CHAPITRE II
La situation actuelle des logements ouvriers
Lorsque l'on envisage les conditions dans lesquelles se présente actuellement la question du logement ouvrier, on est très naturellement porté à rechercher d'abord quels résultats a pu donner la loi de 1889.
Le compte rendu des opérations de la Caisse d'épargne et de retraite nous apprend que 46,300 maisons ont été édifiées au total depuis l'application de la loi jusque fin 1910.
Les avances consenties à cette fin s'élevaient au 31 décembre 1909 à 86,635,986 francs. Alors qu'avant i88g il existait dans le pays dix sociétés, actuellement 122 sociétés de crédit ayant adopté la forme anonyme et neuf autres sociétés reconnues à titre de coopératives servent d'intermédiaires entre les ouvriers et la Caisse d'épargne.
Le nombre des sociétés immobilières était fin 19 10 de 42 ; toutes sont anonymes. Celles-ci construisent elles-mêmes les maisons et les louent aux ouvriers à des prix relativement bas. Elles acceptent de contracter des polices d'assurance-vie et consentent même par le payement de primes à ce que ceux-ci en deviennent propriétaires. Il semble donc, à première vue, que des progrès réels aient été accomplis durant ces vingt dernières années et qu'un nombre respectable déjà de familles ont pu bénéficier des avantages de la loi.
Mais peut-on affirmer que cette loi ait sorti tous les effets que ses partisans en attendaient et qu'elle nous ait rapproché d'une solution de l'affligeante question des habitations ouvrières ?
II faut déchanter lorsqu'on parcourt les résultats des enquêtes faites dans les diverses régions du pays, ainsi que les rapports publiés par la plupart des comités de patronage.
Invariablement, ceux-ci sont amenés à dénoncer avec beaucoup plus d'ampleur les conditions lamentables dans lesquelles sont logées la plupart des familles ouvrières ou paysannes, que les résultats d'une activité, sans doute appréciable, mais reconnus notoirement insuffisants.
Les discours de M. Hector Denis, à la Chambre et au Congrès international de Liège en 1905, l'intéressant exposé Je M. A. Soenens à la Société d'économie sociale en 1908, les suggestives conférences de M. le professeur Mahaim, de Liège, celles de M. Lagasse-de Locht, les rapports présentés à la Conférence des habitations ouvrières à Hasselt, les discussions du dernier Congrès de Bruxelles (19 10), les enquêtes enfin de MAL Hellemans et Hubert, à Bruxelles, sont concordants à cet égard : si des résultats sont acquis, il reste néanmoins encore beaucoup à faire.
Les bureaux d'hygiène s'efforcent partout, jiar des mesures sévères — le sont-elles toujours suffisamment ! - - d'atténuer les conséquences que peuvent entraîner pour la salubrité publique les logements trop mal entretenus. Mais les règlements sanitaires, quand ils atteignent ce résultat, ne peuvent rendre des taudis habitables ni prévenir les dangers que courent, moralement et physiquement, les membres d'une même famille, entassés dans des locaux trop exigus et trop ])eu nombreux. Il n'apparaît pas, d'après les indications fournies par les rapports et les enquêtes, que la situation soit meilleure dans les villes que dans les campagnes. Ici même ont été signalées, dans des discussions parlementaires, les conditions particulièrement effroyables dans lesquelles sont logés les ouvriers et les domestiques de ferme, relégués dans les étables ou au-dessus des écuries, sous des toits vétustés et usés.
Les responsabilités de la société sont grandes lorsque celle-ci tolère des situations aussi douloureuses, et sans doute les sent-on grandir encore à mesure que les progrès de l'Hygiène font mieux (apparaître encore les dangers inséparables des logements insalubres. Foyers de tuberculose, menace perpétuelle pour la santé publique, ils sont une source permanente de misères, engendrent l'alcoolisme, anémiant, détruisant des vies humaines et rendant illusoire toute tentative de progrès moral.
Le remède ne réside pas seulement dans la lutte opiniâtre contie l'habitation défectueuse et insalubre. Le relèvement des salaires, une éducation précoce de la prévoyance contribueraient sans doute à solutionner d'une manière beaucoup plus sûre et jilus décisive le problème social des habitations ouvrières.
Depuis quelque temps, les communes et les provinces, puis certains bureaux de bienfaisance ont décidé d'intervenir, à leur tour, en construisant des cités et des quartiers de logements proprets et salubres, au profit des familles ouvrières les plus pauvres .
Il convient de les féliciter sans réserve.
Lors de la dernière session du Conseil provincial du Brabant, M. Morichar a fait ime proposition fort intéressante tendant à voter
Les Œuvres sociales et économiques. 539
un subside d'un million de francs pour l'édification de maisons pour ouvriers. On ne peut que déplorer que certains esprits réactionnaires et peu avisés aient cru devoir faire des réserves au sujet d'un projet inspiré par des sentiments hautement louables et qui préoccupe d'ailleurs tous les vrais démocrates. Ce n'est que par la multiplicité des mesures et par l'intervention plus large des pouvoirs publics qu'on peut espérer un adoucissement à cette misère sociale. L'effort fait par l'Etat est insuffisant. Comme le rappelait avec beaucoup d'à-propos/récemment, à la Chambre, M. le député Anseele. les 80 millions qui ont servi à l'édification d'habitations ouvrières ne sont rien moins que le produit de l'épargne des classes laborieuses.
L'Etat n'est donc qu'un intermédiaire, un dépositaire temporaire, restituant sur les dépôts effectués dans ses caisses officielles une partie des fonds qui lui ont été confiés. C'est dire que son rôle, limité à cette seule intervention, est insuffisant et que toute une série de mesures complémentaires, conçues dans un sens très •démocratique, sont seules susceptibles de porter réellement remède au mal.
Le dernier congrès des habitations ouvrières à Bruxelles a eu h. s'occuper d'une proposition d'une grande portée sociale émanant de M. Hector Denis et tendant à voir créer par l'Etat une société nationale pour la construction d'habitations ouvrières, avec un statut semblable à celui des chemins de fer vicinaux.
M. Denis demandait l'intervention exclusive de l'Etat pour mener à bonne fin l'entreprise. Le congrès décida que l'initiative privée devait être invitée à y prendre part, dans des conditions rendues possibles par la création d'actions, qui pourraient même, ■jéventuellement, être souscrites en partie par les provinces, les communes, les institutions charitables et les bureaux de bienfaisance .
Entre-temps, la loi de 1889 restera seule chargée de parer à toutes les misères sociales que nous valent les logements défectueux. Les sociétés de crédit^ cléricales en grand nombre, y trouveront encore pour tm temps assez long, sans aucun doute, un moyen efficace ■de continuer leur propagande politique. Et celle-ci sera d'autant plus facile et plus effective en matière d'habitations ouvrières qu'actuellement la Caisse d'épargne, sous prétexte que ses ressources sont limitées, n'agrée plus de sociétés nouvelles de crédit que moyennant caution de 50 p. c. du montant des sommes avancées, alors que récemment encore la garantie exigée n'était que de 25 p. c. En outre, elle ne consent à traiter dans l'avenir qu'avec des sociétés dont le fonctionnement, dans une région déterminée, correspond à des besoins certains et reconnus.
L'avance considérable prise par les sociétés catholiques assure donc aux cléricaux, dans ce domaine, un avantage appréciable.
Les sociétés immobilières, également cléricales pour la plupart, sont agencées plus spécialement j)our l'amélioration du logement que pour la construction complète des maisons ouvrières. C'est là un moyen judicieux de pénétrer au sein des familles, essentiellement commode pour y exercer l'apostolat laïc.
Certaines d'entre elles, telle notamment V Association pour Vamélioration des logements ouvriers de Bruxelles, complètent cette propagande par l'organisation de diverses sections : celle des logements améliorés, celle des habitations nouvelles et celle dite « la bonne assurance populaire ». Ici les membres de l'œuvre se chargent de percevoir à domicile les cotisations prévues pour les mutuelles, l'épargne, l'assurance-vie, la retraite et viennent en aide à ceux des affiliés qui, momentanément, ont cessé d'effectuer régulièrement leurs versements. Résultats : le chiffre de 48 membres inscrits en 1907 s'élève à 1,376 en 19 10, donc en trois ans. Et ainsi les sociétés pour habitations ouvrières, une fois de plus, servent à renforcer l'influence politique du Parti clérical.
Ces sociétés, d'ailleurs, desservent à leurs actionnaires 3 1/2 et même 4 p. c. à titre de dividendes, ce qui rend les participations très intéressantes, sans grands risques.
Nous ne reviendrons plus sur les anomalies que nous avons signalées à propos de l'organisation des comités de patronage. L'acquisition d'une habitation dans les conditions prévues par la loi requiert la qualité d'ouvrier. C'est aux comités qu'incombe, comme nous l'avons vu, la mission de trancher cette question. Ce rôle donne aux fonctions de membre une certaine importance politique, et tout particulièrement à la campagne. Il est parfois difficile de décider qu'un travailleur se mettant durant quelques heures du jour au service d'un employeur et se livrant à la culture d'un lopin de terre est ouvrier ou cultivateur ! II est notoirement constaté que, dans ces cas prêtant à équivoque, la décision est presque toujours conforme aux tendances politiques qui prévalent dans les comités. Et il est permis, une fois de plus, de le déplorer.