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CHAPITRE IV

Le renoncement et la charité bases de !a législation sociale chrétienne

Aussitôt que par un accord, pour ainsi dire unaniric, il fut décidé, dans les hautes sphères cléricales, et par ordre du Saint- Siège, cjue des mesures seraient prises, commandées |)ar les circonstances, pour mettre plus de justice dans les rapports sociaux, plus de générosité dans l'ctuvre de relèvement des populations ouvrière et rurale, il importait de fixer les principes qui seraient à la base de la démocratie naissante et qui devait être avant tout chrétienne.

La société, nous l'avons vu, ne pouvait, aux yeux des catholiques, opérer sa rénovation que dans le Christ : seul le christianisme était à même de faire revivre la paix sociale.

Restait-il possible et désirable de reprendre la doctrine économique de Ducpétiaux ', qui, quoique interventionniste, très tiède il est vrai, avait proposé naguère la réforme de la bienfaisance comme seul remède social aux maux de l'époque contemporaine ? Mais au temps oij les doctrines pouvaient s'accommoder d'une intervention basée uniquement sur la charité, le socialisme ne connaissait pas encore dans notre jiays la vogue cju'il de\ait conquérir peu à peu. Les masses populaires, de plus en ))lus indociles, qui \()ulaient i ontraindre les conservateurs à adopter une politique nettemcni interventionniste, basée sur le droit et la justice, ne pouvaient la considérer désormais comme suffisante.

La politique de Ducpétiaux, inspirée par un grand amour du peuple, discutable dans ses moyens aussi bien que .dans sa fin, possible a\ant 1865, ne l'était plus après cette date.

C'est ainsi que, sous la poussée des événements, devinant fort bien qu'à l'instigation des économistes et des chefs du Parti socialiste, les revendications ouvrières allaient se faire jjIus pressantes, plus nombreuses et se manifester a\ec plus d'ampleur, il se ralliait, bien tard, il faut le dire, au principe de rassociation. Mais ici, à

' La Question de la Charité, 2" cclition. Biii.xcllcs IHoH

L' t'.voliitiou cléricale. 109

rencontre des théoriciens collectivistes, il oppose à la théorie de « l'obligation » la théorie de « l'indépendance ».

En réponse à une question posée par l'Académie de Belgique, il publia un travail développant ses idées nouvelles, L'association dans ses rapports avec l'amélioration du sort de la classe ouvrière, et nous y voyons se manifester son ralliement au principe Marxiste de l'association, mais exercée en toute liberté. « La théorie de l'indépendance, écrivait-il, reconnaît dans l'ouvrier un être libre, responsable, doué des mêmes facultés et des mêmes droits, soumis aux mêmes exigences et aux mêmes vicissitudes que les autres citoyens ; elle lui enseigne qu'il doit compter avant tout sur luimême ; elle l'arme pour la lutte, le prémunit contre toute défaillance, l'encourage, le relève s'il tombe et lui met incessainment sous les yeux la satisfaction du devoir accompli, l'honneur sauvegardé, l'estime et la considération que commande la vertu, quelque humble que soit la sphère dans laquelle elle se manifeste et avant tout à l'obéissance à la loi divine, qui a imposé à l'homme l'obligation du travail et lui en a promis la suprême rétribution dans les cieux. »

Qu'on se souvienne plus loin de ces dernières lignes, qui annoncent, déjà à cette époque, la théorie du renoncement que le professeur Périn, de Louvain, développera plus tard, pour contenir les appétits surexcités de la classe ouvrière et inviter les pauvres à se résigner et à espérer une vie meilleure dans le ciel !

Reprenant son thème désormais favori sur l'association, Ducpétiaux continue : « Nous pensons que les applications utiles et pratiques du principe d'association peuvent et doivent se multiplier de plus en plus, et qu'il importe d'écarter tous les obstacles qui, directement ou indirectement, pourraient gêner ou entraver le développement régulier et pacifique de l'association dans la sphère du travail et des besoins de la classe laborieuse. »

Mais voici qu'il assigne à la religion catholique exclusivement la possibilité d'une solution décisive du problème ^ : « La science économique, quelque active que soit sa diffusion, est impuissante à résoudre pratiquement les difficultés que soulèvent le travail et la juste répartition de ses produits. Entre les rivalités suscitées par les rapports compliqués et souvent tendus des chefs d'industrie et des travailleurs, qui tiendra l'exacte balance et prononcera le jugement irrévocable ? Sera-ce la loi ? Sera-ce l'administration ipublique ? Que devient alors la liberté ? Il ne reste donc que l'appel aux consciences, que l'action des mœurs en définitive ; or, la conscience, l'équité, les mœurs, sont essentiellement du domaine

La Question ouvrière. Uic pi;ti.\u.\, Bru.xelles 1867

de la religion, je le proclame hautement et sans hésiter, et si celle-ci n'intervient pas dans le conflit, toute solution rationnelle du problème est radicalement impossible. »

Mais voici la venue de l'école économique catholique moderne. Périn, professeur à l'Université de Louvain, successeur à la chaire d'économie politique du comte de Coux, poursuit l'œuvre ébauchée par son maître.

«Professeur brilhmt, écrit M. Michotte', historien instruit, jurisconsulte profond, catholique avant tout, Périn peut être considéré comme le fondateur du mouvement scientifique chrétien en économie politique, dans notre pays. » Plus loin : « Nommer Frédéric Le Play, l'évêque von Ketteler, Wilhelm Roscher, les socialistes Lasalle et Karl Marx, c'est indiquer les chefs d'école. M. Périn doit être joint à cette liste, et c'est son livre de i86i qui lui en donne le droit. »

Arrière désormais la doctrine libérale professée par l"h. Le Hardy de Beaulieu. de Molinari et Charles de Brouckère, qui veulent faire régner des sentiments de justice, le respect de la liberté individuelle et admettent les aspirations légitimes de ceux qui n'ont rien vers un peu plus de bien-être !

Arrière la doctrine de Bastiat qui veut trouver dans l'application des principes de justice le droit des hommes de jouir des biens acquis par leur travail et, autant que possible, les aider tous à les conquérir 1

Périn - annonce la doctrine qui sera celle des catholiques belges en écrivant en 1880 que « les économistes de l'école utilitaire, en substituant à la loi du sacrifice le principe du développement indéfini des besoins, ont rompu avec les idées sur lesquelles repose toute la civilisation chrétienne, avec les idées qui ont donné à la société moderne les sentiments de justice et de charité, qui la distinguent si profondément de toutes les autres et qui font sa plus solide grandeur ».

Dès maintenant nous voyons apparaître le concept qui sera à la base de la doctrine catholique : la pauvreté est nécessaire pour que l'esprit de sacrifice puisse se produire et que la charité puisse se manifester. De là à ramener les catholiques à la pratique de la loi du renoncement il n'y a qu'un pas.

Les pauvres, éduqués en vue de la résignation, de l'abdication de tout droit aux jouissances terrestres ; les riches, mis en situation dans ces conditions de faire l'aumône, de pratiquer la charité chré-

' Etudes sur les théories économiques qui dominèrent en Belgique de 1830 à 1886. Ecole des sciences politiques et socia'es de Louvain, 1904.

- Les doctrines économiques depuis un siècle, Paris 1880. par Ch. Périn, professeur d'économie politique à l'Université de Louvain.

L'Evolution cléricale. 111

tienne, n'était-ce pas mettre tout le monde d'accord avec l'Eglise et préparer à chacun son avènement au ciel ?

Mais actons encore, au passage, que la justice chrétienne n'exige pas, d'après Périn, que l'Etat s'interpose entre le patron et l'ouvrier pour accorder à celui-ci une existence convenable. C'est le coup de griffe aux théories socialistes interventionnistes, voire même aux principes de l'école libérale, qui n'exclut pas l'intervention de l'Etat dans les conflits entre le capital et le travail. Le renoncement chrétien et la charité chrétienne compensatrice perdraient leur raison d'être si l'étatisme assurait, à lui seul, l'ascension prolétarienne et ainsi serait consommée la déchéance de l'école catholique, aussi bien que du régime politique qu'elle soutient.

Et pour bien marquer son aversion pour un interventionnisme qui répudierait la charité chrétienne, il dira, par ailleurs i, que « les lois sociales sont nécessaires et bonnes, mais qu'il ne faut pas les réclamer au nom de la justice, en vertu du contrat de louage d'ouvrage ; dans ce cas, elles auraient un caractère socialiste inacceptable ».

Acceptables néanmoins sont, d'après Périn, les mesures prises par l'Etat pour faire respecter l'hygiène et la morale dans l'atelier, protéger la femme et les enfants. Mais ici nous savons qu'un interventionnisme aussi pâle a été pratiqué en Belgique dès la mise en marche de notre charte constitutionnelle.

La doctrine économique catholique, qui est à la base de toute l'action législative du Parti clérical, sera édifiée sur l'acceptation de la pauvreté, le renoncement, le détachement des 'oiens de ce monde, la mortification, l'abdication de certaines libertés, puis, pour les riches, sur la pratique de la charité chrétienne par l'aumône.

Le seul moyen d'établir dans la société l'harmonie nécessaire, dira Périn, sans sacrifier les libertés indispensables, sans demander au socialisme un remède dangereux, c'est de prêcher aux hommes la loi du sacrifice, du renoncement. La tâche de l'économiste chrétien, écrira-t-il aussi, sera de « rechercher quelle direction doit prendre, sous l'empire de la loi du renoncement, la liberté de l'homme, en tout ce qui tient à la production et à la répartition des richesses ».

Mais Périn assigne bien vite une limite à cette liberté pour les pauvres, auxquels il va dire, d'après M. Michotte, « que l'esprit de renoncement ait amorti la passion des richesses et inspiré aux hommes la modération des désirs ; alors les crises, qui souvent

Le Droit nouveau en matière économique. Louvain.

désolent les sociétés, seront arrêtées dans leur i)rinripe, ou du moins réduites à des pro]3ortions dans lesquelles elles pourront être une cause d'embarras, mais non une cause générale et persistante de misères ».

Les pau\res doivent se consoler d'être et de rester pauvres : voilà une solution simple, toute tracée du problème social ! Si les pauvres acceptaient la loi du renoncement, ils ne feraient, en somme, que se conformer aux \olontés de Dieu.

« La pau\reté, disait le Rév. P. Quelette ', matériellement la plus dure des inégalités sociales, est un fait dont l'existence et la persistance remontent, en dernière analyse, à des dispositions ]irovidentielles, et dans le plan de Dieu elle est donc un moyen tout comme un autre, et non le moins sûr, d'aboutir à la seule fin qui soit absolument nécessaire. N'est-il pas écrit : Bienheureux ceux-là qui ont res])rit de pauvreté, car le royaume des •'ieux leur appartient ? »

Et la pauvreté est d'autant plus voulue par la Providence, elle est d'autant plus nécessaire qu'elle peut contribuer au salut de l'âme des riches.

Pourquoi, dès lors, ne pas perpétuer un régime de misère ?

<. Je voudrais, disait en 1909 l'Archevêque de Malines dans son allocution à l'assemblée générale des Conférences de Saint-Vincent de Paul, vous aider à vous pénétrer de plus c-n plus de cet esprit de \otre institution. Et, à cet effet, je voudrais vous montrer, non jioint les services que vous rendez aux pauvres, mais ceux que les ]Knivres \ous rendent à \-ous-mêmes. » Plus loin : « Les pauvres vous apjirennent à développer en vous cette disposition bienveillante de \otre nature, ils vous dilatent le cœur, ils font se développer votre générosité naturelle en une vertu, c]ui. à l'égal de toute \ertu, grandit, se fortifie par l'exercice. »

Plus loin encore : « Je vous disais donc c|uc les pauvres nous rendent service, parce qu'ils nous apprennent à donner. Ils nous apprennent aussi à prier. » Enfin : « Les pauvres nous apprennent à aimer Notre Seigneur Jésus-Christ. Aussi l'apôtre saint Jacques donne-t-il des pauvres cette caractéristique : Divites in fide. Ils sont riches en foi, dit-il, en confiance en Dieu. C'est que les pauvres sont dans un état ])erinanent de dépendance ; n'étant jamais sûrs du lendemain, ils doivent sans cesse compter sur Dieu afin d'avoir pour eux et pour leurs enfants du pain à manger. Formons-nous à leur école. »

' Assemblée i^i'rw'rnlc des Conférences de Saint-Vincent de Paul du Hainaut. Casterni:in. 'rduiiiai I'.hmi.

U Evolution cléricale. 113

Voilà, décrites par les catholiques eux-mêmes, les bases morales de la doctrine économique qui doit régénérer la société !

La charité chrétienne, même en concordance parfaite avec la loi du renoncement, ne pouvait plus à elle seule suffire à cette tâche, et les catholiques le savaient bien. Une législation sociale pouvant contribuer à l'apaisement apparut de bonne heure comme nécessaire pour endiguer le flot montant du socialisme ou |des revendications populaires.

Complément indispensable de la pratique de ces deux vertus chrétiennes, celle-ci pouvait, de plus, servir à renforcer le pouvoir théocratique, au détriment du pouvoir de la société civile. Avantage appréciable ! Sous les aspects trompeurs d'im interventionnisme généreux, le Parti catholique comptait bien se servir de la législation nouvelle pour perpétuer le règne de l'Eglise et consolider le maintien au pouvoir de ses fidèles mandataires. Chaque fois que les cléricaux accorderont, à côté des humiliantes aumônes de l'initiative privée, un subside ou une faveur, ce sera au prix de l'abdication d'une parcelle d'indépendance ! Chaque fois qu'ils forgeront une chaîne, ils diront comme Victor Hugo : « Voilà une liberté ! » Les pauvres seront secourus s'ils remplissent leurs devoirs religieux, leurs 'enfants auront du pain s'ils fréiquentent l'école catholique, le petit cultivateur aura du crédit ou l'ouvrier sera aidé en cas de chômage s'il pratique la religion catholique, s'il ne s'inscrit pas dans une mutuelle libérale, s'il ne participe pas à une manifestation socialiste !

Il sera honni, abandonné, expulsé du lopin de terre qui lui est concédé à bail, par acte verbal, s'il ne se conforme pas aux prescriptions de l'Eglise ou aux volontés de son parti.

Pauvres, tous le sont restés depuis l'avènement au pouvoir des catholiques. Comment en serait-il autrement ? Qu'on se ?ouvienne des statistiques que nous avons invoquées. Et il en sera sans dotite toujours ainsi, de par la volonté des cléricaux, parce qu'à leurs yeux la pauvreté est un mal nécessaire.

Elle est pour eux un fait, et elle est faite parce qu'elle est voulue par Dieu. Elle implique chez celui qui y est voué irrévocablement la pratique de la loi du renoncement. Le renoncement comporte le sacrifice de toutes les jouissances, de toutes les félicités terrestres autres que celles données par la prière. Il doit faire admettre, sans révolte, avec une soumission complète par le pauvre, qu'il soit et reste, suivant la puissante image du P. Lacordaire, un icrucifix ■ vivant !

La religion indique, sinon un remède, tout au moins un palliatif à la misère ; la charité chrétienne a ce double avantage qu'elle

perpétue la pauvreté et qu'elle contribue au salut de ceux qui la pratiquent. L'Eglise invite aussi le pauvre à la prière.

Mais pourqut)i les pauvres, auxquels elle recommande de pratiquer la vertu du renoncement, de vivre une vie de souffrance morale et physique, ne demanderaient-ils pas aux riches, puisqu'il n'y a qu'une morale, de se conformer à leur tour à la pratique de la grande vertu chrétienne, en renonçant, sinon aux richesses, tout au moins au superflu ?

Pourquoi, puisque tous les hommes sont frères, puisque, d'autre part, le Christ vécut dans la pauvreté, les riches n'abandonneraientils pas tout, jusqu'à se soumettre au régime des privations recommandé aux pauvres et qui doit leur garantir le ciel ?

La morale catholique estime que la pratique de la charité par l'humiliante et dégradante aumône peut suffire pour assurer le salut de l'âme des grands de la terre et elle ne requiert pas de ceux-ci l'abdication totale des jouissances terrestres !

Pauvres, votre sort est ainsi fixé à travers les siècles par les apôtres du Christ ! Votre misère, vos souffrances sont une nécessité sociale et religieuse. Observez la loi du renoncement ! Renoncez sur cette terre à toutes les joies, à toutes ces richesses qui sont le fruit exclusif de votre labeur. Abdiquez votre dignité, renoncez à vos droits, soyez résignés, vous serez secourus, car la charité chrétienne veille !

Assistez impassibles aux souffrances, aux privations, à la misère qui sont le propre de votre femme, de vos père et mère, de vos enfants ! Laissez s'éteindre les premières lueurs d'intelligence que projette le cerveau des petits êtres qui \'Ous sont chers : « Bienheureux les pauvres d'esprit, le royaume des cieux leur est ouvert ! »

Souffrez en silence. Enfant, vous avez faim r \oici la dame de la Charité qui passe : courbez la tête et tendez la main !

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