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LE RESEAU ROUTIER

A. — L'établissement d’un réseau routier dans les Gaules.

Ce serait une erreur de penser que les Romains, arrivant dans notre Pays, trouvèrent ce territoire sans chemin. Avec l’immensité des forêts, les grands prêtres druidiques n’auraient pu parvenir à leur assemblée annuelle des Pays chartrains, où se décidait de l’activité des tribus gauloises, si un réseau de voies de communication n’avait déjà existé, si rudimentaire fût-il. La fréquence des migrations, l’usage des chariots et des chars de guerre (1), attestent qu'il existait déjà des chemins sur notre sol à cette époque ancienne de notre histoire.

Mais « le travail des mains ne s'était pas encore ajouté au travail des pieds » pour faire de ces voies sommaires des routes; ce n’était encore que des pistes frayées au hasard des circonstances diverses et notamment de la conformation du terrain, de la végétation et des points d’eau.

Il devait appartenir aux conquérants romains de transformer cette situation.

Des communications rapides et sûres leur étaient indispensables pour surveiller attentivement le Pays conquis et faciliter l’envoi rapide, sur les points menacés, des troupes et du matériel de guerre.

Aussi l'Empereur AUGUSTE, organisant la conquête, s’empressa-t-il de relier la nouvelle Province à son Empire par

(1) L'usage des chars était déjà connu des Gaulois. Ainsi, le Roi Bituitis, lorsqu'il fut capturé par les Romains, combattait sur un Carpentum d'argent qui servit à le conduire au triomphe. (Nicolas Bergier — Histoire des grands chemins de l'Empire.)

deux routes traversant les Alpes et aboutissant à Lyon : l’une par la vallée d’Aoste et l’autre par Suse et Briançon. Son gendre AGRIPPA fit partir de cette dernière ville, placée comme une forteresse au cœur de la Gaule (1), quatre voies principales respectivement dirigées vers la Baltique, vers la Manche, vers l’Océan et vers la Méditerranée.

Pendant les siècles suivants de domination, ces voies se multiplièrent, non plus dans un but exclusivement militaire, Itais dans l'intérêt d’une bonne Administration et de la facilité des échanges (2). On s’attacha aussi à desservir, en dehors des centres agricoles, les stations balnéaires, de première importance dans la vie des Romains.

À son apogée, le système routier des Gaules n’avait pas moins de 40.000 kilomètres dont 15.000 kilomètres en voies principales.

Il comportait :

Une artère médiane, d'Arles à Lyon et de Lyon à Boulogne par Reims;

Une série de voies divergentes conduisant de Lyon, ja capitale, aux extrémités des frontières : villes du Rhin, cols des Alpes et des Pyrénées, ports de l’Océan et de la Manche (Bordeaux, Brest, Cherbourg, Honfleur) ;

Des lignes périphériques reliant presque tous les points terminus des routes précédentes : voie de la rive gauche du Rhin, au Nord-Est; voies Auréliène et Domitienne se faisant suite, au Sud; voie de Dax à Bordeaux, Saintes, Angers, Rennes, Cherbourg, à l’Ouest; voie de Cherbourg à Lille bonne et Boulogne, au Nord-Ouest.

Enfin, dans l'intervalle, un nombre considérable de chemins de jonction, comblant les vides et mettant les Cités en relations les unes avec les autres, partout où les conditions naturelles le permettaient et où les besoins de la vie politique et économique le faisaient désirer (3).

(1) Suivant Strabon, livre III de sa Géographie.

(2) L. Friedlaender-Sittengesch. Roms, #%® édition, 1910-1911, p. 63.

À (3) Daremberg et Saglio — Dictionnaire des Antiquités grecques et romaines — Via.

44 L'ÉPOQUE ROMAINE B. — La construction des routes romaines.

Peuple de conquérants, les Romains se formèrent une: conception de la technique des routes dans l’établissement de ces « voies militaires » que, dès leurs premières expéditions, ils se mirent en devoir de construire pour maintenir plus facilement dans l’obéissance les Provinces soumises.

Sans doute édifièrent-ils plus tard des chemins destinés. aux seuls besoins des populations civiles, mais leurs Ingénieurs, imbus des vieux principes, n’opérèrent pas différemment pour ces chemins bien que la circulation y restât toujours faible et n’exigeât jamais autant d'attention.

C’est donc à ces voies militaires qu’il convient de <seréférer pour avoir une idée exacte des routes romaines.

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Etablies dans un but essentiellement stratégique au travers de l’immensité des territoires conquis, les voies militaires devaient constituer comme une sorte de fortin continu, d’où les troupes en marche pourraient à tout instant scruter au loin l'horizon, éviter les embuscades et être en posture de résister à des attaques possibles.

Les routes romaines rechercheront donc les points les. plus hauts et les plus découverts. Elles seront appelées les « chemins haussés ». -

Elles iront au plus court, sans s’occuper des localités. intermédiaires ni des pentes (1), pour raccourcir les distances et permettre l’envoi rapide des légions dans les con-trées où leur présence devenait subitement nécessaire.

Elles s’écarteront des bas fonds et des vallées où l’obligation pour elles de suivre strictement la ligne droite qui découlait de l’emploi des véhicules à essieux fixes, les seuls connus jusqu’au XVII° siècle, pouvait conduire à la traversée: difficile de terrains marécageux ou humides.

(1) I1 semble pourtant que les Ingénieurs romains n'aient pas admis des déclivités dépassant 10 à 12 %, et exceptionnellement. 15 à 20 % dans les pays de montagnes. Si la pente du sol était plus forte, ils rachetaient la différence, comme de nos jours. par des lacets, mais d’une manière beaucoup plus rapide. :

Point n’était besoin, d’autre part, de larges routes pour les troupes en marche : il suffisait que les croisements et les dépassements puissent s'effectuer (1).

Mais, par contre, les voies romaines devaient être construites « pour durer sans fatigue et sans faiblesse » (2); il fallait qu’elles se trouvent toujours en état de recevoir les légions et leur matériel de guerre. Il convenait donc de les aménager avec un soin tout particulier afin qu’elles puissent demeurer d’une viabilité satisfaisante le plus longtemps possible et avee un minimum d'entretien.

La main-d'œuvre était d’ailleurs abondante : soldats chez lesquels il était nécessaire de bannir l’ennui dans l'intérêt d’une bonne discipline et de l’entraînement guerrier, multitude de vaincus à qui ne devait pas être laissé le loisir de conspirer, condamnés aux travaux publics, furent employés sans arrêt sur les routes. Aussi put-on faire grand. On voulut pour les chaussées des assises fermes et massives, recouvertes autant que possible de dalles bombées capables de prévenir les dégradations des eaux et des végétations, et de mieux résister à l’usure (3).

(1) La largeur des routes romaines était très variable. Les plus larges avaient de 14 à 16 pieds (4 m. 13 à 4 m. 72) et permettaient le passage de front de trois chars. Ensuite venaient les routes à deux chars, de 10 à 12 pieds (2 m. 95 à 3 m. 54), puis, dans les montagnes, les routes à un char, de 6 pieds Chem)

(2) C. Jullian. | |

(3) Le sol était creusé jusqu’au terrain solide. A défaut de terrain solide, on battait des pieux. La fouille, nivelée, recevait une aire de sable de 0 m. 10 à 0 m. 15, puis une épaisseur de Q m. 025 environ de mortier de sable.

Quatre couches de maçonneries superposées, d’une épaisseur iotale de 1 m. 10 à 1 m. 50, constituaient la chaussée proprement dite : ; A à

1° Le « statumen », de 0 m. 30 à 0 m. 60 d'épaisseur, composée de pierres de libages liées entre elles par un ciment très dur;

20 Le « rudus » — 0 m. 25 — blocages de pierres cassées et bien pilonnées; | ;

3 Le « nucieus » — 0 m. 30 — béton plus fin, pilonné par couches minces et bien cylindrées; Ye

4 Le « summun dorsum » ou « summa Crusta » — matériaux très durs : pavés ou empierrements fortement bombés.

Les pavés mesuraient de 0 m. 30 à 1 m. de côté, de 0 m. 30 a 0 m. 40 d'épaisseur; leur surface de roulement était soigneu-

Ainsi conçues, les chaussées des voies romaines constituèrent de véritables ouvrages d’art, comme en témoignent. les divers tronçons qui, bravant les siècles et l’instinct destructeur des hommes, restent encore intacts de nos jours et nous livrent le secret de leur longue durée.

Les routes romaines, si solidement établies, reçurent surtout la circulation des troupes et des messagers publics. Les déplacements des populations civiles ne prirent jamais une grande extension chez ce peuple, essentiellement agricole, sans goût pour le commerce et qui s’attacha à fixer sur place, à perpétuelle demeure, de père en fils, chaque famille de sa population (1).

Les Romains mirent à organiser cette circulation le même esprit pratique que nous avons constaté pour la construction.

Aiusi, on installa sur les routes des pierres spéciales pour faciliter la montée à cheval ou en char (2), et des bornes miliaires (3) se succédaient à intervalles réguliers pour indi-

sement taillée en pierres carrées ou polygonaies irrégulières.

Les empierrements étaient faits de cailloux de la grosseur: d'un œuf, liés avec de la pouzzolane, de la brique pilée, etc. Des trottoirs ou « marges » de 0 m. 50 à 2 m. de largeur, en pierres de taille enfoncées dans le nucleus encadraient de chaque côté l’ « agger » (chaussée).

Un fossé de 0 m. 60 de profondeur, de 0 m. 75 à 0 m. 50 d’ouverture, était établi de chiaque côté de la route, à 2 m. ou 2 m. 50 de la maçonnerie.

(Daremberg et Saglio — Dictionnaire des antiquités grecques et romaines. Extrait.)

(1) Rappelons que la fixation sur place des familles fut une nécessité pour l'Administration romaine, essentiellement centralisatrice, appelée à gouverner, de la Ville conquérante, l’immense Empire composé de contrées les plus diverses et les plus éloignées. Les résultats les plus complets furent atteints, à cet égard, dans les campagnes, avec la formation de la classe des « colons », rivés, eux et leurs descendants, au sol cultivé, à perpétuelle demeure.

(2) Œuvre de Caïus Cracchus, frère de Tibérius.

(3) C’est aussi C. Cracchus qui fit placer le long des routes, de mille en mille pas, des « bornes miliaires » pour indiquer les distances aux voyageurs (Lex sempronia Viar — 133 avant

quer aux voyageurs les distances déjà parcourues ou restant à parcourir.

Le soin des transports officiels : correspondances militaires et administratives, ravitaillement des légions, voyages. des Empereurs et des Fonctionnaires, etc.…., fut confié à un service public (« cursus publicus ») (1), doté d’un personnel permanent et hiérarchisé. Des stations de relais (« mutaliones ») et des stations de séjour (« stationes » ou « mansiones »), judicieusement espacées (2) et abondaniment pourvues d’approvisionnements de toutes sortes, de chevaux et de mules, etc... permirent à ce service de fonctionner dans les meilleures conditions.

L'organisation était si bien conçue qu’on rapporte que: Tibérius Néro, envoyé par l'Empereur Auguste de Lyon en. Allemagne sur la nouvelle de la maladie de Drusus Germanicus, put faire en vingt quatre heures, avec trois chariots: de relais, deux cent mille italiques (3), soit près de 300 de nos kilomètres actuels. Comme le constate Nicolas BERGIER dans son « Histoire des grands chemins de l’Empire » (4), ce n’était déjà plus aller, c'était « voler ».

On avait commencé à « courir » sur les routes à pied, avec: ou sans chaussures (5). On substitua bien vite à ce procédé

J. C., d’après Plutarque, Cracchus, 7). Ces distances étaient comptées de Rome ou des Villes principales. A Rome, on partit pour le mesurage des portes de la ville, puis plus tard, du « miliaire doré », monument élevé au milieu du Forum par l'Empereur Auguste, pour symboliser le centre du monde (en fait, on ajouta un mille aux anciennes distances). Au delà du Rhône, on comptait en lieues. D'abord de formes diverses, les bornes miliaires furent peu à peu remplacées par des croix chrétiennes, qui restèrent le seul mode de signalisation desroutes jusqu’au XVIIIe siècle.

(1) Le « cursus publicus » fut créé par l'Empereur Auguste. Les précurseurs en étaient les Perses qui, sous Cyrus, établirent des courriers royaux avec relais de poste (Hérodote, VIII, 98).

(2) Les « mutationes » ou relais, étaient espacés en moyenne de 10 à 12 milles (15 à 18 km.) et les « mansiones » ou haltes: pour la nuit, de 30 à 40 milles (44 à 60 km.). Code Théod. VIII, 5, 53. Cod. Justinien XII, 51, 15. Pline. Nat. Hist. VI, 102; XII, 52. Suétone. Tiber. 10.

(3) Le mille valait 8 stades, soit environ 1.480 de nos mètres actuels.

(4) Livre III, chap. X, p. 601 (d’après Pline, Histor, natolec}

(5) Vespassien avait prescrit sous son régne la « course » sans chaussures aux messagers publics pour faire l’économiede l'indemnité de chaussures allouée à ces agents.

primitif la « course » à cheval, puis en char. On utilisa comme véhicules de transport (1) des voitures de poste rapides : « birotae », « cissia », « rhedae », « carpentae », « carri », différant par leur aménagement ou le luxe de leurs carrosseries, et des voitures spéciales pour le roulage appelées « clabulae ».

__ Comme animaux de trait on se servit de chevaux, de mulets, de bœufs et d’ânes.

Le transport des particuliers, de leurs messages et de leurs marchandises fut abandonné à l'initiative privée; son peu d'importance relative ne justifiait pas des mesures spéciales. Dans maintes Citées, des gens faisaient profession de messager (« tabellae »). Suétone parle de voitures de louage (« meretoria véhicula ») (2). I v eut même sous l’Empire des entrepreneurs de transports groupés en corporations (« collégia »).

L’insécurité des routes était déjà redoutée des voyageurs isolés, exposés à tout instant à être arrêtés par les bandits dans les bois (« saltores »). Aussi les particuliers recouraient-ils, plutôt que de se hasarder sur les chemins, à l'intermédiaire des Agents des Sociétés de publicains ou des employés du fisc.

Cetie insécurité et l’économie encore toute locale de la vie sociale de l’époque furent également des causes qui Ss’opposèrent au développement de la circulation privée sur les grandes routes romaines capables pourtant, par leur

construction massive, de résister à des transports même intensifs.

(1) Dictionnaire des Antiquités Grecques et Romaines. — Daremberg et Saglio.

(2) Suétone. Les Douze Césars. Vie de Caligula.

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