PROPOS DU MOIS
liste, ne pas vouloir reprendre les relations internationales, c'est ne plus être socialiste. Puisque la guerre est un produit du capitalisme, il est vain 8e chercher les responsables de la guerre actuelle et de désigner les agresseurs. La guerre est, au même degré, l'œuvre de tous les gouvernements. L'oublier, c'est encore ne plus être socialiste. Avec Ki en thaï, on est dans le simplisme des sentiments ; ici. c'est le simplisme «1rs idées.
D'autres — et nous espérons pour l'avenir et l'unité de notre parti que ce sont les plus nombreux — semblent avoir par-dessus (roui le souci de l'indépendance d'action du socialisme. Ils craignent que, rapproché des autres partis dans l'œuvre, d'ailleurs nécessaire, de défense nationale, le parti socialiste n'oublie les principes qui lui sont propres. Ils ont peur, par exemple, que la participation ministérielle à laquelle le parti a consenti dans les graves circonstances présentes, ne l'incline vers je ne sais quel gouvernementalisme néfaste; ils s'imaginent que la présence de socialistes au gouvernement rend le parti du prolétariat partiellement rcs|>onsab!e des toutes que ce gouvernement commet, et ils ne veulent pas d'une solidarité qu'ils croient dangereuse. Leurs craintes devront être dissipées. Si les nettes déclarations faites à 6e propos par [es représentants de la majorité n'ont pas suffi, il faudra les refaire et les préciser encore. Il faut encore que tous sachent bien qu'en se dévouant à la défense nationale, le socialisme a entendu ne rien abdiquer de ce qui faisait sa grandeur et marquait son originalité.
Ainsi les votes « par absence » de la minorité ont parfaitement exprimé sa confusion, puisqu'ils ont révélé la peine qu'elle aurait eu à s'accorder sur des
l'avenir
textes clairs et aussi puisqu'il» lui ont permis de ne passe prononcer sur tels paragraphes de la motion majoritaire où ses divisions auraient éclaté.
Us montrent aussi de quel côte la majorité doit faire porter son eflbrt d'organisation et de propagande, si elle veut — et elle le veut — travailler efficacement à cette unité du parti sans laquelle nous ne pourrons pas aborder sérieusement les grands problèmes qui vont demain solliciter notre attention.
« L A VENIR
Le 31 août 1916.
après la guerre
(Le 22 et le 23 septembre, vase tenir à Paris une Conférence des organismes coopératifs des pays de r Entente. Ln rapport sur les relations économiques à établir après la guerre entre les belligérants doit y être présenté par le professeur Charles Gide. L'Avenir a la bonne fortune de pouvoir le donner à ses lecteurs, (n.d.l.r J
Les facteurs d'ordre économique n'avaient pas tenu une grande place dans la précédente guerre, ni dans ses origines, ni dans ses moyens d'action, ni dans sondénouement. Pourtant dans le traité de Francfort qui La clôtura fut inséré un article fameux, l'article 1 1 qui réglait les relations commerciales entre les deux pays, en stipulant pour chacun d'euxet à toujours la situation « de la nation la plus favorisée ». Contrairement à ce qu'on répète sans cesse, cette clause ne fut nullement inspirée par l'Allemagne mais au contraire elle fut demandée par les négociateurs français. Sans doute trouvèrent-ils une certaine satisfaction patriotique dans une clause qui rétablissait l'égalité des Uuation entre le vainqueur et le vaincu (1).
(1) Il est a remarquer quella clause réciproque tic la nation la plus favorisée existait déjà entre la France et l'Allemagne en vertu du traité du 2'J novembre 1SG2 signé par la Prusse comme représentant le Zollverein, c'est-à-dire les Etats du futur Empire. En 1871, le prince de Bismarck avait proposé de renouveler simplement ce traité. M. Pouyer Quertier demanda que la clause eût un caractère perpétuel et lût annexé au traité, ce qui fut accordé. Contrairement à ce qu'on croit, cette clause a donné lieu à des attaquée aussi vives du coté allemand que du côté français.
Il II,
l'avenir
Mais il en est tout autrement cette fois. Les compétitions commerciales, maritimes et coloniales ont eu une grande part flans les origines de la guerre actuelle, et, en outre, dans la conduite même de cette guerre, les facteurs économiques ont joué un rôle presque aussi important que les opérations militaires. Il est donc certain que dans les négociations qui mettront tin à la guerre la queslion du régime commercial à établir entre les belligérants ne sera pas de moindre importance ni moins âpremenl disputé que celle des modifications de frontières ou des réparations pécuniaires.
Peut-on dès à présent prévoir quel sera ce régime commercial futur ?
En France un projet a été présenté qui peut se résumer en trois articles — l'un pour les amis, l'autre pour les ennemis, le troisième pour les neutres.
Pour les amis: Union douanière, c'est-à-dire la porte ouverte à deux battants.
Pour les ennemis : prohibition de toute importation ou du moins des droits quasi-prohibitifs ; la porte fermée à double tour.
Pour les neutres: droits modérés susceptibles d'être relevés ou abaissés selon les dispositions qu'ils montreront à notre égard, c'est-à-dire la porte entrebâillée plus ou moins selon que ceux qui s'y présenteront seront plus ou moins sympathiques.
Ce programme tripartite, par sa simplicité toutau moins apparente et par sa symétrie, était fait pour plaire à l'esprit français, si épris de clarté et de logique ; aussi a-t-il eu un vif succès. Et ç/à été dans l'opinion publique une déception quand les gens compétents lui ont démontré que ce plan était absolument irréalisable, ce qui est d'ailleurs généralement le cas de toutes les solutions simples — en économie sociale tout au moins.
lîeprenons en effet chacun de ces articles, ou du
moins les doux premiers, car le troisième n'est qu'une solution intermédiaire dont le sort dépend nécessairement des deux principales (1).
UNION COMMERCIALE ENTRE LES PAYS DE l'eNTENTG.
Cette solution, prise avec sa signification complète, impliquerait la suppression des frontières commerciales entre les divers pays, l'abolition des droits de douanes, tout comme ont été abolies par la Révolution les barrières de douanes qui séparaient nos vieilles provinces de France. C'est un bel idéal, et vers lequel, nous surtout coopérateurs, devons tendre de toutes nos forces, car ce serait un commencement de réalisation des Etats-Unis d'Europe; mais présentement il n'o pas la moindre chance de se réaliser.
La preuve en estd'abord dans l'accueil plus que réservé qui a été fait dans les divers pays de l'Entente au projet d'une Conférence économique destinée à préparer celte Union. C'est la France principalement qui a pris l'initiative de cette conférence, mais elle a suscité de vives inquiétudes en Angleterre, en Russie, en Italie, et en France même. On se serait bien dispensé d'y aller si on l'avait pu décemment. A la Chambre, en Angleterre, on demandait au premier Ministre ce qu'on irait faire dans celle galère et M. Asquith répondait simplement «qu'il était impossible de décliner l'invitation des Alliés ; en particulier celle de la France », mais qu'il était bien entendu
(1) En ce qui concerne les neutres, nul doute qu'ils ne jouissent du traitement île la nation la plus favorisée et que la porte soi-disant entrebâillée ne s'ouvre pour eux toute grande, car chacun des deux groupements antagonistes fera toutes concession! pour les attirer de son coté et ne pas les laisser passer a l'autre camp surtout pour le plus gros des Neutres, les États-Unis.
l'avenir
dans Ions les pays qu'on n'y prendrait aucun engagement en ce qui concerne l'Union commerciale future. La Conférence a fait mieux, elle n'en a point parlé ! C'est ce qu'a déclaré le Président de la Conférence, qui était notre Minisire du Commerce, M. Clémentel, dans un interview reproduit par le Temps (21 juin) : « Il n'a pas élé un instant question à la Conférence d'adopter une politique douanière d'ensemble. Chaque allié conservera sa pleine indépendance ».
ïl est d'ailleurs facile de comprendre pourquoi il est chimérique de rêver une Union commerciale entre dix pays — ou, plus exactement, treize pays, car les trois Dominions de l'Australie, du Canada et du Cap sont des Etats presque indépendants au point de vue politique et très jaloux de leur autonomie commerciale — treize Etals dispersés aux quatre coins du monde et dont les intérêts sont pour la plupart opposés. Contre tout projet d'abolition des douanes, voici quels arguments on ferait valoir. Nous ne parlons que de la France, mais chacun des autres pays aura à présenter sinon les mômes, du moins d'autres aussi forts (1).
1° Ce n'est pas, dira-t-on , au moment où la France aura à relever ses ruines et à reconstituer de fond eu comble l'industrie de ses départements envahis, qu'il conviendra de la livrera la concurrence de pays qui, comme l'Angleterre ou même l'Italie, ont eu la bonne fortune de conserver intacts leurs moyens de production. Si déjà, même à l'état normal, l'industrie française ne pouvait soutenir la concurrence de L'industrie anglaise, combien moins le pourrait-elle
(1) Un personnage russe considérable, membre du Conseil de l'Empire et Président de la Bourse de Moscou, M. Kreslovnikoff, disait : « Nos ennemis aussi bien que nos amis vont s'efforcer d'obtenir les conditions les plus favorables pour leur importation. Mais nous aurons à prendre des mesures nécessaires pour nous défendre non seulement contre nos ennemis, mais aussi contre nos amis ».
dans l'état de crise qui se prolongera longtemps après la guerre (1) ?
2° Ce n'est pas au moment où la liquidation des dépenses incommensurables dt* la guerre obligera l'Etat à l'aire argent de tout, qu'il pourra renoncer à celui que lui procureraient les droits de douane. Il est même certain que, loin de les supprimer, il sera obligé de les augmenter considérablement.
3°) La guerre actuelle a mis en évidence le danger pour un pays d'en être réduit à attendre sa subsistance de l'étranger et par conséquent la nécessité pour son existence nationale de sauvegarder Les industries vitales, celles qui lui donnent la nourriture, le vêtement, les matières premières. Gomment donc pourrait-on songer, au lendemain de cette guerre, à tuer notre agriculture déjà si éprouvée par la guerre en laissant entrer francs de droit, le blé de Russie, le vin d'Italie, la viande d'Australie?
Tels sont les arguments qu'on nous opposera. Il faut reconnaître qu'ils sont difficiles à réfuter et que ceux-là même qui, comme nous coopérateurs, se préoccupent surtout des intérêts du consommateur ne peuvent en méconnaître la force, tout au moins pour la période qui suivra la guerre.
Il faut donc rabattre beaucoup de l'idéal d'une union douanière. Voici à peu près le maximum de ce qu'on peut espérer et ce que d'ailleurs les esprits libéraux cherchent à préparer (2).
(1) Protestation de la Fédération des Industriels et Commerçant* français contre toute velléité d« supprimer les droits protecteur!. Elle demande au contraire qu'on ce préoccupe de « consolider notre régime douanier et de réparer les brèches que d'imprudentes dispositions législatives y ont faites ».
(?) Le Comité d'Expansion française (place de la Bourse) élabore un plan à soumettre a la Conférence économique des pays de l'Entente qui vont tenir une seconde session à Londres en septembre. C'est M. Ma user qui est chargé de la partie industrielle et H, Hitler, professeur à la Faculté de droit de Paris, de la partie agricole.
l'avenir
1° — Etablissement de traités de commerce entre les pays de l'Entente (1) avec clause de la nation la plus favorisée étendue et réservée à tous — el en réduisant les droits sur les produits dont l'exportation est considérée comme la plus désirable pour le pays vendeur el la moins désirable pour le pays acheteur;
2° — Peut-être établissement d'une Union commerciale plus complète entre la Belgique et la France. Le fait que les deux pays auront subi, l'un presque en totalité, l'autre en partie, la même invasion et auront à relever les mêmes ruines, a établi entre eux une solidarité tragique qui semblerait pouvoir survivre à la guerre en se transformant en aide mutuelle. Les arguments que nous venons d'énumérerse trouveraient sinon écartés du moins très atténués par la similitude de situation ;
3°) Peut-être le régime du libre-échange, c'est-àdire de la porte ouverte, pourrait-il être étendu à toutes les colonies des pays de l'Entente.
Ce régime de la porte ouverte existe déjà pour le Maroc et pour le Congo Français et Belge : il suffirail donc de le généraliser. L'effet bienfaisant d'une telle mesure dépasserait de beaucoup le domaine économique et s'étendrait aux relations politiques, car une des causes originaires de la guerre a été précisément celte politique coloniale qui consiste à faire de chaque colonie une chasse gardée — et par
(1) Depuis 1892 l;i France ne signe plus de traités de commerce avec les pays étrangers, mais seulement des conventions commerciales. La différence esl double :
a) Les conventions sont résiliables à la volonté des parties en prévenant un an à l'avance, tandis que les traités étaient conclus pour 10 ans au moins ;
h) Les conventions ne peuvent établir d'autres droits que ceux fixés par la loi générale des douanes et dans les limites qu'elle comporte, tandis que dans les traités les parties restent libres d'établir les droits à leur gré. Ce n'est qu'exceptionnellement, dam certaines conventions avec des pays amis, notamment la Russie et la Suisse, qu on a concédé des droits inférieurs au tarif minimum légal.
LK RKGIME COMMERCIAL APRÈS LA C.UERRK
conséquent, l'abolition d'un tel système serait une des conditions d'une [>aix durable.
Mais il ne faut passe dissimuler que cette dernière réforme provoquera la plus vive Opposition dans les milieux coloniaux et déjà même ils ont pris les devants par des injonction* impérieuses adressées au gouvernement (1). D'autre part, si on peut à la rigueur le concevoir pour les colonies proprement dites, il serait chimérique pour tes Dominions, c'est-àdire les colonies qui, comme l'Australie, le Canada et le Caj), ont cessé d'être des colonies proprement dites pour devenir des Êlats autonomes. Ceux-ci, qui avaient déjà élevé des barrières prolectrices même contre leur mère-patrie, ne vont pas les supprimer en faveur des autres pays alliés.
4°) Enfin indiquons toutes mesures ayant pour but de faciliter les rapports économiques entre les pays de l'Entente — au point de vue des transports, des correspondances postales et télégraphiques, de l'unification des lois de protection ouvrière, de la législation sur l'immigration et la naturalisation, etc. Ces mesures ne susciteront pas d'opposition, sauf la dernière peut-être, et elles ont déjà été amorcées par la Conférence économique. Il est presque certain que le tunnel de la Manche sera une de leurs premières réalisations.