‹ Le régime clérical en BelgiqueChapitre 35 sur 166 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Les œuvres catholiques ne poursuivent qu'un but de prosélytisme politique

L'offensive de l'Eglise, qui veut la rénovation sociale clans le Christ, ne peut se concevoir, aux yeux des catholiques belges, qu'en poursuivant comme fin la substitution du pouvoir théocratique au pouvoir de la société civile. La restauration chrétienne comporte une alliance, sinon une fusion intime et définitive de la religion et de la politique. La démocratie chrétienne n'est qu'un système social qui voudrait puiser ses fondements dans la morale, et qui n'a trouvé, comme remède aux maux qui étreignent la société, qu'une formule en réahté égoïste, intéressée : la soumission à la loi du renoncement, d'une part, et la pratique de la charité chrétienne, d'autre part, comportant comme conséquence, sur terre aussi bien qu'au ciel, le bonheur perpétuel de ceux (jui possèdent les richesses.

La doctrine économique de Périn, qui souleva avec juste raison l'indignation de tous les démocrates sincères lorsqu'elle fut proposée, continue à servir de guide au Parti catholique. Mais la coalition inacceptable de la religion et de la politique, entretenue plus particulièrement durant ce dernier quart de siècle ])ar les cléricaux belges, devait rendre inévitablement plus odieuse encore cette doctrine, qui fit école du jour où les catholicjues en arrivèrent à faire l'aveu que ces œuvres créées par eux et dans lesquelles les pauvres étaient enrôlés pour être mieux asservis, pour être mieux contenus dans une résignation jugée fatale, poursuivaient uniquement un but de prosélytisme politique !

Et, cruelle dérision, ceux-là mêmes que l'on invitait à renoncer à toutes les jouissances légitimes ici-bas, à accepter une pauvreté et une infortune éternelles, auxquels on jetait en pâture quelques aumônes et quelques subsides, devaient être, de l'aveu même des dirigeants cléricaux, les meilleurs soutiens de leur parti.

Est -ce encore de la charité chrétienne que de créer une œuvre qui ];oursuit une fin politique avouée ? Peut-il encore se dire

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inspiré par la morale du Christ, celui qui, sous prétexte d'altruisme, groupe ses électeurs dans une association économique qui n'a d'autre objet que de le soutenir ?

Que les cléricaux cessent donc de s'attribuer sur ce terrain une supériorité inexistante et qui leur fait clamer que seule la pratique de la morale chrétienne incite au sacrifice !

Qu'il soit entendu, une fois pour toutes, que si leurs politiciens, leurs hommes d 'œuvre et ces agents politiques précieux que sont les membres du clergé s'efforcent de multiplier les œuvres, c'est dans le but exclusif d'étendre l'influence de leur parti !

Dès le jour même des élections de mai 19 lo, prenant la parole à l'assemblée générale de l'Association conservatrice de Bruxelles, M. Renkin, ministre des colonies, s'exprimait ainsi :

<: Nous sommes aujourd'hui nombreux à nous réjouir du » succès, mais n'oublions pas que c'est dès maintenant qu'il faut » préparer les luttes futures. Les catholiques ont fait des progrès » dans tous les arrondissements 011 ils ont su ériger des œuvres ; » ils sont en recul là où ils n'ont pas su comprendre qu'à des » temps nouveaux il faut des moyens nouveaux. »

M. De Lantsheere, ministre de la Justice, déclarait à .son tour :

« La leçon qui se dégage de l'élection est que les catholiques » doiveni se dévouer aux œuvres sociales. Partout où ils l'ont fait, » ils ont réalisé de sérieux progrès ; seuls les arrondissements où le » Parti catholique est resté inactif ont subi des pertes. »

Et M. Carton de Wiart, prenant la parole à la fin de la réunion, abondait dans le même sens.

Au lendemain même de labataille électorale, la presse cléricale du pays tout entier et plus particulièrement les quotidiens défendant les idées chères à la Démocratie chrétienne, le XX^ Siècle, le Journal de Bruxelles, le Bien public, et d'autres, publiaient des articles nombreux, exaltant communément la valeur politique des œuvres sociales et économiques.

La campagne entreprise tendait moins à révéler l'existence d'un mouvement savamment et régulièrement organisé, durant près de vingt ans, en vue d'enrôler les masses d'électeurs dans les associations économiques les plus diverses, qu'à stimuler le zèle des militants catholiques, qui tous n'avaient pas accordé une attention égale à ce mode de propagande.

Un article du XX^ Siècle, intitulé « Les leçons de l'élection de Nivelles », disait en substance :

« L'organisation populaire s'ébauchait. Il arriva ce que l'on

» a \u ailleurs : le souffle conservatiste éteignit la lumière. Actuel- » lement, le vieux parti cuisine les élections à la douce, selon les » bonnes vieilles méthodes du régime censitaire. En général, les » dirigeants sont, à vrai dire, des gens excellents, pas mal vus, » mais moisissant dans la mentalité ancienne et ne se rendant » pas compte de l'évolution qui s'accomplit autour d'eux. »

Dans un autre article, paru à la date du i'^'^ juin 1910 et intitulé « Les causes de notre succès. — Les remèdes à quelques faiblesses », le XX^ Siècle écrivait encore :

<' Les causes de ce succès, qui a surpris quelques-uns de nos •» amis ? Il ne faut pas les chercher ailleurs, d'après nous, que » dans la force des associations ouvrières et agricoles.

» Grâce à Dieu, la plupart des fondateurs de la Ligue démo- » cratique et du Boerenbond sont encore en vie. Le Ciel leur » accorde la joie de voir lever les moissons qu'ils semèrent au ,» prix de tant d'efforts. Comme les événements leur donnent » raison ! Dessinez donc sur une carte de Belgique les régions où » les associations fondées sous les auspices du Boerenbond ou à » son imitation sont actives et prospères ; vous tracerez, du même » coup de crayon, la carte des arrondissements agricoles qui restent » inébranlablement fidèles au drapeau catholique. Tandis qu'ail- » leurs, hélas ! Mais j'ai des raisons de croire que nos amis de » là -bas sauront rattraper le temps perdu. »

Le 2 juin, ce fut le tour du Journal de Coiirtrai, qui, .:ommentant le succès que venait de remporter .\L Debunne, député socialiste, écrivait :

« Il est urgent de fortifier, sur tous les points de notre arrondissement, le syndicalisme chrétien. Les revendications ouvrières y trouveront l'occasion de se produire et de rece\oir satisfaction en tout ce qu'elles ont de légitime.

» En dehors de cette voie, il ne reste à nos populations ouvrières qu'à s'embrigader dans le syndicalisme rouge. »

Puis parut dans la Revue sociale catholique du i^' juillet 1910, sous la plume de M. le député A. Verhaegen, un article intitulé « Les élections du 22 mai 1910 ». Nous y relevons ces passages suggestifs à propos du recul clérical de Courtrai :

« A moins de déclarer qu'il n'y a qu'à s'incliner devant l'irrésistible poussée du socialisme, il doit être permis de constater que, si les associations ouvrières catholiques avaient été efficacement secondées, si les ouvriers - qui sont encore presque tous demeurés catholiques de religion — avaient vu l'œuvre capitale des syndicats

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mieux accueillie par les classes supérieures catholiques ; si une plus grande place avait été faite aux organismes démocratiques catholiques sur le terrain politique, nous n'aurions pas à constater aujourd'hui l'humiliante et déconcertante défaite infligée à nos troupes par le citoyen Debunne. »

Puis, à propos des succès grandissants d'année en année du Parti daensiste :

« A moins de s'entendre à l'avenir avec le Parti daensiste, ou d'avoir à lui opposer, sur la liste catholique, un démocrate éprouvé se mettant, comme M. Pierre Daens, en contact personnel et permanent avec les électeurs des couches populaires et se faisant aimer d'eux, il faudra nécessairement, si les catholiques veulent progresser dans l'arrondissement d'Alost, que l'organisation démocratique des troupes catholiques ouvrières et agricoles devienne assez forte pour avoir raison de la faiblesse individuelle que témoignent, devant le scrutin, des milliers d'électeurs catholiques. »

Enfin :

« La leçon que les libéraux tirent de la journée du 22 mai est mince. Tandis que les catholiques concluent du dernier scrutin qu'il y a lieu pour eux d'améliorer leur propagande et, en tout premier lieu, les œuvres qui doivent lui servir de base, un journal qui est l'organe du Parti libéral dans l'arrondissement de Oand^ la Flandre libérale, fait désespérément appel au législateur, c'est-àdire en réalité à une majorité catholique, en vue d'obtenir à ses amis le moyen d'escalader le pouvoir ! »

Et M. Verhaegen concluait en écrivant que c'était surtout vers le camp socialiste que les catholiques devaient porter leurs regards, parce que de ce côté ils rencontraient leurs adversaires les plus redoutables ; redoutables parce qu'ils ont des œuvres florissantes et que leur influence sur le peuple se mesure au succès de celles-ci.

Plus récemment, M. Woeste, présidant à Tongres l'assemblée générale annuelle de la Fédération des cercles catholiques, disait de même : « Je me bornerai à donner un conseil : fondons des œuvres. J'ai une pensée maîtresse en parlant de congrès d'œuvres. Si le Parti catholique a subsisté dans le pays, malgré des difficultés extrêmes, c'est aux œuvres qu'il le doit. »

L'accord est donc unanime chez les dirigeants du Parti clérical quant à la nécessité de créer des œuvres en vue d'une fin politique. iJLorsque l'on envisage que ceux-là mêmes qui reconnaissent aux œuvres une valeur sur ce terrain, qui fait d'elles le meilleur soutien d'un parti, se servent des fonctionnaires et employés de l'Etat,,

du clergé rémunéré avec l'argent de tous, du Trésor public, de toutes les influences, en un mot, dont dispose la collectivité, pour fonder des œuvres accessibles aux catholiques seulement, destinées à servir les intérêts d'une minorité contre l'intérêt général, appelées à assurer la prédominance d'un parti politique sur un autre parti, peut-on dire que ces œuvres soient des œuvres vraiment sociales, des œuvres d'apaisement, qui forcent l'admiration et dont il faille souhaiter l'extension ?

Le système compris à la manière cléricale et en application de la liberté subsidiée conduit nécessairement au résultat opposé à celui désiré par tous ceux qui veulent voir dans les œuvres le moyen par excellence de la pacification sociale. Il entraine inévitablement des abus et crée une situation dangereuse (|ui appelle des .remèdes.

On peut dire, désormais, qu'il est condamné par ceux-là mêmes qu'il est parvenu à intéresser et qui estiment, avec raison, que les questions de conscience n'ont rien de commun avec les questions d'ordre économique : à mesure que l'organisation cléricale se développe, s'étend, renforce ses cadres, multiplie les œuvres, la majorité cléricale dans les corps constitués diminue. La chute du Parti clérical est prochaine et vraisemblablement définitive : les affiliés des œuvres dites chrétiennes, destitués de la plus grande partie de nos libertés constitutionnelles, maintenus dans une soumission de plus en plus intolérable, révoltés enfin d'être invités à pratiquer la loi du renoncement qui en fait des parias perpétuels, n'ont qu'un moyen de se venger de leurs oppresseurs : ils le trouvent lorsqu'ils sont devant l'urne électorale et osent s'en servir !

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