A HENRY MIRAULT IX
traire. Au milieu de ces forêts épaisses, nerveuses^ bruyantes, où la vapeur, tonnerre régulier, s'est creusé un large sillon de fer, on court en plein fantastique, on est précipité en pleine ballade. Le vent qui s'y promène depuis six mille ans sans, pouvoir en sortir s'y heurte, avec une harmonieuse colère, à tous ces arbres droits, impassibles, fiers, éternels ; le soleil s'y couche toutrouge,^ sanglant, comme s'il se déchirait à tant d'aspérités ; la locomotive y entre, y passe, en sort, rugissant à son aise dans cette nature puissante oh. elle trouve des échos dignes de sa voix, mais lui jetant cependant avec ironie, comme le vainqueur au vaincu, la fumée de sa bouche de cuivre, fumée qui court quelques instants en légères traînées sous l'ombre des arbres, se roule autour de leurs tron.:; comme une écharpe blanche à la taille d'une jeune fille, puis se divise, s'élève, disparait un instant et reparaît tout à coup flottant aux cimes des sapins comme un panache blanc aux casquesdes guerriers.
Nous arrivâmes à huit heures du soir, c'est-àdire à la nuit close, à Myslovitz, et nous nous fîmes conduire à l'hôtel Graetzer, à travers la plus complète des obscurités connues. Du diable si je pouvais me rendre compte du lieu où nous étions.
— Mon cher monsieur Graetzer, dit M. *** au propriétaire ^''î l'hôte^ , voici un Français qui va
ÎIENRY MIHAULT
passer ici six ou huit jours. Cela ne s'est jamais vu ; il n'y a que les Français pour avoir de pareilles i'' 'os ; vous me ferez le plaisir de lui raconter l'histoire de la princesse Slupna. Vous devez la connaître, et cela vous exercera à parler le français, car monsieur ne parle pas l'allemand.
— L'histoire do la princesse Slupna 1 répondit M. Graetzer dans un français de fantaisie, mais que j'étais bien heureux de rencontrer, car on est plein de reconnaissance, à l'étranger, pour ceux qui parlent, si imparfaitement que ce soit, la langue du pays natal ; l'histoire de la princesse Slupna ! oh ! elle est très-curieuse. Je ne la sais pas bien, moi, mais il y a ici des personnes qui la connaissent parfaitement, et qui parlent français.
C'était charm;.-"»- '?^c."a nous couchâmes après avoir soupe.
Le lendemain, à six heures du matin, mon compagnon partitpour Varsovie. Je l'accompagnai jusqu'à l'embarcadère, situé à environ deux cents pas de l'hôtel, et je pus à loisir, en rentrant, examiner le paysage mélancolique qui m'entourait. En effet, Myslovitz n'est qu'un relais de chemin de fer, un groupe de maisons basses, trapues, aux murs blancs, aux toils noirs formés de lattes en bois, maisons accroupies tristement dans le pli d'une immense plaine et se regardant comme des mala-