?

— Ah ! nous continuons nos hypothèses ?

— Oui, à ton tour, fit Virginie.

— D'abord, si une femme m'aimait, répondit Paul, ce qui me sauverait, c'est que je n'en saurais rien.

— Comment cela?

— II faudrait qu'elle me le dît, car, ne m'occupantpas d'elle, je ne le devinerais pas.

— Si elle vous le disait ?

— Une femme qui dit de ces choses-là à un homme qui ne les lui demande pas n'est plus guère une femme, et il n'y a pas plus de peine qu£ de mérite à lui résister.

— Mais, si vous vous trompiez sur le compte do cette femme, si cet aveu était arraché à son amour-

LE RÉGKNT MUSTEL 11b

propre, à sa pudeur, à sa dignité par la violence de son amour; si elle vous l'avouait comme une fatalité avec les accents d'une âme vaincue, que feriez-vous?

— Je l'amènerais à Virginie, et je dirais à Virginie de l'aimer, et cette pauvre femme guérirait forcément de son amour par le spectacle du nôtre.

— Eh bien, puisque vous avez réponse à tout, trouvez réponse à ceci. — Vous allez voir, Virginie, ajouta Manon en riant d'un rire qui ressemblait à un frisson de froid, vous allez voir, Virginie, combien Paul va être embarrassé. — Je suppose que ce soit moi, moi Manon, qui connais Virginie, qui ai tous les jours sous les yeux le pectacle de votre amour mutuel, je suppose que ce soit moi qui vous aime d'un amour si violent, qu'il oublie l'amitié de Virginie et l'amour de des Grieux, et que je vous l'avoue comme je saurais avouer une pareille chose, si elle arrivait, que feriez-vous?

— Oui, que ferais-tu? ajouta gaiement Virginie, réponds un peu.

— Ma foi, ma chère Manon, répondit Paul tout étonné de la solennité de cette question, malgré le sourire de celle qui la faisait, ma foi, ma chère Manon, puisque vous poussez vos suppositions jusque-là, je vous répondrai franchement, et Virginie approuvera ma franchise, car elle pense de

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VOUS ce que j'en pense moi-même : vous n'êtes pas une femme ordinaire, et, moi qui suis un homme comme les autres, malgré mon amour pour Virginie, tout en croyant ne pas vous aimer, tout en en étant certain, je ne pourrais recevoir un pareil aveu sans en être troublé, sans en être ému, sans en être fier peut-être. Aux émotions que vous pouvez promettre, au bonheur que vous pouvez faire rêver, un homme, quel qu'il soit, ne saurait rester complètement insensible. Bref, si vous m'aimiez comme vous pouvez aimer, je n'accepterais pas le danger, je le fuirais. Je prendrais Virginie, mes deux enfants, et je partirais avec eux.

— Vraiment?

— Sur l'honneur.

— Eh bien , j'espère que voilà un compliment, fit Manon en se relevant pour cacher qu'elle étouffait.

— Oh! je comprends tout ce qu'il a dit, ajouta Virginie, qui, pendant la réponse de son mari, n'avait pu se défendre d'une certaine émotion; et je crois même qu'un homme aimé de vous, Manon, n'aurait pas le courage de vous fuir. Je vous en prie, n'aimez jamais Paul.

Et, avec un petit effroi plein de grâce, Virginie vint reposer sa tête sur l'épaule de son mari et ses bras autour de son cou. Manon s'approcûa

d'elle avec un sourire triomphant ; soit qu'elle fût tîère de ce qu'elle venait d'entendre, soit qu'elle fût fière d'elle-même. Toujours est-il que ce sourire était franc.

— Vous n'avez rien à craindre, chère sœur, lui dit-elle.

— Oh! je le sais bien, et je n'ai peur qu'en riant.

— Tout ce que nous avons dit là n'était heureusement qu'un enfantillage destiné à tuer le temps. Et nous l'avons bien tué, car voici minuit qui sonne !

— Et Mustel qui devait venir vous chercher, il vous a oubliée, chère Manon !

— Il sera resté à écrire et à croire qu'il est huit heures.

— Paul va vous reconduire.

— Adieu, Virginie!

— Comment, adieu? au revoir! vous voulez dire.

— Oui... oui!... au revoir.

— Je vous aime bien, lui dit Virginie : le croyezvous?

— Oui, je le crois, j'en suis certaine.

— Croyez-le, car c'est bien vrai.

— Je ne vous ai jamais fait de peine, n'est-ce pas? reprit Manon, pas même ce soir?

— Jamais.

— Vous ne vous êtes pas repentie un instant cle m' avoir accueillie.

— J'en remercie Dieu tous les jours; mais pourquoi ces étranges questions?

— J'aime à vous entendre dire ce que je vous demande là. Embrassez-moi encore de tout votre cœur, et dormez bien, ange que vous êtes.

Manon prit le bras de Paul et s'éloigna. Pas un mot ne s'échangea entre eux pendant le court trajet de la maison de Paul à celle de Manon ; tous deux paraissaient réfléchir, tous deux se cachaient peut-être leurs pensées. Arrivée à la grille du jardin, Manon regarda quelques secondes Paul aux rayons d'une belle nuit d'automne. Paul la regarda à son tour.

— Manon, soyez franche : vous avez quelque chose ce soir.

— Que voulez-vous que j'aie?

— Quand vous m'avez donné la main chez moi, votre main était brûlante, et maintenant elle tremble.

— C'est un peu de fatigue.

— Vous m'assurez qu'il ne se passe rien de nouveau?

— Rien.

— Que vous êtes heureuse?

• — Comme je ne l'ai jamais étâ

— Vous me le jurez?

— Je vous le jure.

— C'est bien; bonsoir, Manon.

— Bonsoir, Paul !

Manon le regarda s'éloigner ; il se retourna deux ou trois fois, comme s'il eût voulu revenir sur ses pas, comme s'il eût eu encore quelque chose à dire; enfin il disparut, et dans le silence Manon entendit la porte de sa maison se refermer sur lui.

— Adieu, Paull dit-elle alors presque à haute voix, et puisses-tu être toujours aussi heureux que tu l'es, que tu le mérites et que je te le souhaite I

Et elle rentra brusquement.

Son domestique l'attendait dans l'antichambre.

— Tout est-il prêt? lui demanda-t-elle.

— Oui, madame.

— Les chevaux?

— Attendront tout attelés à la porte, à cinq heures du matin.

— Bien 1 Prévenez M. Mustel que je suis rentrée et qu'il ne se dérange pas pour moi ce soir ; puis couchez-vous.

Marcel se retira. Manon passa dans sa chambre.

— Qui m'eût dit, murmura-t-elle en regardant tout ce qui l'environnait, quand J'entrai pour la première fois dans cette maison, que je la quitte-

rais comme je la quitte! Chose étrange que la vie i Et, s'asseyant dans un coin, elle considéra longtemps le dessin que Virginie lui avait donné.

Puis elle se leva et commença tous les préparatifs d'un départ. A en juger par le mince bagage qu'elle emportait, elle n'allait pas loin. Ensuite elle écrivit:

« Mon bonMustel, quand vous trouverez cette lettre, je serai partie: vous ne me reverrez plus. Je vais loin, bien loin. Je vous confie le chevalier, qui, je le crains, va être bien malheureux et aura besoin d'être aimé.

)) Pourquoi nous avez-vous amenés ici ! L'intention était bonne, etje vous embrasse cordialement pour l'intention. Tâchez que Virginie ne pense pas trop de mal de celle qu'elle a bien voulu appeler sa sœur. Et cependant je ne puis lui faire mes adieux, quoique mon départ ait la cause la plus loyale. Où je vais, je ne puis même pas vous le dire à vous, car je n'ai le droit d'y aller que si nul ne le s.iit au monde. Adieu, cher Mustel! pensez quelquefois à moi, et surtout soyez heureux; c'est le souhait d'une femme qui part, aussi heureuse qu'elle peut l'être maintenant.

» il A NON. n

A cinq heures du matin, Manon monta en voi ture et s'éloigna rapidement. En passant devant la maison de Paul, ellejetasurle seuil de la porte quelques fleurs qu'elle tenait à la main. Après deux heures de route, elle arriva à H... et se fit descendre à l'hôtel où des Grieux était descendu. Elle monta tout droit chez le chevalier, et, trouvant la clef sur la porte, elle entra dans la chamhre. Des Grieux dormait tout habillé sur son lit, et d'un sommeil plus fatigant peut-être que l'insomnie. La mèche de la lampe, brûlée jusqu'au bout, prouvait qu'il avait veillé une grande partie de la nuit et que, le matin seulement, il avait pu s'endormir. A côté delà lampe était une lettre adressée à Manon, qui l'ouvrit et lut:

« Ma chère Manon, je vais faire dans les environs une excursion de deux ou trois jours avec le ministre : ne te dérange donc pas pour me voir. Tu ne me trouverais pas. Dès que je serai de retour, je te préviendrai. Je t'aime. »

■ — Comme tu dois souffrir! dit-elle tout bas en considérant des Grieux avec une douce pitié.

Le sommeil de des Grieux n'était pas de ceux qui durent longtemps. Le chevalier ouvrit les yeux, regarda autour de lui.

Z2Z LE REGENT IIUSTEL

— Manon I s'écria-t-il en s'approchant d'elle et en la touchant comme pour se convaincre.

— Oui, Manon, mon ami, Manon elle-même.

— Et pourquoi es-tu ici?

— Je venais te faire mes adieux,

— Tes adieux ! tu pars ?

— Oui.

— Et quand reviendras-tu?

— Je ne reviendrai pas.

— Et qui t'accompagne? demanda des Grieux d''unton qui ressemblait déjà à une impertinence.

— Personne : si tu veux m'accompagner, libre à toi.

— Merci I je n'ai aucune raison de voyager.

— Excepté celle de voyager avec moi, ce que tu m'as offert il y a deux jours. Ne m'as-tu pas fait cette proposition? dis.

— C'est vrai.

— Eh bien, j'accepte, partons I

— Et oii irons-nous?

— Ahl très-loin, je t'en préviens.

— Et si je refuse?

— Je partirai seule.

— Allons ! tu ne m'aimes plus, Manon.

— Et toi, chevalier, m'aimes-tu encore?

En adressant au chevalier cette queslion ironi-

que: « M'aimes-tu encore? » Manon regardait des Grieux de telle façon, qu'il n'y avait pas moyen de mentir devant ce regard. Il le comprit et crut éluder la réponse par une question nouvelle, tactique ordinaire des gens embarrassés.

— Ainsi, tu pars parce que tu crois que je ne t'aime plus ? reprit-il.

— Oui, c'est une des raisons.

— Il y en a donc d'autres ?

— Il y en a une seconde.

— Qui est?...

— Qui est la meilleure.

— Est-ce que nous allons faire de l'esprit?

— Non, mon cher chevalier, dit Manon en prenant les mains de des Grieux et en le regardant affectueusement, loyalement, sinouspouvonsnous exprimer ainsi ; non, n'ayons ni esprit, ni mauvais goût, ni colère; soyons francs, afin de garder un bon et honorable souvenir l'un de l'autre. L'heure est venue de ne plus rien nous cacher. Tu le vois, je suis calme, presque gaie même, ce qui te prouve que ma résolution est inébranlable. Asseyons-nous donc et causons comme deu.s bons amis, sans arrière-pensée, sans dépit, sans mystère.

Manon s'assit, mit les mains sur les genoux de des Grieux devenu pensif, et lui dit :

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— Tu as refusé tout à l'heure de m'accompagner, moi que jadis tu voulais suivre et que tu aurais suivie au bout du monde, prostituée, méprisée, méprisable. Donc, tu m'aimes moins, et, après des événements comme ceux où nous avons passé, aimer moins, c'est n'aimer plus.

— Manon !

— Ne m'interromps pas ! Il y a quelques jours tu m'as jeté, à propos de rien, un mot affreux au visage. J'ai eu l'air de ne pas l'entendre, je ne t'ai pas fait un reproche, je ne t'en fais pas : ce mot, je le méritais, et tôt ou tard tu devais me le dire. J'ai été coupable, il faut queje sois punie; j'ai été heureuse, il faut que je sois éprouvée. Cependant, ce mot, tu l'as dit. Si tu m'avais aimée, tu aurais préféré mourir

— Mais hier, Manon, hier...

— Oui, hier, tu m'as tout avoué et tu m'as reçue avec les plus tendres caresses et les serments les plus passionnés ; mais, cette nuit, tu m'as écrit cette lettre queje viens de lire, et tu comptaisme l'envoyer aujourd'hui pour m'empêcher de venir demain.

— Eh bien, cette lettre est toute naturelle. Je m'absente deux ou trois jours, je t'en préviens, quoi de plus simple ?

— Tu es un homme d'honneur ?

— Je le crois.

— Jure-moi sur l'honneur que cette absence est une réalité et non un prétexte pour rester seul quelques jours de plus.

Des Grieux se tut se baissa la tête.

— Merci, lui dit Manon; au moins, tune mens pas, et situ ne m'aimes plus, tu m'estimes. Merci encore pour cette dernière tentative que tu as faite hier. Tu t'es trompé toi-même sans le savoir, tu as pris pour un retour réel vers moi le remords du tort que tu avais eu, pour le chagrin d'une séparation la tristesse de la solitude, pour de l'amour une fièvre de ton cerveau, un besoin de tes sens. Ce n'est pas une femme comme moi qui se trompe à ces nuances-là. Tu m'as donc appelée, et, désireux de te convaincre toi-même, tu t'es jeté dans mes bras, tu t'es cramponné au passé ; mais le démenti de ton amour était dans son exagération même. Quand tu as eu fatigué ton corps avec cette épreuve, quand tu t'es retrouvé seul, tu as dû souffrir car tu as vu que tout était inutile ; alors, tu t'es peut-être senti pour moi du dégoût, et tu m'as écrit cette lettre, préférant la sohtude et l'ennui à ce que tu appelais, la veille, le bonheur et le besoin de me revoir. Ma résolution de départ s'est fortifiée de la

conviction que j'avais acquise, et je pars ayant que tu me haïsses.

— Te haïr, Manon I

— Oh 1 tu en viendrais là, malgré toi. Quel plus grand supplice que d'être rivé à une femme quand on en aime une autre à côté d'elle, que d'être forcé de mentir tous les jours et de passer du mensonge au remords, car on sait Lien que la femme qu'on fait souffrir n'est pas coupable. De là à haïr, y a-t-il bien loin?

— Je suis bien malheureux ! s'écria des Grieux, qui, ne trouvant rien à répondre à cette logique, tendre et terrible à la fois, se jeta aux pieds de sa maîtresse et pleura comme un enfant malade SUT les genoux de sa mère.

— Oui, mon ami, tu dois être bien malheureux, et je te plains, je tele jure, et je voudrais pouvoir te sauver, car l'avenir est plus dangereux encore que le présent. Qui eût jamais dit que Manon ne pourrait consoler des Grieux de son amour pour une autre femme.

— J'ai fait tout ce que j'ai pu, je te le jure, Manon; mais cet amour est plus fort que moi. Ily a là une fatalité, vois-tu. Que faire ?Ne me quitte pas, ma chère Manon. Prouve-moi que tu m'aimes en me protégeant. Il est impossible que tu ne me guérisses pas à force de m'aimer. C'est infâme, ce

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que je te demande là; mais, que veux-tu ! je souirre horriblement, et je n'ai que toi au monde à qui je puisse le dire.

— Que de fois, chevalier, dit Manon avec la tristesse du souvenir, que de fois tu as pleuré ainsi sur mes genoux d'un mal que je pouvais guérir, l'ayant causé .; mais, aujourd'hui, j'y suis impuissante, le mal ne \ient pas de moi, et celle qui te le fait ne t'en guérira pas.

— Manon, si tu me quittes, il arrivera un grand malheur I

— Il faut que je parte î

— Ah 1 tu as le droit d'être 'impitoyable et de m'abandonner. Je te fais souffrir, tu m'aimes et je parle de mon amour pour une autre femme. Je te déchire le cœur, je brise ta vie et je te demande encore d'assister au spectacle de mon abominable passion et de m'en consoler, quand je devrais me tuer à tes pieds. Ah I je suis un misérable ; tu as raison.

— Voilà un remords que je ne te laisserai pas. Je n'ai sur toi qu'un avantage, c'est le courage de partir, car le pardon que tu me demandes, je pourrais te le demander.

— Que veux-tu dire ?

— Je n'ai plus d'amour pour toi, chevalier ; sans cela, serais-je calme commejelesuis en présence

de ton amour pour une autre? sans cela, partiraisje en te souriant? Non ; et, si tu m'aimais encore comme autrefois, je te demanderais pardon ayec 'des larmes, mais je partirais encore.

— Que se passe-t-il donc ?

— Il se passe, mon pauvre chevalier, que nous avons obéi tous deux à une destinée fatale, comme tu le disais tout à l'heure. Quand tu t'es trouvé entre Yirgini3 et Manon, tu n'as pu t'empècher de faire une comparaison et de voir une différence. Cette vie calme que tu avais rêvée avec moi, et à laquelle nous croyions toucher enfin, tu as compris, en face de ce t}'pe de candeur, d'innocence et d'amour chaste, qu'elle devait avoir pour bases la chasteté, la conscience et la pudeur. Tu as rougi de Manon. Tu as fait ce que tu as pu pour me le cacher, pour te le cacher à toi-même. Tirer un avenir limpide de notre passé fougueux, c'était impossible. Morts les obstacles, mort l'amour. Cependant,tu étais jeune encore, et toute la jeunesse, toute la force, toute l'exaltation qu'il y a en toi, et qui font que tu aimeras éternellement de la même façon, se sont reportées brusquement sur la première femme rertueuse et belle avec laquelle tu t'es trouvé en contact.

» Malheureusement, ce ne sont plus des difficultés de famille ou d'argent qui te séparent de Virginie,

c'est une pudeur immaculée qui la fait invulnérable, et devant cette insurmontable barrière ton amour te semble plus grand qu'il n'est en réalité. Ce que tu aimes en Virginie, c'est la femme que tu ne peux avoir. Oh! je te connais bien, des Grieux. Si je t'eusse résisté, c'est moi que tu eusses aimée ainsi, et tu serais depuis longtemps mort de chagrin ; si Virginie succombait, tu serais tout étonné, le lendemain, de ne plus voir en elle qu'une seconde Manon, que tu aimerais encore moins longtemps que la première. Cependant, quelle que soit sa nature, ton amour nouveau existe. Or, tu ne saurais aimer sans y appliquer toutes tes énergies d'esprit, de cœur et de sens. Ne trouvant plus à s'épancher, concentrées sur un seul point, elles produiront le désespoir oula folie. Je suivais cette gradation, ce progrès, cet envahissement de ton amour, mieux que toi-même, h Pourquoi ne m'as-tu pas arrêté au commencement de la route ? Pourquoi ne m'as-tu pas emmené quand il était temps encore?» me demanderas-tu. Hélas 1 mon ami, je ne le pouvais pas. Moi-même, j'étais sous un charme, et, tandis que tu aimais Virginie. ..

— Toi, tu aimais Paul, peut-être?

— Justement, mon pauvre chevalier.

— Tu me trompais encore ! tu me tromperas donc toujours? s'écria sincèrement des Grieux.

— Non, je ne te trompais pas, car seule je fus confidente de cet amour qui n'était, ni de la nature de celui que tu éprouvais, ni du genre de celui que j'avais eu pour toi. C'était le seul amour que je pusse ressentir après les autres. Ils m'avaient abaissée, celui-ci me releva. C'est toi le plus malheureux, mais c'est moi la plus coupable. A toi de me pardonner. J'aime Paul plus que je ne t'ai aimé.

— Et c'est à moi, en un pareil moment, que tu viens faire cet aveu. Tu ne me trouves donc pas assez accablé ?

— A qui veux-tu que je le fasse? Donnons-nous la main, nous ne nous devons plus rien.

Des Grieux prit la main que Manon lui tendait, et tous deux se sourirent tristement.

— Ainsi nous voilà en face l'un de l'autre, libres de nous aimer et réunis comme nous avions tant souhaité de l'être, et c'est presque notre volonté qui nous sépare, et nous aimons, moi, une autre queManon, toi, un autre que des Grieux. Et tu as la force de fuir ton amour ! tu es bien heureuse, Manon !

— Que veux-tu que je fasse, mon ami? que je l'avoue à Paul pour donner en un instant un démenti au repentir aui m'a ouvert sa porte, pour

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qu'il me regarde comme une folle ou me chasse comme une courtisane, pour que je te fasse jouer Bncore une fois îe rôle d'amant trompé, que tu n'as joué que trop souvent, mon cher chevalier, et qui te faisait tant souffrir quand tu m'aimais? Non, je ne t'aime plus, mais je respecte trop mon amour ancien pour le rendre ridicule, comme je respecte trop mon amour nouveau .pour le laisser humilier; méprisée de Paul, qui m'embrasse comme il embrasse ses enfants, méprisée de Virginie, qui m'appelle sa sœur ! Non, des Grieux, non, j'aimerais mieux mourir. Puis, je te le répète, cet amour-là n'a rien de commun avec celui que j'avais pour toi, parce que la nature de Paul n'a rien de commun avec la tienne. Cependant, il m'a avoué hier, devant Virginie, qu'il craindrait pour lui d'être aimé de moi. Oui, si j'avais voulu, je suis jeune, je suis belle, j'ai toutes les ressources que la passion donne à îa femme, j'aurais pu occuper la pensée, troubler les sens de cette âme naïve qui n'a jamais aimé que sa mère, sa femme et ses enfants ; j'aurais pu faire chanceler cette vertu austère au souffle de mes lèvres; il y aurait jeu là une volupté pour la Manon d'autrefois, pour celle qui venait chercher des Grieux jusqu'au fond d'un séminaire, mais il n'y en avait plus pour la Manon ayant déjà épuisé cet amour, pour la Ma-

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non ayant connu la douleur et n'ayant d'ailleurs jamais fait le mal pour le seul plaisir de le faire. Il n'y a pjus pour la femme qui s'est donnée, souvent même à ceux qu'elle n'aimait pas, qu'une volupté nouvelle et plus grande que les autres, c'est de ne pas se donner à celui qu'elle aime. Il y a derégoïsme dans mon silence, et, de ce dernier amour, je veux faire ma réhabilitation. La réhabilitation, c'est notre marotte, n'est-ce pas? à nous autres courtisanes. Que veux-tu, chevalier, le repentir est fait pour quelqu'un, et, si ceux qui ont péché ne s'en servent pas, qui s'en servira? Je fus prise de cette ambition, aimant le même homme qu'elle, de devenir l'égale de Virginie, ne fût-ce qu'âmes yeux. Pour cela, je n'avais qu'un moyen, c'était de remporter sur moi une obscure et difficile victoire dont elle profiterait sans l'avoir connue. Je parvins à mettre sous mes pieds tout ce que mon amour avait de terrestre et d'humain, et je me trouvai instantanément assez haut pour atteindre à une première vertu. De là, ce calme où tu me voyais, de là même une certain besoin de m'éloigner de toi, pour me faire oublier que j'avais encore un amant dans l'acception physique du mot. Bientôt je n'aimai plus Paul comme un homme, je l'aimai comme Madeleine aima le Christ, comme toute femme tombée aimera

l'homme qui la relèvera. En même temps, mon amour pour toi se changeait en un sentiment plus doux. Je te voyais atteint du mal dont j'avais souffert, incapable de le vaincre comme je l'avais vaincu ; je te plaignis sincèrement. En me rendant hier ici, je te fis un dernier sacrifice que je savais inutile cependant. Je t'ai donné là l'obole que Marie l'Égyptienne donna au batelier qui la menait à sa dernière retraite. Recommencer me serait impossible, car je me suis plongée dans une eau transparente et pure, j'y ai lavé une souillure sans la souiller, et maintenant je pars contente et fière de moi, donnant ainsi à Paul la seule preuve de mon amour que je puisse lui donner. Ni lui ni Virginie n'en sauront jamais rien, car ceci est une confession dont tu es trop honnête homme pour révéler un seul mot, môme au profit de ton amour. Quant à moi, je vais au devant du seul bonheur, ou plutôt de la seule consolation à laquelle j'aie droit de prétendre. Tu me diras peut-être qu'une autre preuve d'amour que je pourrais donner à Paul, ce serait de rester et de défendre Virginie contre toi. Mon pauvre chevalier 1 Virginie n'a rien à craindre : ta passion, si forte qu'elle soit, se brisera comme verre en heurtant cette immuable vertu. Tu en mourras peut-être, sans qu'elle Comprenne de quoi tu es mort. Voyons 1 avoue-

234 LE RÉGEXT MUSTEL.

toi vaincu, pars avec moi, ce sera étrange, ce '.^era nouveau. Après un pareil aveu, tu n'as pas à redouter mes reproches ni ma jalousie. Tout est à jamais fini entre nous. Mais, de nos deux amours différents et du souvenir de notre amour d'autrefois, nous pourrons faire encore un bon sentiment, quelque chose comme de l'anritié. Crois-moi, nous n'aTons pas à attendre davantage en ce monde. C'est notre faute. Nous avons voulu voir ce que c'était que la vertu. Tant pis pour nous I cela ne nous regardait pas. ÎS^ous sommes poursuivis de la même fatalité : supportons-la bravement, unissons-nous, et celui des deux qui souffrira trop demandera du secours à l'autre.

Tout cela avait été dit d'un ton simple, gai par moments. Que de larmes avait dû verser ce pauvre cœur avant d'arriver à cette gaieté ! Des Grieux avait écouté avec une sorte d'effroi. Manon était son dernier espoir de salut. Comment elle pouvait le sauver, il n'en savait rien; mais il lui semblait qu'elle le pouvait. Il se sentit perdu s'il la perdait. Alors, comme toutes les âmes faibles qui aiment mieux se jeter dans un malheur qu'elles appellent la fatalité, que de tenter même de le combattre, ce qui fait que leur faiblesse a parfois les apparences du courage , il répondit sourdement à la proposition de Manon :

tE RÉGENT MUSTEL 235

— Que la volonté de Dieu s'accomplisse, je resterai I

— C'est ton dernier mot?

— Oui.

— Allons, mon ami, nous ne nous reverrons plus. Embrassons-nous une dernière fois.

Et Manon tendit ses bras à des Grieux avec un sourire impossible à rendre; il y avait dedans toute la transformation qui s'était opérée en elle. Une mère n'eût pas souri autrement au départ de son fils.

Des Grieux se précipita dans ses bras et y resta quelques secondes comme pour y ressaisir le bonheur passé. Il lui sembla qu'il embrassait une morte.

— Adieu ! mon ami, fit Manon la première avec une émotion contenue, adieu!

Et, ouvrant brusquement la porte, elle disparut.

— Manon 1 murmura des Grieux.

Et, machinalement, il étendit les bras pour la retenir, et il voulut l'appeler encore; mais il na put, au bruit que fit la voiture en s'éloignant, que retomber sans force sur son lit, cacher sa tête dans ses mains et s'écrier avec désespoir ;

— Que vais- je devenir, mon Dieu?

Les larmes qu'il avait répandues n'avaient pas soulagé des Grieux. Quand les larmes ne désaltèrent pas, elles ,brûlent. Il se sentait poussé vers Brunswick par une irrésistible main. Il partit sans regarder en arrière. La fièvre le brûlait, l'heure fatale avait sonné où Virginie devait tout savoir, quoi qu'il en dût résulter. Il était si pâle lorsqu'il entra chez Paul et Virginie, que ceux-ci s'écrièrent :

— Ah! mon Dieu! des Grieux, qu'avez-vous?

— Manon est partie, répondit-il.

C'était la meilleure raison à donner de son retour et de son agitation, et, malgré le trouble de son esprit, cette raison lui apparaissait comme un moyen dans l'avenir auprès de Virginie.

— Comment, partie ? s'écria î^aul.

— Oui, partie, très-bien partie, lit Mustel en entrant, et voici la lettre qu'elle a laissée pour moi.

Des G deux serra la main du vieillard , tandis que Paul et Virginie lisaient la lettre de Manon.

— Qu'est-ce que cela veut dire? demandèrentils à la fois après avoir lu. Cette lettre prouve une grande tristesse, et Manon, qui l'a écrite cette nuit, venait de nous quitter en riant. Elle n'avait jamais été aussi gaie.

— C'est que vous ne connaissez pas Manon! Le chevalier s'enfonçait avec calcul, presque

avec conviction, dans son rôle de victime. En réalité, il en voulait à Manon de sa force et de sa supériorité sur lui.

Il reprit d'un ton amer :

— Je disk vérité. Je viens de voirManon. Elle est venue me faire ses adieux.

— Et elle vous a donné la raison de son départ?

— Oui.

— Et quelle est-elle?

— Bien simple. Manon ne m'aime plus.

— C'est impossible.

— C'est réel; et elle me laisse tout seul avec mon amour et mon désespoir.

Ni Virginie ni Paul ne pouvaient comprendre le véritable sens de ces deux derniers mots.

— Il y a là-dessous quelque chose que nous ne savons pas, reprit Paul, car le souvenir de la conversation de la veille venait tout à coup de

238 LE nÉGEXT MUSTEL

l'éclairer d'une supposition à laquelle il voulait se soustraire, toute vaijue qu'elle étail.

— Si vous le devinez, dites-le moi.

Et des Grieux regardait Paul pour tâcher de lire sur son visage s'il savait la véritable cause du départ de Manon. S'il la savait, si Manon ne lui avait pas dit, à lui des Grieux, toute la vérité, si Paul était son confident, son complice, si Paul enfin aimait Manon, cela pouvait arriver, n'acquérait-il pas, lui, le droit d'aimer Virginie? La fièvre qui le brûlait lui donna un moment cet espoir étrange.

Mais le visage de Paul resta ce qu'il devait être, et, la supposition qui avait traversé son esprit faisant place tout à coup à une plus probable, il reprit naïvement :

— Étes-vous sûr de n'avoir fait aucun chagrin à Manon?

— Pas plus que vous, mon ami.

Il eût fallu bien peu de chose en ce moment pour que des Grieux devînt ingrat, injuste même envers Paul.

— Ah 1 c'est impossible I reprit ce dernier, rejetant sur la douleur toute naturelle de des Grieux le ton un peu sec dont il venait de lui répondre ; c'est impossible, Manon va revenir. C'est un caprice, c'est un dépit, c'est une épreuve, c'est je

ne sais quoi ; mais ce ne peut être une réalité : ce soir, Manon sera ici.

— Ce soir, reprit des Grieux, Manon sera aussi loin d'ici qu'on peut être après un jour de voyage. Croyez-moi, ajouta des Grieux, j'en suir sûr.

— Alors, j'en aurai le cœur net. Nous l'aimons trop pour qu'elle nous abandonne ainsi.

— Qu'allez-vous faire?

— Où va-t-elle?

— Elle a refusé de me le dire

— Soit. Je la retrouverai.

— Vous allez vous mettre à sa recherche?

— A l'instant même.

Virginie ne voulait voir dans le départ de Manon qu'un simple enfantillage. L'innocente enfant pouvait-elle soupçonner auti-e chose?

— C'est cela, dit-elle à son mari ; cours après elle, ne perds pas une minute, et dis-lui bien que, si elle ne revenait pas tout de suite, je ne l'aimerais plus ; va !

— C'est à H... qu'elle vous a quitté, chevaher?

— Oui.

— C'est bien! Patience et à bientôt!

En disant cela, Paul quittait la chambre, et, sautant sur un cheval qu'il fit seller à la hâte, il partit rapidement dans la direction de H...

De tous ceux qui avaient assisté à cette scène,

après des Grieux, Muslel, grâce à Goethe, était le seul qui entrevît un coin de la \érité. Il ignorait encore l'amour de Manon pour Paul, mais il ne pouvait plus douter de celui de des Grieux pour Virginie. Il supposait que Manon n'en doutant pas plus que lui, n'avait pu supporter un spectacle aussi douloureux et préférait l'exil. D'ailleurs, cette phrase de sa lettre : a Je vous confie le chevalier, il est plus malheureux que moi, » pouvait-elle signifier autre chose ? Paul et Virginie , en la lisant, n'avaient pu y voir qu'un sentiment de pitié pour celui que Manon abandonnait ; mais, pour Mustel , il n'y avait pas, nous le répétons, la moindre ambiguïté. Or, Mustel approuvait la résolution de Manon, et faisait des vœux pour que Paul ne la ramenât point, son retour pouvant, à ses yeux du moins, occasionner de plus grands malheurs que son départ, ou tout au moins compliquer la situation d'une façonplus dangereuse.

En outre, l'agitation du chevalier ne lui échappait point, il en devinait aussi la véritable cause, et, dans la joie que des Grieux avait laissé voir au départ de Paul, il avait lu clairement la résolution que cette occasion faisait naître en lui. Les médecins qui ont affaire à une maladie grave et lente la précipitent et la localisent pour la mieux combattre. Ils augmentent la fièvre, ils déterminent la

crise, le malade souffre davantage, mais le plus souvent il est sauvé. La prostration dans laquelle il tombe permet à l'art d'exercer librement sur lui.

Ainsi voulait faire Mustel; il descendit avec Paul, et, quand il l'eut vu s'éloigner, au lieu de remonter tout de suite auprès de des Grieux et de Virginie, pour empêcher ce qui allait inévitablement arriver, ce qui devait arriver tôt ou tard, il préféra que cela, arrivât tout de suite, convaincu que la réalité valait mieux pour la guérison du chevalier que tous les raisonnements et que tous les obstacles du monde. Il s'arrêta dans la chambre voisine de celle où les deux jeunes gens se trouvaient, se réservant de se montrer quand le moment serait venu.

Comme on le voit, le régent faisait des progrès dans la science du cœur humain. Il y avait bien encore un peu de curiosité dans cette combinaison, mais quelle science est sans curiosité? En effet, quand des Grieux se trouva seul avec Virginie, il oublia tout, et le respect qu'il devait à Paul, et le mal qu'il pouvait faire, et le danger que lui avait prédit Manon 1 P ne se souvint plus que d'une chose, que le sang qui brûlait son cœur faisait bouillonner son cerveau, qu'il était malheureux, qu'il aimait cette femme dont il n'était séparé que de quelques pas, et que, sous peine

242 LE nÉGENT MUSTEL

de devenir fou, il fallait qu'il lui fit enfin l'aveu de son amour.

— Pauvre ami! fit Virginie en tendant la main au chevalier; comme vous devez soulfrirl

— Oui, beaucoup, en effet.

— Mais elle reviendra.

— Non, Virginie, il ne faut même pas qu'elle revienne.

— Comment cela?

— Je ne l'aime plus.

— Alil elle se repentira, et vous pardonnerez.

— C'est moi le coupable, et non pas elle.

— Que voulez-vous dire ?

— Elle sait tout.

— Que sait-elle?

— Elle sait que je ne l'aime plus.

— Vous n'aimez plus Manon ! Ne dites pas cela, c'est un mensonge, c'est un sacrilège.

— J'aime une autre femme.

— Vous aimez une autre femme? répéta Virginie, comme quelqu'un à qui l'on parle tout à coup une langue étrangère répète les mots qu'il ne comprend pas.

— Oui.

— Et Manon connaît cet amour?

— Elle le connaît.

LE RÉGENW MUSTEL 243

— Depuis quand ?

— Depuis qu'il existe, depuis deux mois.

— Manon, qui hier encore riait avec nous àcelte même place, vous savait épris d'une autre femme qu'elle ? Est-ct que cela est possible ! Elle serait morte de douleur, mon ami. Voyons! le chagrin vous égare ; Manon reviendra, je vous le promets, calmez ce délire. Vous me faites peur !

— J'ai toute ma raison, Virginie.

— Alors, c'est moi qui deviens folle, car je ne comprends plus.

— En elTet, vous ne pouvez pas comprendre, répliqua des Grieux, chez qui l'exaltation allait croissant à mesure qu'il entrait dans cet aveu. Vous n'avez rien vu, vous n'avez rien voulu voir. C'était visible cependant. Je souffrais assez et je souffre encore assez en ce moment. Mais Virginie est toute à son amour et ne peut voir la douleur des autres.

— Vous devenez injuste envers moi qui vous aime de tout mon cœur, vous le savez bien.

— Oui, vous m'aimez, reprit amèrement des Grieux. C'est-à-dire que, si j'étais malade, vous veilleriez à mon chevet comme ma sœur ; que, pour me sauver l'honneur ou la vie, vous donneriez la moitié de votre fortune et quelques gouttes de votre sang; que, si je venais à mourir, vous

me pleureriez longtemps peut-être et ne pourriez penser à moi sansretouver une larme au fond de votre cœut, car votre cœur est bon, et vous viendriez jeter des fleurs sur ma tombe, et vous diriez encore à votre mari, entre deux baisers : «Ce pauvre des Grieux que nous aimions tant ! » car Paul aussi m'aime comme vous m'aimez, n'est-ce pas?

— Oh ! je vais appeler ; vous souffrez.

— Voilà comme vous m'aimez, continua des Grieux en serrant les poignets de Virginie pour la retenir. Mais, si je vous disais : a Virginie, moi aussi, je vous aime, mais d'un tout autre amour! Pour me sauver la vie, pour me rendre la raison, il faut que vous m'aimiez comme vous aimez Paul, car mon cœur m'étouffe, trop étroit pour contenir cette passion irrésistible, fatal, mortelle ! » que répondriez-vous alors ? Vous ririez de ma douleur ou me mépriseriez, et me laisseriez, du haut de votre amour, à vous, blasphémer et mourir du mien. Eh bien, riez et méprisez, Virginie, car je vous aime 1 comprenez-vous ? je vous aime, moi, des Grieux, avec toutes les forces du cœur et de l'âme et comme je n'ai jamais aimé, comme il est impossible que Paul vous aime ! Vous êtes ma pensée ardente, continue, éternelle. Le départ de Manon, je le bénis ; il me laisse tout à vous. Je \\o\e l'hospitalité, je souille le foyer ami, j'attente à la

chasteté de l'épouse et de la mère en vous pariant ainsi, Virginie, je le sais... Mais répondez-moi donc une parole; par grâce, par pitié, ne me laissez pas souffrir ainsi ! Tiens, Virginie, je suis à te? pieds, humble, obéissant, soumis ; je ne menace plus : jeprie à mains jointes. Dis-moi que tu m'aimeras; dis-moi...

La voix s'arrêta sur les lèvres du chevalier : il porta les mains à son front, comme pour y retenir sa pensée, poussa un grand cri et tomba à la renverse, dans une sorte d'épilepsie morale. Le corps n'avait plus la force de supporter le poids de l'âme.

Quelques paroles inintelligibles bouillonnèrent encore sur sa bouche comme les dernières gouttes de sang d'une blessure qui se ferme, et ses yeux se remplirent de larmes, bienfaisante sueur des âmes malades.

— Il pleure, il est sauvé ! s'écria Virginie avec un mouvement de joie. Et, s'agenouillant près de des Grieux évanoui commeprès d'un frère, elle lui ôtasa cravate, entr'ouvrit son gilet pour que l'air arrivât librement à sa poitrine en feu.

Quand Virginie se retourna pour appeler au secours de des Grieux évanoui, elle vit Mustel, qui, au cri du chevalier, avait ouvert la porte et la contemplait avec admiration. N'était-elle pas admirable, en effet, cette belle et sainte créature si

chaste, que son àme non-seulement ne pouvait être atteinte par l'amour d'un homme, mais encore ne parvenait ni à le comprendre ni même à lo voir, que la passion qui osait aspirer à elle prenait à ses yeux le nom de douleur ou de folie. Elle no voyait dans les paroles du chevali^rr que l'exaltation légitime, profonde, incurable peut-être, que le brusque départ de Manon pouvait et devait lui causer. L'état où il se trouvait servit à donner encore une fois à Virginie l'image du désespoir dans lequel Paul avait dû tomber, quand elle était partie de l'île de France. Elle murmura même :

— Pauvre Paul !

A partir de ce moment, le chevalier eût pu lui dire tout cequ'il eût voulu. Pour elle, ces paroles n'avaient plus de sens, elles n'étaient plus que le bourdonnement d'une âme en feu; et, lui sommant avec l'air compatissant que la pitié prend en face du malheur et delà faiblesse, elle attendait impatiemment que quelques larmes vinssent abattre cette fièvre comme ces quelques gouttes de pluie qui suffisent à calmer les ouragans. Rien de tout cela ne pouvait échapper à Mus't3l. Il avait entendu tout c-e que le chevalier avait dit, il lisait sur le visage de Virginie comme en un livre ouvert.

— J'ai bien fait I se dit-il voyant des Grieus évanoui, sans force, et sauvé sans doute.

— Ah! c'est vous, Mustel, tant mieux! Voyez donc dans quel état est notre ami, il faudrait peutêtre le saigner. Et Paul qui n'est pas là!

En même temps, Virginie appelait les domestiques, et l'on transportait des Grieux dans la chambre de Paul. La fièvre s'empara bien vite de ce corps abattu. Une congestion cérébrale se déclara et huit jours et huit nuits des Grieux resta sans connaissance, délirant sans cesse, mêlant avec incohérence le nom de Virginie à celui de Manon.

Quand il rouvrit les yeux, il ne se rappela pas tout de suite ce qui s'était passé, il regarda autour de lui avec étonnement.

— Eh bien, mon ami, lui dit une voix connue, TOUS voilà mieux !

Des Grieux tourna les yeux au bruit de cette voix, et vit Mustel assis à son chevet.

— Oui, mon cher Mustel, répondit-il d'une voix faible; — mais depuis combien de temps suis-je malade?

— Depuis huit jours.

— Et où suis-je, ici ?

— Chez Paul.

— Oh ! je ne dois pas y rester, ajouta des Grieux en essayant de se lever. Mais il ne put remuer sa tête, pesante comme le plomb.

— El pourquoi n'y resteriez-vous pas ? demanda

Mustel, à qui cette dernière parole du chevalier prouvait que le souvenir lui revenait.

— Pour m'épargner la honte d'être chassé.

— Qui songe à vo'js chasser, des Giieux? Avezvous donc encore le délire? Est-ce que tout d\ monde ne vous aime pas dans cette maison?

— Et cependant, vous êtes seul auprès de moi.

— Parce que j'ai forcé Paul et Virginie à aller prendre un peu de repos.

— Comment?

— Oui, ingrat, voilà huit jours et huit nuits qu'ils ne quittent pas votre chevet, et c'est à eux que vous devez cette rapide guérison, car maintenant, vous êtes guéri.

— C'est impossible ! fît des Grieux en se rappelant la scène avec Virginie : elle a dû tout dire à Paul, ou bien...

Et, à cette pensée, le visage pâle du malade s'éclaircit d'un rayon d'espérance.

— Ou bien aurait-elle compris la révélation de mon amour, aurait-elle pitié de moi, m'aimeraitelle?

Ainsi, dans la fièvre ou dans le calme, dans le délire ou dans la raison, dans la santé ou dans la maladie, l'amour de des Grieux ne le quittait pas. Il en était là de cette éternelle pensée quand la

porte de sa chambre s'entr'ouvrit et qu'une blonde tête parut.

— Virginie! murmura le chevalier.

Et il pâlit encore sous sa pâleur.

— Enfin, la raison est donc revenue !

Et, s'approchant du lit, la jeune femme ajouta de sa voix la plus affectueuse :

— Eh bien, comment vous sentez-vous?

— Mieux, merci 1

— Oh ! que vous nous avez fait peur! huit jours et huit nuits en délire : que de folies vous avez dites! vous devez être bien faible. On vous a sai gné trois fois. Mais je suis contente, dans une semaine il n'y paraîtra plus; avec cela il fait un temps superbe.

Et Virginie, levant le store baissé pendant la maladie de des Grieux, faisait voir à pleine fenêtre un de ces beaux ciels bleus, frais, limpides, comme l'hiver en montre quelques-uns; mais ce que regardait le chevalier, ce n'était pas la sérénité du ciel, c'était l'incroyable sérénité de cette femme en face de l'homme dont elle avait reçu une si effroyable confidence.

— Est-ce que je rêve? se demanda-t-il. Est-ce bien Virginie? Est-ce bien moi? Cette tendre et facile affection, la même qu'autrefois, est-elle réelle ou simulée? Est-ce là du pardon ou de l'ironie?

Et il regardait encore Virginie, qui lui préparait une tasse de tisane et qui lui dit :

— Buvez, et ne parlez pas, c'est défendu; je m'en vais pour ne pas vous faire parler.

Des Grieus obéitmachinalement ; il vida la tasse que lui avait offerte la jeune femme, tandis que celle-ci, s'approchant de Mustel, lui dit tout bas :

— Tâchez qu'il ne pense pas à Manon, si c'est possible.

Et, faisant de la main, des lè^Tes et des yeux un dernier salut amical à des <jlrieux, elle disparut. Celui-ci repoussa la tasse sur la table, ne pouvant quitter du regard la porte qui venait de se refermer sur cette blanche vision. Cela devait lui paraître étrange, en effet, mais il ne comprenait encore qu'une chose : c'est qu'il ne pouvait demander à personne et ne pouvait qu'attendre du temps l'explication de ce problème. 11 ignorait, bien entendu, que Mustel fût son innsible confident; il sortait en outre d'une fièvre si ardente, qu'il n'était pas encore bien sur de ne pas rêver. Le régent, devinant son étonnement, eût pu l'éclairer, mais îe malade était-il déjà assez fort pour supporter la lumière? Mustel continua donc sa lecture dans un coin de la chambre, sans autre attitude que celle d'un garde-malade, et laissa des Grieuxtout à ses pensées. Heureusement, ces pensées ne pouvaient

LE RÉGENT MDSTEL 251

•se solidifier dans ce cerveau épuisé par la fièvre, par le délire, par la perte du sang. Elles le fatiguaient assez pour l'endormir, et un sommeil nécessaire et réparateur succéda bientôt au sommeil fiévreux dont le chevalier venait de se réveiller. Quand il ouvrit une seconde fois les yeux, il faisait nuit, et, à la lueur de id veilleuse, il vit Paul le veillant et accueillant son réveil avec un sourire. La vie était déjà rentrée plus visiblement en lui. Des Grieux put lever sa tête moins lourde, sans y ressentir aucune douleur. Alors, il voulut parler.

— Dormez, lui dit Paul; demain, nous causerons.

Et il lui tendit une tasse de ce môme breuvage qu'avait préparé Virginie. Cette fois encore, le malade le but sans objection, et le principe calmant et narcotique qu'il renfermait lui donna le sommeil jusqu'au jour. Le chevalier était donc, à son second réveil, en état de recevoir les renseignements qu'il désirait.

— Vous me promettez d'être bien calme, lui dit Paul en lui serrant la main.

((Eh bien, mon ami, j'ai battu le pays dans tous les sens, je n'ai pas retrouvé Manon. Dieu l'é-; clairera sans doute et vous la ramènera. En attendant, vous avez ici deux cœurs bien dévoués,

deux amis bien sincères qui ne vous abandonneront jamais.

Ainsi, dans l'esprit et dans la conviction de Paul, la cause de la maladie de des Grieux, à qui le souvenir deManon ne s'était pas encore présenté, depuis qu'il était revenu à lui, était bien décidément la disparition de sa maîtresse; c'était à n'y rien comprendre.

Des Grieux regarda Paul comme il avait regardé Virginie, et, ne pouvant douter de la sincérité de leur langage, il commença à douter de la complète lucidité de son esprit. Aussi, lorsque Paul sortit pour aller voir ses autres malades, Mustel s'approcha de des Grieux, et, lisant sur le visage de celui-ci tout ce qui se passait dans son àme ;

— Remerciez Dieu, mon ami, lui dit-il, vous n'avez fait aucun mal et vous n'avez rien à vous reprocher.

— Que voulez-vous dire, cher Mustel?

— Je veux dire que tout ce que vous voyez est bien réel et que tout le monde, excepté vous et moi, vous croit malade du départ de Manon.

— Et vous, Mustel, comment savez-vous ...?

— J'ai tout entendu.

— Et Virginie?

— N'a rien compris. C'est votre faute : pourquoi aimez-vous un ange ?

LE RÉGENT JIUSTEL 253

Et Mustel raconta ou plutôt analysa àdes Gricux tout ce que nous savons, analyse qu'il termina par ces mots :

— Vous sentez que maintenant une nouvelle tentative de votre part...

— Serait une ingratitude et une lâcheté inutile, se hâta d'ajouter des Grieux. Soyez tranquille, on n'aura rien à me reprocher.

Le chevalier serra la main du régent en signe de résolution ferme, et, en effet, à partir de ce moment, une tristesse douce et bienveillante remplaça chez lui les agitations précédentes.

— Elle n'a pas compris! se répétait-il de tenxps en temps. Pas même de la colère, pas même du mépris!... Allons, que l'ordre de Dieu s'accompUsse 1

La guérison fut prompte, le chevalier avait comme la volonté de guérir rapidement. Au bout de quinze jours, il était sur pied et faisait sa première sortie. Or, tandis que ces événements, qui ne l'eussent point étonnée si elle les eût appris, s'accomplissaient à Brunswick, que faisait Manon? Elle avait continué sa route vers la France, et arrivait au Havre le jour même où le chevalier quittait son lit. Dès son arrivée, elle s'informa des noms et des destinations des bâtiments qui se trouvaient dans le port, et, quand elle sut ce qu'elle

voulait savoir, elle erra dans la ville. C'est que le Havre était pour elle plein de douloureux souvenirs qu'elle voulait toucher du doigt avant de quitter pour jamais la France.

C'est au Havre qu'elle avait été amenée enchaînée par le milieu du corps dans la charrette infâme. Elle connaissait bien l'endroit où s'était arrêtée la hideuse voiture, et où, contre son dernier écu, des Grieux avait obtenu du chef des archers la permission de parler une dernière fois à sa maîtresse. Elle ne se doutait pas alors que, le lendemain, elle serait libre et toute à celui qu'elle aimait; elle ne se doutait pas surtout qu'un jour elle reviendrait au Havre sous l'impression où elle y revenait. Manon s'achemina donc vers cette rue qu'elle avait revue tant de fois dans sa pensée, et, comme elle en approchait, elle vit une grande foule et entendit un grand tumulte.

— Qu'est-ce donc? demanda-t-elle.

— Ce n'est rien, lui répondit l'homme à qui elle s'adressait ; c'est une douzaine de filles condamnées qui arrivent de Paris, et que l'on embarquera demain pour l'Amérique.

Manon regarda celui qui lui faisait cette réponse, la même qui avait été faite à l'abbé Prévostquand il avait fait la même question , quelques années auparavant. Elle avait entendu jadis celte

LE RÈGE.M MUSTEL. 255

réponse et elle l'entendait encore, heureusement pour elle, dans des circonstances bien différentes. Mais ce que lui disait cet homme était-il vrai? Ne pouvait-il pas avoir reconnu Manon et lui faire honte d'oser se montrer encore? Non, cet homme, et il était facile de le voir sur son visage, avait très-naïvement répondu la vérité. En effet, une charrette approchait peu à peu, et Manon put voir les femmes qui s'y trouvaient, à l'exception d'une seule, accroupie, abattue, presque inanimée et cachant son visage dans ses deux mains, dans l'attitude de douleur et de prostration que Manon avait eue autrefois. Un homme jeune, pâle, escortait à cheval cette voiture, ainsi que l'avait fait des Grieux près de celle de Manon, et cet homme ne quittait pas du regard la femme qui se cachait,

— Non, je rêve! ne put s'empêcher de s'écrier Manon : c'est moi qui suis dans cette charrette, c'est des Grieux qui me suit.

Et elle se frotta yeux et elle regarda de nouveau. Tout était bienréel. La charrette et l'homme au miUeu des archers continuaient leur route. Le sinistre cortège passa devant elle.

— Quel est cet homme? quelle est cette femme défilant devant moi, comme l'image vivante de mon passé? Oh ! il faut que je le sache.

Et Manon suivit la charrette, qui avait mainte-

nant quelques pas d'avance sur elle; mais, au moment où elle allait l'atteindre, archers, charrette, homme et femmes disparurent sous la grande porte de l'hôtellerie qui les recevait, et qui se referma sur eux.

Le lendemain, on embarqua ces femmes pour l'Amérique.

L'homme pâle s'embarqua en même temps qu'elles. Deux jours après, Manon partait à son tour, emportant autant de souvenirs que peuvent en contenir le cœur et la tête d'une femme. Où iUait-elle ainsi?

XV i

<! Tu as déjà reçu, mon cher Tiberge, la lettre que je t'écrivais dans les premiers jours de ma convalescence. Tu sais donc tout maintenant, et mon amour pour Virginie, et ma maladie, et ma guérison, si l'on peut appeler guérison la faiblesse dans laquelle l'épuisement du sang laisse le corps d'un homme. Toi qui as été témoin de mes premiers égarements, tu devais être le confident de ce dernier malheur. Où est-il, le temps de ces folies que tu croyais irréparables ?

» N'était-ce pas la félicité la plus complète, en comparaison de l'état où je suis? 0 mon ami! que les hommes sont faciles à tromper, quand ils ne se trompent pas eux-mêmes^ Tous ceux qui m'entourent croient au calme que j'afiecte. Paul et Virginie ne se doutent de rien. Seul, pcut-ôtre, Mustel a des soupçons. Je l'ai surpris deux ou trois fois me suivant du regard, je dirais presque

me surveillant. C'est de ce petit vieillard philosophe que je me cache le plus. En réalité, je suis calme comme tout hommme qui, animé d'une résolution définitive, marche vers un but certain. On ne me parle plus de Manon pour ne pas réveiller ma douleur que l'on croit endormie, et je n'en parle plus, moi, pour ne pas être forcé de mentir. Me voilà rentré dans cette maison où je comptais vivre élernellement auprès d'elle. Avec quelle impitoyable ironie le destin s'amuse à éparpiller au vent les projets de notre cœur! J'avais hâte de revenir à ma solitude. La présence continue de Paul et de Virginie ne faisait qu'augmenter mon mal. Je m'exerce à ne pas la voir, habitude que je dois prendre pour avoir la force d'accomplir mon dessein. Contre l'unique pensée qui s'est enfin offerte à mon esprit, comme le seul remède à ma passion, je n'ai pas plus à lutter maintenant que contre ma passion même. Après ce qui à eu lieu, une nouvelle tentative, inutile comme la première, sur le cœurdecelle quej'aime si follement, ne pourrait que me rendre plus malheureux, me donner une seconde preuve de mon impuissance et ajouter peut-être le ridicule à l'infamie.

» Aussi chaque jour m'encourage dans ma détermination d'en finir avec cette torture inccs-

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santé. Et comment en finir si ce n'est par la mort? Oui, mon ami, je dois mourir, par respect pour elle, par charité pour m li. Tout me le dit, il n'y a pas jusqu'à l'hiver qui ne me le crie avec son vent froid à travers ses arbres dépouillés. On mourrait rien que pour ne pas voir fm jour comme celui' par lequel je t'écris. J'additionne les événements, les impressions, les désirs de ma vie, et je trouve toujours, inévitablement, mathématiquement, la mort au total de mon épreuve. Je n'ai plus de famille, je n'ai pas d'enfants, je ne sers à rien en ce monde avec mes passions exaltées que je traîne d'un pôle à l'autre et qui renaissent comme les entrailles de Prométhée. Manon m'a abandonné, celle que j'aime ne m'aime pas dans le sens oîi je veux être aimé ; quant au reste du monde, que m'importe I

» Ne crois pas cependant que je sois ingrat à ce moment solennel et que je t'oublie. Tu auras un grand chagrin en recevant cette lettre, je le sais, car tu m'as prouvé ton affection ; mais tu as une grande raison, tu es un homme supérieur et tu ne saurais t'abandonner à la vulgaire douleur que cause la destruction de la matière.

» Que pleurer sur mon cadavre ?

» Ma jeunesse? Jamais vieillesse ne fut plus Iriste et plus abandonnée. Mon bonlieur? Je ne

puis en goûter que par la possession de la femme que j'aime, et la femme que j'aime ne peut être à moi. Mon amour? C'est lui qui me tue. Reste le jeu des organes, le mouvement mécanique, la vie enfin, chef-d'œuvre de Dieu, je le reconnais, mais chef-d'œuvre inutile, quand tous ses ressorts ne concourent pas au honheur de cet autre chefd'œuvre invisible, mille fois plus grand et qu'on nomme l'âme. Essayez de vous distraire, me dirat-on, mot absurde et bon pour les enfants malades. D'ailleurs, à la douteuse distraction de la vie, je préfère la consolation certaine de la mort. Puis, en admettant qu'à force de promener ma douleur d'un pays dans un autre, de la frotter aux hommes et aux choses, je parvienne à la fatiguer, à l'user même, je ne souffrirai plus, mais j'aurai détruit mon cœur par le mal et la guérison. Ce sera la mort morale, ne vaut-il pas mieux la mort complète?

)) Le suicide est un crime, me diras-tu encore, le seul que Dieu ne pardonne pas parce que c'est le seul dont on ne puisse se repentir. D'abord, qui dit que Dieu ne pardonne pas cet acte ? Dieu est juste et ne peut avoir condamné l'homme à porter une somme de douleurs supérieure à ses forces. Comment! si je suis soldat, si mon chef, pour faire réussir un plan de campagne , m'or-

donne de me faire tuer à mon poste, je m'y rendrai, sachant y trouver la mort, sous un mauvais prétexte d'honneur et de gloire, non-seulement ce ne sera pas un crime, mais ce sera une grande action, et cette liberté de mourir qui m'est donnée quand il s'agit d'une combinaison stratégique me sera refusée quand il s'agira de mon bonheur personnel! La volonté d'un autre aura droit sur ma vie, la mienne, non 1 Folie, erreur, mensonge, subtilité de mots que la sagesse divine n'admet pas, et la preuve, c'est que l'âme acquiert une grande sérénité à pouvoir se dire : « J'ai la mort, c'est-à-dire le repos à deux pas de moi, je n'ai qu'à étendre la main, qu'à appuyer le canon de ce pistolet sur mon front, qu'à pousser du doigt ce petit morceau d'acier, et tout sera dit. Et toutes les douleurs de ce monde se briseront sur mon corps brisé.

» Si tu savais dans quel calme je vis depuis que j'ai pris cette résolution. Je regarde en pitié tous ces hommes qui continuent sérieusement leur tâche quotidienne 1 A quoi bon? je te le demande un peu. Qu'espèrent-ils donc de plus que ceux qui les ont précédés? Tous les jours, ils labourent quelques pieds déterre ou amassent quelques sous, rentrent chez eux fiers de leur journée, et recommencent le lendemain. Puis, quand ils

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ont vécu ainsi un certain nombre d'années au milieu des haines, des maladies, des misères de toute sorte, ayant souffert dans la proportion de trois jours et demi sur quatre, ils meurent bêtement, au moment où ils s'y attendent le moins, avec des regrets, des larmes, des blasphèmes. Réfléchis un peu à ce mouvement circulaire de l'humanité, et vois comme il est inutile et ridicule. 11 est vraiment étrange que le monde tout entier ne soit pas pris tout à coup d'un immense besoin de suicide et ne se précipite pas dans la mort avec un universel éclat de rire, qui le venge d'une duperie de six mille ans. Quoi î on naît, on voit mourir ceux qu'on aime, on donne le jour à des êtres qui mourront, on meurt à son tour, et quoi qu'on fasse, ce sera toujours ainsi, et il n'est venu à l'idée de personne de montrer aux autres combien c'est absurde I En vérité, c'est inouï, et Dieu doit bien se moquer de nous.

» Aussi, quelle supériorité j'ai, moi, sur tout ce qui vit à cette heure, moi qui ai fixé moi-même le terme de ma vie, moi qui ai résolu de mourir demain et qu'une autre mort que celle que j'ai résolue peut frapper aujourd'hui sans me surprendre. Quand ils seront morts à leur tour, ces hommes que je vois passer sous ma fenêtre, où sera la preuve qu'ils a'xront vôcuplus que moi, en ad-

mettant qu'ils aient vécu le double? Quelles consolations donneront à leur tombe les jouissances de leur vie, s'ils en ont eu ? Combien cette vie que tu méprises te semblerait belle, me diras-tu, comme tu remercierais Dieu de t'en avoir fait don, comme tu le supplierais de te la prolonger, si ce soir Virginie te disait : « Des Grieux, je t'aime; »

quatre mots, et adieu toute cette philosophie

Tu vois donc bien qu'il y a des joies en ce monde, puisque ces mots elle les dit à un homme, heureux de vivre et bénissant Dieu.

» Tuas raison, mon ami, mais ces quatre mots, elle ne me les dira pas. Or, comme nos théories résultent de nos intérêts et de nos passions, ma philosophie est bonne pour moi et pour tous ceux que la vie fait soufîrir. Que Virginie dise : « Des Grieux, je t'aime, » et que Paul l'entende ! adieu sa philosophie heureuse; tandis que je prendrai sa place, il prendra la mienne et voudra mourir. Cela ramène toujours à mon raisonnement. Est-ce une chose bien sérieuse qu'une vie qui dépend du caprice d'une" femme? Aussi je me suis tellement familiarisé avec la mort, que j'en ai fait mon esclave, que je la domine, et la raille, et la méprise comme la vie. Je lui assigne rendez-vous pour le lendemain, et, quand elle est là, je la congédie et me donne encore vingt-quatre heures à vivre. Je

dispose de moi comme Dieu pourrait en disposer, si je n'avais substitué ma volonté à la sienne. Ce qui fera, vois-tu, le suicide éternel, c'est qu'il résulte des deux plus puissants moteurs de l'homme, l'égoïsme et l'orgueil. En effet, l'homme qui va se tuer concentre toutes ses sensations en lui-même et pour lui seu) ) il se trouve alors plus grand que tout. Est-il donc étonnant que, dans son orgueil, il se fasse cette question :

» — Est-ce moi qui vais cesser de vivre pour le monde, est-ce le monde qui va cesser de vivre pour moi? Du moment qu'il éteint l'âme, c'est-à-dire la lumière de sa vie ; du moment qu'il substitue brusquement l'ombre au jour, il peut aussi bien croire que c'est le monde qu'il tue que lui; il tue en effet le monde moral que touthomme contient. Il casse le miroir qui reflète, mais les objets à refléter existent encore pour les autres. Je pourrais écrire un livre entier de toutes les réflexions quo me fait faire ma dernière heure Mon esprit, dégagé des préoccupations propres à la vie seule, confère directement avec les questions les plus graves. D'ailleurs, ne suis-je pas théologien? n'avais-je pas passé autrefois des examens remarquables, au dire de ceux qui y ont assisté? Que tout ce que j'ai dit en ce temps est pauvre et mesquin, à côté de ce que je pense aujourd'hui! Philoso-

phie étudiée, que tu es peu de chose auprès de la philosophie acquise, et quel maître qu'un cœur malheureux !

)) Il me semble d'ici t'entendre me dire : — Mais puisque tu raisonnes si bien avec lu mort, c'est-àdire avec l'effet de ta douleur, que ne tentes-tu de raisonner avec ton amour, c'est-à-dire avec la cause? dans un temps donné, tu serais aussi familiarisé avec l'une qu'avec l'autre, tu serais guéri I Hélas 1 ami, voilà oîi s'arrête ma puissance. J'ai fait cette tentative et je suis retombé vaincu. Je puis cesser de vivre, je ne puis cesser d'aimer. Oh ! je ne veux pas me donner à tes yeux plus de mérite que je n'en ai réellement! Ma mort n'est pas un noble et pieux sacrifice fait à la vertu de Virginie. — Je meurs, non pour ne pas troubler la sérénité de cette âme, mais parce que je ne puis la troubler. Mon amour a toutes les exigences, tous les égoïsmes, toutes les partialités terrestres. Faire partager mon amour à Virginie, quelques conséquences qui en eussent dû ressortir, voilà ce que je voulais.

» Je suis un homme, rien de plus, et c'est devant l'impossibilité que je meurs. Je tombe vaincu et non martyr. Blâme-moi une fois de plus, si tu veux, mais ne m'admire pas. — Tu peux même te dispenser de me plaindre. Je mérite la

mort que je me donne. Quelle sensation cette mort va faire dans Brunswick, quel sujet de conversation pour les bonnes gens! Demain, à cette heure, ils en causeront encore autour de la table du souper.

» — L'as-tu vu ? demandera la femme fi son mari.

» — Non, je n'aime pas à voir ces choses-là.

» — Ni moi, dira la fille aînée.

» — Je l'ai vu, dira alors le fils, gars de douze à quinze ans qui voudra par cet aveu, par ce mensonge peut-être, prouver qu'il a déjà le cœur endurci ; noble ambition propre à la jeunesse I

» — Ah ! tu l'as vu, et comment était-il?

» — Il était couché par terre; son pistolet était à côté de lui ; et puis il avait du sang...

» — Il était riche?

» — Oui.

» — Faut-il être fou de se tuer quand on est riche.

» — A-t-il laissé un papier?

» — Non.

» Les bonnes gens veulent toujours que ceux qui se tuent laissent un papier qui raconte pourquoi ils meurent.

» — Je suis bien contente de ne pas avoir vu ça, répétera la mère, etc., etc.

» Ainsi, demain, à cette heure, je serai ça. Eh bien, c'est une consolation de savoir ce qu'on sera le lendemain. Il y a tant de gens qui ne s'en doutent pas. Quant à ceux qui m'ont connu en France, quand ils apprendront comment je suis mort, les uns diront : Ce n'est pas étonnant, il était fou! Et les autres : Un pareil débauché devait finir ainsi. Et ceux-ci auront raison. Je ne mourrais peut-être pas ainsi, si j'avais vécu autrement. Allons, adieu, mon cher Tiberge. Il faut fermer cette lettre trop longue, comme ma vie. Quand tu la recevras, je dormirai dans le petit cimetière que j'aperçois de ma fenêtre et où la plus somptueuse tombe n'a qu'une croix de pierre.

» Adieu ! Il ne me reste plus, cher ami, qu'à te demander pardon de tous les chagrins que t'aura valus ton amitié, sans compter celui que cette lettre te porte. Sois heureux. Je t'aime bien.

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