LES CAUSES ÈCONO.MIÇL'KS DE LA G V EURE
de production qui lui sont depuis longtemps familières, ]1 n'a pas à faire d'apprentissage. Il recherche donc l'industrie chimique et électrique, mais surtout la métallurgie. Et c'est ainsi qu'en concourant au développement de la métallurgie en France, il a en quelque sorte préparé la guerre contre lui-môme.
Le capital allemand découvrit la Normandie et fit d'un pays agricole un pays produisant du fer.
Quand nous pensons à la Normandie, nous nous la représentons volontiers comme la terre des riches pâturages, des abondantes récoltes, des plantureux troupeaux. Nous la voyons telle que l'ont peinte Flaubert etMaupassant avec ses fermes tranquilles, ses clochers pointus, ses paysans Ictus et conservateurs. Maintenant tout cela est changé. Ce pays de culture s'est métamorphosé en pays de grande industrie, où les cheminées d'usine dépassent les cimes des forêts, où les cités ouvrières absorbent les villages, où les puils de sondage dressent leur carcasse noire et difforme là où naguère paissaient des troupeaux (1).
La découverte ou mieux la mise en valeur du minerai de 1er a transformé la province. La présence du fer en Normandie était connue depuis longtemps. Dès 1655, on se préoccupait de réglementer L'usage du bois dans les forges-fonderies, afin de restreindre les dommages faits aux forêts par l'emploi de ce combustible. Dans l'époque contemporaine, l'exploitation du minerai au moyen de capitaux médiocres donna de médiocres résultats. Nombre de concessions ne furent pas exploitées. C'est alors que le concessionnaire d'une des mines qui devaient prendre l'extension la plus considérable, le concessionnaire de
(1) Bonnefp. — La métamorphose d'une province. (Humanité du 5 avril 191 4. )
i/avenii»
Saumont, après une longue série de tentatives infructueuses o après de la plupart des sociétés métallurgiques (ie France, sollicita l'intervention de capitalistes étrangers pour la mise en valeur du sous-sol normand. Le grand métallurgiste allemand Thyssen — déjà propriétaire de trois mines en Meurlhe-el-Moselle — accueillit avec empressement ses propositions et se rendit acquéreur de la mine de Saumont.
En France, on ne croyait pas généralement à ('avenir des mines de l'ouest; la Normandie étant classée province agricole, l'idée d'une Normandie industrielle semblait chimérique. En J909, le Conseil des mines consulté sur l'importance éventuelle des couches de fer avait solennellement déclaré qu'il n'y avait pas de minerai dans le Calvados, ou qu'il yen si peu que les frais d'exploitation ne seraient pas récupérés. Mais peu après M. Cayeux, professeur de géologie au Collège de France, consulté par la Chambre de Commerce de Caen , affirmait la richesse et l'étendue des gisements et déclarait que les couches de minerai pou \ aient se prolonger jusqu'aux
portes de Paris, jusqu'à \ ersailles.
Le territoire minier du Calvados se subdivise en trois régions : Caen, St-Rémy el Falaise.
Quatre groupes financiers régnent sur les mines normandes. Le groupe T/u/ssen, propriétaire de Saumont, de Ferrières, de la mine sous-marine de Diélelte ei co-propriétaire des Hauts-Fourneaux el Aciérie> de Caen, usines formidables, dont l'importance atteindra et dépassera sans doute celle du Creusot ; le groupe Kasper, formé de quatre maisons allemandes ; le groupe Gule Ho/Jnuny, qui s'est rendu concessionnaire de la mine de Harbéry, fort riche ; enfin le groupe Foorler, constitué dans sa plus grande partie par des capitalistes hollandais. (Ceci ne doit pas trop nous étonner, vu la dépendance étroite où le
LES CAUSKS KCONOM1ÇUKS DK LA CUKRnK 433
capitalisme hollandais se trouve vis-à-vis du capitalisme allemand.) 1
L'industrialisation du pays n'a pas manqué d'avoir des conséquences d'une portée très grave. Tout d'abord le prix des terrains monta. Ce qui valait 600 fr l'hectare dans a Normandie agricole pass» à . non ,,, dans le Klondike normand. Un môme temps, il v eut une augmentation des salaires. Si avant la découverte des mines un ouvrier qualifié (charpentier, etc ) eagna.t 45 centimes l'heure, les mineurs eurent un salaire minimum .le 70 centimes. Le pays soumis
jusqu alors aux formes patriarcales de la vie pay e
prit un essor formidable, se transforma en une ,1e cas ruches bourdonnantes qui caractérisent le travail capitaliste.
L'homme qui avait fait jaillir celte source al -
danle de production et dont on ne prononçait d'abord le nom qu'en chuchotant, était l'industriel allemand Auguste Thyssen. La légende mettait sou non, en rapport direct avec celui de Guillaume II, dont il n aurait été que l'homme de paille. Cette légende se nourrissait du fait que Thyssen avait donné le nom de « Deutscher Kaiser „ à son entreprise principale ce qui lu. avait valu le titre de conseiller secret dè 1 Empire. Même en Allemagne Thyssen passait pour une énigme vivante. Les origines de sa grande fortune étaient plus que modestes et son ascension avait été d'une rapidité si vertigineuse, qu'elle paraissait justifier toutes les légendes.
Le nord de la France avec ses mines récemment découvertes apparut à ce roi du fer comme un objet digne de son activité.
En dehors des mines, dont il s'était rendu acquéreur en Normandie (Ferrières, Diéletle et Saumonl), il s empressa d'en acquérir d'autres dans l'Est Les concessions de Batilly, Bouligny et Joinville dans la
l'avenir
L'augmentation de production du fer provoqua une augmentation de la consommation du charbon. Pour alimenter les hauts-fourneaux, il fallait 5 millions 1 /2 de tonnes de charbon. La France ne pouvait en fournir (pie la moitié. Le reste de la consommation fut en majeure partie fourni par l'Allemagne. De cette façon l'Allemagne en investissant ses capitaux en France créait un débouché à son industrie du charbon. En même temps, elle entraînait la France sur la voie fatale des préparatifs de guerre (1).
Ces préparatifs de guerre, cet armement du pays avec du matériel de fer prit une expansion très considérable, surtout" dans l'année 1913 qui précéda la guerre.
Ainsi les Aciéries de Michéville reconstruisirent leurs hauts-fourneaux pour élever leur production journalière à 200 tonnes (2).
Les « Forges et Aciéries de la Marine et Homécourt » ajoutèrent 3 hauts fourneaux au 7 déjà existant ; Châtil Ion-Comment ry et Neuve-Maison en ajoutèrent deux ; la « Société de Longwy-Bas », un; la « Société Lorraine Industrielle », un ; les Forges et Aciéries du Nord et de l'Est » , à Valencicnnes, construisirent un troisième haut-fourneau ; les « Usines de l'Espérance » (sous ce nom on reconnaît facilement la Gale JInfJhung) en construisirent deux.
La construction des mines de Caen venait d'être achevée. PontàVendin (4 hauts-fourneaux) devait être achevé en 1915; les mines de Rouen également. Le
(1) 11 ressort de calculs tout à fait récents {Çorriere délia Sera, 21 juin 1915} (pie la consommation journalière d'une année française composée île trois corps d'armée et se servant de canons de 75 mf* (sans compter les pièces de gros et de moyen calibre) se monte à 2.175.000 kilos d'acier, de plomb et d'explosifs. Nous n'exagérons donc pas en parlant de l'industrie métallurgique comme de l'industrie guerrière par excellence.
(2) Nous suivrons dans notie exposé les comptes rendus de la Frankfurter Zeitung.
LUS CAUSES éCQNOllIQUBS UE LA QUKRRI
capital allemand élait si franchement intéressé dans toutes ces entreprises, qu'il ne se donnait même pas Ja peine de se déguiser. « Gule Hoffnung », « Gesellsçkaft von Rouen » écrivait la Frankfurter Zeitung en traitant toutes ces mines « de fiefs allemands. >»
Il est vrai, que le morceau était très alléchant. D'après les appréciations de l'économiste italien Luigi Einaudi les gisements de fer dans la Lorraine française tant où les capitaux allemands étaient tout au intéressés qu'en Normandie, sont les plus riches gisements du monde. (1)
Et il est fort possible que si, en 1871, Bismarck avait eu quelque idée des richesses minérales de la Lorraine, il eût insisté pour obtenir l'annexion de toute cette province au lieu de se contenter d'une annexion partielle. Le fer lorrain contient beaucoup de phosphore et, en ce temps-là, on ne savait pas encore l'utiliser. Ce n'est qu'après la fameuse découverte de la déphosphoraliou du fer, que les mines lorraines et principalement les mines de Briey acquirent une grande imporlance.
La première concession fut donnée en 188-4 et des recherches récentes permettent d'évaluer à 3 milliards de tonnes les gisements de minerai du soussol lorrain. Ceci veut dire tout simplement que ces mines sont les plus riches mines de fer du monde.
En 1890, la production totale du minerai de fer en France n'atteignait que 3,47 millions de tonnes (dont 2,63 millions en Lorraine) contre 8,0^ millions en Allemagne (dont 3,26 dans la partie allemande de la Lorraine). En 1912 la production totale en France avait fait un bond énorme. Elle arrivait à 19, 1 6 millions de tonnes (dont 17,24 millions en Lorraine, notamment à Briey, Longwy, Nancy). Pendant ce
(1) Dans le Corrièrt delta sera
môme temps la production allemande atteignait 27/2 millions de tonnes (dont 20,08 dans la partie allemande de la Lorraine). Les progrès delà production française étaient donc proportionnellement plus rapides et, en 1913, la production de la Lorraine française arrivait à 19,81 millions de tonnes, s'approchant de très près de la production de la Lorraine allemande, qu'elle devait bientôt dépasser.
Un cinquième des mines lorraines se trouvant dans les mains des capitalistes allemands, l'Allemagne croyait qu'elle pourrait bien digérer le reste. Mais, en môme temps, elle oubliait que le capital n'est pas tout simplement une poule aux œufs d'or, qu'il est un organisateur de la production et qu'en organisant les forces productives d'un autre pays d'après un certain programme, le capital allemand sapait ses propres racines. En fournissant à leur rivale du matériel d'armement, les Allemands ne pouvaient plus s'étonner s'ils la trouvaient prête à la défense au moment où ils procéderaient à l'utilisation de leur propre capital investi dans l'industrie guerrière de l'Allemagne. La pratique devait leur enseigner que les industries guerrières de deux nations sont des choses bien différentes, que l'utilisation des produits de ces industries n'était possible que dans la lutte qui détruit la la production, la guerre qui arrête le mouvement de la vie économique.
La réalité vivante du capital se révolta contre la conception mécanique qui en fait une simple source de rente. Dans la guerre, comme dans les crises, il apparaît avec évidence, que la question de la consommation n'est pas du tout une question négligeable à côté de celle de la production. Et en voyant se dresser contre eux les bouches à feu des 75, les Allemands, qui s'étaient représenté la guerre comme une simple promenade militaire, devaient convenir qu'en forçant
LUS CAUSES ÉCONOMIQUES lïK LA GUERRE
la production du fer en France, ils n'avaient pas suffisamment prévu sa consommation.
Pourquoi la guerre éclata en 191^1
La préparation matérielle de la nu. •m* avait fortement influencé les esprits. — Tout était prêt pour la guerre en 1913. — En automne 1913 une crise économique de dimensions extraordinaires éclata en Allemagne. — Symptômes de la crise : diminution des importations, augmentation du taux descompte, diminution des émissions, baisse du cours des valeurs, notamment de la rente d'État. — Symptômes dans le domaine social : baisse des prix, augmentation du chômage. — Pourquoi la guerre apparut comme une façon de sortir de cette situation.
Nous touchons de très près à la question pourquoi, dans les circonstances données, la guerre apparut comme nécessaire et inévitable en Allemagne.
Son appareil matériel était trop développé, des capitaux trop considérables étaient intéressés dans sa réalisation pour que toute celte organisation ait pu rester inactive pendant très longtemps encore.
Il est vrai que nous n'avons parlé que du côté purement technique et industriel de la guerre, sans envisager son côté politique, ni la préparation des esprits. Mais il est clair que chaque technique est douée d'une certaine quantité de force motrice. Les capitaux investis dans l'industrie guerrière, les capitaux placés dans les emprunts d'État ont une espèce d'énergie vitale. Ils défendent leur droit d'existence et tâchent de créer un milieu favorable à leur développement. Ils savent influencer l'opinion publique, la presse; ils savent créer la tendance d'esprit, qui
l'avenir
leur est indispensable pour la réalisation de leurs buis matériels. Issue de l'esprit belliqueux du clan des féodaux, la guerre comme industrie se mil à répandre cet esprit dans la nation entière, à façonner l'opinion publique, à l'adapter à ses besoins. L'impérialisme comme doctrine, les tendances belliqueuses n'ont pas fait leur apparition à la façon de Minerve sortant toute armée de la tèlc de Jupiter. Ils étaient une conséquence directe de l'expansion économique de l'Allemagne et cette expansion avait pris, durant ces dernières années, des formes spécialement favorables à la dilVusion de l'esprit guerrier.
Un principe purement mécanique — l'outillage perfectionné de la guerre — avait créé ces formes spécifiques de mégalomanie et de croyance absolue en la technique, qui caractérisaient l'esprit allemand avant la guerre.
L'industrialisation intense de l'Allemagne dans le sens de l'industrie guerrière créa cet état d'esprit curieux, lotit sature de motifs mécaniques et techniques, dont les Allemands firent preuve pendant la guerre.
Longtemps après le commencement de la guerre, un publiciste italien vivant à Berlin et qui connaît très bien la vie allemande, caractérisait de la façon suivante l'état d'esprit allemand : « J'ai remarqué que parmi le nombre infini d'éléments d'intérêt que présente la guerre, l'Allemand préfère instinctivement ceux d'ordre technique à ceux d'ordre moral. Tout ce qui est organisation, calcul, perfection de moyens (2 millions de tonnes de blé, le Kriegsyetreideverein, les 420) occupe une place bien plus importante dans l'intérêt public que l'homme avec sa force intellectuelle et avec l'énergie de son émotion. Le maréchal Hindenburg, une des personnalités les plus marquantes de cette guerre en Allemagne a fini par perdre,