‹ Le régime clérical en BelgiqueChapitre 144 sur 166 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Nous avons eu l'occasion d'exposer, dans un chapitre spécial, les conditions économiques peu enviables dans lesquelles se débat, maintenant comme par le passé, la petite bourgeoisie, formée de négociants, patrons, employés, artisans, voyageurs de commerce, agents et petits fonctionnaires de l'Etat.

Nous avons rappelé succinctement la composition des divers services du Ministère du Travail et nous avons notamment signalé que c'est l'Office des métiers et négoces qui s'occupe plus particulièrement de la recherche des mesures susceptibles d'améliorer leur sort.

De l'avis même du Bulletin officiel i, publié par ce département, ce fut le mouvement ouvrier de 1886 qui décida le Gouvernement catholique à s'enquérir, par des enquêtes, de la situation de cette notable et intéressante partie de la population du pays.

Les plaintes des détaillants notamment, puis des hommes de métier, enfin des employés se faisaient de jour en jour plus pressantes ; les protestations ininterrompues des mandataires libéraux, stigmatisant l'inertie gouvernementale à l'égard des classes moyennes, et les théories égalitaires soulevées par les écrits, la presse et les discours des militants socialistes constituaient de plus en plus un danger pour le Parti catholique conservateur, à une époque où la démocratie dite chrétienne n'était guère encore en» faveur.

«La crise aiguë, disait notamment M. Cooreman au Sénat 2, un an après la création du Ministère du Travail, qui atteint si rudement, à l'heure actuelle, un grand nombre de bourgeois, provient de l'évolution économique qui substitue chaque jour davantage la grande industrie et le grand commerce aux petites et moyennes

' Rapport sur l'activité de la section des classes moyennes. 1907. - Sénat, séance du 24 juin 1896.

entreprises. La production et la vente à bon marché, par l'économie des frais généraux et le rapprochement du producteur et du consommateur : tel est le caractère de la concurrence dont souffrent la production et le négoce qui n'alimentent pas la concentration capitaliste. »

Les remèdes ? Ils étaient ainsi indiqués dan , le même discours : « Cette concurrence du bon marché, la moyen.^.î et la petite production ne peuvent la soutenir qu'en luttant à oon marché avec elle par l'association, ou en lui opposant la qualil''', la spécialité, l'originalité. » Puis, comme adjuvant de l'associatio;-!, l'enseignement professionnel : « Un enseignement professionnel approprié apparaît comme l'indispensable initiateur des fils de la petite et moyenne bourgeoisie à la carrière si féconde des métiers d'art. Je ne doute pas que l'honorable minisire de l'Industrie et du Travail ne se préoccupe des encouragements et de la direction à donner à ce point de vue spécial. »

Il nous paraît qu'il serait bien difficile de ne pas se rallier à une conception aussi rationnelle des remèdes préconisés par l'honorable sénateur, qui voyait dans l'association et l'enseignement professionnel les principaux leviers du relèvement économique de la petite bourgeoisie. Que ne s'est-on tenu à ces suggestions si opportunes, en mettant en action tous les moyens susceptibles de les faire aboutir en pratique et de les rendre efficaces ! Mais, à cette époque, comme dans la suite, cette lamentable préoccupation politique, qui voulait voir notamment dans la question de l'enseignement professionnel im moyen excellent de renforcer la propagande cléricale, devait bientôt et inévitablement rendre illusoires ces boimes intentions. Tout fut mis en œuvre également pour rendre les associations créées peu à peu entre petits bourgeois favorables au Parti clérical. Et, fidèles à leur tactique générale en matière d'enseignement, qui veut que l'enseignement libre donne le pas à l'enseignement officiel, ils encouragèrent ici uniquement l'initiative privée, lisez l'initiative congréganiste, sans vouloir jamais accepter le vote d'une loi qui eût spécialement réglementé la matière. , Ce qui devait arriver se produisit. Les petits bourgeois, en

général, et ceux des grandes et moyennes villes notamment, gens instruits, beaucoup plus réfractaires par conséquent aux idées cléricales, se méfièrent des groupements auxquels les conviaient les fonctionnaires de l'Office des métiers et négoces. Ceux-ci, en effet, improvisés hommes d'oeuvre, tous catholiques, les sollicitaient à faire partie des associations nouvelles, dans lesquelles ils restaient les dirigeants, membres des conseils, pour le plus grand bien de la propagande cléricale. Mais, à l'encontre de ce que nous avons signalé dans presque toutes les œuvres catholiques, ils n'osèrent

Les Œuvres sociales et économiques. 543

pas introduire ces dispositions illégales et inconstitutionnelles susceptibles d'assurer le caractère religieux et politique des teuvres.

Seules les gildes de métiers et plus spéicialement dans les régions flamandes, reproduisent encore ces anomalies bien étrangères aux intérêts économiques, qui en font, telle celle de Louvain, des "groupements rappelant assez bien ceux du moyen âge.

A la séance de la Chambre du 7 juillet 1899, M. Théodor, catholique indépendant, avait proposé de porter au budget de cette année un crédit de 5,000 francs pour encourager l'esprit d'association parmi les petits commerçants et petits industriels. Le ministre du travail, M. Cooreman, s'y rallia, et des conférences sont données depuis, chaque année, dans tout le pays, en vue d'atteindre ce but.

Cependant, il apparaissait de plus en plus que les mesures prises, dès les premières années de son existence, par le Ministère du Travail, étaient impuissantes à prévenir les maux dont souffrait la petite bourgeoisie. Il semblait de plus en plus difficile d'édicter des remèdes à des maux que l'on connaissait incomplètement. Une enquête décrétée par la ville de Gand, en 1897, aux fins de déterminer la situation exacte de la petite bourgeoisie de cette ville, se fit |avec beaucoup de profit pour le commerce local. Pourquoi l'Etat ne ferait-il pas de même et n'ordonnerait-il pas une enquête générale dans tout le pays, mesure qui ne pouvait manquer d'être accueillie avec faveur, qui ne pouvait qu'être utile au parti ? Elle permettrait tout au moins de connaître toute l'étendue du malaise dont souffrent les classes moyermes et justifierait sans doute la mise à jour de quelques lois de protection sociale.

Le 11^ Congrès de la petite bourgeoisie, tenu à Namur les 15 et 16 septembre 1901, émit le vœu de voir organiser à bref délai une enquête sur la situation des classes moyennes en Belgique.

Le 10 avril 1902, un arrêté royal publiait le texte de constitution de la commission chargée de cette mission, sous la présidence de M. Cooreman. Celle-ci fut installée officiellement le 1 5 mai 1902, et l'enquête devait se faire sous forme : 1° d'études monographiques ; 2° d'enquête orale et 3° d'enquête écrite.

Des comités régionaux furent créés par province et procédèrent aux enquêtes dans les différentes villes, en organisant des réunions, dans lesquelles les intéressés pouvaient venir exposer leurs griefs et suggérer des remèdes.

Les cinq sections dont la création avait été décidée en assemblée plénière le 1 1 mai 1904 avaient eu à étudier respectivement :

Première section. — L'éducation et la formation professionnelle (écoles, ateliers d'apprentissage, apprentissage à l'atelier, examen de capacité, cours de i>erfectionn€inent, musées professionnels pour patrons) ;

Deuxième section. — L'association (régime légal des syndicats, des unions profcssijiinf'k':-;. des sociétés coopératives), les associations professionnelles au point de vue économique, etc. (outillage, statuts, achats, expositions) ;

Troisième section. — Le crédit (les sources du crédit, les besoins particuliers de la petite bourgeoisie, influence des retards dans les payements) :

Quatrième section. — Questions fiscales (le régime des patentes, des douanes, etc., les frais de justice) :

CUiQuième section. — Griefs et législation générale (police du commerce, colportage, déballage, marchés publics, liquidations, concurrence déloyale, etc.). Le contrat de travail des employés de commerce.

L'enquête dura quatre ans. Elle aboutit à l'élaboration de toute une série de vœux. Combien furent suivis d'exécution depuis ? Nous avons rappelé, par ailleurs ', les déclarations du Ministre du Travail actuel au sujet de la situation toujours lamentable de la petite bourgeoisie.

Voici comment s'exprimait feu le député Malempré. à la Chambre, à la séance du 7 mai 1908 :

J'en ai fini aujourd'hui sur ce point. Je voudrais avant de me rasseoir élever une énergique protestation contre la façon scandaleuse dont vous vous moquez de la petite bourgeoisie. Vous avez créé à son intention un office des classes moyennes qui produit autant d'effet qu'iin emplâtre sur une jambe die bois. Vous avez fait dans le but d'essayer de capter les suffrages de ses membres une enquête sur sa situation. Vous avez annoncé que vous alliez vous occuper d'elle. On est allé se promener à travers le pays pour s'enquérir d?s desiderata de la petite bourgeoisie.

On a dépensé en travaux d'écritures, en frais d'imprimés, en indemnités, en frais de déplacement des sommes considérables. On a dépensé rien qu'en travaux d'impression, en 1905, pour près de 20,000 francs ; en 1906, pour près de 8,000 francs également pour aboutir à un lamentable fiasco. Autant en a emporté le vent !

Et, messieurs, je ne suis jas le seul à faire entendre ces protestations. Les intéressés eux-mêmes protestent.

J'ai ici, à mon dossier, un organe intitulé Le Commerçant qui porte la date de novembre 1907 et qui dit :

« L'enquête sur la petite bourgeoisie ? Elle n'a rien produit ! <,)ue les commerçants se fassent entendre I Elle fut inaugurée à Namur, en août 1903, l'enquête sur la petite bourgeoisie, par une magnifique allocution de M. Henri Dclvaux, membre de la Chambre des représentants. On avait mis en elle les plu5 beaux espoirs. On comptait qu'elle allait porter remède aux abus, mettre fin à de nombreux et gros sujets de plaintes.

» Or, depui-. c|u'elle s'est termincVj à Wjavre, en avril 1904, c'est en \aiii que nous cherchons à découvrir ses résultats. On n'a rien fait...

' Voir page 88.

Les Œuvres sociales et économiques. 545

©tt plutôt si, on a fait quelque chose I On a fait une loi sur le repos •tominical, et on l'a faite de façon à mécontenter tout le monde et à porter gravement préjudice à un grand nombre d'entre nous.

» Hélas I n'en sera-t-il pas 'die même d'autres questions ? »

Et, messieurs, ce journal n'est pas le seul à protester. En janvier éernier, les délégués de la petite bourgeoisie se sont réunis à Bruxelles et voici le communiqué qu',ils faisaient paraître :

« Dimanche lo janvier, les délégués des différentes lédérations professionnelles du pays se sont réunis à Bruxelles.

» De toutes parts les représentants de la petite bourgeoisie sont venus exposer les doléances de leurs unions au sujet du peu de résultats qu'obtiennent leurs démarches à l'office des classes moyennes.

» Les tailleurs, les peintres, les boulangers, les voyageurs et empdoyés et d'autres ont tour à tour fait part de leurs griefs au sujet de la suppression des cours et des subsides ou de la non-exécution de réformes promises.

» L'assemblée a été unanime pour exprimer, sans distinction de parti, son mécontentement au sujet die l'attitude de l'office des classes moyennes et a chargé l'apsociation pour l'étude et la défense des intérêts de la petite bourgeoisie de l'organisation d'une réunion de protestation qui se tiendrait à Bruxelles le 9 février prochain et à laquelle seront convoqués les délégués de toutes les unions de la petite bourgeoisie. »

Vous le savez, monsieur le ministre, c'est un vent de fronde qui se lève, et nous somines loin du temps où les petits bourgeois vous apportaient un album que vous avez accepté. (Signe de dénégation de M. le ministre de V Industrie et du Travail.)

Les vœux votés régulièrement par les congrès annuels de la petite bourgeoisie, dont les membres du comité, désignés par le Gouvernement, sont presque tous cléricaux, les vœux des diverses chambres syndicales du commerce et de la petite industrie, Jes vœux des associations d'employés, de voyageurs de commerce, de tous ces éléments si intéressants, en un mot, composant la petite bourgeoisie, et dont nous avons rappelé la situation peu enviable, confirment les déclarations pessimistes rappelées ci -dessus et dénotent avec suffisance que les classes moyennes, trop peu dociles aux suggestions cléricales, n'ont rien à espérer du Parti catholique.

Page 1