Arch. dép, 0 M\O
LES TROUBLES DE LA SECONDE CHOUANNERIE (ANS VII ET VIII) pd
La situation importante de Redon devait attirer l'attention des insurgés. De cette place, en effet, on pouvait se porter simultanément sur trois départements, Ille-et-Vilaine, Morbihan, Loire-Inférieure ; c'était de plus un entrepôt de denrées commerciales destinées à l’approvisionnement de la commune de Rennes ; il s'y trouvait aussi une quantité considérable d’habillements et d'équipements militaires estimés à 500000 francs environ. Ces effets étaient en dépôt chez un négociant de la ville nommé Malherbe, depuis le mois de germinal an VIT par suite du naufrage des bâtiments qui auraient été chargés de leur transport à Nantes. Le général Michaud et l'administration centrale ignoraient même leur existence : oubli ficheux qui montre nettement le grave désordre des services administratfs. Le commissaire (ou intendant) de la 13° division militaire avait simplement donné connaissance de ce dépôt au ministre de la Guerre : celui-ci trop occupé par ailleurs n'avait fourni aucune réponse précise et les habillements militaires étaient restés sans emploi. Les chouans qui connaissaient certainement la présence à Redon de ce fonds important, n’en furent que plus disposés à tenter une attaque rapide sur la ville.
Le président de l'administration cantonale, Pellan, et le commissaire du Directoire, Chevalier, avertis par les incursions voisines sur Bain et La Guerche, craignaient fort pour Redon, car la petite garnison de la ville ne comptait que soixante hommes sous les ordres du capitaine Gely. Dès le 1° vendémiaire (23 septembre), ils avaient demandé au général Michaud des renforts et le remplacement des deux pièces de 4 qu'on leur avait précédemment enlevées. L'administration centrale appuya leur demande, mais le général répondit qu'il ne pouvait, avec le faible effectif de ses troupes, renforcer aucun cantonnement. La municipalité de Redon dut se borner à faire supprimer tous les bateaux et bacs qui se trouvaient sur les rivières de la Vilaine et de l'Oust, et à entourer de retranchements l'Hôtel de Ville. Le 17 brumaire (8 novembre), le capitaine Gely fit partir, à destination de Rennes, un chasseur à cheval porteur de trois dépêches pour faire connaître l'existence du dépôt d'effets militaires. Ce soldat fut arrêté à Lohéac par les chouans qui tenaient la route et dépouillé de ses dépêches. Il réussit néanmoins à s'échapper et revint avertir son chef du danger. La place fut alors mise en état de siège et on envoya deux autres estalettes chargés de faire des communications verbales. Ceux-ci parvinrent à Rennes le 18 (9 novembre); de vives altercations eurent lieu alors entre l’autorité militaire et les administrateurs qui s’accusaient réciproquement
de leur manque d'informations précises. Le général Michaud fit partir un détachement pour Redon dans la nuit du 18 au 19: 1l était trop tard ; la colonne rencontra dans la journée du 19 à peu de distance de Redon, le président Pellan et plusieurs administrateurs qui lui apprirent que Redon était au pouvoir des rebelles.
Les royalistes, connaissant par les dépêches interceptées les faibles ressources de la défense, avaient décidé une attaque immédiate sous les ordres de Sol de Criffol. Le 19, à 6 heures du matin, au nombre de 2000 environ, divisés en plusieurs colonnes, ils attaquaient la ville sur plusieurs points. Le capitaine Gely, avec sa petite troupe, résista pendant plusieurs heures dans l'Hôtel de Ville, puis conclut un armistice. Il obtint de sortir avec armes et bagages et se relira par la route de Nantes’. Les chouans, maîtres de la place, saccagèrent tout dans la maison commune, pillèrent l’ancienne abbaye, où avaient été instaliés les archives, la bibliothèque et les magasins de grains. Ils y enlevèrent 79 quintaux de méteil et boo boisseaux d'avoine. Tous les équipements militaires furent emportés *.
IL avait fallu plusieurs jours pour réunir une colonne de oo hommes destinée à marcher contre les rebelles. Le général Gency en prit le commandement et emmena avec lui plusieurs pièces d'artillerie. Le 23 brumaire (14 novembre) au matin, il arrivait à une demi-lieue de Redon ; mais les chouans, suivant leur tactique habituelle, ne tenaient nullement à engager une action sérieuse. La plupart d’entre eux avaient déjà évacué Redon avec leur butin ; le général Gency n'eut à refouler que quelques centaines d'hommes: il les poursuivit jusqu'à deux lieues de l’autre côté de la Vilaine °.
Les événements de Bain et de Redon montrent quel était l’état d'agitation du département et combien grande l'insuffisance des moyens de répression. Un nombre trop considérable de communes aux dispositions royalistes favorisent les chouans ; les communes patriotes, dans une inquiétude perpétuelle, se dénoncent les unes les autres pour éviter les effets de la loi de messidor ; l’administration centrale, mal informée, est en contestations fréquentes avec
1. Arch. nat., FT 3686. Copie du rapport du capitaine Gely, certifié par Baymé, commissaire du Directoire à Rennes.
2. Arch. dép., g9 M 609. Procès-verbal des dilapidations constatées par l’administration municipale de Redon, le 26 brumaire (17 novembre).
3. Arch. dép., ibid. Procès-verbal du président Pellan adressé à l’administration cen-
trale, 20 brumaire. — Rapport du général Gency au général Michaud, dont celui-ci adresse une copie à l’administration centrale.
LES TROUBLES DE LA SECONDE CHOUANNERIE (ans VII ET VIN) 79
l'autorité militaire qu’elle accuse de négligence dans ses lettres aux ministres de la guerre et de la police. Après avoir raconté les événements de Redon, les administrateurs écrivent à Dubois Crancé : « Nous ne nous permettons aucune réflexion sur l'extrême insouciance qui a donné lieu à ces événements regrettables. Il nous suffit de vous avoir prouvé que nous avions pris toutes les mesures pour prévenir ces malheurs‘. » Ainsi, depuis le simple adjoint jusqu'aux administrateurs de département et au général en chef, tous se jalousent, s’accusent réciproquement de négliger les intérêts publics ou de manquer de civisme et un tel conflit empêche toute entente sérieuse pour les opérations militaires au grand regret de tous les bons républicains. Féburier s’en aflige vivement: «Je ne vois, écrit-1l dans son rapport à la municipalité, que deux moyens d’arréter ce torrent dévastateur : c’est d'envoyer des troupes dans ce département, de protéger les cantons qui ont tenu tête aux rebelles, et après une proclamation pour obliger les cultivateurs à rentrer dans leurs foyers et à abandonner le parti des révoltés, de les poursuivre ensuite sans relâche jusqu'à leur entière reddition ou destruction *. » Féburier, bien avisé, indique précisément par avance la politique qu'allait suivre le nouveau gouvernement consulaire.
Le jour même où les chouans occupaient Redon, de grands événements s’accomplissaient à Saint-Cloud. Bonaparte chassait Les Conseils et mettait fin au Directoire (19 brumaire). L'annonce de ce coup d'État est fort bien accueillie par tous les patriotes d’Ille-et- Vilaine qui espèrent de la nouvelle direction gouvernementale une amélioration sensible de l’état malheureux du département. Aussi ne songent-ils guère à discuter la légitimité du coup d'Etat. « La joie qui éclata lorsqu'on apprit les journées des 18 et 19 brumaire prouva d’une manière convaincante combien on était las des injustices du gouvernement. » Féburier, qui écrit ces lignes, se faisait illusion, comme tant d’autres républicains, sur les projets de Bonaparte. L'étude particulière de la situation politique dans le département d'Ille-et-Vilaine ajoute ainsi une preuve nouvelle aux assertions des divers auteurs qui ont formulé un jugement sur ces fameuses journées de brumaire. Elles firent partout succéder l’ordre à la confusion. « Nulle part, écrit Vandal, il n'y eut un essai de résistance de la part des populations, un mouvement de vrai peuple ou de
1. Arch. dép., 7 R 23. Rapport de l’Adm. centrale au ministre de la Guerre, 1er frimaire (22 novembre 1799).