‹ Le régent MustelChapitre 4 sur 23 · A HENRY MIRAULT V · texte numérisé non relu

A HENRY MIRAULT V

— C'est autre chose, alors. Cher ami, allez en Pologne; pour moi, je m'en tiendrai à ce que j'en connais, c'est-à-dire aux redingotes à brandebourgs, aux refrains patriotiques de 1830 et à le lithographie de Poniatovski sautant dansl'Elster Cela suffit à moix bonheur, d'autant plus que je n'ai aucune envie de délivrer la Pologne.

— Qui ne demande pas qu'on la délivre ! Vou; pouvez dire cela à vos compatriotes. Cependant, vous pourriez faire une chose.

— Laquelle?

— Yous pourriez m'accompagner jusqu'à Myslovitz.

— Qu'est-ce que c'est ça, Myslovitz?

— C'est la dernière ville, ou plutôt le dernier village prussien avant le territoire polonais. C'est de la Silésie toute pure et qui ne manque pas de caractère. De grandes forêts de sapins autour d'immenses plaines; des solitudes admirables avec les Carpathes d'un côté, et partout des mines de charbon, des usines de fer et des fabriques de zinc; celles-là profondes, celles-ci sombres et rouges comme des succursales de l'enfer. Venez, vous écrirez quelque chose sur le pays, en m'attendant. Je me dépêcherai. Mais j'y pense: il y a tout un roman à faire à Myslovitz : l'assassinat de la princesse Sliipna. Ah I mon cher, c'est très-curieux.

VI A HENUY MTRAULT.

C'est la plus ténébreuse histoire qu'on puisse ima giner. Voilà deux ans que la justice autrichienne se casse la têle pour y comprendre quelque chose : amusez-vous à la débrouiller ou àl'crnbro-uiller un peu plus. N'avez-vous pas entendu parler de ce. drame? toutes les gazettes en ont retenti

— Je lis peu lesjournaux français, encore moins les journaux étrangers.

— Cette pauvre princesse avait son château à ^eux cents pas de Myslovitz.

— Et vous dites qu'elle a été assassinée?

— Oui.

— Par qui?

— Par un domestique, je crois.

— De quelle façon ?

— Il lui a donné un coup de couteau ; non, non, il lui a tiré un coup de fusil.

— Pourquoi?

— Voilà ce que je ne sais pas, voilà où est le mystère. On assure qu'une partie de la famille est compromise dans cet assassinat. Je vous dis que c'est un roman. A Myslovitz, tout le monde vous racontera ce crime. Vous recueillerez toutes les versions et vous en tirerez ce que vous pourrez ; Moi, au milieu de mes affaires, je me suis peu occupé de ces détails, mais j'ai entendu dire partout qu'ils sont très-intéressants.

A HENRÏ MIRAULT YH

— Soit, va pour Myslovitz et l'assassinat de la princesse Slupna. Est-ce cela?

— Oui.

— Mais croyez bien, cher ami, que cette histoire m'attire peu. En général, je ne crois guère aux romans tout faits à coups de couteau ou de fusil, et, si je vais à Myslovitz, c'est pour vous accompagner. Combien resterez-vous de temps à Varsovie?

— Quatrejours,unjour pour aller, un jour pour revenir, total : six jours. Est-ce trop?

— Non, et moi qui étais parti pour une semaine I

— C'est toujours ainsi ; vous toucherez à la Pologneetvous reviendrez par Venise.

— Si je reviens, mais oùlogerai-jeàMyslovitz?

— Soyez tranquille, vous serez très-bien à l'hôtel de Graetzer, qui parle assez le français pour comprendre votre allemand.

— Allons, c'est convenu; quand partons-nou-^?

— Dans deux heures.

En effet, deux heures après, nous étions en route. Nous couchâmes à Breslau, où il pleuvait à torrents ; mais il paraît qu'il y pleut toujours. Si c'est une tradition, il n'y a rien à dire. Le lendemain, dès le matin, nous repartions. A partir de Breslau, le paysage change d'aspect, et, quoique ie n'aie aucunement l'intention de te fa're une

Vlir A HENUY MrUAULT

relation de voyage, je ne puis m'empôcher de le dire que mon compr.gnon ne m'avait pas Irompé. Nous entrions, en effet, dans une nature toute nouvelle. Les masses sombres que nous n'avions aperçues que comme une ligne d'horizon, semblaient, par la force de notre vitesse, courir vers nous et en même temps s'éclairer et grandir comme cette armée d'arbres que Macbeth eut à combattre ; on eût dit que ces masses noires allaient nous arrêter comme une barrière, elles qui se sont faites impénétrables au soleil, si bien que se brisant sur leurs cimes inégales et acérées, il rebondit jusqu'à ce qu'il trouve où passer, et finit par s'éparpiller en mille gouttes de lumière brillant isolément, ici sur une pierre, là sur une feuille; c'est du jour passé au tamis. Eh bien, nous entrâmes avec fracas, de façon à briser cette barrière invisibîo que la nature la plus domptée oppose encore à la volonté victorieuse del'homme. Quel étonnement dans ces forêts désertes 1 et sans compter celui que nous apportions, quel bruit magnifique comparable seulement à celui de la mer ! En France, sur nos lignes de chemins de fer, étouffés entre deux terrassements symétriques que tente envain d'égayer le petit jardin carré du cantonnier solitaire, la locomotive manque complètement de poésie. En Silésie, c'est tout le con-

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