CHAPITRE PREMIER
Le socialisme fait naître le socialisme chrétien
L'histoire de la démocratie belge est intimement liée à l'histoire de la démocratie dans les autres pays. A cet égard, l'évolution politique et sociale en Belgique a plus particulièrement subi le contrecoup de toutes les convulsions économiques qui se sont produites en France, voire même en Allemagne.
La Révolution française de 1789 avait détruit toutes les corporations existant à cette époque. Elle voulait la liberté pour tous ; elle proclamait l'égalité des hommes. Sa conception d'une vie sociale meilleure, basée sur ces principes, faisait entrevoir à ses auteurs le salut de la société dans un respect absolu de la liberté individuelle. Elle marquait un but, elle n'apportait pas le remède. En interdisant l'association, elle voulait avant tout, il faut bien le dire, rendre impossible l'existence de ces innombrables sociétés catholiques, disséminées un peu partout et qui, dans notre pays, sous' la forme de ghildes paroissiales, constituaient le meilleur soutien de l'Eglise.
Ce respect excessif de la liberté individuelle, considérée alors comme incompatible avec l'esprit d'association, devait provoquer des qibus. Sous l'empire de la transformation progressive des conditions de la vie économique, l'individu, faible, souffrant de son isolement, devenait la proie du plus fort, du privilégié. Envisagée au point de vue du profit social qu'elle devait lui apporter, l'œuvre de 1789 fut imparfaite. Mais qui donc voudrait oublier que c'est sous son égide que s'est écoulé un siècle de progrès tel qu'il marque entre tous dans l'histoire de l'humanité ?
Comment, d'ailleurs, ceux-là mêmes qui en furent les auteurs, ayant voulu avant tout supprimer ce qui restait du servage, ayant voulu aussi détruire les forces du passé intéressées à le perpétuer, auraient-ils pu entrevoir que ces mêmes progrès feraient naître les conflits modernes entre le capital et le travail, créant entre les hommes une atmosphère de défiance et de trouble permanent ?
La Révolution française a, sans conteste possible, fait !e monde
moderne. Elle a détruit le système des jurandes et des maîtrises qui avaient abouti au monopole et à l'exploitation, entravant toute expansion des forces individuelles. «Je le crois, j'ai dit, proclamait Frère-Orban >, à la séance de la Chambre du 22 janvier i84tS, que la Révolution de 1789 était une grande et magnifique révolution ; je n'ai pas parlé des excès de 1792 et de 1793. J'ai prononcé le mot de 89, qui rappelle l'abolition des jurandes et des maîtrises, l'abolition des privilèges de la noblesse et du clergé, qui rappelle l'avènement des hommes du Tiers-Etat. C'est à cette révolution que nous devons ce que nous sommes, et, comme nous avons reçu de père en fils, avec le sang, le souvenir des ignominies qu'on fil peser sur le Tiers-Etat pendant des siècles, nous pouvons aujourd'hui glorifier cette magnifique révolution de 89, et nous devons plaindre ces insensés, ces ingrats, qui renient cette mère glorieuse qui les a mis au monde, à la vie publique, i\\.\\. de parias qu'Us étaient, les a fait citoyens et. pour tout dire en un mot, qui a proclamé de nouveau cette loi du Christ, la grande et sainte égalité. »
Ce sera la gloire impérissable de la Révolution de 1889 d'avoir proclamé l'indépendance de la ])ersonne humaine, la liberté du travail et l'égalité devant la loi. Sans doute, en octroyant la liberté à tous marquait-elle ses tendances vers le non-interventionnisme dont s'accommode assez mal la société économique moderne ; mais qui donc pourrait contredire que cette libre concurrence, une des formes de son œuvre, qui a fini par engendrer des abus exigeant des correctifs, n'en a pas moins aidé à créer la prospérité industrielle du xi.v siècle ?
Si, durant les quelques décades qui suivirent l'instauration du nouveau régime, un malaise relatif ne cessa d'étreindre la société, on ne pouvait raisonnablement attendre de l'application des nouveaux jirincipes que venait de proclamer la Déclaration des Droits de l'Homme une régénération complète, immédiate pour ainsi dire, de cette, même société qui puisait ses fondements dans les erreurs, les préjugés, les traditions et les lois d'une longue succession de siècles et dont certains vestiges avaient survécu au bouleversement de 89. La transformation progressive et complète de l'ancien régime économique, conséquence inéluctable des progrès du machinisme, aboutissant en quelque sorte à la formation d'une société nouvelle, peut bien être invoquée avec quelque raison, comme nous le verrons plus loin, pour excuser la Révolution de n'avoir pu tenir toutes ses promesses.
Quoi qu'il en soit, le malaise social, constaté (i'aillcins dans la
Frère-Orban. \y.\x I'ml Hymaxs. liruxelles, Lobéffue et C".
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plupart des pays d'Europe durant la première moitié du XIX'= siècle, aboutit au cataclysme de 1848, que quelques lois votées en hâte en France, pour la protection des femmes, des enfants, des adultes, furent impuissantes à prévenir.
Au point de vue de la démocratie, l'année 1848 marque l'aurore d'une ère nouvelle. Notre pays, si sensible à tous les phénomènes de la vie sociale en France, ne pouvait y rester étranger.
A partir de cette époque, un vent de démocratie souffle de par le monde. Le prolétariat, las de souffrir, se réveille et s'organise ; le droit d'association, inscrit dans la Constitution, est peu à peu mis en pratique.
De 1848 à 1862 fut entreprise une campagne active d'idées et de doctrines. En 1862, le Gouvernement allemand envoie en mission dans divers pays un certain nombre d'ouvriers d'élite, pour leur permettre de s'initier aux progrès réalisés par ailleurs, notamment dans l'outillage, dans les méthodes de travail. Ils se rencontrent à Londres, à l'Exposition universelle, avec des délégations ouvrières de divers autres pays. Des liens intimes s'établissent entre eux. II s'opère des échanges de vues sur les questions sociales et économiques ; un même et secret espoir d'une vie meilleure anime tous ces hommes. Une défense commune apparut comme nécessaire : elle les unit. C'est ainsi que naquit au Congrès organisé le 28 septembre 1864, à Londres, l'Internationale ouvrière.
L'Internationale ouvrière ne connut pas tout d'abord la jirospérité. Après avoir organisé quelques Congrès, à Genève en 1S66, à Lausanne en 1867, à Bruxelles en 1868, à Bâle en 1869, enfin à La Haye en 1872, elle fut dissoute. Elle n'était pas encore une puissance agissante et elle n'eut au début que ]ieu de jDrise sur la classe ouvrière belge ; en 1877, le Congrès socialiste universel de Cand, organisé par un militant de cette ville, van Beveren, n'eut aucun succès.
Mais la constitution officielle et définirive du Parti socialiste en Allemagne, en 1875, ^ Gotha, marque néanmoins l'aurore du socialisme dans le monde. C'est à partir de cette époque que le prolétariat, conscient de sa force, mettra tout en ceuvre pour la réalisation de sa conception politique. Le socialisme, suivant la doctrine de Karl Marx, reposera définitivement sur cette affirmation que la propriété privée devra inéluctablement être transformée en propriété collective ; que le sol, comme tous les moyens, tous les outils de production, devront devenir l'apanage de la collectivité. Et, pour marcher à la conquête du pouvoir, Karl Marx invite tous les travailleurs du monde à s'unir, l'association et la solidarité bien comprises pouvant seules et par elles seules déterminer l'émancipation économique ouvrière.
Ces idées eurent bientôt franchi la frontière pour venir germer dans un terrain essentiellement propice. La Belgique est un pays de sociétés. On sait que les ghildes, les corporations de métiers y étaient déjà florissantes au moyen âge. L'association y fut toujours en honneur. Pays industriel, elle doit connaître la lutte entre le capital et le travail. Sa population ouvrière est dense ; elle comportait déjà plus de 800,000 ouvriers à cette époque.
Des hommes de grande valeur surgirent peu à peu aux premiers rangs de r..rmée prolétarienne ; les grou]:)ements ouvriers s'organisèrent de toutes parts à leur initiative. César De Paepe, Volders, Hector Denis, Edmond Picard, Louis Bertrand, plus tard Vandervelde, .\nseele, Destrée, de Brouckère, et d'autres, devinrent les chefs autorisés du socialisme belge, mettant, les uns, leur talent d'organisation, les autres leur science ou leur fougue oratoire au service du parti en formation.
En 1881 fut créée, à Gand, la maison du « V'ooruit », en 1883, à Bruxelles, la Maison du Peuple. En 1885 1 se constitua définiti- \ement, à Bruxelles, le Parti ouvrier belge, avec une action triple : politique, syndicale et coopérative.
On sait avec quelle vigueur il affirme son existence aujourd'hui, à la suite de son chef incontesté, AL le député Emile Vandervelde.
La question se pose désormais de savoir quelle fut l'attitude des partis libéral et catholit^ue en présence de ces événements.
Ici comme là, les principes de Manchester étaient en honneur. Le non-inter\entionnisme était de règle. Il semblait établi que les questions sociales et économiques se résolvaient d'elles-mêmes, par le seul fait que l'homme, que l'individu cherche en tout et toujours son intérêt personnel. L'Etat ne pouvait, suivant cette conception, intervenir dans les confhts entre le capital et le travail : il ne pouvait, par exemple, fixer des limites à l'exploitation ou à la durée du tra\ail. Il ne pouvait contraindre l'employeur à assurer l'ouN rier contre les accidents ; les patrons eux-mêmes attaquaient le droit d'association.
Parallèlement au développement du mouvement socialiste, bientôt on vit se dessiner, dès 1865, au sein du jiarti libéral, le mouvement progressiste.
Les libéraux-progressistes, Paul Janson en tête, avec reron et Georges Lorand, formulaient un programme de réformes dans un
' Lire le remarquable ouvia.çe df M. Loris Ijertranu, intitulé Histoire de la De'mocratie et du Socialisme en Belgique d puis 1830. 2 volumes. Dechenne.
Unix. -Iles.
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sens très démocratique ; ils réclamaient le suffrage universel et unissaient leurs efforts à ceux tentés par les dirigeants socialistes pour assurer l'ascension prolétarienne.
Mais, tandis que la bourgeoisie démocratique caressait l'espoir de se concilier les faveurs de la classe ouvrière, ])ar des discours et des démonstrations d'une loyauté et d'une sincérité indéniables, les socialistes procédaient à l'organisation de leurs troupes sur le terrain social et économique.
L'association comporte des a\-antages incontestés. P'idèles disciples de Marx, ils surent, de bonne heure, s'en servir : des coopératives, hâtivement mises sur pied, devaient obvier dans une large ■mesure à la cherté des vivres et fournir des ressources pour l'organisation de la lutte politique ; les syndicats devaient solutionner la question si douloureuse du chômage involontaire, assurer l'usage du droit de grève par la création de caisses de résistance et organiser la défense des divers intérêts professionnels. Les mutualités devaient apporter sur le terrain de la prévoyance de nombreux avantages que l'individu isolé ne pouvait conquérir.
S'il est vrai qu'à la suite des libéraux-progressistes, l'autre fraction libérale évolua insensiblement dans un sens démocratique, on peut néanmoins affirmer qu'en\'isagée dans son ensemble, l'action libérale comporta encore des lacunes et des erreurs que ni le temps ni les événements ne parvinrent à faire disparaître. Le non-interventionnisme manchestérien n'entendait pas seulement rester étranger au.x conflits divisant le capital et le travail, il se complaisait à méconnaître la nécessité actuelle impérieuse jjour les partis politiques de prendre racine dans les masses du prolétariat et de la petite bourgeoisie, par l'organisation d'œu\-res sociales et économiques .
L'avenir, mieux encore que le passé, dira combien grande fut cette erreur. Les catholiques la réparèrent depuis ; il est à présumer que le Parti libéral, soucieu.x de poursuivre l'exécution de sa mission historique, se maintiendra résolument clans la \oie dans laquelle il vient de s'engager à son tour.
Détenant le pouvoir à des époques diverses, les libéraux firent voter des lois d'une grande portée sociale. Leur intervention eut à se produire alors que le pays se débattait dans des crises sans fin, entremêlées de disettes et de famines.
Pour connaître exactement la situation économique avant 1848, qu'on relise ces lignes, écrites en 1843 par le grand économiste catholique Ducpétiaux ^ : « Il est affligeant le spectacle qui se perpétue à nos yeux : des récriminations et de vaines clameurs, des
De la condition physique et morale des jeunes ouvriers Tome I. Préface.
crises périodiques, la banqucroule ilu fabricant associée à la misère de l'ouvrier, des magasins qui regorgent de produits à côté d'une population à jieine couverte de haillons, le faible enfant exploité sans merci, alors que l'adulte, dans toute la vigueur de l'âge est réduit à se croiser les bras dans l'oisiveté, les machines dépossédant les bras, l'cLaure du génie transformée en instrument de ruine et d'oppression, l'industrie se dé\eloppant en aveugle au sein de l'anarchie qui l'cnxeloppe de toutes parts. »
Devant ce flot montant de la misère, le Pani libéral i.vait su faire tout son de\oir. Son passé social est riche en réformes d'une portée considérable, traduites par des lois dont beaucoup sont encore en vigueur.
Dès 1835, Charles Rogier a\ait institué, dans la Flandre occidentale, le Fonds obligatoire d'assurance c'ontre la mortalité du bétail. Le Congrès tenu en 1846 inscri\it au programme du Parti libéral : « les améliorations que réclame impérieusement la condition des classes ouvrière et indigente ». En 1848 furent créées les premières sociétés d'épargne pour l'achat en commun des provisions d'hiver. Il semblerait ainsi que, bien avant les mar.\istes, les libéraux furent acquis à l'idée de l'association, qu'ils considéraient comme complément de l'indixidualisme et susceptible d'en corriger les excès.
L'œuvre magistrale de Frère-Orban, ipi'il faut juger non d'après les idées modernes, mais en tenant compte des ambiances de l'époque, apparut bientôt, jetant dans ce pays les bases fondamentales de notre législation sociale. « Frère-Orban recherche, écrit M. Paul Hymans les moyens positifs, pratiques de stimuler la production, le commerce, les affaires, d'alléger les charges qui pèsent sur l'existence ouvrière, de mettre à la portée de l'individu les instruments nécessaires pour la conservation, l'épanouissement et la mise en \aleur de sa personnalité. Il fait décréter de grands tra\aux publics ])()ur procurer des salaires ; il s'apjîlique à dégrever le petit contribuable : il décharge les artisans de la patente dans cent quarante-huit professions ; il tente de réformer la contribution personnelle, de manière à exempter de l'impôt quatre cent mille maisons ; il propose de diminuer la taxe des foyers, inais il échoue ; ayant besoin de ressources, il se détourne de l'impôt indirect ; il frappe les sociétés anonymes, augmente les impôts successoraux ; il cherche à atteindre les successions en ligne directe ; il ne réussit qu'à demi. Les résistances conservatrices sont les plus fortes. Sa politique commerciale, inspirée de l'intérêt de la masse, tend à l'abaissement du coût de la vie et au dégrèvement de l'alimentation populaire. »
l'rère-Orban poursuit son (£uvre, jugée à ce point démocra-
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tique par les cléricaux de cette époque, que ceux-ci le traitent de socialiste. A côté de l'élaboration des réformes sociales que nous \enons de rappeler, il avait créé, en 1850, la Caisse de retraite sous la garantie de l'Etat ; l'année suivante, il avait fait \oter la première loi sur les sociétés de secours miîtuels, complétée [lius tard par l'institution de la décoration mutuelliste. En 1858, son Gou- \'ernement prit l'initiative d'une enquête sur la situation des classes indigentes et sur l'efficacité des moyens mis en usage pour les soulager. En 1859 fut \otee la loi sur les conseils de prud'hommes. En 1865, la Caisse de retraite fut complétée en vue de l'épargne et devint la Caisse d'épargne et de retraite, malgré l'opposition des catholiques. En 1866 fut aboli le délit de coalition des ouvriers qui permettra la constitution de syndicats professionnels.
Bara, en 1873, dota le pays de la loi sur les coopérati\es, toujours en vigueur. En 1883 fut aboli l'article 178 i du Code civil déniant toute valeur légale au serment de rou\-rier contre son patron. Enfin, en 1884, quelques mois avant sa chute, l'éminent ministre des finances, Ch. Graux, fit voter une loi sur le crédit rural, qui aboutit, en pratique, à la création des ."omptoirs agricoles.
Ce sera toujours un des titres de gloire du Parti libéral que d'avoir jeté les bases d'une législation sociale généreuse, que les cléricaux, une fois arrivés au pouvoir, mirent à profit, en l'amendant, pour Je plus grand bien de leur parti. Sans doute, en 1884, peu nombreuses étaient les œuvres économiques : quelques sociétés d'assurance contre la mortalité du bétail, huit sociétés uour habitations ouvrières, soixante et une coopératives et deux cent dix sociétés de secours mutuels ; sans doute aussi, ce bilan apparaît médiocre lorsque l'on envisage qu'il existe aujourd'hui, en Belgique, environ vingt mille associations sociales et économiques, légalement reconnues ou non reconnues. Mais n'a\-ons-nous pas rappelé que les cléricaux étaient, avant cette époque, manchestéricns autant que les libéraux eux-mêmes ? et ne savons-nous pas, par les relations de tous leurs congrès, que leurs préoccupations allaient exclusivement au développement d 'œuvres religieuses ?
L'interventionnisme tiède des dirigeants du Parti libéral trouvait, au surplus, des excuses dans la situation économique et sociale de ce temps. Aux diverses époques à la faveur desquelles ils détenaient le pouvoir, les conflits entre le capital et le travail n'avaient certes pas encore l'acuité qu'ils devaient connaître de nos jours. Il y avait encore dans le pays un grand nombre d'artisans, proprié-
taires de leur machine ou de leurs outils i. Ces artisans, qui étaient autant de petits patrons, hommes libres, étaient k la fois producteur? et \endeurs ; ils demandaient, avant tout, des lois de protection commerciale.
Des facteurs économiques nouveaux, mis à jour par les i)rogrès des sciences, le machinisme à outrance requérant des i apitaux, le développement prodigieux des moyens de communication devaient changer insensiblement et complètement les aspects du uroblème social et requérir peu à peu un interventionnisme plus efficace.
L"artisan ne pouvait plus soutenir la concurrence contre les coalitions de capitaux, qui. sous forme de sociétés anonymes, introduisirent dans les méthodes de travail l'usage de machines perfectionnées, produisant mieux, plus vite et à des prix plus avantageux.
Cette masse compacte de petits patrons, auxquels \cnaient s'ajouter des milliers de paysans désertant les campagnes, où la disette et la famine même apparaissaient parfois encore, vint grossir rapidement les contingents ou\riers, mettant tous au service d'actionnaires inconnus à la fois leur intelligence et leur travail.
Les conflits devaient inéluctal^lemcnt naître entre employeurs et employés, et plus particulièrement à mesure que s'opérait la concentration des capitaux. Les re\"endications ouvrières se firent jour ; elles devenaient autant de petites questions sociales formant le problème social.
Le tableau de plus en plus saisissant des misères des populations agricole et ouvrière suscita même une réaction au sein du Parti clérical, et l'on vit surgir quelques hommes, inspirés par le cœur, l'abbé Pottier. à Liège, l'abbé Daens. à Alost, qui tentèrent d'orienter le catholicisme \ers des principes plus démocratiques.
Autour d'eux se groupèrent rapidement des catholiques stimulés par les mêmes sentiments, et qui se rallièren't à l'Evangile nouveau, à rK\ angile de la Démocratie chrétienne. Il importait, d'après l'ouvrage de l'abbé Pottier, De Jure et de Justifia dissertationes, de remédier à l'organisation défectueuse du droit positif humain, jiour amender tout au moins les infortunes et les misères qui sont le propre de toute une classe, la plus nombreuse, de la société ; il im])ortait aussi de \oir ceux qui ])ossèdent tout renoncer à une partie de leurs biens et de leurs privilèges au profit de ceux qui n'ont rien.
Cette doctrine, professée avec succès dans une partie impor-
' Sur rettf (luostion. rOniinent professeur de l'Inslilut tle sociolojjie Solvay M. Waxvveiler. a donné des conférences nombreuses du plus haut intérêt
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tante de la Wallonie, fut reprise par l'abbé Daens, l'apôtre des pauvres, dans une région non moins importante, habitée par des populations flamandes. Le néo-catholicisme jeta l'alarme dans le camp des conservateurs catholiques, qui ne pouvaient, partisans de la seule charité chrétienne, se rallier à une doctrine jugée subversive et qui disait « qu'il n'y avait pas de lois économiques invariables et que la société avait pour devoir, non seulement de fa\ oriser une production abondante, mais surtout une équitable répartition des produits ». Et alors qu'elles étaient cependant en concordance absolue avec les théories professées bien avant par Ducpétiaux i, un des chefs du catholicisme belge, qui affirmait que « la quantité et la variété des produits étaient choses moins essentielles que leur mode de répartition ; que la prospérité d'un pays ne consistait pas seulement dans l'augmentation et l'accumulation des richesses, dans l'activité de ses manufactures, mais encore et avant tout dans l'aisance, la santé, la moralité et le bonheur de ses ouvriers », elles furent condamnées sans discussion par le Saint- Siège.
L'école de Liège, basée sur les principes de justice promulgués par l'abbé Pottier, cessa de jouer un rôle du jour où l'apôtre de la Démocratie chrétienne naissante fut appelé à Rome, où il devenait chanoine, pour ne plus en revenir.
L'école créée dans une partie flamande du pays devait cesser, à sou tour, de jouer un rôle dangereux pour le catholicisme traditionnaliste et conservateur du jour où l'abbé Daens, pauvre et banni par l'Eglise, devait mourir.
Ainsi, l'interventionnisme que nous voyons se manifester aujourd'hui sur le terrain économique, du côté clérical, est de date récente. Il est né seulement au moment où les cléricaux, détenant le pouvoir, se virent pressés par les socialistes. Il est timide encore à ce point qu'il a été jusqu'à ce jour impuissant à solutionner la douloureuse question du travail à domicile, qui reproduit fidèlement la situation faite aux artisans jadis.
L'interventionnisme actuel est l'œuvre à la fois de l'évolution, de la transformation des idées, aussi bien que des phénomènes sociaux, mais il est avant tout l'œuvre des socialistes et des libéraux démocrates. Qui donc pourrait le nier ?
<; Il y a deux ans, disait M. l'avocat Dumonceau, à
De la conJii'ion physique et morale des jeunes ouvriers. Tome I. Préface.
l'ajisfniblée générale des latholiques de 1891 ', celui qui osait parler de la réglementation du travail, du minimum et du maximum de salaire était considéré comme un énergumène. Il n'en va plus de même aujourd'hui. ])arce qu'on a commencé à étudier ces questions. On a vu que certains points du ])rogramme socialiste étaient d'une application immédiate, et ils ont é;é trouvés excellents. Continuons nos études. Qui sait si nous ne découvrirons pas que certains autres points de ce programme, qui, de l'aveu des socialistes eux-mêmes, ne sont pas susceptibles d'une réalisation immédiate mais seulement d'une réalisation ultérieure, sont aussi des points excellents. Cette étude n'est pas faite. La preuve, c'est qu'on ne connaît pas le socialisme. A tout instant on confond le socialisme ave( l'anarchie, la révolution et la destruction de la famille. Il y a beaucoup de socialistes irréligieux, incontestablement, mais ils ne sont pas irréligieux en tant que socialistes. »
Comme le rappelait récemment encore M. Wdcstc. dans un discours prononcé à l'Association conservatrice d'Anvers -, on n'avait pas, de ce temps, à s'occuper des masses populaires. Elles étaient tenues éloignées de la gestion des affaires publiques et ne pouvaient jouer aucun rôle politique. Pourquoi s'en occuper autrement que par le passé, c'est-à-dire par une organisation meilleure de la bienfaisance ?
« Avant que le suffrage universel ne fiât proclamé, 'disait M. Woeste, on ne songeait pas à faire de la propagande dans les classes ouvrières, à moins peut-être dans quelques noyaux, dans les localités industrielles ; on ne songeait pas non plus à envahir les campagnes, on n'avait pas besoin d'y faire des recrues. ,->
Si cette déclaration dénote, une fois de plus, que les catholiques, en créant des œu\res, poursuivent une fin politique beaucoup plus qu'une fin morale, il est certain qu'elle confirme notre thèse, à savoir qu'avant 1884 les cléricaux ne s'occupaient des masses populaires que pour les enrôler, comme nous verrons, dans des œuvres purement religieuses. Leur interventionnisme a vu le jour lorsqu'il s'est agi d'enrayer la marche en avant des socialistes et lorsqu'il est apparu que les nécessités politiques nouvelles exigeaient d'aller au peuple, non d'ailleurs pour le libérer, mais pour mieux l'asservir.
L'activité formidable déployée j)ar le Parti socialiste, révélant sur le terrain politique des méthodes nouvelles, recourant à l'organisatior syndicale et coopérative des masses ouvrières, menaçant
' .\sseiTiblcc {générale dos catholiques en Beljrique. Session de 18!)!. Discussion du raiiport sur les Ii};ues catholiques et antirévolutionnaires. Malines, 1893. P. Ryckmans. éditeur.
' Discours prononcé à l'.Vssocialion conservatrice d'Anvers, enjain lOil.
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de bouleverser tous les systèmes économiques par la brutalité du nombre, devait dessiller les yeux des dirigeants catholiques. Elle leur fit craindre que la religion seule serait bientôt impuissante à leur concilier les faveurs des classes moyenne et ouvrière. Déjà l'appoint inestimable qu'apportait depuis plus de vingt ans une notable partie de la bourgeoisie libérale aux revendications du peuple allaient bientôt précipiter l'avènement de la souveraineté populaire.
L'agitation, entretenue par les écrits, par la presse, par l'action législative des députés progressistes, des manifestations interrompues par des grèves continuelles — le droit de grève avait été reconnu dès 1867, — étaient autant d'avertissements dont la portée n'échappait pas aux clairvoyants esprits catholiques. Il devenait urgent d'organiser la défense. Une nouvelle classe de citoyens, composée de ceux qui n'avaient rien, allait, sur le terrain des affaires publiques, contraindre à discuter ceux qui avaient tout ; la lutte devait se déplacer. Figée sur le terrain politique, elle allait se dérouler sur le terrain social et économique : il importait de renoncer, dans l'action de propagande, aux vieilles méthodes censitaires.
A partir de ce moment, l'éxolution cléricale fut rapide ; le catholicisme conservateur fit place à la Démocratie chrétienne. La poussée socialiste se produisait au moment où les cléricaux détenaient le pouvoir : ils eurent vite fait d'adapter leur action à la situation nouvelle. Tous leurs efforts vont tendre à faire du prosélytisme dans les couches populaires, moyennant cet appoint fiormidable que donne la détention des rênes du gouvernement. Le socialisme chrétien, attentif aux tendances utilitaires des masses prolétariennes, complétera d'abord l'œuvre d'asservissement des populations rurales, par la main-mise sur tous leurs intérêts économiques. Dans cette entreprise, il sera secondé d'une manière efficace par les grands propriétaires terriens, solidaires des Congrégations, des Caisses diocésaines et du haut clergé, auxquels doivent profiter, en dernier ressort, les améliorations sociales.
L'activité s'étendra, dès 1895, à la petite bourgeoisie et fera naître enfin, avec le Rév. P. Rutten, le syndicalisme chrétien. La doctrine économique chrétienne ne verra, comme nous l'établirons. le salut et la prospérité de la société que dans le renoncement et la pratique de la charité, moyennant l'observation exacte .de la morale catholique : elle veut la rénovation sociale dans le Christianisme.