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CHAPITRE PREMIER

Le mouvement syndical en général

La transformation progressive et ininterrompue des moyens de production, appelant à leur aide les capitaux et déterminant leur coalition, a créé depuis plus d'un demi-siècle des conditions nouvelles dans les rapports sociaux, se manifestant par des conflits de plus en plus âpres entre le capital et le travail.

De quelque côté que l'on se tourne, on voit se développer de plus en plus l'antagonisme entre les classes possédantes et les classes ouvrières, se traduisant par des grèves et des lock-outs ininterrompus, valant aux unes et aux autres des victoires et des défaites, et sans cesse, en haut comme en bas, on se prépare en vue des luttes de demain.

La coalition capitaliste se révélant par la création de syndicats industriels patronaux devait inévitablement faire naître des coalitions ouvrières. Celles-ci se sont développées avec la même vigueur dans les pays traditionnalistes aussi bien que démocratiques, chez les Germains et les Anglo-Saxons comme chez les Latins, formant toutes ensemble cette formidable armée du salariat, ayant des revendications à faire valoir et qui tient de plus en plus en échec la non moins formidable puissance du capital.

Le besoin a fait naître l'organe.

L'Histoire nous apprend que les révolutions qui ensanglantèrent l'Humanité furent toujours précédées de crises de chômage et du renchérissement de la vie. Dans le cours de ces cinquante dernières années, une conscience meilleure des droits et des devoirs, le sentiment que l'union et la solidarité. pratiquées à l'abri des lois pourraient bien être décisives dans la conquête de l'émancipation économique, ont décidé les travailleurs à s'unir. L'association, dans sa forme syndicale, n'était-elle pas de nature à rendre moins douloureuse pour eux cette plaie sociale qu'est le chômage et n'était-

elle pas à même aussi de leur donner l'espoir de la conquête d'une vie meilleure ?

Pourquoi, dès lors, ne pourrions-nous considérer comme légitime cette volonté des classes laborieuses de rechercher, dans des moyens pacifiques, un remède à des maux cruels et même ne pas nous réjouir de ce qu'une organisation générale et scientifique du prolétariat apporte des éléments nouveaux à la stabilité de l'équilibre social ?

Avec Georges Howell ', nous dirons, au surplus, que ces coalitions ouvrières tendent à mettre les deux parties en situation de faire des marchés équitables aux meilleures conditions jîossibles, de telle sorte qu'aucun des deux n'ait sur l'autre un avantage injuste : les syndicats visent à l'équilibre des deux forces.

U" Enquête sur les associations professionnelles d'artisans et ouvriers en Belgique, publiée par M. Emile Vandervelde, nous raconte le drame économique des usines et des ateliers : l'attaque ouvrière, la résistance patronale, les déplacements de nombreuses industries secondaires, la concurrence provinciale appelée à la rescousse de l'employeur, les jDersécutions de l'apprentissage, la guerre aux non syndiqués, les tentatives de limitation de prix et de production, les victoires et les défaites, les joies ]3assagères et la ruine !

Une société qui veut évoluer dans la voie du progrès et qui aspire au relèvement moral aussi bien qu'au développement du bien-être des éléments qui la composent, ne réalise son idéal que si les masses, les classes laborieuses surtout qui sont à sa base, participent à la prospérité générale. Ceci devrait être la préoccupation constante et dominante de ceux qui ont assumé ou reçu la charge de diriger les peuples. Une compréhension nette de ce devoir capital qui déterminerait la mise en pratique de tout un système de protection ouvrière équitable, comportant potamment et très spécialement des encouragements au syndicalisme, se mouvant dans des limites légales très précises, s'efforçant surtout de remédier à ce mal cruel qu'est le chômage et faisant valoir toutes les revendications Légitimes, ne peut que contribuer à grandir la valeur morale aussi bien que la richesse d'un pays. Tel est aussi l'avis émis récemment par M. Léon Bourgeois, un des hommes politiques les plus éminents de notre époque et président de la Conférence internationale contre le chômage :

«Le syndicat, disait M. Bourgeois dans une interview du Peuple, doit se trouver à la base de l'Association internationale contre le chômage. Sans lui, rien de bon, rien d'efficace ne saurait

• Georges Hovteli.. Le passé et l'avenir des Trade-Unions.

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être fait pour lutter contre le fléau. Ni la statistique, ni le plaicement, ni l'assurance ne peuvent être réalisés, sinon par ce mécanisme professionnel. Etant un organisme constamment actif, le syndicat est seul à même d'apporter dans l'observation statistique du chômage une continuité efficace. Etant le défenseur naturel des intérêts ouvriers, il a qualité pour s'entendre avec le syndicat patronal en vue de donner aux services publics de placement leur caractère nécessaire d'impartialité et de neutralité. Enfin, comme foyer d'aide mutuelle et de solidarité, seul il peut donner |au travailleur la confiance indispensable dans la sûreté et l'efficacité des institutions d'assurance.

» Je ne lui marchande donc pas ma confiance, continue M. Bourgeois ; au contraire, je fais fond sur le syndicat comme sur un outil de progrès scientifique, de progrès moral, de progrès social.

» Progrès social, ai-je dit, et, en effet, que savons-nous, jusqu'ici, du mécanisme infiniment complexe par lequel se produisent et se répartissent les richesses ? Le chômage est une rupture d'équilibre entre la production et la consommation. Pourquoi cette rupture d'équilibre, pourquoi certaines branches de la production sontelles plus atteintes que d'autres par le fléau ? Voilà ce que nous pouvons apprendre, grâce à l'organisme professionnel.

» Progrès moral aussi, car en prenant conscience du jeu des forces productives, nous respecterons davantage l'effort même sans lequel rien ne se crée, et une véritable morale économique s'élaborera, toute pénétrée de cette loyauté qui, en échange d'un salaire équitable, fournit, comme disent les typographes français, du travail « en conscience ».

» Progrès social, enfin, résultant, sans que j'aie besoin de le démontrer, du progrès scientifique et du progrès moral, progrès social vers cet état supérieur de conscience où les facteurs divers de la production, capital, intelligence, travail, cherchent à faire équitablement entre eux la répartition des produits de l'effort commun, suivant cette formule que j'ai donnée ailleurs et que je me permets de rappeler : A chacun selon ses droits d'associié. »

M. Bourgeois, enfin, voit dans la collaboration volontaire et cordiale des grandes fédérations patronales et ouvrières, un gage de fraternelle entente, une assurance de paix sociale...

Une étude publiée récemment en France par un économiste éminent, M. Edmond Théry, établit d'ailleurs de façon péremptoire que le syndicalisme, même avec ses excès et contrairement à l'opinion qui a semblé prévaloir jusqu'ici, ne peut empêcher l'accroissement de la fortune d'un pays.

En 1859, affirme M. Théry, la fortune de la France était de

153 milliards ; elle était en 1892 de 242 milliards, pour atteindre en 1908 le chiffre fantastique de 287 milliards 282 millions, soit en quarante-neuf ans une augmentation de près du double.

C'est en 1864 que fut accordé le droit de grève ; c'est en 1884 que furent légalisés les groupements professionnels et c'est en 1895 que fut créée la Confédération générale du travail.

On ne pourrait donc prétendre plus longtemps que le syndicalisme soit mi facteur de décomposition ou de stagnation. Qui donc voudrait affirmer que l'Allemagne et l'Angleterre, qui ont les syndicats les plus puissants et les mieux organisés, soient moins prospères que l'Italie et l'Espagne, où les associations ouvrières sont les moins développées ?

D ailleurs, n'est-ce pas au syndicalisme que revient le mérite d'avoir rendu, sur le terrain de la défense des intérêts purement professionnels, des services dont il serait impossible de limiter la valeur ? Est-ce un élément négligeable dans la vie d'une nation que celui qui a rendu et rend toujours plus supportables les vicissitudes de l'existence ouvrière ? Qui donc voudrait encore soutenir qu'il n'est pas désirable de voir les ouvriers constituer entre eux des caisses contre le chômage involontaire, développer l'apprentissage, améliorer l'enseignement professionnel, organiser des bourses du travail, se constituer une pension en vue de la vieillesse, contribuer à aplanir les différends avec les patrons, user enfin du droit de grève qui leur est reconnu en vertu de la loi ?

Comment dénier aux ouvriers le droit d'être préoccupés d'améliorer sans cesse leur sort, alors qu'ils voient s'accumuler autour d'eux toutes ces richesses qui sont plus particulièrement le produit de leur labeur, sinon de leurs souffrances ?

Le syndicalisme leur a valu, de bonne heure, des avantages appréciés partout où se dessinait l'antagonisme entre le capital et le travail et ainsi bien peu de pays, en Europe, ont pu échapper à son développement.

L'Allemagne avait, en 19 10, 2,447,678 syndiqués ; chaque année ce chiffre s'élève de 100.000 recrues nouvelles.

L'Angleterre vient ensuite avec 2,406,746, les Etats-l'nis avec 1,710,433, la France avec 977,350, l'Italie et l'Autriche avec 5oo,oo"o, la Belgique avec 175,000, l'Espagne avec 50,000 environ.

Dans ces divers pays, le mouvement syndical a pris des allures en rapport avec le tempérament, le caractère des races, les conditions économiques, les circonstances politiques, parfois des contingences locales : partout néanmoins il s'est affirmé avec vigueur, discutant de plus en plus d'égal à égal avec le patronat et infligeant parfois à celui-ci des défaites cruelles. Les récents événements qui se sont déroulés en .\ngleterrc, dans un conflit gigantesque préparé

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par ces Trade Unions réputées pacifiques, montrent à toute évidence que ce n'est pas en France seulement, comme le rappellent volontiers les cléricaux, que l'action ouvrière peut, à un moment donné, semer le désordre et qu'il est parfaitement grotesque d'endosser, comme ils le font, à la prétendue persécution dont serait victime la religion tous les maux de notre époque.

Réagir ?

« On l'a tenté, écrivait récemment M. Marius Renard, dans un remarquable article de la Chronique . Il y eut quelques victoires, mais pour combien de défaites ? Relisez l'histoire sociale de ces dernières années et vous pourrez vous convaincre que si quelques grands mouvements syndicaux ont échoué, combien ont réussi, sans compter que les défaites syndicales coûtaient parfois terriblement cher à ceux qui en croyaient bénéficier. »

Voyons donc quel rôle le syndicalisme a joué en Belgique, quelle est son ampleur actuelle et quelle est notamment la part que prend, dans le mouvement national, le syndicalisme chrétien.

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