CS D
Mais le clergé insermenté sut bientôt que le préfet n'oserait point sévir par crainte de compromettre encore une fois dans les campagnes cette tranquillité qu'il travaillait péniblement à y rétablir. La plupart des prètres rentrés à la faveur de la tolérance refusèrent de prêter serment à la Constitution en dépit des circulaires préfectorales | leur annonçant qn'ils n'avaient pas une existence assurée dans l'État. Rentrés par l'appui des paysans en possession de leurs églises dans presque toutes les communes rurales, ils sentaient leur force et peu à peu, devant la satisfaction de l'autorité reconquise après les années de troubles et d’angoisses, disparaissaient leurs intentions parfois conciliantes. Ils ne se résignaient pas à obéir aux injonctions d’ailleurs timides et incertaines d'un pouvoir civil dont ils constataient tous les jours l'attitude pacifique et de plus en plus bienveillante. M. l'abbé Sevestre a publié un document intéressant sur le clergé breton à la veille du Concordat'. Dans l’Ille-et- Vilaine, l'enquête sur le clergé, ordonnée par le gouvernement consulaire, fut dirigée par le secrétaire général Even. On voit par ces résultats le grand nombre des prêtres insoumis rentrés dans le département (septembre 1801). Sur 332 prêtres indiqués nominativement comme exerçant leur ministère dans l'Ille-et-Vilaine, 95 seulement ont prêté le serment; 1l reste donc 237 réfractaires et plusieurs de ceux-c1 sont notés comme ayant servi parmi les chouans ou ayant vécu cachés dans leurs bandes. Ils sont très hostiles au clergé constitutionnel. Les bulletins de police signalent l'existence de libelles qui circulent dans tous les départements bretons pour persuader aux habitants qu'ils ne peuvent considérer comme prêtres vraiment catholiques que ceux qui n'ont pas fait la promesse de soumission. Un de ces imprimés fait connaître la décision des évêques français assemblés à Munich : l'Église réprouve la déclaration de fidélité à la Constitution”. Les processions étaient solennellement célébrées en dehors des églises par la tolérance des municipalités malgré les réprimandes du préfet qui rappelait en vain l'interdiction Pole par les lois Enr toute cérémonie du culte extérieurement aux édifices religieux”. Mais comment faire appliquer la loi dans les campagnes ie quand si souvent à l'intersection des routes se dresse, au milieu des vieux chênes, un calvaire respecté, et quand s'élève sur une colline la chapelle consacrée par le respect des aïeux et par les
1. Sevestre, Le Clergé brelon en 1801, d’après les enquêtes préfectorales. Paris, 1912. 2. Bulletins de police, 12 fructidoc an VII (30 août 1800). Arch. nat., FT35or. 3. Borie aux municipalités, 4 messidor an IX (23 juin 1801). Arch. dép., 2 V 2.
processions traditionnelles ? N’était-1l pas préférable de faire quelques concessions pour le maintien de la tranquillité publique?
IL. — D'ailleurs, malgré d'assez vives attaques contre les acquéreurs de biens nationaux, les communes où les prêtres insoumis célébraient leurs cérémonies cultuelles restaient calmes de l’aveu même du préfet”. La lutte véritable avait lieu entre les deux clergés ; elle devenait acharnée dans les quelques communes où se trouvaient des prêtres assermentés et des réfractaires. Le clergé assermenté d'Ille-et-Vilaine avait pour chef, depuis les premières années de la Révolution, Claude Le Coz. Il était, en 1791, principal du collège de Quimper, lorsqu'il fut nommé évêque métropolitain du Nord- Ouest le 1° mars, par l'assemblée électorale du département que présidait Borie*. Quelques mois plus tard il fut appelé à siéger comme député à la Législative‘. IL était assurément avec l'abbé Grégoire l’une des personnalités les plus marquantes de l'Église constitutionnelle, et il se préoccupait beaucoup d’une réconciliation possible avec les réfractaires. Mais, malgré toutes ses avances, le clergé insermenté continuait à se montrer intraitable ennemi de tout accord. Au mois de prairial an IX (mai 1801) eut lieu à Rennes un grand synode tenu par les prêtres constitutionnels sous la présidence de Le Coz. On y discuta les termes d'une lettre qui fut adressée aux membres du clergé réfractaire que les constitutionnels appelaient « leurs frères, les prêtres incommunicants ». La lettre était signée des principales notabilités du clergé constitutionnel dans le Nord-Ouest de la France : Le Coz, évêque de Rennes ; Prudhomme, évêque du Mans ; Le Masle, évêque de Vannes ; d'Orbodot, évêque de Laval ; Gautier, député du clergé de Saint-Brieuc ; Lancelot, curé de Retiers, député du clergé de Nantes ; Le Chesne, curé de Thorigné, député du clergé du Mans ; Letard, curé de Cossé-le-Vivien, député du clergé de la Mayenne ; Joseph Lanjuinais, député du clergé de Rennes ; Gaulier, curé de Lorient, député du clergé de Vannes ; Corbel, député de Saint-Brieuc. L'adresse était conçue en des termes fort modérés ; les constitutionnels qui voulaient obtenir l'oubli du
1. La situation religieuse était absolument identique dans un département du Lan guedoc qui avait été aussi très troublé en l’an VIT par la guerre civile. Voir la lettre du préfet Richard à Fouché, 20 messidor an VIT (9 juillet 1800) publiée dans la Révolution française, t. XXXIIL, p. 133.
2. Borie à Fouché, re° messidor an IX (20 juin 1801). Arch. dép., 2 V2.
3. Lettre de Borie à Delessart, ministre de l'Intérieur. Arch. nat., F19 43r.
4. À. Kuscinski, Les députés à l’Assemblée législative, p. 60.
| passé, faisaient appel à la concorde, à l’union nécessaire de tous les prêtres, pour ne pas porter un grave préjudice à à la religion. Cette démarche n’eut naturellement aucun succès; les prêtres incommunicants si répondirent par de violentes protestations contre ceux qui se qualifiaient faussement de prêtres catholiques et qui, par une audace impie, osaient, dans leur adresse, nommer leur coupable assemblée : synode métropolitain du Nord-Ouest. Ce synode provincial n’était d’ailleurs, dans la pensée des prêtres assermentés, que le prélude du Concile national tenté par le clergé constitutionnel et qui se réunit à Paris le mois suivant ; 02 prêtres ou évêques y participèrent et ne négligèrent rien pour donner aux séances le plus d'éclat et de notoriété possible. Elles se tinrent du 10 messidor au 29 thermidor an IX (29 juin-17 août 1801) sous la présidence de Le Coz. Les séances publiques eurent heu à Notre-Dame et les séances particulières à Saint-Sulpice. On rédigea une lettre pour le pape Pie VIT et un appel aux prêtres insermentés”. Une députation fut envoyée au Premier Consul et aux ministres, mais toutes ces tentatives d’une Église qui se qualifiait avec quelque prétention d' Ég lise gallicane, DR t par avance vouées à la stérilité, car les pue entre Bonaparte et Consalvi étaient sur le point d'aboutir. C’est en vain que Le Coz prenait la défense des prêtres assermentés d'Ille-et- Vilaine et s’efforçait d'attirer sur eux l'attention de Fouché devenu bien indifférent à ces discussions cultuelles ”. Un arrêté de Borie, le 28 floréal an IX (18 mai 1801) avait rendu à l'exercice du culte l'église Saint-Léonard, à Fougères, mais le curé assermenté Le Roux essayait vainement d'en prendre possession : il se heurtait à l'opposition formelle du maire, Binel, nouvellement installé. Les prêtres réfractaires déclaraient hautement que jamais ils ne se soumettraient à la juridiction de Le Coz et que le gouvernement était disposé à les protéger. Ils firent paraître à leur tour, au mois de thermidor an IX, un véritable catéchisme plein de maximes intolérantes qui n'étaient pas de nature à faire cesser la division du clergé. Ils cherchaient de plus en plus à gagner les bonnes grâces du préfet qui refusait pourtant de les recevoir et leur demandait avec instance de prêter serment à la Constitution. Gênés par les sollicitations pressantes de Bone, 1ls se décidèrent à rédiger eux-mêmes un modèle
1. Brochure in-12°, 15 pages. Rennes, 1801. Chausseblanche. Arch. dép., 1 V 15.
2. On trouve ces deux pièces in extenso dans les procès-verbaux originaux du Concile (Bibl. nat., manuscrits. Nouvelles acq. françaises, n° 2780). La lettre au pape est en latin.