‹ Le régent MustelChapitre 19 sur 23 · DES GRIEUX · texte numérisé non relu

DES GRIEUX

Le chevalier cacheta cette lettre sans la relire, et la porta lui-même à la poste ! Puis il écrivit un testament assez court. Il n'avait pas de parents. Il fit difl"érents legs aux pauvres gens de la ville qu'il avait eu l'occasion de connaître, au bailli, à Mustel, à Paul et à Virginie. La dernière soirée qu'il s'était donnée à vivre, il la passa avec Paul et Vir-

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ginie. Il parla de son intention de faire un petit voj'age. Paul et Virginie l'y encouragèrent, commençant à se croire insuffisants à le consoler, à le distraire même. Mustel, qui avait accompagné le chevalier qu'il quittait fort peu depuis sa convalescence, fut de leur avis. En outre, Paul et Virginie pensaient que des Grieux avait peut-être un indice du lieu où était Manon et qu'il voulait s'y rendre. Ils n'entrevirent pas son véritable projet sous ce projet de départ ; ils lui demandèrent seulement de leur donner de ses nouvelles le plus souvent possible. Des Grieux eût voulu un peu d'opposition de la part de Virginie, quelque chose qui ressemblât à un pressentiment, à de la crainte, qui lui prouvât qu'il tenait au cœur de la jeune femme par un fil plus secret et plus mystérieux que l'amitié.

— Peut-être comprendra-t-elle enfin la vérité, se disait-il et m'ordonnera-t-el!e de vivre. Me d jnner un pareil ordre serait me donner une espérance.

Virginie ne devina rien, malgré la sincère afl"ection qu'elle portait au chevalier. Elle imposa silence à cet égoïsme connu des meilleurs cœurs, lesquels ne veulent pas voir s'éloigner ceux dont ils ont contracté l'habitude. Alors, le chevalier voulut pousser les choses aussi loin que possible.

— Je voyagerai seul, dit-il d'une voix dont il n'essaya pas dévoiler l'émotion involontaire, émo lion dans laquelle était son dernier espoir. Les routes ne sont pas sûres. Voulez-vous me prêter vos pistolets, Paul ? — Voulez-vous mêles donner, Virginie? ils sont accrochés derrière vous.

Virginie prit les armes, les essuya et les remit à des Grieux en lui disant :

— Prenez garde, ils sont chargés.

— Merci, lui dit le chevalier d'une voix amère. Et il se leva brusquement.

Mustel se leva en même temps que lui.

— Vous nous quittez déjà? reprit Virginie.

— Oui.

Paul s'approcha de des Grieux, lui serrant la main.

— Nous nous reverrons demain, lui dit-il.

— Oui, mon ami.

— Vous nous le promettez?

— Je vous le promets.

Et des Grieux, prenant les pistolets, quitta cette maison où il ne comptait plus rentrer, et la quittta précipitamment en jetant à la hâte un dernier adieu aux deux hôtes. Le chevalier avait eu raison de l'écrire à Tiberge, ce n'était pas une mort généreuse, c'était une mort égoïste et méchante que ia sienne. Il y avait dedans le besoin de faire du

mal à d'autres que lui. Quand il fut dehors, il se mit à marcher à grands pas.

— Allons, répétait-il de temps en temps, tout le mondeleveut. Il avait oublié Mustel, qui le suivait comme son ombre, en se disant de son côté :

— Ce serait étrange, si pareiFie chose arrivait, si Virginie donnait à la vie de des Grieux le dénoûment que Goethe conseillait à Werther, Mais il ne faut pas que cela soit. La mort de des Grieux n'est utile à personne.

— Chevalier, attendez-moi donc, cria Mustel, vous marchez en jeune homme, et, moi, je suis vieux.

Des Grieux s'arrêta, et Mustel et lui rentrèrent bras dessus bras dessous. Le chevalier comprit au silence même du régent, qu'il avait là un espion acharné qu'il fallait tromper le plus possible.

— Mon cher Mustel, nous allons souper, lui dit-il.

Et des Grieux se fit servir à souper dans sa chambre. Tout en soupant il attaqua avec une fausse franchise le sujet de Virginie, et se laissa aller en apparence à l'expansion que la table ne peut qu'augmenter entre deux amis. Il faisait boire Mustel, il buvait lui-même et lui disait :

— 11 y a des jours oh je suis poursuivi d'idées si sombres, que je demande à l'ivresse de les chas-

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ser. Buvons, Mustel, buvons ! le vin, c'est le sommeil; le sommeil, c'est l'oubli; l'oubli, c'est le bonheur.

Les théories acquises de Mustel, surtout quand 1 avait un peu de vin du Rhin en tête, étaient de telles qui ne franchissent pas certaines convictions fondamentales. Ainsi, pour rien au monde, Mustel n'eût admis qu'un homme peut se brûler la cervelle après avoir bien soupe. Pour lui, le suicide était impossible sans une espèce de mise en scène. L'homme, au moment de se tuer, lui semblait dans des conditions trop exceptionnelles pour continuer les habitudes vulgaires de la vie. Et quoi de plus vulgaire que de manger! et des Grieux mangeait et buvait, si bien que, lorsque le régent se retirait, il ne voyait dans le chevalier qu'un homme en chemin peut-être de s'abrutir dans l'ivresse, mais à cent mille lieues de toute idée de mort. Le jour allait paraître quand Mustel se mit au lit, et le premier rayon de l'aube fit évanouir ses dernières ombres de soupçon. Il s'endormit. — Resté seul, avec une agitation fiévreuse qui n'était certainement pas l'expression d'un courage sûr de lui, des Grieux écrivit les lignes suivantes:

« C'est de votre main, Virginie, que j'ai reçu l'arme qui va me tuer. C'est donc de votre main

que je reçois la mort, la seule consolation que je puisse attendre de vous. Je l'accepte avec reconnaissance. J'ai promis à Paul qu'il me verrait aujourd'hui, je ne manque pas à ma parolo : qu'il vienne, et il me verra; il me verra même plus heureux qu'hier. »

Des Grieux signa cette lettre, et, après l'avoir cachetée et y avoir mis le nom de Virginie, il la déposa sur sa table; puis il saisit un des deux pistolets, s'assura qu'il était chargé, en fît jouer la gàchelte sans pouvoir réprimer un tressaillement à ce prélude sinistre, et, l'ayant armé, il s'en appliqua le canon sur la tempe. Sa main tremblait. C'était donc plus difficile qu'il ne l'avait cru, en écrivant à Tiberge. Il avait donc peur. Mépris de la vie, où étais-tu en face de la mort? Cependant, comme il était seul témoin de sa faiblesse et de son hésitation, des Grieux replaça le pistolet tout armé sur la table et resta debout devant cet objet inanimé qui renfermait ce qu'il appelait le repos. Il le considéra quelques moments et le prit encore, mais le regard du chevalier, en se détournant une seconde, frappa sur une glace. Il était si pâle qu'il fallut pousser un cri. Alors, il vmt à cette glace et s'y regarda curieusement, faisant jouer

pour se donner encore une fois la preuve de sa vie, puis il approcha de nouveau l'arme de son front en se regardant toujours comme pour se voir mourir. Cette fois encore, son doigt resta immobile sur la gâchette,

— Est-ce que décidément j'aurais peur? se demanda-t-il.

En même temps, il vit dans la glace que la porte de sa chambre s'ouvrait avec précaution.

— Qui va là? s'ecria-t-il avec une sorte d'effroi, et en cachant derrière lui le pistolet qu'il tenait à la main.

— C'est moi, monsieur.

— Que me veux-tu, Marcel?

A peine si des Grieux pouvait parler, tant son cœur battait.

— Je venais desservir, monsieur le chevalier. Je crois qu'il est temps, voici le jour.

— Quelle heure est-il donc?

— Huit heures. — Enefiet,lejour, tout sombre qu'il était, éclairait déjà la campagne.

— Lâche que je suis! murmura le chevalier avec une sorte de fièvre. A cette heure, tout devait être fini?

— M. le chevalier a-t-il besoin de quelque chose ?

— Non, laisse-moi. Tu desserviras plus tard.

Et, prenant la lettre qu'il avait adressée à Virginie :

— Il faut que ce soit, pourtant. Je l'ai écrit, je l'ai juré, se dit-il; forçons-nous donc à tenir ce serment.

Et tout haut il ajouta :

— Va porter cette lettre tout de suite, et ferme toutes les portes derrière toi ; va !

Marcel- partit.

II n'y avait plus à hésiter. Dans quelques minutes, Virginie aurait reçu cette lettre, elle allait accourir après l'avoir lue. Il fallait mourir d'ici là. Il restait sur la table du souper une bouteille pleine: des Grieux la prit, la vida entièrement,, et, chancelant, hagard, il saisit une troisième fois l'arme meurtrière. Voilà de quels auxiliaires sa volonté avait besoin... Quand Marcel remit à Virginie le billet du chevalier, elle poussa un grand cri et appela de toute sa force:

— Paul ! Paul !

Celui-ci accourut.

— Lis!

— Ah ! mon Dieu ! s'écria-t-il en se tournant vers le domestique étonné de l'effet que produisait cette lettre.

— Qui vous a remis cela?

— M. le chevalier.

— Quand?

— A la minute.

— Il sera peut-être temps encore.

Et, sans ajouter un mot, Paul et Virginie disparurent. Paul ouvrit précipitamment toutes les portes que des Grieux avait recommandé à Marcel de fermer derrière lui, et, au moment oi!i il ouvrait celle du salon, quand il n'était plus séparé du chevalier que par la dernière, une effroyable détonation se fît entendre, puis un cri sourd, puis le bruitd'un corps qui frappaitle sol. Virginie tomba à genoux sans oser aller plus loin. Paul s'arrêta comme pétrifié. Cependant, il y avait peut-être encore de l'espoir. Il ouvrit la dernière porte. Des Grieux était étendu près de la fenêtre ; son pistolet fumait à quelques pas de lui, et sa tête gisait dans le sang. Le coup, portant au-dessus de l'œil droit, avait fait sauter la cervelle. Il n'y avait plus à tenter de le sauver. C'était bien fini. Des Grieux était mort. Quant à ce qui avait dû se passer en lui pendant les quelques minutes qui s'étaient écoulées entre le départ de Marcel et le moment où les pas de Paul s'étaient fait, entendre, nul ne pourrait le dire et tout le monde le devine. Réveillé en sursaut, le régent accourut, pâle et s'accusant de la moitié de ce malheur. Il se garda bien de dire la vérité sur la cause de ce suicide,

cause que seul il connaissait. Mustel écrivit le lendemain à G œthe une lettre dans laquelle il racontait les derniers événements, en y joignant les détails de la dernière soirée passée chez Paul. Le poëte lui répondit:

« Eh bien, cher ami, m'étais-je trompé? Aussi ai-je gagné le double, puisque j'ai de vous une lettre qui est v»n véritable chef-d'œuvre, comme tout ce qui est écrit par un homme de cœur sous une impression forte. Les pistolets remis par Virginie elle-même sont un détail intéressant. Je m'en servirai certainement dans Werther.

» Dès que toutes ces affaires seront terminées, venez me voir, nous causerons.

» Votre affectionné,

» GœTHE. ))

Le même jour, ce que Goethe appelait c ces affaires » était terminé. Le bailli fit enterrer des Grieux à onze heures du soir, Paul et Mustel suivirent le corps. Des journaliers le portèrent, et aucun ecclésiastique ne l'accompagna.

XYII

Le bonheur de Virginie était troublé, sinon pour toujours, du moins pour longtemps. Des événements comme la disparition subite de Manon et la mort violente de des Grieux ne tombent pas tout à coup dans l'harmonie d'une vie heureuse et dans les douces habitudes d'un cœur serein, sans y produire un grand bouleversement. Encore était-il bien heureux pour elle qu'elle ne connût pas la source et la raison de tout ce qui arrivait. Pour elle, la mort de des Grieux était la conséquence naturelle de lafuitede Manon : abandonné de celle qu'il aimait, il n'avait plus eu qu'à mourir. Elle comprenait des Grieux tout en le pleurant. Elle fut malade, un instant ses jours furent en danger, et, dès son rétablissement, elle déclara à Paul qu'elle ne voulait pas rester à Brunswick, Son foyer, que ses deux amis ne visiteraient plus, celte maison en deuil, méritant une seconde fois

IG

son nom, et fermée de nouveau comme une tombe, cette fosse fraîchement creusée à quelques pas d'elle, étaient choses au milieu desquelles elle n'eût pu vivre comme il fallait qu'elle vécût. Paul le comprit; lui-même n'était pas fâché de quitter un pays plein de douloureux souvenirs, d'autant plus qu'en voyant le mal qui en était résulté, il regrettait presque l'accueil fait à des Grieux et à Manon. De tous ces événements, sa sagesse simple tirait cette éternelle conclusion, que tout amour qui ne repose pas -r des bases pures et des principes inflexibles, du t évidemment avoir pour dénoûment un malheur ou un remords.

Il n'avait pas oublié non plus la rencontre qu'il avait faite la nuit de des Grieux sous les fenôlres de Virginie, et l'impresiâigu »>roduite par celie-ci sur le chevalier.

Quand il rapprochait ces événements du départ de Manon et de la mort de son amant, il en jaillissait parfois assez de lumière pour lui faire entrevoir la vérité ; mais il avait tant de raisons, pour la mémoire du mort, pour le bonheur de Virginie et pour lui-même, de ne pas acquérir de certitude, qu'il aimait mieux croire ce que tout le monde croyait. Virginie, depuis sa convalescence, allait chaque jour faire un pèlerinage à la tombe isolée de son ami qu'il lui faudrait bientôt quitter, car en

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même temps se faisaient les préparatifs du départ résolu. Or, ce départ n'était pas moins qu'une retraite définitive, que l'exil de ce monde civilisé au milieu duquel Paul et Virginie n'avaient trouvé d'autre bonheur que celui qu'ils y avaient apporté eux-mêmes.

Après la mort de des Grieux, ils se sentirent pris plus violemment du besoin de revoir le pays de leur enfance et de demander aux premiers souvenirs la consolation des derniers. Mais ils n'étaient pas gens à quitter l'Europe sans y payer toutes les dettes de leur cœur, et il fut convenu qu'ils passeraient quelques mois à Paris auprès de Bernardin de Saint-Pierre.

Quand Mustel fut informé de ces nouvelles résolutions, et que Paul et Virginie lui demandèrent s'il voulait les accompagner d'abord à Paris, puis à l'île de France, il accepta avec joie. Avait-il une autre famille pour refuser celle-là? Il se rendit auprès de Gœthe, qu'il avait tenu au courant de tout ce qui s'était passé, et lui fit part de cette nouvelle détermination.

— Ils font bien, et vous aussi, lui répondit le poëte. Vous n'êtes faits ni les uns ni les autres pour ce qui va se passer en Europe.

— Que va-t-il donc arriver ?

— Dieu seul le sait complètement, mais on peut

bien le pressentir : avant un ar d'ici, il y aura une guerre générale.

— Et pourquoi?

— Parce que la France croit qu'elle n'a plus besoin de roi et que les autres puissances croient qu'elle en a besoin encore, de sorte que l'une veut détrôner Louis XVI et que les autres ne veulent pas qu'elle le détrône.

— Si bien que pour voir qui a raison...

— On va commencer par une chose stupide, par se battre. Mais ce sera, je vous assure, une guerre terrible. C'est une question de vie ou de mort pour toutes les monarchies.

— Eh bien, devin, qui triomphera?

— La vérité.

— Oh 1 ce n'est pas répondre... Cette vérité, quelle est-elle?

— Elle est que tout homme est né libre, que celui-ci vaut celui-là, qu'il n'y a de véritable supériorité que celle de l'intelligence et de la vertu, et qu'il faut enfin que le monde le sache.

— C'est votre avis ?

— Certes, ce qui ne m'empêche pas d'aller me battre contre les gens qui disent cette vérité.

— Vous partez?

— Avec le duc de Vv'^eymar. C'est mou aevoir de sujet ; mais il viendra un jour, soyez-en sûr,

OÙ toutes ces petites et vulgaires questions de territoire et de nationalité disparaîtront, où les hommes comprendront que ces lignes de démarcation, indispensables aux premières sociétés qui se formaient isolément, ne doivent plus et ne peuvent plus subsister. Chaque peuple, poussé par ses besoins, sa science, son commerce, son industrie, fera craquer la ceinture factice qui l'entoure ; la communauté d'intérêts fera naître la communauté de pensée : on verra qu'il y a place pour tout le monde sur la terre, tous les hommes se reconnaîtront pour être de la même famille, elle bon sens fera le reste.

» Alors, on sera tout étonné qu'il n'en ait pas toujours été ainsi, et l'on se demandera comment le monde a pu vivre pendant des milliers d'années sans comprendre une chose aussi simple. En attendant, battons-nous, puisque le canon est encore le seul moyen de se faire comprendre.

— Ainsi, vous allez faire la guerre ?

— Oui.

— Que ne restez -vous plutôt à travailler ? A vous l'empire sans bornes de l'idée, le domaine sans limites de l'imagination. Pourquoi, pouvant être roi ici, allez-vous vous faire simple soldat là-bas?

— Il faut voir un peu de tout.

-—Et si vous êtes tué?

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