Arch. nat., ibid
2. La situation était analogue dans les Alpes-Maritimes, les Hautes-Pyrénées, le Var, la Loire-Inférieure. Les professeurs du Var écrivent : « Citoyen ministre, nous vous prions de vouloir bien vous intéresser à nous, qui sommes dans un dénuement désespérant. » Ceux des Alpes-Maritimes : « Cet état de détresse, joint à l’abandon où nous voyons l'instruction publique dans le pays, nous rend la vie extrèmement amère. » Arch. nat., tbid.
3. Arch. dép., 2T r. Borie à Lucien Bonaparte, 8 germinal an VIII (29 mars 1800).
4. Analyse des procès-verbaux des Conseils généraux, ans VIIL et IX, chap. vr, traite de l’Instruction publique.
propre, à bouleverser, à détruire. L'on n ‘eut garde d'oublier ce qui concernait l'éducation. Elle fut anéantie. De magnifiques projets se succédèrent durant dix années et moururent en voyant le jour. Cependant le gouvernement éclairé et las veut enfin revoir ce qui était pour savoir ce qui peut être. » Le mémoire se termine par l'éloge de l'éducation religieuse
Le Conseil général d’Ille-et-Vilaine formula un véritable r'équisitoire. Le rapport fut rédigé par la quatrième commission chargée des questions d'enseignement. Elle était composée de Corbière, Aubrée, Parsy et Chaillou. Ce dernier, secrétaire du conseil, était aussi membre du Jury d'instruction. Il n’en fut que plus disposé à montrer tous les défauts de l'École Centrale.
Deux grands griefs se trouvent formulés dans le rapport: l’abandon de l'étude des langues anciennes et l'absence d'éducation reigieuse.
On voit commencer ici la lutte des classiques et des modernes qui dure encore. La question du latin est nettement posée d’une manière très intéressante. La Société de Jésus tant qu’elle fut maîtresse des maisons d'éducation ne consentit jamais à modifier ou améliorer ses programmes d'enseignement : sin ul sunt, était décidément en toute chose la devise de l'Ordre. Les officiers du bailliage d'Auxerre se plaignent que les écoliers n'étudient dans les classes que certains auteurs latins et qu'ils en sortent sans qu’on leur ait mis dans la main un seul auteur français”. Les exercices terminatifs du Collège de Rennes dont nous parlions antérieurement prouvent assez qu'en Bretagne on aurait pu présenter les mêmes doléances. La Chalotais, procureur général au Parlement de Rennes, publia en 1763 son Essai d'éducation nationale, où il recommandait l’étude des sciences naturelles, de la géographie, de l’histoire et des langues vivantes. La Convention s’inspira directement des idées de La Chalotais et la loi du 3 brumaire les fit mettre en pratique. Les méthodes nouvelles sont clairement opposées aux anciennes dans une lettre intéressante du ministre de l'Intérieur, Letourneur, à l'Administration centrale d'Ille-et-Vilaine : « Vous ne manquerez pas, écrit-il, de montrer à vos administrés combien le nouveau plan d'instruction l'emporte sur l’ancien ; vous leur ferez remarquer que par l'association du dessin, des sciences naturelles et des sciences mathématiques, aux lan-
1. Procès-verbaux des Conseils d'arrondissement. Arch. dép., 2N 1.
2. Cité par M. Compayré. Histoire critique des doctrines de l’éducation en France, t. II. p: 240.
gues anciennes qui absorbaïent autrefois toute la durée des classes, les élèves formés dans les nouvelles écoles doivent être bien mieux préparés pour les divers emplois et états de la société que ceux qui, sortant des collèges, ne savaient encore que transporter un discours d’un idiome dans un autre’. »
C'est la critique bien nette des forts en thème, et le ministre Letourneur parle déjà comme les polémistes contemporains, M. Raoul Frary ou M. Jules Lemaître. Un changement si brusque introduit par des programmes mal rédigés ne pouvait convenir à certains esprits, surtout en Bretagne. La réplique des conseillers généraux est expressive ; on les sent préoccupés avant tout de défendre l’ancienne discipline et ils sont résolument conservateurs : «Les anciennes méthodes d'enseignement, écrivent-ils, étaient fondées sur l'expérience et s'étaient perfectionnées avec elle. Des esprits superficiels ont cherché à discréditer une pratique consacrée par tant de succès. De là les incertitudes des pères de famille, le relâchement des élèves, l’avilissement de l'instruction. C'est contre les langues anciennes qu'on a répété le plus de lieux communs. Si l’on prétend que la langue latine est sans importance pour toutes les études littéraires et pour celles des sciences qui s'y rapportent, que l’orateur, le poète, l'historien, le jurisconsulte et le médecin peuvent y renoncer ainsi que {ous ceux qui sans se livrer à une profession spéciale veulent cultiver les sciences et les arts et y trouver des jouissances et des ressources, on dit alors une absurdité qui ne mérite pas d’être réfutée”. »
Cette seule citation suffit à montrer que le ton de la polémique était des plus vifs et que les défenseurs des vieilles humanités étaient loin d'abandonner la partie. Ce qui rendait plus aisée la critique faite par le Conseil général c'était la façon peuadroite et peu rationnelle dont le cours des études avait été réglé. Les enfants n'abordaient l’enseignement secondaire qu'à parur de douze ans. Il n'y avait pas d'écoles intermédiaires entre l’école primaire et l’école centrale. Au lieu d'un cours unique d'instruction dans lequel seraient venus se placer successivement les éléments des diverses sciences, on avait isolé chaque partie de l'enseignement, comme dans nos Universités actuelles. Les plans d’études étaient incohérents. Les élèves avaient les libertés de suivre les cours qu'ils voulaient comme les étudiants de l’enseignement supérieur. Dans deux écoles centra-
1. Arch. dép., 2 T 1. Lettre de Letourneur, 29 frimaire an VI (19 décembre 1793). 2. Registre du Conseil général, an IX, p. 97.
les seulement nous avons trouvé un plan d'études bien établi, celles de Saône-et-Loire (à Autun) et de l'Eure ; les professeurs de 65 départements déclarent que l'ordre des études est absolument arbitraire : ceux de 15 autres annoncent que leurs écoles suivent à peu près l’ordre général établi par la loi de brumaire; ce sont les départements de Haute-Marne, Yonne, Sambre-et-Meuse, Marne, Jura, Oise, deux Nèthes (Anvers), Gard, Gers, Vosges, Landes (à Saint- Sever), Sarthe, Aude, Mont-Terrible, Nord.
L'autre grief n’était pas moins grave de l'avis des Conseillers généraux. Ils reprochaient aux écoles centrales l'absence complète d'instruction religieuse : « On essaie dans ces écoles l'étude de toutes les sciences, excepté la plus importante, la science des mœurs, la morale, l’idée salutaire de la divinité bienfaisante. » Dans l'enquête nous trouvons plusieurs assemblées qui formulent la même critique que celle d'Ille-et-Vilaine : tels les conseils de la Gironde, du Bas- Rhin, de la Meuse-Inférieure. « Point d'éducation sans religion, disent les conseillers de la Gironde ! celle-c1 doit donc être à la base d'un plan d'instruction nationale. Il faut habituer les habitants à la tenue, à l’ordre, à la constance'. » Dans le cours supérieur, les programmes de grammaire générale, c’est-à-dire de logique et de philosophie, étaient remplis des théories empiristes et fidèlement inspirés des idées de Condillac ou de ses disciples. L'exercice terminatif du cours de grammaire générale en l'an VIIL avait pour objet principal le développement de cette formule donnée par le P' Lesage : € Dans leur origine toutes nos idées sont des sensations ou des portions de sensations détachées par l’abstraction*. » Ces idées étaient peu conciliables avec l’enseignement de la morale religieuse traditionnelle ; c’est celle que réclament les conseillers de l’an IX, et leurs protestations annoncent celles de Royer Collard etde Maine de Biran : on voit commencer ainsi le grand mouvement de réaction des rationalistes contre les théories de l'empirisme du xvi° siècle.
Ces premières critiques montrent que les conseillers généraux n'auraient pas vu avec plaisir prospérer l’école centrale. Ils signalent d’ailleurs d’autres défauts ou lacunes qui tenaient à l’organisation même de cet établissement d'instruction. Ces cours qui ressemblaient beaucoup plus à des leçons d'enseignement libre qu'à des classes véritables, paraissaient trop nouveaux parce qu'ils succédaient sans transition au régime d’internat des anciens collèges. L'externat
1. Analyse des procès-verbaux, t. IT, p. 523. 2. Arch. dép., 2 T 1. Exercice du 27 thermidor an VII (15 août 1800).
si répandu de nos jours était alors chose absolument nouvelle. Dans quelques écoles centrales on avait essayé d'organiser des pensionnats en les plaçant dans les bâtiments mêmes ou dans des locaux annexes : mais cette tentative n'avait eu lieu que dans 16 départements'. On ne comprenait pas un régime de liberté accordé à de jeunes écoliers : il est juste de reconnaître que la plupart des élèves en abusaient, puisque le préfet fut obligé de publier un arrêté leur prescrivant sous peine d'exclusion d'assister régulièrement aux cours pour lesquels ils étaient inscrits”. La surveillance faite à l’entrée et à la sortie de l’école par un seul maître était tout à fait insuffisante. L'établissement manquait toujours d'une direction unique: on n'avait pas remplacé l’ancien principal, et les professeurs avaient été obligés, comme nous l'avons dit, denommer eux-mêmes une sorte de bureau d'administration. Mais ces membres élus n'avaient que des fonctions honorifiques et manquaient forcément à l'occasion d'une autorité désirable sur leur collègues. Tout allait trop au hasard.
Pourtant, en l'an X (1802), l’école eut 180 élèves et il était injuste de dire qu’elle n'avait pas progressé. Les défauts signalés n'étaient pas irrémédiables : 1l était facile de mieux composer les programmes. et de compléter le personnel enseignant par un personnel administralif. On ne voulut pas essayer la moindre réforme, ni tenter un seul mode de réorganisation, bien que certains Conseils généraux se fussent prononcés pour le maintien des écoles centrales avec les améliorations qu'indiquait déjà l'expérience acquise. Mais le parti de Bonaparte, comme nous le verrons, était déjà pris. Au cours de l'an VIT, il trouva moyen de supprimer le Conseil d'Instruction publique qui représentait encore l'esprit républicain de la Convention et dont le contrôle pouvait le gêner.
Tous les membres du Conseil, à l'exception de Domergue et Palissot, furent appelés au Tribunat et le Conseil n'eut plus de local pour tenir ses séances. Il se trouva donc naturellement désagrégé *.
Quoi qu’en aient dit leurs détracteurs, les écoles centrales eurent des résultats malgré leur courte existence si souvent troublée par les. événements politiques. Nous pouvons les juger aujourd'hui d’une
1. 16 départements sur 82 avaient des pensionnats plus ou moins prospères : Meurthe, Jemmapes (Mons), Seine-et-Marne (Fontainebleau), Gers, Calvados, Lot, Creuse (Aubusson), Indre-et-Loir, Landes (Saint-Sever), Eure-et-Loir, Sarthe, Eure, Mayenne, Lot-et- Garonne, Deux-Sèvres, Doubs.
2. Arch. dép., 2 T 1. Arrêté du 25 vendémiaire an XI (17 octobre 1802).