PROHIBITION DES PRODUITS ENNEMIS
Passons au second article du programme : La porte fermée aux deux Empires du Centre.
(\) La Fédération des Industriels et des Commerçants français a demandé formellement que dans le traité de paix » le gouvernement évite d'insérer aucune clause qui préjuge du régime futur des colonies ».
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Celui-ci semble, à première vue, plus facile à réaliser, d'autant mieux qu'il esl réclamé avec passion par l'opinion publique — presque a l'unanimité en France et par une forte majorité en Angleterre (1), à [neuve les nombreuses Ligues qui, sous des noms divers — Pro Patria, Souvenez-vous, etc. — font prendre à leurs membres rengagement de ne plus rien acheter aux Allemands ou Austro-Allemands et même de n'avoir avec eux aucun rapport et de ne plus les laisser entrer en France.
La Conférence économique a même déjà donné à ce second article une consécration officielle : « Les Alliés décident de prendre sans délai les mesures nécessaires pour s'affranchir de toute dépendance des pays ennemis relativement aux matières premières et objets fabriqués essentiels ». Et plus loin : « Les Alliés ont pris l'engagement de soumettre, pendant une période qui sera déterminée entre eux, les marchandises originaires des pays ennemis à des prohibitions ou à un régime spécial qui leur permettent de lutter efficacement contre toute tentative de dumping.
Il est à remarquer pourtant, ainsi qu'il résulte des passages soulignés dans le texte ci-dessus, que les mesures annoncées ne vont pas jusqu'à la prohibition absolue. Elles ne sont pas présentées comme devant durer toujours, mais seulement pour un temps, pour la période de la reconstitution économique : on a parlé de trois ans ou cinq ans. Elles ne visent pas tous les produits mais seulement les produits essentiels. Enfin elles n'auraient pas un caractère absolu mais conditionné par un but spécial qui est de réagir
(1) C'est l'Australie, ou du moins son premier ministre M. Hughes, du parti ouvrier, qui s'est montré le plus intransigeant. M. Hughes a déclaré que plus un produit allemand n'entrerait en Australie, que plus un atome de minerai australien ne serait livré aux Allemands — et il a demandé qu'en Angleterre et par tout pays on renonçât absolument au principe suranné du fret Irade.
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contre le dumping (1) ou, dit le ministre : « tout autre procédé de concurrence déloyale ».
C'est qu'en effet, le boycottage proprement dit, tel que celui rêvé par l'imagination populaire, n'est qu'un enfantillage.
On peut boycotter une maison de commerce, mais non une masse de population de plus de V20 millions d'hommes, alors surtout que son heureuse situation géographique l'a placée juste au centre de l'Europe et au beau milieu des pays de l'Entente qu'elle sépare. La France ne peut tondre la main a la Russie, si elle prétend boycotter l'Allemagne, qu'en étendant un de ses bras au cercle polaire vers Arkangel, et l'autre À travers tous les océans vers Vladivostock : c'est une attitude trop gênante pour durer longlemps.
Mais regardons de plus près les raisons qui rendent impossible le boycottage des produits allemands. Il y en quatre au moins et dont une seule suffirait.
1° Parce que parmi les produits que nous ache-
(1} Le mot, devenu fameux depuis peu, de dumping désigne simplement le système qui consiste à vendre à l'étranger a un prix inférieur au prix qui est payé à 1 intérieur. A première vue il semble que l'étranger ne puisse que se féliciter de cette lionne chance, mais, comme on peut le penser, cette politique n'a pas pour but de procurer un avantage à l'étranger mais de tuer une industrie rivale en sous-vendant ses produits L'industriel qui pratique ce système y trouve aussi parfois l'avantage de se débarrasser d'un excès de production comme font les Grands Magasins quand ils annoncent une « Grande Liquidation ».
A vrai dire, ce système n'a pas été inventé en Allemagne mais aux Etats-Unis, ainsi que son nom l'indique, et ne diffère pas des procédés usuels de concurrence pratiques même dans le commerce intérieur. Les Allemands y ont appliqué seulement leur génie d'organisation en le perfectionnant.
Il est certain qu'un des premiers actes de l'Union Économique sera de prendre des mesures de représailles contre le « dumping notamment en relevant le droit des douanes de tout le montant du rabais constaté. Mais nous sommes très sceptique sur l'efficacité de ces mesures, ne voyant pas comment on pourra empêcher de vendre des produits au-dessous d'un certain prix (si c'était au-dessus passe encore !). D'ailleurs, nous croyons que les méfaits attribués au ■ dumping * sont très exagérés, et quoique les coopéi ateurs désapprouvent en principe tout procédé de concurrence déloyale, ils devront prendre garde de ne pas laisser mettre obstacle, sous prétexte de dumping, à l'importation de tous produits à bas prix.
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lions à l'Allemagne, il y en a beaucoup qui nous resteront indispensables et tout spécialement pour assurer la reconstitution de nos industries après la guerre (1). Si nous les prenions en Allemagne ce n'était point assurément par amour pour les Allemands mais parce que nous ne les trouvions point ailleurs, ou du moins pas dans d'aussi bonnes conditions, et que nous ne pouvions les produire nousmêmes. Qui peut assurer qu'après la guerre il en sera autrement et qu'il suffira de faire demi-tour? Les courants commerciaux ne se renversent point avec la môme facilité que les courants électriques en tournant un commutateur. Sans doute il sera bon d'essai cr «le créer chez nous et dans les pays amis les industries destinées à remplacer les produils allemands. Il est à espérer qu'un certain nombre réussiront mais pas toutes. Or là où nous ne réussirons pas, reste à savoir si pour infliger une punition aux Allemands, il sera très à propos d'infliger un dommage à nousmêmes — à UOS producteurs en augmentant leurs frais de production, à nos consommateurs en élevant le coût de la vie ?
2° Parce que la prohibition des importations allemandes provoquerait nécessairement en Allemagne la prohibition de toute importation de France et des pays de l'iîntente. Par conséquent, si nous n'achetons plus rien à l'Allemagne, nous ne lui vendrons plus rien. — Parfait ! s'écrient les germanophobes ; c'est ce que nous souhaitons. Oui, mais les industriels français qui vendaient leurs produits en Allemagne ne
(1) Notamment le charbon ainsi que les matières tinctoriales et pharmaceutiques que l'Allemagne extrait précisément du charbon en le transformant en coke. Nous n'avons pas assez de charbon pour notre consommation (40 millions de tonnes seulement pour une consommation de 60 millions) et, à plus forte raison, ne pouvonsnous nous donner le luxe de le transformer en colorants, drogues et parfums.
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seront pas aussi satisfaits, ils se demanderont avec angoisse comment ils remplaceront un semblable client qui leur achetait pour un militant an par (86<» millions pour l'Allemagne, 126 millions pour l'Autriche, lotal 075 millions en 1913). Ce n'est pas une bagatelle qu'un milliard de moins en profits et salaires : de quoi entretenir 3 ou 400.000 ouvriers.
Ici encore, on nous dit que nos industriels trouveront à remplacer ces débouchés dans les pays amis. Mais on ne réfléchit pas que si les pays amis so trouvent privés du débouché allemand, ils devront chercher aussi des débouchés chez nous et seront bien plus disposés à nous vendre qu'à nous acheter ! Le lotal des ventes faites par les pays de l'Entente à l'Allemagne et à l'Autriche est de 7.600 millions IV.: Du jour, où ces milliards.de produitsne trouvant plus d'issue en Allemagne, reflueront dans les pays d'origine dont chacun cherchera à les déverser sur les autres, ce sera un bel encombrement! On a proposé, il est vrai, d'insérer dans le traité de paix, une clause défendant aux Allemands d'établir chez eux des droits protecteurs, c'est-à-dire les contraignant à laisser leur porte ouverte en même temps que nous fermerions la nôtre. Mais en supposant même une victoire assez écrasante pour imposera l'Allemagne une telle condition, en admettant que par un acte aussi contraire au droit des gens nous ne craignions pas de tourner contre nous et au proGt de l'Allemagne l'opinion publique — même alors une telle clause ne servirait à rien. En effet, si l'on peut à la rigueur concevoir qu'on oblige un Etat vaincu à supprimer ses douanes, il n'y a aucune forceau monde qui puisse contraindre un homme à acheter s'il ne le veut pas. Or il est bien certain qu'en ce cas il n'y aurait pas un seul Allemand qui consentît à acheter des marchandises imposées par la force.
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Ajoutons encore que si même, par impossible, les Allemands se pliaient à celte humiliation et consentaient à nous acheter sans nous vendre, ils ne le pourraient pas. Il existe en effet, une loi des échanges, bien connue des économistes, qui veut que toute échange soit réciproque. 11 est aussi impossible de faire fonctionner entre deux pays un commerce unilatéral qu'il est impossible de faire voler un oiseau ou un avion avec une seule aile. Je ne puis en donner la démonstration ici. Mais on comprend bien, sans démonstration, que des navires ou des wagons ne peuvent porter toujours des marchandises dans le même sens et loujours revenir à vide, et que réciproquement un pays acheteur ne peut pas toujours envoyer de l'argent pour ses achats et ne jamais en recevoir.
3° En troisième lieu, l'impossibilité du boycottage lient à ce qu'il ne pourrait être efficace qu'autant qu'il serait unanime. Si parmi les treize pays de l'Entenle, il en est quelques unsqui se détachaient du bloc, il est clair qu'ils pourraient profiter delà situation pour prendre sur le marché austro-allemand la place laissée libre par leurs alliés et que si ceux-ci persistaient dans leur intransigeance, ils joueraient le rôle des dupes. Le barrage qu'on prétend élever doit être donc sans fissure, car s'il vient à s'en produire une seule, tout sera à vau-l'eau. Or, pour peu que l'on connaisse la situation commerciale des divers pays de l'Entente, on est sûr d'avance que plusieurs ne signeront pas l'engagement où, s'ils l'ont donné à la légère, ils ne pourront pas le tenir. En Angleterre, la majorité toujours fidèle aux traditions du libre échange, qui ont valu à l'Empire Britannique la maîtrise des mers, n'acceplera pas facilement le retour au protectionnisme, fût-il même limité aux produits des Empires du Centre.
D'autres, comme la Russie, l' Italie ou le Japon ne
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pourront renoncera s'adresser aux marchés de l'Europe Centrale tant pour l'exportation de ceux de U nis produits qu'ils ne pourraient vendre ailleurs (le Mo pour la Russie, par exemple, les fruits et la soie pour l'Italie) que pour l'achat de matières premières qu'ils ne pourraient se procurer ailleurs (le charbon et le bois d'œuvre pour l'Italie, par exemple).
4a La dernière r.iison, celle-ci de l'ordre politique
plutôt qu'économique, c'est que Le groupement des pays de I Kutenle en un bloc fermé aurait inévitablement pour conséquence la constitution d'un groupement semblable entre les pays ennemis, Allemagne, Autriche-Hongrie, Bulgarie, Turquie — auxquels probablement viendraient se joindre, de gré ou de force, le Danemark, peut-être les Klals Scandinaves et la Hollande — et alors le partage de L'Europe en deux formidables Fédérations hostiles, continuant la guerre sur le terrain économique, rendraient inévitable une nouvelle guerre à brève échéance.
Voilà pour quels motifs, nous pensons qu'il faut repousser tout programme de guerre économique après la guerre.
Et d'ailleurs même si nous nous placions au point de vue de ceux qui voient dans le commerce international une des formes nécessaires de la guerre, même alors ne serait-il pas absurde de donner à celle guerre la forme d'un boycottage, c'est à-dire d'un système purement défensif contre L'offensive allemande ? Ce serait continuer sur le terrain économique la guerre de tranchées, en dressant sur notre frontière un triple réseau de fil de fer barbelé !
Si j'élais de ceux qui rêvent la guerre économique, il me semble que j'aimerais mieux la faire et la trouverais plus conforme au tempérament français, sous la forme d'invasion, c'est-à-dire en la portant *ur le
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territoire ennemi, en cherchant à faire la conquête de ses marches par des produits supérieurs aux siens et par une stratégie commerciale plus habile, en opposant cartel à cartel et dumping à dumping. Affirmer d'avance que nous ne le pouvons pas, c'est nous décerner à nous-mêmes un brevet d'infériorité, humilité singulière de la part des nationalistes et que nous n'acceptons pas.