‹ Le régime clérical en BelgiqueChapitre 77 sur 166 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Les facteurs d'une conquête

Nous avons vu que l'Archevêché de Malines avait décidé, d'accord avec les dirigeants du Parti catholique, de consolider la main-mise sur les populations rurales par l'enrôlement dans les œuvres de tous les intérêts économiques des petite et moyenne cultures. A cette fin, l'action politique et législative du Gouvernement, l'activité des provinces et des communes aux mains des cléricaux, l'action officielle en un mot devait faire converger tous ses efforts parallèlement à l'initiative privée en vue de perpétuer la domination du Parti catholique.

Nous avons vu comment la « liberté subsidiée », dans le régime légal des œuvres, fut imaginée, à des conditions qui la rendent pratiquement inaccessible dans des cas nombreux aux anticléricaux, pour le plus grand bien de la propagande cléricale.

Nous avons exposé les divers rouages de la formidable organisation des catholiques, confondant dans une activité commune et inlassable tout ce que le parti comprend de militants — de soidisant hommes d'œuvre — et qui, à elle seule, pourrait suffire à perpétuer une servitude déjà séculaire.

Cette organisation comporte, comme nous l'avons vu, tout un ensemble d'entreprises, à caractère apparemment et exclusivement religieux, en réalité politiques, mettant en jeu tous les éléments de leur activité pour orienter les classes laborieuses vers les œuvres dites économiques, dans lesquelles les catholiques confieront à l'Etat le soin de répartir des subsides et autres faveurs.

Mais ce ne sont pas là les seuls éléments dont dispose le Parti catholique pour étouffer toute velléité d'affranchissement d'un prolétariat de plus en plus avide de liberté. Divers facteurs, complices naturels ou voulus de son œuvre, renforcent singulièrement les moyens qui doivent assurer son maintien au pouvoir.

Chacun de ces facteurs offre des particularités nombreuses et intéressantes qui, au point de vue où nous nous plaçons, appellent une description méticuleuse. Nous nous sommes occupé du plus puissant d'entre eux, du paupérisme, dans la première partie de cet ouvrage. Nous étudierons ensuite :

!<"• La démographie rurale et l'ignorance ;

2° La topographie du sol ;

3° Le régime et la répartition des propriétés ;

4° Les conditions du bail rural ;

5" L'appoint des congrégations ;

6" L'enseignement agricole ;

T^ La répartition des subsides et encouragements officiels.

A. La démographie rurale et les statistiques de l'ignorance

D'après le recensement général fait en 1895 S par les soins du Département de l'Agriculture, l'étendue totale du territoire .belge est de 2,945,557 hectares.

De ceux-ci, 2,607,514 hectares sont livrés à la culture; les bois, les terrains incultes et la jachère occupent une surface de 721,939 hectares.

Le développement intense donné à l'élevage dans notre pays a déterminé une diminution dans la culture des céréales, en même temps qu'une extension de la culture des plantes fourragères.

La population agricole s'élevait, cette même année, sans les nobles, les congréganistes et les simples résidents, au total (de 1,204,810 personnes, pour 1,199,319 en i'88o. Mais la progression dans l'effectif global de la population rurale est sensiblement inférieure à ce qu'elle est devenue dans les grands centres urbains et les régions industrielles. C'est l'élément ouvrier qui déserte plus particulièrement la campagne. L'exode rural s'explique plus spécialement par l'appât de salaires élevés accordés par l'industrie, ainsi que par l'absence de tout crédit du paysan, qui ne peut acquérir une exploitation agricole ou une habitation -, et, sans aucun doute, le développement intensif des voies de communication, les facilités de déplacement, les abonnements de chemin de fer à prix réduits ont accentué l'afflux vers les grandes villes.

' Depuis 1000. un n-consement partiel aunuel loiniilète les données fournies par le recensement décennal de l!>0.).

'-' \"oir la nion<)f,'iaphie de M. TnaiMi-, menilne de la Chambre des représentants : Lci forces /a/entes des campagnes. Société belj,^- de librairie.

Les Œuvres sociales et économiques. 333

Chose à relever, l'exode rural est beaucoup plus accusé dans les Flandres que dans la Wallonnie.

En dix ans, d'après l'étude intéressante faite par AI. Camille Jacquart, fonctionnaire au Alinistère du Travail, 71,682 ouvriers ont quitté les campagnes flamandes, contre 23,160 ayant déserté les campagnes wallonnes pour s'acheminer vers les grandes villes ou l'étranger.

Ces constatations se trouvent confirmées par la progression constante des populations des grands centres urbains. D'après M. Hector Denis ', alors que les communes de 2,000 habitants ont décru de 2 p. c, les villes s'accroissent dans les proportions suivantes :

Communes de 2,000 à 5,000 habitants 25 p. c.

— 100,000 et plus — 340 p. c.

La population des campagnes est représentée par :

i" Les grands propriétaires terriens, des nobles en grand nombre, des industriels agricoles, les gros fermiers ;

2C Les congrégations, les couvents, le clergé régulier ;

3" Les petits cultivateurs, propriétaires ou locataires d'un lopin de terre, que l'on peut assimiler à la petite bourgeoisie ;

4" Les ouvriers agricoles, dont une partie, de plus en plus grande, émig,re à l'étranger ;

5'- Des non-agriculteurs, simplement résidents des campagnes pour des motifs divers, rentiers, notaires, fonctionnaires, employés, instituteurs, commerçants, artisans et ouvriers industriels.

Il va de soi que les petits cultivateurs représentent, avec les ouvriers agricoles, l'immense majorité de cette population.

Voici comment se répartissent ces deux catégories d'habitants ruraux, d'après le recensement de 1895 ;

Alembres de la famille occupés habituellement aux travaux agricoles : 558,714 hommes, 457,085 femmes ; au total 1,015,799.

On peut assimiler à ceux-ci les employés de ferme : 664 chefs de brigade. 1,241 chefs de culture; au total 1,905.

Domestiques à gages et ouvriers journaliers permanents : 128,277 hommes, 58,829 femmes; au total 187,106.

Nous avons e::posé, dans un chapitre précédent, comment se présente leur vie matérielle et quelle est leur situation économique.

Au point de vue des langues, on peut diviser le pays en deux

' H. Dkxis. Rapport présenté aa Cnni^rès inlcrnaticnal de c'.émographie . lOO-îi.

parties à peu près égales, suivant une ligne horizontale qui partirait, à l'Est, de Tongres pour aboutir, à l'Ouest, à Wervicq ; dans la partie Xord , comprenant les deux Flandres, les provinces d'Anvers et du Limbourg, une bonne moitié nord du Brabant, la langue flamande est usuelle ; dans la partie Sud, comprenant le Hainaut, la moitié sud du Brabant, les provinces de Xamur er de Liège et la plus grande partie du Luxembourg, on parle le français. Un patois allemand est parlé dans la partie méridionale de cette dernière province, ainsi que le long de la frontière grand -ducale.

Nous n'avons pas à établir ici si les Flamands, d'origine teutone, ont des qualités supérieures aux Wallons, d'origine latine. La caractéristique des uns et des autres est de posséder un esprit d'assimilation remarquable, qui frappe l'étranger, et de former un peuple d'une activité justement appréciée et vantée dans le monde entier.

Mais ce qu'il importe de dégager, c'est que le caractère bilingue de nos populations s'accompagne de particularités inhérentes à chacune des deux races et qui ont une répercussion évidente sur la \ic' politique du pays.

Les populations flamandes, jilus particulièrement dans les campagnes, sont inféodées à l'Eglise catholique, dont elles acceptent le dogme sans discussion ; cette même particularité s'observe au sein d'une grande partie de la jiopulation allemande du Luxembourg.

Les populations wallonnes, jîIus industrielles, en général, qu'agricoles, s'émancipent de plus en plus de la tutelle de l'Eglise et sont conquises aux idées de liberté. Elles sont plus agglomérées, formant des centres urbains de plus en plus denses, autour des usines ou des fabriques.

Dans les régions flamandes du pays, les cultivateurs sont éparpillés, comme les cultures elles-mêmes ; leur habitation est établie sur celles-ci, alors que les Wallons qui s'adonnent à l'agriculture habitent les villages et vont chaque jour, parfois au loin, travailler leurs terres.

L'isolement prépare mieux à la servitude.

L'usage de la langue française comporte des conséquences que l'on ne peut retrouver chez les Flamands.

La langue française est notablement plus i)arlée en Belgique que la langue flamande ; les classes dirigeantes des grandes villes des l'iandres y recoureiît elles-mêmes déjà depuis plusieurs siècles. La diffusion des écrits, des livres, des journaux français est plus intense, et les journaux envoyés de France ne sont pas sans exercer eux-mêmes une influence considérable sur l'évolution des idées au

Les Œuvres sociales et économiques. 335

sein des populations wallonnes. Semblable facteur n'intervient guère dans la vie sociale des Flamands.

Cet ensemble de considérations doit nécessairement avoir une répercussion sur l'instruction, dans un pays surtout oîi aucune disposition légale ne rend celle-ci obligatoire et où l'un des partis a multiplié, dans une proportion inconnue par ailleurs, le nombre des écoles qui ont pour unique objet de lui assurer la formation de partisans.

Ce n'est pas le moment de développer la thèse cléricale en matière d'école. Mais ce qu'il importe de retenir dans un chapitre qui a trait aux diverses caractéristiques de nos populations rurales, c'est que dans les parties flamandes du pays, là où le fanatisme, grâce au clergé, règne en souverain maître, l'ignorance est la plus grande et le nombre d'illettrés le plus élevé.

A cet égard, l'enquête faite en 1905 par M. Herbert Speyer 1, président de la commission de législation de la Ligue de l'enseignement, a fourni des données suggestives, confirmées au surplus par des recherches plus récentes.

Cci sont les miliciens qui permettent de fixer le critérium le plus certain dans la détermination de la somme de connaissances développées par l'instruction.

En 1903, sur 8,423 Flamands incorporés, 1,100 miliciens ne savaient ni lire ni écrire, et 564 savaient lire seulement. D'autre part, 2,522 jeunes gens savaient lire^et écrire et 3,542 lire, écrire et calculer. Enfin, 695 recrues avaient gardé le bénéfice d'une instruction primaire complète.

Pour les 5,434 Wallons, la répartition se fit de la manière suivante ; 520 ne sachant ni lire ni écrire, 245 sachant lire seulement, 1,147 sachant lire et écrire, 2,632 sachant lire, écrire et calculer : 890 avaient bénéficié d'une instruction complète.

On peut aisément démontrer l'étroite connexité existant entre le nombre des ignorants et la prédominance de l'enseignement congréganiste. Celui-ci est beaucoup plus répandu dans les parties flamandes du pays.

Parmi 100 conscrits flamands, on compte 19 illettrés et huit suffisamment instruits ; pour 100 recrues wallonnes, on en relève 14 illettrés et 16 ayant reçu une instruction primaire complète.

Toutes proportions gardées, les populations wallonnes comprennent deux fois plus d'hommes instruits et 5 p. c. d'ignorants en moins ; or, cette différence correspond d'une manière frappante à celle qui existe entre la diffusion de l'enseignement congréganiste

' Rapport sur la situation df l' enseignement primaire en Belgique, présenté à la Ligue de'T'Enseigiiement, par M. H. Spever. proP à l'Université libre de Bruxelles.

dans les provinces flamandes, d'une part, et les provinces wallonnes, de l'autre. Ici, la population des écoles libres ne représente que 26.75 p. c. de la population scolaire totale, tandis que dans les provinces flamandes 48.22 p. c. des écoliers fréquentent les écoles congréganistes. Puis, on constate que dans la Flandre occidentale il ne reste plus que 20 écoles neutres ; dans le Limbourg il en reste deux, toutes les autres étant adoptées ou adoptables et confessionnalisées ! C'est donc dans les provinces oià les écoles congréganistes sont les plus nombreuses et les plus peuplées, c'est-à-dire dans les parties flamandes du pays, que l'on trouve aussi le plus grand nombre d'ignorants !

La situation n'a guère changé depuis. Si nous consultons V Annuaire statistique de 1909, qui nous rend compte des mêmes recherches effectuées en 1908, nous pouvons dresser le bilan suivant :

DEGRÉ D'IXSTRrCTION

MILiniiXS l--L.\M.\NI)S

MII.KIE.NS

\V.\LLO.\S

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