‹ Le régent MustelChapitre 8 sur 23 · XIV A HENRY MIRAULT · texte numérisé non relu

XIV A HENRY MIRAULT

fi l'hôtel, je m'arrêtai donc sur le seuil, et, mes deux mains dans mes poches, tendant le ventre au soleil comme un chat qui a bien dîné, je me dis presque tout haut : '< Que diable vais-jc faire ici? » Puis je regardai pa&ser les gens du pays, ces paysans silésiens, hâves, maigres, la tête couverte de chapeaux noirs à bords immenses, vêtus d'une longue redingote bleuâtre, à liserés rouges ou blanc5, fumant de longues pipes et marchant les pieds nus, leurs bottes à la main; les paj'sannes silésiennes, fermes, trapues comme leurs maisons, le torse d'aplomb sur des hanches vigoureuses , les bras nerveux, préparant déjà au type russe, coiffées d'un mouchoir, presque toujours de couleur éclatante, et portant pour la plupart un enfant couché dans un châle qui, je ne sais par quel procédé, enveloppe et serre la moitié de leur corps, si bien que la mère et l'enfant, image poétique de la maternité, ne semblent faire qu'un seul individu. Comme les hommes, elles vont nu-pieds, et, chose étrange, il y a des filles de quinze à seize ans qui n'ont jamais connu les souliers ni les bas et dont le pied souple est du plus pur modèle qu'on puisse imaginer; coude-pied cambré, che\ille fine, taloTi étroit, ongles longs, rien n'y manque. Ajoute à cela des jupes qui ne vont qu'à mi-jambe, une sûreté et une ligueur de marche

A IIENUY MIRAULT XV

acquises dès l'enfance, et tu auras parfois d'appt^tissanles créatures dont Rubens n'eût pas manqué de faire des croquis, et que, malgré toi, tu suivras volontiers de l'œil pendant quelques minutes. Mais aussi et le plus souvent, nien entendu, que de jambes malades, que de pieds déformés, que de vilaines choses avoir! Quand j'en eus assez vu, je remontai dans ma chambre, j'y pris un des livres que m'avait donnés à Bruxelles M. Méline, ce contrefacteur que nous maudissons toujours et auquel la littérature française doit certainement plus qu'il ne lui doit, et je m'acheminai vers un endroit un peu moins stérile de la plaine et accidenté de ces légères ondulations de terrain que gravissent avec tant de ésiâceles jeunes chevreaux au mois de mai.

Cependant, on m'avait demandé mon nom à i'hôtel Graetzer, comme dans tous les hôtels, et ce nom, qui serait fort inconnu si j'en étais le créateur au lieu d'en être l'héritier, me valut au retour une réception tout à fait flatteuse pour mon père. J'eus bien vite fait connaissance avec tout ce qui savait bien ou h peu près le français fi Myslovitz, ce n'était pas long, et ce fut à qui me parlerait des Mousquetaires et de Monte-Cristo. Parmi les personnes qui se trouvaient là, il y en eut une ou deux qui voulurent bien avoir l'air de

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