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savoir que j'écrivais aussi et qui me demandèrent si je venais à Myslovitz (car on savait que je devais y passer quelques jours) dans l'intention d'écrire quelque chose sur la princesse Slupna. 11 était temps qu'on m'en reparlât, de cette pauvre princesse, je l'avais déjà oubliée.
— En effet, monsieur, répondis-je à mon interlocateur, véritable Allemand, franc, gai, bien portant, ne parlant pas le français dans toute sa pureté, mais le comprenant dans tout son esprit, riant de ce bon rire qui se gagne, ayant un appétit entraînant, dont le spectacle seul eût pu guérir la gastrite la plus invétérée, et se mettant gracieusement à ma disposition pour me faire voir les curiosités du pays; en effet, monsieur, lui répondis-je, on m'a beaucoup parlé de l'assassinat de cette princesse, et, s'il est aussi intéressant qu'on me l'a dit, je ne demande pas mieux que de l'utiliser.
— Ah! oui, écrivez cela, cela fera un trèsbeau roman. Si vous voulez, je vous mènerai voir son château.
— Très-volontiers, et, si vous pouvez me raconter l'histoire en même temps, ce sera à merveille.
— X... est-il ici? demanda h M. Graetzer mon interlocuteur avant de me répondre.
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— Non, il est à Varsovie, mais il reviendra demain ou après-demain.
— Alors, il vous racontera cette histoire; il parle admirablement le français, et, d'ailleurs, il la sait mieux que moi.
C'était la troisième personne qui m'entretenait de cet assassinat comme de la chose du monde la plus intéressante, et je n'étais pas plus avancé.
— Mais, repris-jc, ne pourriez-vous me donner déjà quelques indications, quelques renseignements ?
— Oui, oui, demain nous en parlerons, si vous voulez accepter à déjeuner au château, ou plutôt à la ferme qui est à côté.
— De grand cœur.
Là-dessus, on apporta du vin de Hongrie, brillant comme de la topaze dans sa bouteille d'un vert clair ; on mangea, on but, on fuma, mais de la princesse Slupna, pas un mot. Je me couchai à minuit, enchante de mes nouvelles connaissances et déjà convaincu que, grâce à elles, mes six jours d'attente, dont un, du reste, était enterré, allaient s'envoler comme des secondes. Le lendemain, à cinq heures du matin, j'étais réveillé parle soleil, qui, sortant de son lit de nuages, juste en face de ma fenêtre, laquelle n'avait ni stores ni rideaux, me chatouillait en riant le visage d'un fort beau
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rayon de pourpre et d'or.Quelquesminutes après, l'escalier retentissait des pas lourds des domestiques ; toutes les sonnettes de la maison s'ébranlaient, l'un appelait enfrançais, fautre en russe, celui-ci enpolonais, celui-là en allemand. M.Graetzer répondait à chacun dans son idiome natal, on transportait les bagages, l'on faisait enfin ce vaearme impitoyable que font danstous les hôtels de la terre, et surtout, je crois, dans celui-ci, les gens qui partent à heure fixe, que cette heure se trouve le matin, le soir ou la nuit. A six heures, tout redevint calme, le convoi était parti. La journée s'annonçait comme devant être magnifique. Je melevai et m'en allai sous le vent frais qui vient des Ëarpathes respirer de l'appétit pour faire honneur au repas de mon nouvel ami, et mon estoma» sonnait bruyamment l'heure du déjeuner ou plutôt du dîner, car en Allemagne et en Prusse on dîne à midi, quand je vis poindre à l'horizon la figure souriante de l'amphitryon.
— Avez-vous faim? me dit-il en me serrant la main.
— Oui.
— Alors, c'est bien.
— Et vous?
— Oh! moi, j'ai toujours faim.
Nous nous mîmes en route. Nous suivîmes d'à-
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bord le chemin qui conduit à la gare du cliemin de fer; puis, arrivés là, nous longeâmes un sentier côtoyant la balustrade de bois qui, à notre droite, fermait cette garu. Â notre gauche, nous avions la plaine coupée de cette rivière dont je te parlai^ tout à l'heure. En chemin, je faisais toute sorte de réflexions. Cette eau que je longeais est une limite ; de l'autre côté, c'est la Pologne, c'est la Russie. Étranges choses que ces démarcations de territoires que rien n'annonce dans la nature, et qui disent pendant des siècles à la civiUsation comme Dieu h la mer : « Tu n'iras pas plus loin, n Heureusement lacivilisation est plus désobéissante que l'Océan, et, un beau jour, un flambeau dans une main et, si besoin est, une épée dans l'autre, la civilisation enjambe les frontières, torrents, montagnes ou ruisseaux, et de gré ou de force éclaire ceux qu'elle trouve.
— Tenez, me dit mon compagnon en me montrant au bout du chemin que nous suivions un groupe d'arbres et de maisons adossés au talus qui supporte le chemin de fer et coupe l'horizon d'une hgne en demi-cercle, laquelle se perd bientôt à gauche dansdes forêts de sapins, tenez, voici le château.
— Quel château "i
— Le château delà ^ -.incesse Slupna.
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— Ail! au fait.
Je regardai.
— C'est ça, ce fameux château ?
— Oui.
— Gomment appelleriez-vous donc les guinguettes de Meudon et de Montmorency ? Ce château serait une bicoque à côté.
— Ah 1 c'est que je vous dirai qu'ici, c'est le châtelain qui fait le château. La maison qu'un noble habite devient noble et prend le titre de noblesse qu'une maison peut prendre. Elle devient château, fùt-elle faite de quatre planches et couverte, comme l'est celle-ci, de simples lattes de bois.
— C'est autre chose alors, et je fais mes excuses au château Slupna.
Nous arrivâmes.
Le site est assez pittoresque. Un petit sentier grimpant, une source d'eau très-salutaire, à ce qu'il paraît, s'échappant goutte â goutte de la terre qui la recèle, des cerisiers en fleur à l'époque où nous étions, des trembles et quelques grands peupliers frissonnants toujours comme des fiévreux, une maison, ou plutôt un corps de logis écrasé comme toutes les maisons du pays, composé d'un seul rez-de-chaussce, orné de deux grosses et courtes colonnes sur sa façade princi-
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pale, affaissé sous un toit lourd, pesant, brillant au soleil comme du plomb, murailles blanches, volets fermés, enfin une maison qui ressemblait à une grande tombe, voilà ce qui me frappa d'abord. En face, un long bâtiment s'étendait, portes et fenêtres ouvertes, riant, chantant au bruit rauque et monotone d'un jeu de boules, au bruit sec et brillant du billard ; puis des enfants, des nourrices aux pieds nus, toujours, un potager au fond, un hangar à cinquante pas à droite, et c'est tout.
— C'est de ce hangar que le meurtrier a tiré son coup de fusil, me dit mon compagnon.
— Ah! très-bien. Et où était la princesse?
— A cette fenêtre.
Du doigt il me montrait une des fenêtres closes.
— Elle était jeune ou vieille, cette princesse?
— Vieille I
— Et il l'a tuée sur le coup?
— Roide.
— Et pourquoi l'a-t-il tuée?
— Ahl je n'en sais rien, mais il y a ici des gens qui vous renseigneront.
— Merci.
Enfin, je savais déjà que la princesse était vieille, qu'elle avait été tuée roide, et j'avais
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va la fenêtre où elle était quand le coup était parti. Eh bien, mais il me semble que ce n'était déjà pas mal, et qu'il y aurait eu exigence à en
demander davantage à un peuple si traditionnellement flegmatique et peu curieux.
Cependant, je suis entêté, et je voulus en avoir ie cœur net, de cette insaisissable histoire. Je gardai le silence jusqu'à ce que nous fussions à table dans une des salles du rez-de-chaussée; mais, 611 attendant le dîner, qui, selon toute probabilité, allait être long à venir, je dis à mon amphitryon, qm, tout fatigué de m'en avoir tant appris, regardait dans la campagne en faisant tourner ses deux pouces l'un autour de l'autre :
— A quelle époque ce crime a-t-il eu lieu? — Il y a deux ans.
— On m'a dit que la famille y avait été compromise?
— Oui, on a soupçonna un des fils.
— Allons, allons, courage! me dis-je, je crois qu'en questionnant avec précaution, qu'en tâtonnant un peu, je me frayerai un chemin à peu près droit dans ce labyrinthe.
Je repris donc, en ayant l'air d'ajouter une éi:orme importance à toutes mes questions, afin d'encourager les réponses:
— Combien la princesse avait-elle de fils?