AU CLERGÉ ET AUX FIDÈLES
« Nos TRÈS CHERS FRÈRES,
» Pleins de sollicitude pour le salut de vos âmes et pour la conservation de la foi dans notre chère Patrie, vos premiers Pasteurs n'ont jamais manqué d'élever la voix quand ces intérêts si précieux ont été menacés de quelque danger.
» L'évolution sociale qui s'accomplit actuellement est loin d'être sans péril, et c'est pour cela que, fidèles aux exhortations du
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Souverain Pontife, Vicaire de Jésus-Christ sur la terre, nous venons faire appel à tous les dévouements pour combattre l'ennemi qui se dresse aujourd'hui devant nous, et dont personne ne peut plus ignorer les projets et les vues.
» Au début de son glorieux pontificat, Léon XIII avait déjà signalé au monde entier les progrès du socialisme. « Ceux qui en » font profession, disait-il. réalisent la parole des Livres Saints : » Ils roulent leur chair dans toutes les souillures, méprisent tout » ce gui s'appelle l'autorité et blasphèment ce qu'il y a de plus » sacré i. » Pour eux, rien de tout ce que les lois divines ou humaines ont établi pour la sécurité et le progrès de l'humanité ne doit rester debout. Ils refusent l'obéissance aux autorités qui ont reçu de Dieu le droit de commander et auxquelles il faut, d'après l'Apôtre, que toute âme soit soumise; ils vont prêchant partout l'égalité de tous les hommes en matière de droits et de devoirs. Ils déclarent immorale l'union de l'homme et de la femme que les nations barbares elles-mêmes ont regardée comme sacrée ; relâchant le lien sur lequel se fonde la société domestique, ils le font consister uniquement dans le caprice ou la passion. Emportés par la cupidité des biens temporels, qui est la source de tous les maux et qui a fait perdre la foi à plusieurs -, ils s'attaquent au droit de jjropriété fondé sur la loi naturelle, et, telle est leur audace, qu'en \uc de pourvoir aux besoins et de donner satisfaction aux désirs de tous les hommes, ils prétendent ravir et transformer en propriété commune tout ce qui peut avoir été acquis, soit par droit d'hérédité légitiine, soit par le travail des mains ou de l'intelligence, soit par l'épargne. Ces monstrueuses théories, ils les proclament dans leurs assemblées, ils cherchent à les démontrer dans leurs écrits, ils les propagent dans le peuple par une avalanche de journaux ^.
)• Tels sont bien, N. T. C. F., les traits principaux du socialisme, et, si quelqu'un osait taxer d'exagération ce rapide exposé du programme dont il poursuit la réalisation, il suffirait d'en appeler aux déclarations formulées au sein même de nos Chambres législatives, il suffirait de citer ces journaux, ces publications, ces dis< ours, où l'on n'a pas craint de glorifier les pages les plus sombres et les plus honteuses de l'histoire de l'humanité. La Royauté; qui personnifie l'indépendance de notre Nation, et qui est
' Epist. S. Judac. «■ — - TiM. \'\. 10. — ^ Encvcl. Quod Apostolici muneris. -28 duc. I«TK.
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le fondement de toutes les institutions auxquelles la Belgique est redevable du rang qu'elle occupe aujourd'hui, n'est pour le socialisme qu'un rouage destiné à disparaître ; l'Eglise, qu'un odieux fantôme barrant le chemin à tous les progrès, enseignant au peuple une stupide résignation pour mieux l'asservir aux caprices des grands ; l'autre vie, un insondable problème qu'il ne convient même pas d'aborder : c'est ici-bas qu'il faut jouir, car demain nous mourrons ^.
» C'en est assez, N. T. C. F., pour vous dévoiler le but et les tendances de cette secte impie ; elle se fait connaître à ses fruits : Ex fructibus eorum cognoscetis eos '-.
;> Vous n'ignorez pas ses moyens de propagande, vous l'avez vue à l'œuvre, s'efforçant partout de séduire les populations ouvrières, dénonçant odieusement, et, le plus souvent, en les exagérant, les abus dont elles sont victimes ; et, sous le couvert d'un programme de revendications habilement exposées, faisant pénétrer ses funestes doctrines dans l'esprit et dans le cœur de malheureux égarés. Encouragé par ses premiers succès, le socialisme escompte une victoire prochaine, et son audace ne connaît plus de bornes.
» Qui pourrait, N. T. C. F., énumérer les maux qu'ime expérience tentée par le socialisme engendrerait pour notre Patrie ? Quelle accumulation de ruines ! Quel déchaînement de toutes les haines, de toutes les convoitises, de toutes les passions ! L'édifice social ébranlé jusque dans ses bases, la Royauté supprimée ou réduite à l'impuissance, les ministres de Dieu entravés de toutes parts dans l'exercice de leurs fonctions, l'impudent étalage de toutes les hontes et de tous les scandales érigés désormais en conquêtes de la civilisation et du progrès, l'âme des jeunes générations mortellement empoisonnée, « la perturbation dans tous les » rangs de la société, une odieuse et insupportable servitude pour » tous les citoyens, la porte ouverte à toutes les jalousies, à tous » les mécontentements, à toutes les discordes, le talent et l'habileté » privés de leurs stimulants, et, comme conséquence nécessaire, » les richesses taries dans leur source, et, à la place de cette égalité » tant rêvée, l'égalité dans le dénûment, dans l'indigence et la » misère ^ » .
» En faut-il davantage, N. T. CF., pour vous montrer que le socialisme est l'ennemi de la société, l'ennemi de l'Eglise, l'ennemi des âmes ? C'est contre lui que doivent se tourner tous nos efforts, si nous voulons épargner à la Belgique une expérience non moins désastreuse pour les particuliers que pour l'Etat et pour l'Eglise.
IsAi. XXII. 13. — = Matth. VII, 50. — ■' Encycl. Rerum novarum.
» Mais, X. T. C. F., la première condition à réaliser pour vaincre dans cette lutte, c'est l'union la plus étroite entre tous les fidèles enfants de l'Eglise catholique.
» Notre Seigneur Jésus-Christ l'a dit : Tout royaume en proie aux divisions sera dans la désolation \ et quand l'Apôtre presse les fidèles de répondre dignement à leur vocation à la foi, il demande; avant tout qu'ils se supportent les uns les autres en toute charité, qu'ils mettent tous leurs soins à conserver Vunion des esprits dans le lien de la paix-.
» Or, vous le savez, N. T. C. F., de regrettables dissensions ont éclaté dans nos rangs. Quelles en ont été les causes ? Il est inutile de chercher à en faire une minutieuse énumération. Ce serait, contrairement à la volonté formelle de Léon XIII, raviver peut-être des discussions qui ne se sont que trop prolongées et auxquelles il est de notre devoir aujourd'hui de mettre un ternie.
» C'est pour arriver à ce résultat tant désiré que le Souverain Pontife s'est occupé tout spécialement de la Belgique, qui lui tient plus particulièrement au cœur ; c'est sous l'empire de la même préoccupation que nous voulons remplir auprès de vous « la mission » glorieuse et sacrée entre toutes pour des Evêques ^ », de ramener dans vos rangs l'union et la paix. Vous suivrez, N. T. C. F., les conseils de ceux qui sont vos pères dans la foi ; vous ne chercherez ^oint à rejeter les torts sur vos frères pour vous décerner les honneurs d'un triomphe dont l'Apôtre disait : Non est bona gloriatio vestra; — non, la gloire que vous vous attribuez n'est pas de bon aloi^. Dans nos avis, dans les règles de conduite que nous allons tracer, chacun prendra sa part sans s'occuper de celle qui peut revenir à d'autres. La charité du Christ fera généreusement oublier toutes les aigreurs du passé, en même temps (ju'elle sera pour l'avenir une règle féconde d'union, et le seul triomphe que nous célébrerons sera le triomphe de l'obéissance dans tous les cœurs, parce qu'il est le gage assuré de la victoire définitive. Vir obediens loquetur victoriam'-'.
» Dans sa mémorable Encyclique sur la condition des ouvriers, le Souverain Pontife a mis en lumière les principes qui doivent guider tous les catholiques en matière sociale. Elle est pour tous la règle d'autorité, à laquelle ils doivent conformer leurs jugements
' Li-f. XL 17. — - i:i'ii. 1\'. -J, :!. — ■' Lettre iM.ntificalc du 10 millet 1893. — * 1 Cor. \'. 0. — ■■' Prov. NXI. -iH.
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et leur action dans la poursuite de l'amélioration du sort de la classe ouvrière. Elle renferme des points certains et définis dont on ne peut ni restreindre ni étendre la portée ; il en est d'autres qui n'ont pas été ainsi définis et qui demeurent ce qu'ils étaient auparavant, c'est-à-dire discutables entre théologiens et économistes.
» S'il est arrivé que le Saint-Siège a encouragé publiquement les études et le zèle de certains sociologues chrétiens en ces matières encore controversées, il n'a pas entendu approuver par là avec autorité toutes leurs déductions. Il ne serait donc pas légitime d'en .conclure que toutes ces déductions expriment l'intention et la volonté du Souverain Pontife, et il est moins permis encore de réprouver ceux qui pensent ou agissent autrement. Et, en effet, N. T. C. F., si la seule autorité qui possède dans l'Eglise le pouvoir de trancher définitivement ces sortes de questions, les abandonne à la libre discussion, de quel droit un particulier prétendrait-il imposer sa propre solution comme la seule qui soit acceptable ? A quel titre viendrait-il censurer sévèrement l'opinion adverse, soit qu'il la traite de socialiste, soit qu'il la déclare en opposition formelle avec les enseignements du Saint-Siège ? Ce n'est pas là une manière d'agir conforme à la prudence et à la charité. Non est eiiiin ista sapientia desursum descendens, dit l'Apôtre Saint Jacques ; ce n^est point là la sagesse qui vient d'en Haut. Le propre de la sagesse qui vient de Dieu, continue-t-il, c'est d'être réservée, pacificatrice, modeste, cherchant à pénétrer par la persuasion, approuvant tout ce qui est bon, pleine de miséricorde et de fécondité, s' abstenant de juger le prochain i.
» L'Eglise loue et encourage ce mouvement d'études et d'action qui tend à l'amélioration sociale de la classe ouvrière et à sa préservation du socialisme, mais elle nous demande ici une grande sagesse et une grande prudence.
» Or, la sagesse et la prudence veulent que les réformes bonnes et utiles qui pourront être proposées soient examinées d'abord sous tous leurs aspects, et non seulement eu égard aux conditions d'une province, mais aux conditions générales de tout le pays.
» C'est ainsi que, par rapport aux besoins généraux des classes ouvrières, l'Encyclique, à la vérité, déplore vivement leur misère imméritée, l'usure vorace et d'autres maux semblables ; mais, quand elle parle de la sorte, elle a en vue moins la Belgique peut-être que certaines autres contrées, car dans notre pays il a toujours régné une certaine prospérité, et, si on le considère dans sa généralité, ces maux y existent à un degré moins intense.
» La prudence fait encore comprendre que. pour mettre ces
• J.\cor!. III. 13, 17
réformes en pratique, en tant qu'elles répondent à des ^besoins réels, un certain temps est toujours nécessaire, surtout lorscju'il s'agit de corriger un ensemble d'idées, d'institutions et de pratiques profondément enracinées. S'y prendre d'une autre façon ne conduirait à aucune amélioration durable. Bien plus, ce serait nuire à la cause qu'on veut défendre, car les ou\riers doivent craindre la ruine et les ])ertes de leurs patrons conuiu' leur propre malheur.
» On peut rappeler ici ce que le Souverain Pontife écrivait autrefois à l'Episcopat belge : « Tout catholique qui veut travailler » utilement au bien commun doit avoir devant les yeu.x, ])our s'y » conformer, la sage tacticjue de l'Eglise dans ces sortes de choses. » Bien qu'elle défende avec une fermeté qui ne se dément jamais, » l'intégrité des célestes doctrines et les principes de justice, bien » qu'elle s'efforce de faire régner ces mêmes principes dans les » actes de la vie publique comme dans le domaine de la vie privée, » elle prend néanmoins en juste considération les circonstances de » temps, de lieu, de situation et souvent, ainsi qu'il arrive dans les » choses humaines, elle est contrainte de tolérer certains maux qui » ne pourraient être écartés sans donner lieu à des inconvénients I» plus graves et à des perturbations '. » Paroles profondément sages et que l'on ne devrait jamais perdre de \ue quand il s'agit de réformes sociales !
» Pour traiter adéquatement les problèmes économiques et sociaux, il faut une science profonde, une expérience peu commune des hommes et des choses et un sentiment intime de la justice et de la charité chrétienne. Il n'est pas aisé d'éviter les écueils, il y a danger égal à bâtir des théories sans tenir compte des faits et à considérer le fait existant, c'est-à-dire notre état social actuel, connue ne réclamant \yAS de sérieuses réformes.
» 1! faut donc se garder de proposer des questions encore obscures et à bon droit discutées à des assemblées peu initiées à ces matières : le manciue de connaissances suffisantes exposerait les auditeurs à comprendre les choses d'une façon inexacte, à admettre pour certain ce qui ne l'est i)as, et à en tirer des conséquences ])ratic|ues fausses et même dangereuses, le plus souvent inspirées ]3ar les préjugés ou les intérêts de chacun. L'étude de ces questions doit être abandonnée aux revues et aux académies, où elles peuvent se traiter avec le calme et la méthode nécessaires pour arriver à la lumière de la vérité.
» Que l'on cesse, N.T.C.F., « de consumer un temps précieux » en de stériles discussions - », qu'au lieu de déclamer contre les
' Lettre ;'i rfv[nsr(ij)at bel^e. •! adùt IMSl. - - Discoii"; ;iu.\ ouvriers fr;iiii,-ais. 10 déceitibic I8ni
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abus, on unisse ses efforts pour y porter remède : la tâche est assez considérable pour absorber toutes les activités ! Ainsi que le disait si justement le Saint-Père dans son discours aux ouvriers français : « S'il existe encore, quant à l'application, chose inévitable dans des » problèmes aussi complexes, des côtés obscurs et des points dou- » teux, il convient de laisser au temps et à l'expérience de les » éclairer i. »
» Si le Saint-Père, dans l'Encyclique Reruin tiovarum, fait appel à l'intervention des pouvoirs publics pour améliorer la condition des classes laborieuses, il prend soin d'indiquer les limites dans lesquelles cette intervention doit s'exercer. « On demande aux » gouvernants un concours d'ordre général, qui consiste dans l'éco- » nomie tout entière des lois et des institutions ^ », mais « il est » dans l'ordre que ni l'individu ni la famille ne soient absorbés par »- l'Etat ; il est juste que l'un et l'autre aient la faculté d'agir avec » liberté aussi longtemps que cela n'atteint pas le bien général et » ne fait injure à personne '. » Cependant, quand « les intérêts » généraux ou l'intérêt d'une classe en particulier se trouvent ou » lésés ou simplement menacés et qu'il soit impossible d'y remédier » ou d'y obvier autrement, il faudra de toute nécessité recourir » à l'autorité publique * ».
» Tels sont, N. T. C. F., les grands principes que l'on doit se rappeler lorsqu'on fait appel à l'intervention de l'Etat.
» Ici, nous ne pouvons nous dispenser de rendre un légitime hommage à notre Gouvernement, qui a si généreusement pris l'initiative d'une législation ouvrière, justement applaudie par les nations étrangères. Déjà nous pouvons enregistrer nombre de réformes pacifiquement accomplies.
» Les lois réglant le paiement des salaires et leur insaisissabilité ; celles qui protègent l'enfance et le sexe faible ; l'institution des conseils d'industrie et du travail avec mission de délibérer sur les intérêts communs des patrons et des ouvriers, de prévenir et au besoin d'aplanir les différends qui peuvent naître entre eux ; les lois relatives aux habitations ouvrières et à l'institution des comités de patronage, aux sociétés de secours mutuels, aux prêts agricoles, aux caisses de prévoyance ; celles qui garantissent la liberté du travail, la création récente d'un ministère de ce même travail, dont l'inspection venait d'être organisée ; le repos dominical sagement
' Discours aux ouvriers françiis. 10 décembre 1891. — -Encyclique R,erum novarum. — ■' Ibid. — "* Ibid.
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introduit. Voilà autant de preuves qui témoignent de la sollicitude éclairée du Gouvernement pour les classes laborieuses.
» Rapprochez de tout cela les dispositions prises pour remédier aux maux dont les ouvriers souffraient plus que tous les autres, la falsification des denrées alimentaires et les ravages de l'alcoolisme, ajoutez-y les lois encore en projet, celles qui ont trait aux pensions et aux assurances ouvrières, ainsi qu'aux règlements d'atelier, et, au premier rang, celle qui, détruisant l'œuvre néfaste du dernier siècle, portera un coup mortel à l'individualisme en accordant aux unions professionnelles la personnification civile. \''ous reconnaîtrez sans peine que le Gouvernement ne néglige rien pour améliorer la situation morale et matérielle de l'ouvrier, et qu'il n'entend point reculer devant la tâche qu'il s'est imposée.
» Il serait donc souverainement injuste, N. T. C. F., de combattre, au nom des intérêts de l'ouvrier, un Gouvernement qui s'est acquis tant de titres à sa reconnaissance. Au contraire, le devoir qui s'impose à tout catholique est de lui prêter loyalement son concours, d'écarter tout ce qui donne lieu aux divisions et de travailler à maintenir dans nos rangs l'union, qui a fait notre force dans le passé et qui peut seule nous assurer les victoires de l'avenir.
» Oui, N. T. C. F., en face des progrès et de l'audace toujours croissante de l'ennemi, il est temps que la paix renaisse parmi nous. « La grandeur du mal que nous déplorons, dit le Saint-Père, ne » permet pas de différer le remède ^ »
» Pour accomplir cette œuvre de pacification, nous faisons tout d'abord appel, comme Léon XIII lui-même, à notre admirable clergé, toujours prêt à se dévouer, toujours au service des grandes causes. « C'est à lui, dit le Saint-Père, de donner l'exemple, tout » en se tenant sur ses gardes plus que les autres, lorsqu'il s'agit » d'opinions nouvelles ; c'est à lui, appelant la religion à son aide, » de chercher à pacifier les esprits et d'inculquer à chacun les » devoirs du citoyen chrétien •. »
» La prière, l'étude, la prudence, une parfaite docilité à l'égard de son Evêque, tels sont les devoirs principaux qui s'imposent au prêtre relativement aux questions sociales qui s'agitent aujourd'hui, s'il ne veut pas être de ceux dont parle saint Paul à son disciple Timothée • Languens circa qucFstiones et pugnas verborum, ex quitus oriuutur iuvidiœ, contentiones ; — s' épuisant flans les querelles de mots d'où résultent des animosités et des disputes *.
Lettre pontificale du 10 ju Ilot ISU'i. — -' Ibid. — ' I. Tim. \I. I.
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» Les Lèvres du prêtre gardent la science, c'est lui que le peuple interroge sur ses devoirs, parce qu'il est Vange du Dieu des armées ^. Semblable au père de famille qui puise dans son trésor des clioses anciennes et des c/ioses nouvelles -, le prêtre doit appliquer aux conditions spéciales de notre époque les grands principes de la théorie catholique : à lui donc de veiller à ce que les rapports entre les classes sociales, spécialement entre les patrons et les ouvriers, soient réglés d'après la loi naturelle, sanctionnée par le Décalogue, perfectionnée par l'Evangile et lumineusement exposée dans l'Encyclique Rerum novarum.
» Il est à déplorer — au même degré — que des patrons manquent du véritable esprit de justice et de charité chrétienne, et que des ouvriers revendiquent leurs droits par des moyens dangereux ou peu légitimes. Si quelqu'un s'égare, il appartient au prêtre de l'instruire, mais toujours avec une inaltérable douceur : Hujusmodi instruite in spiritu lenitatis ^ ; ainsi le lui commande son ministère de paix et de salut ; cependant cette mansuétude et cette modération ne peuvent lui faire oublier sa mission d'enseigner, à tous, les devoirs du chrétien.
» Quant aux patrons et à ceux qui partagent leur influence ou leur responsabilité, tels que les directeurs d'établissement, les membres des conseils d'administration et les actionnaires, le prêtre s'efforcera de les amener à procurer à leurs ouvriers V amélioration de leur condition morale, en leur ménageant une plus grande facilité d'accomplir les devoirs religieux ; en écartant les occasions qui mettraient leur foi ou leurs mœurs en danger ; en observant une grande circonspection dans le choix des chefs intermédiaires et des surveillants ; en encourageant et protégeant les œuvres instituées pour la moralisation des ouvriers et de leurs familles, pour la préservation de la jeunesse, pour l'éducation chrétienne des enfants, etc. ; — V amélioration de leur condition matérielle, en recherchant, s'il y a lieu, les moyens de rendre le travail plus rémunérateur, moins pénible, moins dangereux pour la santé et pour la vie ; en combattant la dissipation du salaire et en facilitant le placement des épargnes, en créant des œuvres propres à assurer aux ouvriers un logement convenable, une nourriture saine, une assistance raisonnable en cas de maladie, d'accidents ou de chômage ; en un mot, un certain degré de sécurité et même d'aisance pour le présent et, pour l'avenir, un secours qui contribuera à les abriter contre la misère.
» Les circonstances que nous traversons imposent aussi au prêtre des devoirs particuliers vis-à-vis des classes ouvrières. Il
' Malach. II. 7. - - Matth. XIII. .5-2. — '' Galat- VI. 1.
doit s'approcher fréquemment du peuple, se dépensant plus que jamais publiée et per domos ' pour le maintenir dans l'observation des devoirs de la vie chrétienne ou y ramener ceux qui s'en sont écartés : il doit également employer toute son influence et toute son activité ]oour l'aider à atteindre dans une mesure juste et réalisable la condition plus aisée à laquelle il peut légitimement aspirer ; il suivra ainsi l'exemple du divin Maître, qui se laissait émouvoir par les souffrances de la multitude accourue pour l'entendre et guérissait les corps pour arriver aux âmes.
» Dans ce but, et afin d'arracher les ouvriers des mains des socialistes, il favorisera la création d'associations professionnelles et de corporations catholiques, observant en cela, d'après les circonstances, les règles que la prudence prescrit.
» Il n'oubliera jamais que. si « l'on doit prendre pour règle » universelle et constante d'organiser et de gouverner les corpo- » rations de façon qu'elles fournissent à chacun de leurs membres » les moyens propres à lui faire atteindre, par la voie la plus » commode et la plus courte, le but qu'il se propose, et (qui » consiste dans l'accroissement le plus grand possible des biens » du corps, de l'esprit, de la fortune -, il est évident qu'il faut » viser avant tout à l'objet principal, qui est le perfectionnement » moral et religieux ; c'est surtout cette fin qui doit régler toute » l'économie de ces sociétés, autrement elles dégénéreraient bien » vite et tomberaient, ou peu s'en faut, au rang des sociétés où » la religion ne tient aucune place ^ »
» Quant à l'organisation des corporations, il convient de rappeler que, si l'Encyclique a recommandé les associations composées d'ouvriers et de patrons, elle n'a pas exclu cependant celles c[ui sont composées d'ouvriers seulement. Ces dernières ])ourront peut-être présenter même de plus grands avantages dans certains endroits et à cause de circonstances spéciales. Toutefois, le système des syndicats d'ouvriers dans certaines industries, s'il ne reçoit pas les tempéraments opportuns, ne doit pas être facilement admis.
» S'il faut prendre en main les intérêts temporels de l'ouvrier, afin de l'éloigner plus sîirement de tout contact avec les socialistes, il convient aussi qu'on lui rappelle ses devoirs, qu'on lui en recommande l'accomplissement et qu'on tienne solidement fixé dans son esprit l'enseignement de l'Evangile sur les douleurs de la vie, qui sont des châtiments du péché et une manière d'expiation et de mérite, lorsqu'on les supporte en union avec le Christ souffrant.
» Enfin, que le clergé soit bien en garde contre « cette ten- » dance propre à notre siècle, qui consiste à discuter les actes des
' Art. \S iii. - • ICniM-l. Flerum novarum — ' hUm.
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» supérieurs et à les désavouer arbitrairement s'ils vont à l'encontre » de sentiments tout personnels ^ ». Que les prêtres ne forment entre eux qu'un cœur et quhtne âme -, et que les plus jeunes aient pour les plus âgés une respectueuse déférence.
» C'est ainsi qu'ils se conformeront aux enseignements du Saint-Père dans l'Encyclique : « Que les ministres sacrés déploient » toutes les forces de leur zèle, et que, sous l'autorité de vos paroles » et de vos exemples, Vénérables Frères, ils ne cessent d'inculquer » aux hommes de toutes les classes les règles évangéliques de la » vie chrétienne ; qu'ils travaillent de tout leur pouvoir au salut » des peuples et, par-dessus tout, qu'ils s'appliquent à nourrir en » eux-mêmes et à faire naître dans les autres, depuis les plus élevés » jusqu'aux plus humbles, la charité reine et maîtresse de toutes » les vertus ^. »
» Mais, N. T. C. F., si, pour réaliser la grande œuvre de relèvement de la classe ouvrière et de la pacification sociale, l'action du clergé est indispensable, le concours des fidèles ne l'est pas moins. Ce concours n'a pas fait défaut. Que d'œuvres sociales ont été entreprises ! Volontiers, nous rendons hommage à ceux qui les patronnent et les soutiennent.
» Il faut, toutefois, que les catholiques « portent uniquement » leur attention et leur zèle sur ce qui paraîtra devoir contribuer » le plus efficacement au bien commun et laissent de côté leurs » opinions et leurs sentiments personnels * ». Quand il se produit des discussions, elles doivent nécessairement être empreintes de loyauté, de respect mutuel, de modération, et, dès que l'autorité légitime jugé à propos d'intervenir, chacun doit se rallier laux .règles qu'elle édicté, en sacrifiant sa propre manière de voir. « On ne » doit jamais, dans les controverses, outrepasser les bornes que » la justice et la charité ont établies, jamais on ne peut accuser » à la légère ou mettre en suspicion les personnes, qui sont » d'ailleurs attachées aux doctrines de l'Eglise, surtout si elles » sont revêtues dans l'Eglise de quelque pouvoir et de quelque » dignité '". »
» Ensuite, le Saint-Père veut que « désormais les catholiques » s'abstiennent absolument de polémiques et de controverses entre » eux sur la question sociale, soit dans des conférences, soit dans » des journaux ou autres publications semblables ; il veut qu'ils
' Lettre de L ''on XIII aux évéques du Brésil sur la formation du clergé- — ■-' AcT. IV, H^. — ■■■ Kncvcl. Rerum novarum. — * Lettre pontificale du 10 juillet 189o — "■ Lettre de Léon XIII à l'Episcopat belge, 3 août 188L
» se gardent bien davantage encore de s'adresser de mutuels » reproches et qu'ils ne préviennent pas témérairement une décision » qui n'appartient qu'à l'autorité compétente i ».
» Enfin, il est nécessaire qu'on se conforme à la recommandation faite par Léon XIII dans le passage suivant d'une lettre à l'Archevêque de Paris :
« Lorsqu'on observe certains indices, disait Sa Sainteté, il n'est » pas difficile de voir que parmi les catholiques il s'en irouve, peut- » être à cause du malheur des temps, qui, non contents du rôle de » soumission qui est le leur dans l'Eglise, croient pouvoir en » prendre un dans son gouvernement. Tout au moins, s'imaginent- » ils qu'il leur est permis d'examiner et de juger, selon leur manière » de voir, les actes de l'autorité. Ce serait là un grave désordre, » s'il pouvait prévaloir dans l'Eglise de Dieu, où, par l'expresse » volonté de son divin 'Fondateur, deux ordres distincts sont établis » de la façon la plus nette : l'Eglise enseignante et l'Eglise ensei- » gnée, les pasteurs et le troupeau, et, parmi les pasteurs, l'un » d'entre eux, qui est pour tous le Chef et le Pasteur suprême. » Aux Pasteurs seuls a été donné le pouvoir d'enseigner, de juger, » de diriger ; aux fidèles a été imposé le devoir de suivre ces » enseignements, de se laisser gouverner, corriger et conduire au » salut 2. »
» Ces ordres, nous n'en doutons pas, seront respectés par tous les catholiques, et vos Evêques ne failliront pas au devoir qui leur ijncombe. Ils encourageront tous ceux qui, sous leur direction, apporteront à la cause commune le concours de leur talent et de leur dévouement ; ils béniront tous les efforts qui auront pour but d'améliorer la situation matérielle^ religieuse et morale des classes laborieuses ; ils aideront à l'organisation des unions professionnelles tant recommandées par le Saint-Père. « C'est ainsi que la » Religion, recevant l'honneur qui lui est dû, exercera librement » sa féconde influence pour le bien de l'Etat, de la famille, et pour » la prospérité matérielle ; c'est ainsi que le pays, demeurant à » l'abri des séditions, s'affermira dans la paix par l'heureuse har- » monie de l'autorité et de la liberté qui convient à une société » chrétienne ; que les institutions sociales se perfectionneront sans » cesse davantage, surtout celles qui ont trait à l'éducation de la » jeunesse ; que le commerce, l'industrie et les arts se dévelop- » peront, spécialement avec l'aide des associations nombreuses que » l'on a fondées dans différents buts et qu'il est souhaitable de » voir se multiplier, sous les ausjîiccs et avec ra]:)pui de la religion.
' Lettii- iHinlilicale d\i Kl juilli-t IHlt.'i. — - Li-Uie ilu 17 juin lHt*."> à S. E. le Caidiniil (iiiibcrt. .\irhovr(|U(' de Paris.
L'Evolution cléricale. 61
» Enfin, et ce n'est pas le moins important, c'est ainsi qu'on se » soumettra aux profonds desseins de Dieu, qui a voulu dans la » communauté du genre humain, et l'inégalité sociale des classes, » et une certaine égalité entre elles par leur entente cordiale. Ainsi » les ouvriers n'oublieront jamais le respect et la confiance qu'ils » doivent aux patrons, et ceux-ci ne manqueront pas de traiter les » ouvriers avec une bonté équitable et une sollicitude prévoyante i. »
» Afin de nous conformer pleinement aux instructions du Saint- Père, nous avons décidé d'organiser prochainement, dans chacun de nos diocèses, une réunion - composée de prêtres et de laïques, qui aura pour but de rechercher et d'étudier les mesures à prendre pour ramener et maintenir la concorde entre les catholiques.
» Après que l'on aura déterminé dans cette réunion les moyens les mieux appropriés aux besoins et aux circonstances de chaque diocèse, une conférence générale, à laquelle prendront part les Evêques et quelques délégués des divers diocèses, se tiendra ,à Malines, sous la présidence de S. Em, le Cardinal-Archevêque.
» Dans cette conférence, on tâchera d'harmoniser les conclusions les plus importantes, émanées des délibérations des réunions diocésaines, afin d'arriver à l'unité désirée de direction et d'action. On y procédera ensuite à la constitution d'un comité central permanent, qui aura pour mission de veiller, sous la direction des Evêques, à l'exécution des mesures adoptées, et d'assurer le maintien de l'union entre les catholiques, en résolvant les questions urgentes et les difficultés qui pourraient se présenter. « Ainsi » l'action partant du même point de vue, dirigée autant que pos- » sible dans les mêmes voies, se développera partout avec unité, » s'entourera par là même de considération, déploiera une puissante » vitalité et produira en abondance des effets durables s. »
» Donné en la fête de la Nativité de la Très Sainte Vierge J\Iarie, 8 septembre 1895.
» t PIERRE LAMBERT, Card. GOOSSENS,
Arch. de Malines.
» t VICTOR JOSEPH, EvÊQUE de Liège.
» t ISIDORE JOSEPH, EvÊQUE DE Tournai.
» t ANTOINE, EvÊQUE de Gand.
» t JEAN -BAPTISTE, Evêque de Namur.
» t GUSTAVE JOSEPH, EvÊQUE de Bruges. »
' Lettre pontificale du 10 juillet 189.5.
■ Nous en donnons le proyranime plus loin. Congrès de Malines de 189(>.
^ Lettre pontificale du 10 juillet 189-j.