Chapitre V
La réaction contre la censure de la Terreur.
La liberté de la presse devint le mot d'ordre de la réaction thermidorienne. Le public s'en saisit comme d'une conséquence naturelle de la chute de Robespierre, les journaux en plaidèrent la cause, les Jacobins commencèrent par pérorer sur ses avantages et discutèrent la nécessité de l'établir sans restriction. A la Convention aussi, cette question fut d'une très grande portée, ce fut même une de celles qui influèrent le plus sur le groupement des partis au sein de cette assemblée. Le vieux sujet de discorde, à savoir s'il fallait établir la liberté absolue de la presse ou s'il fallait la restreinde d'une manière ou de l'autre, reparaissait coup sur coup, et l'expérience qu'on avait acquise au cours de la révolution des dangers que présentait la liberté de la presse, donnait à cette question une importance toute nouvelle.
Cependant le résultat qu'on obtenait ne répondait ni au temps ni à l'intérêt qui y avaient été consacrés. Il était presque nul. Sans doute, la Convention chargeait de temps en temps ses comités d'élaborer une loi sur la presse, mais la loi ne faisait guère plus de progrès que durant les cinq premières années de la révolution. Comme alors, la liberté de la presse existait en principe, comme alors, les journaux se rendaient coupables d'excès effrénés et, faute d'une loi qui fixât les pénalités, on avait recours aux actes arbitraires pour faire taire les journalistes. La crainte qu'ils n'amenassent de vrais désordres dans la société se répandait de plus en plus; elle devint si grande dans les derniers temps de la Convention, que l'on se crut obligé d'introduire dans la Constitution
de l'an III une clause qui, sans limiter d'une façon directe la liberté de la presse, lui fut néanmoins, par la forme vague dans laquelle elle était conçue, bien plus funeste que n'eijt été une loi même assez sévère, car elle ouvrait la porte aux mesures prohibitives équivalentes à l'anéantissement complet de la liberté de la presse.
Un mois après le 9 thermidor la presse semble encore terrorisée par la tyrannie et la guillotine: sa prudente timidité la rend tout-à-fait insignifiante ; on n'y peut distinguer aucun groupement net des partis: elle paraît unicolore, et peut-être ne fut-elle jamais plus homogène qu'à cette époque. Mais peu à peu deux partis se dessinent dans la presse: les thermidoriens de droite, qui veulent activer la réaction, et les thermidoriens de gauche, qui veulent l'entraver. En même temps la presse s'éveille de- sa léthargie et les journalistes commencent à faire usage de la liberté reconquise. Dans la Corresjjondance politique de Paris et des départements ^) du 2 fructidor, Dussault publie l'appel suivant à ses collègues:
Aux Journalistes. Dites-moi, mes chers confrères, pourquoi vos feuilles sont toujours aussi insignifiantes que l'ancienne Gazette de France. La liberté de la presse est-elle, pour vous, un présent inutile, ou comme une de ces grâces d'en haut qui ne fructifient point dans les âmes pécheresses ? Est-ce la honte qui vous retient, et craignez-vous de vous démentir d'une manière trop tranchante. Car entre nous, soyons de bonne foi, il nous est arrivé d'encenser le tyran. Eh bien, consolons nous par l'exemple de Brutus, qui fit l'imbécile, disons nous que nous avons contrefait les niais; nos feuilles ne nous démentiront point, et ceux qui les ont lues trouveront peut-être qu'on ne pouvait mieux imiter Brutus. Mais, au nom de Dieu, mes chers confrères, c'est pousser le rôle un peu trop loin, et il n'est plus permis d'être bête, quand Tarquin est démasqué. Courage donc, ayons tant d'esprit que nous méritions d'être lus, comme Audouin et Duval, d'un pôle à l'autre. La première chose pour parvenir à ce degré de gloire, c'est de ne point nous copier mutuellement; car, alors nous n'aurions tous que l'esprit des autres, et l'acquisition pourrait n'être pas fort bonne. La seconde c'est de dire la vérité avec franchise, avec hardiesse même. 2)
1) 18 juin 1793 — 12 nivôse an III (1er janv. 1795), in-40.
2) Aulard: Paris au lendemain du 9 thermidor (Revue bleue du 20 novembre 1897).
Son appel fut écouté et la presse commença à reprendre forces et courage. Elle laissa bientôt de côté toute timidité et apparût avec une force et une arrogance qui rappelèrent — de loin, il est vrai — les premiers temps de la révolution. Les journaux thermidoriens de droite formèrent une grande et solide presse réactionnaire, qui devint le meilleur secours et le plus sîir soutien du mouvement thermidorien. Cette presse fit une opposition énergique à la censure du terrorisme: elle célébra le 9 thermidor, qui avait rendu la liberté à la presse, et se tourna avec un acharnement sans bornes contre Robespierre et le petit groupe de ses amis survivants, „la queue de Robespierre," comme ils étaient communément appelés. Ceux-ci ayant trouvé des défenseurs dans la presse jacobine, il se livra sur ce point peu à peu un combat de plume qui pour la violence ne le céda guère à ceux de 1789 et de 1792.
Mais quoique la violence de la lutte fût égale à celles des premiers jours de la révolution, les journaux eux-mêmes étaient loin d'atteindre au niveau des premières feuilles révolutionnaires: on sentait un certain effort: violents et hardis, mordants et satiriques, il leur manquait toutefois la fougue passionnée et l'ardent enthousiasme de la première époque révolutionnaire.
Contrairement à ce qui s'était passé au début de la révolution, la presse réactionnaire l'emportait de beaucoup sur l'autre' elle comptait dans ses rangs les plus zélés champions et les meilleurs journaux. Les plus remarquables de ces derniers furent : la Quotidienne, le Messager du soir, qui avait existé dès le P"" octobre 1793, mais n'avait joué aucun rôle jusque là; le Courrier républicain ^) qui, fondé lui aussi déjà le 10 brumaire an II et dirigé par Auvray, Durand-Molard et Michaud, fut, malgré son titre, peut-être le moins républicain des-journaux de ce parti ; '^) la Vedette dont la publication commença le S^'"^ sansculottide
^) Ce journal faisait suite à la Gazette ge'neralc de l'Europe (Cf t. I. 222).
2) Il cessa de paraître le 13. vend, an IV (5 oct. 1795).
an II, ^) et avant tout les feuilles converties l'Orateur du peuple que Fréron reprit le 25 fructidor, le rédigeant dans le même format, avec la même épigraphe et sur le même ton violent qu'autrefois, mais dans un esprit diamétralement contraire, ^) et l'Ami des citoyens, la feuille de Tallien, qui, reprise le 23 fructidor an II, n'eut sa véritable importance qu'après le 1^'^ brumaire an III, lorsqu' elle fut transformée en un journal quotidien, le Journal de commerce et des arts avec une sévère attitude réactionnaire et sous la direction principale de Méhée fils.
Moins combatifs furent les anciens organes de la Gironde, le Journal de Perlet, feuille extrêmement banale mais très lue: les Nouvelles politiques, nationales et étrangères, qui rédigé par Lacretelle, a gardé bien des matériaux pour l'histoire de ce temps et le Courrier universel, ^) ce journal qui de l'an II à l'an VIII changea vingt-trois fois de titre, tous également connus déjà: la Correspondance politique de Paris et des départemerds. ■*) par Lefortier, la Gazette historique et politique de la France et de V Europe, ") la Gazette française, ^) journal assez insignifiant, qui n'était guère autre chose qu'un recueil d'épigrammes et de pièces pour servir à l'histoire du roman de la révolution, enfin VAmi de la Convention, par Baralère 0 et la feuille du soir, le Narrateur impay'tial, ^) ces deux derniers publiés plus tard, dans le cours de l'an III.
On peut aussi ranger de ce côté les petits journaux pamphlétaires publiés après le 17 fructidor par Babeuf: le Journal de la liberté de la presse ^) et le Tribun du peuple ^'*)
1) M. Tourneux suppose que cette feuille, dont la publication s'arrêta le 13 flor. an III (2 mai 1795) a été un continuateur de la Vedette ou précis de toutes les nouvelles du jour, publiée du 1er janv. 1791 — 18 avril 1792.
-) Il fut continué jusqu'au 25 therm. an III (12 août 1795).
^) Cf. sur ces journaux t. I, p. 226, 228 et 250, note 2.
•*) Voyez p. 4.
'') Commencé le 11 nivôse an II.
*>) Fondé par P. L. Fiévée et Poncelin, ce journal parut de 1792 — 18. déc. 1797.
') 4 vend.~2 brum. an III (25 sept.— 23 oct. 1794).
«) 22 niv.— 2 prair. an III (11 janv.— 7 juin 1795).
9) 17 fruct. an 11—10 vend, an III (3 sept. — 1er oct. 1794); 22 nos in-S». W) 14 vend, an III— 5 flor. an IV (5 oct. 1794-24 avril 1796).
car bien qu'ils se distinguassent en beaucoup de points des feuilles réactionnaires et qu'ils occupassent une situation à part, ces journaux offraient un ferme soutien au parti thermidorien, contribuant d'une manière très efficace à discréditer le parti jacobin et à répandre les idées de la réaction thermidorienne; Babeuf plaida avec force et énergie tout particulièrement la cause de la liberté illimitée de la presse.
Les feuilles réactionnaires n'étaient au commencement que modérées; elles appuyaient constamment sur leur attitude révolutionnaire et repoussaient avec indignation toute accusation de royalisme: elles étaient même les premières à remplir leurs colonnes de violentes sorties contre les royalistes et leurs agents. Mais au fond leur républicanisme n'était pas bien convaincu. Un grand nombre des rédacteurs, Michaud, Suard et d'autres, avaient des opinions royalistes prononcées et leurs journaux ne pouvaient manquer d'en porter la trace: d'autres suivirent leur exemple et insensiblement la plupart de ces journaux devinrent en secret plus ou moins contre-révolutionnaires. A mesure que la lutte devenait plus acharnée et que le souvenir de la Terreur s'effaçait, ces feuilles modérées faisaient transparaître de plus en plus ouvertement leurs véritables principes, et dans la dernière période de la Convention la France eut de nouveau une presse royaliste, qui travaillait, énergique et sûre de la victoire, à saper le gouvernement et à introduire un nouveau régime dans le pays.
Plus que tout autre journal l'Orateur du peuple est le représentant de cette presse réactionnaire, on peut suivre dans ses colonnes mieux qu'ailleurs le développement de la réaction thermidorienne, qui commença par attaquer seulement les chefs du terrorisme et finit par former dans la société un parti royaliste déclaré. Il est difficile d'expliquer la conversion de Fréron d'une manière parfaitement satisfaisante, le plus probable est qu'il ait été guidé par des motifs personnels. Aussi son journal est-il pendant l'ère nouvelle aussi personnel qu'il l'avait été sous l'ancienne, il présente bien plus une lutte contre des individus que contre des principes. Le ton y est le même qu'autrefois, c'est de l'esprit de Marat que Fréron attend dit-il, la vraie inspiration,
et Marat n'aurait sûrement pas renié le ton de son journal! II est aussi certain par contre qu'il en aurait désavoué l'esprit — lorsque Fréron se tourne contre les membres du comité de salut public et les accuse d'aristocratie, de modérantisme et de royalisme! V Orateur du peuple fut de tous les journaux le plus en vogue. Ses contemporains admettaient aussi ce fait. „Avez- „vous lu Fréron", écrit la Galette historique et politique du l^"" vendémiaire an III. „Voilà la demande que se font les „ muscadins, les Anti-Jacobins et les Jacobins, lorsqu'ils se ren- „contrent". ^) Par sa violence, Fréron dirigea entièrement la jeunesse réactionnaire de Paris, „la jeunesse dorée", à laquelle il adressa le 12 janvier une exhortation „de sortir de son som- „meil léthargique et de venger la mort des vieillards, des fem- „mes et des enfants, en exterminant les égorgeurs". Cette jeunesse répondit par une adresse très-enthousiaste, qui resta pendant plusieurs jours collée à tous les murs de Paris. -)
Les journaux des adversaires furent mal rédigés et un très petit nombre seulement s'éleva au-dessus de la moyenne, sans être pour cela brillant d'aucune façon. Leur haine violente de la réaction, qui avait pour elle l'opinion publique, les rendait impopulaires, on les soupçonnait d'embrasser secrètement les principes de Robespierre et le cercle de leurs lecteurs fut très restreint. Les muscadins ne se lassaient pas de témoigner leur mépris pour ces adversaires insignifiants, en leur prodiguant des sarcasmes, en les dénonçant comme „ sanguinaires" et en les brûlant au Jardin des Tuileries et au Palais Royal. Les plus remarquables parmi ces journaux et les seuls en somme qui relevèrent la lutte contre les feuilles réactionnaires, furent le Journal des hommes libres ^) de Charles Duval, incontestablement le plus marquant, le Journal universel^) d'Audouin, la petite feuille le Sa7is-culotte ^) et
^) Aulard: Paris pendant la réaction thermidorienne et le Directoire I, 122.
2) Hatin: Histoire IV, 328.
3) Cf t. I, 227 et 269.
•») Ibid. I, 90.
'") Il porta ce nom du 18 avril— 20 nov. 1794. En fait il avait déjà commencé le 15 févr. 1793 et ne cessa que le 21 sept. 1796; il porta
VAmi du peuple, ^) commencé en fructidor par Châles et Lebois.
Les feuilles de parti proprement dites furent moins lues que les anciens journaux: tels que le Moniteur, qui plaida comme toujours les intérêts du gouvernement, et le Journal des débats et des décrets, qui contenait principalement des comptes rendus des séances de la Convention. Moins goûtés étaient la Gazette de France et le Journcd de Paris, qui se contentaient de servir à leurs lecteurs des nouvelles puisées dans d'autres journaux. L'Abréviateiir 'universel, -) offrait un intérêt tout spécial en donnant chaque jour un résumé de ce que les autres journaux avaient contenu d'important; il offre, en plus dans une certaine mesure au moins, des matériaux pour l'histoire de cette époque.
Du peu de réserve avec lequel la presse s'exprimait sur n'im.porte quel sujet, on peut conclure que la liberté d'écrire régnait alors dans sa plus grande étendue. Et en effet, pendant les premiers mois qui suivirent le 9 thermidor, il n' y eut aucune puissance qui essayât d'y porter la moindre atteinte. Lorsque un jour — le 29 fructidor — une colporteuse fut arrêtée et conduite devant le Comité de sûreté générale pour avoir crié un petit pamphlet insignifiant, les Jacobins démasqués, ce comité non seulement refusa de s'occuper d'aucune façon de la dénonciation, mais il donna encore un „bon" à la colporteuse pour l'indemniser de sa journée perdue, et garda arrêté l'individu qui l'avait dénoncée. Plusieurs journaux, tels que le Courrier républicain et la Giizette française, applaudirent à ce témoignage des sentiments éclairés du comité. '^)
11 était naturel que les journaux fussent les premiers à plaider avec force la cause de la liberté de la presse. Cependant la presse réactionnaire fut au fond la seule à comprendre pleinement les avantages de cette liberté et à en défendre sincèrement les intérêts; les feuilles jacobines le faisaient pour
pendant ces temps le nom de Batave et fut rédigé tout le temps par Dusaulchoy.
1) 29 fruct. an 11—24 vent, an III (15 sept. 1794 — 14 mars 1795, in-S»).
2) 1er déc. 1792—9 mai 1797, 5 séries in-8".
3) Aulard: Paris etc. I, 98.
îa plupart dans la mesure où c'était avantageux pour . ellesmêmes, et de bonne heure on trouvait chez elles des réclamations pour que les excès du parti contraire fussent réprimés. Dès que les droits de la presse étaient en jeu, le premier sur la brèche était Fréron. Sur ce point il n'avait subi aucune conversion, chaque fois qu'il croyait la liberté de la presse menacée d'une attaque, il s'occupait à la défendre avec le même courage qu' autrefois. Dans cette lutte il était fortement secondé par Babeuf, qui inséra dans les 22 numéros de son Journal de la liberté de la jr^esse presque exclusivement des dissertations et des notices ayant rapport au sujet qu'indiquait le titre. C'est aussi sous cet aspect que le journal de Babeuf eut son importance principale car, il ne se distinguait ni par un style brillant ni par beaucoup de force, mais il respirait par contre une vraie conviction et un grand enthousiasme pour la liberté dont il s'était chargé d'être l'avocat. Son programme était très simple: , .J'ouvre une tribune, disait-il dans son premier nu- „méro, pour plaider les droits de la presse, je fixe un point „pour lui rallier un bataillon de défenseurs," et peu après il ajoute que sa tâche est „de parler des choses et donner le plus ample développement aux principes." En outre il déclare son intention de combattre, à toute occasion, les adversaires de la liberté de la presse qu'il rencontrera sur son chemin et à cet égard, au moins, il a tenu ce qu'il avait promis. Son journal est farci d'invectives personnelles contre tous ceux qu'il soupçonne de vouloir empiéter d'une manière quelconque sur la liberté de la presse, et il qualifie tout particulièrement presque chaque jour Audouin, „ce fameux journaliste universel," d'adversaire le plus acharné de cette liberté. Dès son premier numéro, qui porte comme épigraphe un extrait du discours de Fréron du 9 fructidor, à la Convention ^), il cherche à combattre une opinion énoncée par Audouin dans le N° 1737 de son journal. Audouin avait dit qu'il sentait ..que la liberté indéfinie de la „ presse n'est qu'un moyen inventé pour faire la contre-révolution, ..qu'on n'a pas besoin de demander cette liberté indéfinie si l'on
') Voyez plus loin.
„veut écrire pour la République et que Ton demande une liberté „ illimitée, donc on veut s'en servir contre la République." Babeuf montre comment Robespierre même avait déclaré au début de sa carrière ^) que sans liberté de la presse la souveraineté du peuple n'existait que de nom et que cette liberté était absolument nécessaire „pour censurer les actes législatifs, annoter „les vices, préparer la réforme, opposer un contrepoids salu- „taire à l'ambition du gouvernement et empêcher qu'ils ne «mettent "leurs volontés particulières à la place de la volonté «générale. Cela n'est, dit-il, nullement travailler contre la Ré- „ publique." Quelque temps après, sa haine contre Audouin s'exprime dans un article intitulé: „Le sapeur Audouin et le député Audouin", dans lequel il place cet auteur en contradiction avec lui-même et montre combien ses opinions sur la question de la presse étaient différentes de ce qu'elles avaient été au commencement de la révolution et jusqu'à quel point le succès avait confondu ses idées. -)
Autant Babeuf blâme ceux qui lui paraissent résister à la liberté de la presse, autant il approuve les amis de cette liberté, à commencer par Loustallot et Marat pour finir par Fréron, Tallien et Méhée fils. 11 se réjouit des moindres progrès de la liberté de la presse, chaque fois qu'une victoire a été gagnée, ou que „la température de la liberté ou l'audace des écrivains est au bon degré," il en prend note avec fierté, et il ne se lasse pas d'encourager les journalistes à défendre la liberté de la presse et à éclairer sans crainte le peuple.
Il faut, dit il, que nous autres écrivains libres soyons toujours au moins six mois en avance de l'opinion du jour et c'est ce que je promets de faire pour mon compte individuel. Il faudrait donc que le peuple eût constamment de sages argus, des observateurs aussi pleins de pénétration que de franchise, qui l'avertissent de ses dangers, qui lui fassent toujours voir au moment qui s'écoule ce qu'il voit six mois plus tard, quand beau-
^) Babeuf distingue chez Robespierre deux personnes: «l'apôtre de la liberté", jusqu'à 1793, et „le plus infâme des tyrans", après cette époque.
2) Cf. le numéro du 27 fruct. an II.
coup de mal est fait, et qui le détournent sans cesse des pièges que lui tendent les écrivains stipendiés par les tacticiens perfides de l'opinion, i)
Les journaux étaient énergiquement secondés par toute une avalanche de pamphlets dirigés presque tous contre la coterie de Robespierre. Dans ces pamphlets on blâmait Robespierre autant d'avoir introduit la censure que de s'être arrogé la dictature. Cette attaque commença par un petit écrit ironique : la Queue de Robespierre ou les dangers de la liberté de la presse, que lança Felhemesi (Méhée fils), avec cette épigraphe prise du Mahomet de Voltaire: „ Quiconque ose penser, n'est pas né pour me croire; Obéir en silence est votre unique espoir." Ce pamphlet est écrit à l'occasion de la discussion sur la liberté de la presse à la Convention du 9 fructidor, et il affecte de prémunir les lecteurs contre une trop grande liberté accordée à la presse. L'auteur se demande qu'elle serait la position de la France, „si ces prétendus axiomes „de droit éternel prêches par les Voltaire, Rousseau, Helvétius „et tant d'autres factieux et modérés de l'ancien régime eussent „prévalu sur les maximes de prudence royale, pratiquées si „ longtemps et avec un succès si soutenu, par les St. Florentin, „Sartine, Lenoir, etc, et invoquées aujourd'hui avec tant de „ raison par Cambon, Bourdon de l'Oise et Granet" et quel deviendrait le sort du pays, si des „ motions liberticides" comme celle de Fréron étaient adoptées, et il encourage tout le monde à redouter la funeste influence de la liberté de la presse :
Oh, mes amis, dit-il, repoussons avec une salutaire frayeur la liberté de la presse qui nous menace; ne voyez-vous pas, que si les aristocrates ou les royalistes allaient en user, nous les connaîtrions et tout serait perdu? Ne vaut-il pas mieux, qu'ils restent en bonnets rouges et en carmagnole: si les aristocrates prêchaient des maximes contre-révolutionnaires, on les confondrait, voyez-vous, on ferait voir au peuple le danger de leurs opinions, et il ne faut pas cela! 11 faut les laisser se couvrir du manteau patriotique, afin que dans la mêlée nous nous frappions tous indistinctement, ce qui vaut beaucoup mieux; gardez vous donc de permettre la liberté de la presse. -)
1) Journal de la liberté de la presse du 28 fruct. an II.
2) Blbl. nat. Lb" 1219.
Comme ce pamphlet fit du bruit et attira des poursuites à son auteur, celui-ci en publia deux autres à la défense du premier: Rendez-moi ma queue ou lettre à Sartine-Thuriof sur une violation de la liberté de la presse et des droits de l'homme, et Défends ta quene, par l'auteur de la Queue de Rohespierre, tous deux ayant à peu près le même contenu. Dans le premier, qui porte pour épigraphe l'article 7 de la Déclaration des Droits, il fait voir son vrai point de vue, lorsqu'il dit qu'il trouve .,que pour les intérêts de la liberté et du ..bonheur du peuple, il faut préférer la liberté de la presse à la ..tyrannie de la presse et la liberté des opinions à la tyrannie «d'une opinion." S'adressant à Thuriot, il lui reproche tant son attitude générale dans la question de la presse que ce fait d'avoir fait dérober aux colporteurs tous les exemplaires de la Queue, et il conclut par ces paroles:
„Je vous prie donc, Monseigneur, de me répondre cathé- „goriquement et me dire, si la presse est libre ou non; dans „le dernier cas, je n'écrirai plus, dans le premier, rendez-moi ^ma queue. ^)
Paris abondait en ce genre d'écrits ayant tous à peu près le même contenu et portant le même genre de titres: la Pierre de Touche jetée sur les conspirateurs ou Suite à la queue de Robespierre, dont l'auteur, la signature Raliobonsteujel, était un avocat vigoureux et convaincu de la liberté de la presse; Avis aux successeurs de Robespierre, par un de ses plus chauds partisans ou Plan de conduite pour tous les anneaux de la queue, écrit ironique dont l'auteur conseillait aux amis de Robespierre de craindre la liberté de la presse comme leur pire ennemi; Coupons-lui la queue, de Baralère, qui avait aussi pour épigraphe l'article 7 de la Déclaration des Droits; le Front de Rohespierre et de sa Clique ou la nécessité de la liberté de la presse, de Baraly, ainsi que son continuateur, les Jacobins démasqués, qui portait cette épigraphe: „Se taire est un crime, quand parler est utile", et qui fut l'un de ceux qui firent le plus de bruit. -)
1) Bibl. nat. Lb^i 1224 et 1275.
2) Bibl. nat. Lb« 1220—1222, 1277, 1298.
En outre il y en avait d'autres qui se tournaient d'une façon plus générale contre Robespierre et ses amis sans souligner spécialement leur attitude à l'égard de la question de la presse: ainsi par exemple la Réponse a la queue de Robespierre par un franc Républicain et les Anneaux de la queue ou Coup d'oeil du moment, tous deux de Marie et Prévost; le Jugement du peuple souverain, qui condamne à mort la queue infernale de Robespierre, la Grande comète ou voyez ma queue, signé Filbomet ; la Tête a la queue ou Première lettre de Robespierre à ses continuateurs, et beaucoup d'autres dans le même genre. ')
Au club des Jacobins aussi, on reprit haleine après la chute de Robespierre. La première séance, celle du 1 1 thermidor fut moins consacrée à des discussions qu'à des entretiens, ce ne fut pas une séance solennelle, mais une réunion, oij les assistants se félicitaient mutuellement, échangeaient leurs avis sur ce qui s'était passé et se réjouissaient de ce que la liberté des opinions et la liberté de la presse leur étaient rendues. ^) Comme nous l'avons déjà dit, la question de la liberté de la presse fut abordée au club dès le début. Mais l'apport fait par le club des Jacobins, pendant cette dernière période de son existence, ne fut pas de grande importance pour la solution de cette question. Sur les deux partis qui s'y trouvaient, le parti réactionnaire réclamait vivement la promulgation d'une garantie pour la liberté de la presse, tandis que les Jacobins proprement dits en demandaient une contre les abus; mais ni l'un ni l'autre parti ne présentaient aucun projet véritable pour régler les conditions de la presse, et la discussion de la question ne donnait le plus souvent que matière à de stériles déclamations.
Dès le mois de thermidor nous voyons une partie des membres du club se prononcer franchement en faveur de la liberté de la presse. Le 18 on réclamait vivement que le club s'occupât sérieusement de la question de la presse, parce que
1) Bibl. nat. Lb^i 1223, 4087, 1276, 4088, 1351.
2) Aulard: La Société des Jacobins VI, 295 et suiv.
3) Ibid. VI, 321.
„rinsiruction est le plus sûr garant de la liberté, et que dans „un pays où la liberté de la presse et des opinions n'existe „pas, on ne trouvera que des brutes, des tyrans et des escla- „ves", et le 28 thermidor Real avançait la mênie demande, disant que c'était „le moyen unique et très-puissant pour empêcher l'abus du pouvoir".
On me dira peut-être, disait-il, qu'il existe sur cet objet des lois bienfaisantes; mais je répondrai qu'il me suffit de jeter les yeux sur ce qui s'est passé depuis plus d'un an pour faire voir que la liberté de la presse a été anéarftie. Il ne suffit pas d'avoir des lois qui existent, puisqu 'il est constant qu'elles ont été violées; il faut qu'il y ait une garantie sûre et indestructible, et que l'on ne craigne plus d'être guillotiné pour avoir écrit telle chose à telle époque, i)
On alla encore plus loin dans l'ardeur du premier zèle. Le lendemain, le 29 thermidor, Dubois-Crancé prononçait un long discours dans lequel il soutenait l'avis que non seulement les opinions et la presse devaient être entièrement libres, mais que ce droit devait s'étendre aussi à la calomnie, qui selon lui pouvait être parfois très utile. Il disait qu'il vaudrait mieux vivre en Turquie, exposé au fatal lacet des muets, que de ne pouvoir pas franchement s'exprimer sur le compte de tout homme qui occupe un poste public important; il soutenait aussi que Robespierre n'aurait pas acquis un degré de pouvoir aussi grand, s'il n'avait pas fermé la bouche à ses dénonciateurs, et il concluait en demandant que la liberté de la presse fût indéfinie comme celle de la pensée, et que quiconque voudrait y mettre des entraves fût considéré comme ennemi du peuple, et puni de la même manière que les conspirateurs. Un autre discours ayant à peu près le même contenu et prononcé le même jour, réclamait que le club envoyât une adresse à la Convention, pour lui demander de donner la garantie d'un droit qu'elle avait proclamé; mais l'assemblée trouva une telle loi prématurée; il était nécessaire qu'une discussion plus approfondie produisît d'abord des lumières suffisantes sur cette question. -)
■) La Société des Jacobins VI, 341, 342. 2) Ibid. VI, 349.
La première discussion proprement dite sur la question de la presse commença le 1®'^ fructidor et continua dans les séances du 3 et du 6, sans aboutir à aucun résultat. Tallien l'ouvrit par un discours enthousiaste, dans lequel il désignait la liberté de la presse comme la plus importante question du jour et demandait que le club proclamât cette liberté dans sa plus grande étendue — „la liberté de la presse ou la mort", devrait être sa devise. Ensuite il développait de plus près ce qu'il pensait sur cette question:
Non, non, dit-il, jamais la liberté n'eut d'existence réelle dans un pays où l'on peut fermer toutes les bouches, briser toutes les plumes, enchaîner jusqu' à la pensée. La faculté naturelle à tout individu d'exprimer librement la sienne, n'existe pas aujourd'hui en France: le seul monument immortel que les Jacobins puissent élever à leur gloire, c'est de la faire renaître; c'est de nous la rendre dans toute sa force et toute sa plénitude. Ah, sans doute, il est temps que le régime affreux de la violence, de la compression, de la tyrannie tombe et soit à jamais anéanti; il est temps que l'homme, l'égal de tout autre homme, jouisse sans trouble, sans peur et sans reproche, du droit d'émettre son voeu, d'énoncer son opinion, de repousser la calomnie, et de dire franchement ce qu'il pense des individus et des choses. Ce n'est que par la garantie de cette précieuse liberté de la presse et des opinions que vous pourrez attaquer toutes les institutions vicieuses et remédier à tous leurs abus: ce n'est que sous l'égide impénétrable de cette liberté, que vous pourrez trouver un abri sûr contre tous les coups du pouvoir arbitraire: partout les sceptres des tyrans viendront mollir ou se briser contre la plume de l'écrivain patriote qui, dans sa généreuse audace, aura le droit de les peindre à grands traits, non pas tels qu'ils affectent de paraître mais tels qu'ils sont en effet. Si l'on vous dépouille de cette liberté, toutes vos institutions pèchent, les tyrans triomphent et la révolution est manquée. ')
Dans son discours, Tallien avait invité à la discussion sur la question de la presse, mais il n'avait proposé aucun point de départ, et le club ne s'accorda pas pour en trouver un. Dans la séance du P'' fructidor, on ne fit qu'émettre des projets différents: quelques-uns voulaient qu'on discutât le meilleur moyen pour garantir la liberté de la presse contre les em-
1) La Société des Jacobins VI, 354 et suiv.
piétements, d'autres croyaient que le véritable objet de la discussion était de prouver que cette liberté était conciliable avec le gouvernement révolutionnaire : en outre beaucoup soutenaient qu'on n'avait point à discuter sur la jouissance absolue d'un droit qui existait réellement et qui était inaliénable pour tout individu. ^) Les jours suivants, la discussion resta incohérente, chacun énonçases idées sans qu'il y eût de lien entre les différentes opinions émises.
Le 3 fructidor, Léonard Leblois ouvrit la discussion par un long exposé, où il montrait que la liberté de la presse devait subsister dans toute son étendue et sans restriction. Monestier, d'accord avec lui, s'étonne que l'on puisse soulever la question d'entraver la presse pendant la durée du gouvernement révolutionnaire, alors que, selon lui la liberté absolue de la presse constitue le fondement le plus solide de ce gouvernement.
Qu'on nous indique un .moyen plus prompt, dit-il, plus expédient, plus salutaire que cette liberté, pour avertir les membres du gouvernement des erreurs qu'ils peuvent commettre. Non, certes, non, il n'en est pas d'autre que les écrits imprimés. C'est dans ce miroir de leur conduite journalière qu'ils doivent trouver la connaissance de leurs fautes, des abus dans lesquels on les entraîne, et le remède qu'il leur convient d'y appliquer.
Il engage les Jacobins à s'occuper bien moins de rechercher si la liberté de la presse est compatible avec le gouvernement révolutionnaire, qu'à prouver comme un fait constant que celui-ci ne peut exister sans elle. Puis il demande qu'on essaye d'empêcher le gouvernement d'entretenir des journaux à lui, le droit de guider ainsi l'opinion étant une arme bien dangereuse, qui ne peut servir qu'à tuer la liberté.
D'autres orateurs, Legendre, Lequinio et Laugier sont du même avis que Monestier sur ce dernier point; ils parlent avec enthousiasme des avantages de la liberté de la presse: „ qu'on ..nous rende, dit Laugier, la liberté de la presse pleine et en- „tière: les fantômes disparaîtront, et partout la liberté triom- „phante assurera l'empire immortel de la justice et des lois".
^) La Société des Jacobins VI, 354 et suiv.
Legendre est en général nnoins enclin que les autres thermidoriens aux rêves utopiques, et il insiste avec force pour qu'on travaille avant tout à introduire de l'ordre dans les affaires de la presse :
Je déclare, dit-il, que le droit de tout écrire ne doit pas s'étendre jusqu'au pouvoir destructeur de saper les bases de la liberté et d'attaquer la Révolution dans son principe. Je pense qu'il doit être libre à tout citoyen dénoncé par un écrivain de se justifier devant les tribunaux, et à cet effet d'y appeler son dénonciateur; que tout colporteur d'un écrit doit être obligé de faire connaître son imprimeur, et celui-ci son auteur, seul responsable en dernière analyse de ce qu'il aura écrit.
Dans son exposé, il semble vouloir en partie réfuter un orateur précédent, qui a proposé l'adoption de quelques articles fantastiques. Ces articles, capables selon lui de „ diriger les écrivains politiques envers le peuple et le peuple envers eux", et dignes d'être proclamés par la Convention le boulevard et la sauvegarde de la liberté publique, avaient conclu à la défense de traduire devant les tribunaux les affaires de presse, à la peine de mort contre tous ceux qui attaquent la liberté illimitée de la presse, et au droit du peuple seul de surveiller les journalistes et de s'insurger contre eux, comme contre toute espèce d'oppresseur.
L'opposition contre la liberté illimitée de la presse est représentée à cette occasion par un membre tout à fait obscur du club, Caraffe, lequel, appuyé par un autre orateur, Isoré, essaye de montrer aux membres de l'assemblée combien il est insensé de donner aux aristocrates la liberté de dire ce qu'ils veulent; il croit qu'il faudrait au contraire reprendre énergiquement la lutte contre eux et combattre leur influence pernicieuse dans la société. Il parle avec beaucoup d'ironie contre ceux qui veulent proclamer la liberté sans restriction de la presse, les comparant à „des roseaux qui, après un orage sous „la violence duquel le chêne orgueilleux a succombé, relèvent „ leurs têtes bourbeuses pour insulter au chêne abattu".
Le 6 fructidor, Boissel présenta au club un Projet de loi sur' la garantie de la liberté de la presse, sur l'objet de cette liberté et
les moyens d'en prévenir les abus. Ce projet ne fut pas discuté, mais plusieurs autres membres du club demandaient comme lui l'adoption d'une garantie pour la liberté de la presse. Dufourny entre autres s'étonne beaucoup de ce que la Convention, „au lieu de demander l'exercice de la liberté de la presse, „ propose des peines contre ceux qui la violeraient par des incul- „pations sourdes, et qu'il ne soit résulté de la discussion qu'un „ renvoi au Comité de législation pour présenter un projet de „ décret contre la calomnie"; et il engage tous ceux qui sont à la fois membres du club et membres de la Convention à considérer que l'essentiel est de s'occuper de donner une garantie sûre à la liberté de la presse, au lieu de penser à établir des moyens de vengeance pour des injures personnelles. 11 est appuyé par Real, qui a assisté à la discussion sur la liberté de la presse à la Convention, et qui lui aussi s'étonne beaucoup qu'on ne s'occupe que des abus, et non des avantages très nombreux de cette liberté. 11 propose aussi que l'on donne à la liberté une garantie solide, ..afin que, si l'énergie de la Con- „vention venait à être terrorisée, les écrivains eussent une res- „ source contre l'oppression". Si la liberté de la presse était en quelque circonstance incompatible avec le gouvernement révolutionnaire, dit-il, il faudrait retrancher du gouvernement ce qui serait la cause de cette incompatibilité, pour laisser la liberté de la presse entière, parce que sans elle il n'y aura jamais de liberté. Tallien de son côté fait valoir que la garantie réclamée est dans le gouvernement; sous un gouvernement tyrannique, il n'y a plus de garantie, et cette garantie est indestructible quand le gouvernement est bon et juste. Quant à la loi sur la calomnie, il pense qu'il n'en saurait être question, et que les hommes qui craignent la calomnie sont ceux qui ne se conduisent pas bien. 11 rappelle que Loustallot lui-même a dit que la calomnie peut quelquefois être utile en révolution; ce qu'on appelle calomnie est souvent la vérité la plus pure. 11 conclut en demandant que chacun puisse dire ce qu'il pense, et épancher son cœur sur les abus qu'il voit. ^)
1) Cf. pour ces séances La Société des Jacobins VI, 357 — 370.
C'est dans ces termes très généraux que dans le club on continuait à se prononcer sur cette question. Le 1 1 fructidor, Real y fit un discours en faveur de la liberté illimitée de la presse ; ^) deux jours après Caraffe parlait avec force et vivacité contre cette liberté. Voici quelques extraits de son discours, dont l'esprit rappelle beaucoup celui qui animait le club des Jacobins avant la catastrophe de thermidor:
Je m'élève ouvertement contre la liberté de la presse: voilà quels sont mes motifs et je vous prie ^ de me donner toute votre attention. Pourquoi réclame-t-on avec tant de chaleur la liberté de la presse, si ce n'est pour exciter un mouvement, ou plutôt un résultat quelconque? Quand j'émets mon opinion patriotique et révolutionnaire, c'est pour obtenir un résultat patriotique et révolutionnaire; et vice versa, quand un aristocrate développe sa façon de penser, c'est pour obtenir un résultat aristocratique. Nous avons un but, et nos ennemis en ont un aussi. Nous maintenons le système actuel, parce que nous voulons le gouvernement révolutionnaire et terrible. Nos antagonistes nous demandent la conciliation de la liberté de la presse avec ce gouvernement, parce que cette liberté ne manquera pas de le détruire. D'abord on inculpera un fonctionnaire public, puis une autorité constituée; on la discréditera, on parviendra à l'anéantir. — — — On vous demande une garantie! En avons nous demandé, nous autres, pour consolider la liberté par nos écrits; elle existe pour les patriotes, cette liberté, et je vous le dis franchement, elle est faite pour nous et non pas pour les aristocrates.
Caraffe fut plusieurs fois interrompu par des murmures d'indignation si violents, qu'il se vit obligé de passer à un autre sujet. ^)
Le 15 fructidor Fouché dénonça au club le pamphlet de Méhée, la Queue de Ruhes pierre, mais cette dénonciation n'eut pas de conséquences. ^)
Nous avons vu que l'insistance enthousiaste du parti thermidorien pour obtenir une liberté de la presse aussi complète
') Cf. La Société des Jacobins VI, 393.
-) Je donne cette séance d'après les Annales pnfrioiiques, qui, d'a- Buchez et Roux, (XXXVI, 62) la rendent plus exactement que le
près Moniteur.
■^) Cf. La Société des Jacobins VI, 402.
que possible, n'avait d'abord pas soulevé d'opposition déclarée au club des Jacobins. Cependant les adversaires de ce parti accueillaient avec défiance ces réclamations tant au club qu'à la Convention, convaincus que les thermidoriens ne demandaient la liberté absolue que pour avoir une arme puissante de plus dans la lutte engagée. Dans la séance du 17 fructidor, cet état d'esprit se dessine d'une manière particulièrement claire. On proposa ce jour au club l'expulsion de trois des chefs thermidoriens: Tallien, Fréron et Le Cointre, accusés d'avoir, à diverses occasions, fait paraître des opinions évidemment opposées au gouvernement révolutionnaire. Parmi les motifs d'expulsion allégués par l'un des accusateurs, Foyou, figurait que Tallien avait réclamé „ qu'aucun écrivain ne pût être interpellé pour ses écrits", et que Fréron avait „demandé la liberté illimitée de la presse". — ..C'était, disait l'orateur, encourager les „aristocrates à demander dans leurs écrits un roi, un tyran". ,.Si la liberté indéfinie de la presse était établie", ajoutait- „il, vous verriez bientôt naître la discorde et la guerre civile". Fréron essaya d'expliquer que son discours du 9 fructidor à la Convention n'avait été inspiré par aucun sentiment royaliste: — „s"il en était ainsi, dit-il, j'aurais le droit d'accuser les Jaco- .,bins eux-mêmes, parce que je n'ai fait que parler dans ce „ discours de la liberté de la presse, qui est ici à l'ordre du ,.jour", et il repoussa tout soupçon d'avoir voulu cette liberté pour satisfaire des intérêts contrerévolutionnaires: „ Qu'on ne ..me dise pas qu'en demandant la liberté de la presse j'ai voulu ..favoriser les royalistes; la loi existe contre ceux qui deman- „dent un roi". Mais on ne l'écouta pas plus que les autres accusés et le club décréta l'expulsion de ces trois membres. ^)
Deux jours plus tard, le 19. la discussion montre nettement la crainte d'une partie des membres qu'une liberté exagérée de la presse ne facilitât les machinations des aristocrates contre le maintien du régime. Dans cette séance personne ne demande plus la liberté illimitée de la presse:
ï) Cf. La Société des Jacobins VI, 409 et suiv.
on était d'accord, au contraire, qu'il était nécessaire, comme disait Lacombe, „ d'éclairer le peuple sur les dangers de la liberté indéfinie" . Lacombe montre que cette question est soulevée par des intrigants qui veulent discréditer le gouvernement, et désigne comme tels quatre membres du club, qui „se sont coalisés pour demander la liberté indéfinie", Dufourny, Laveaux, Boissel et Real. „Je proteste, dit-il, que ,.je voterais sur le champ la liberté indéfinie de la presse, „si je savais qu'elle dût anéantir tous les ennemis de la Révolu- „tion; mais je ne crois pas être mauvais citoyen en la com- „battant, car je crois qu'elle est en ce moment contraire au „bien public." Plusieurs orateurs, Dufresnes, Laugier, Doré, sont à peu près du même avis; ils se prononcent pour la liberté de la presse, à condition qu'elle ne soit pas illimitée. Voici comment Laugier motive son opinion:
Dès que nous eûmes terrassé le despotisme de Robespierre, dit-il, chaque patriote dut nécessairement désirer une plus grande liberté que celle dont on avait joui jusqu'alors; de là est venue la pensée de demander la liberté indéfinie de la presse. Quand on a vu que ce principe devenait une arme à deux tranchants entre les mains de l'aristocratie, on a dû aussitôt l'abandonner. Une arme dont les ennemis de la liberté ont su s'approprier le maniement ne doit pas se trouver entre leurs mains, tant qu'il existe des patriotes. II faut définir la liberté de la presse et l'établir sur des bases telles que l'aristocratie ne puisse en profiter. Des hommes qui n'aiment pas la Révolution se sont servis de la liberté de la presse pour la combattre: arrêtons cet abus liberticide, et qu'une opinion qui tend à détruire la Révolution ne puisse être émise impunément.
Monestier qui, au commencement du mois, s'était encore déclaré partisan d'une liberté indéfinie de la presse, croit lui aussi qu'il ne faudrait pas l'instituer dans toute son étendue: „Les défenseurs de la liberté illimitée disent que si „les aristocrates en profitent pour prêcher leurs principes dange- „reux et erronés, les patriotes pourront leur répondre. J'ai dit „que les patriotes ne peuvent pas toujours répondre à leurs ..ennemis, parce que souvent ils se cachent derrière le rideau ,.et qu'ils font parler des patriotes égarés qu'ils poussent en .avant." 11 se montre inquiet des divisions que la ques-
tion de la presse a produites dans le club, et pour y mettre fin, il conseille de remettre à une époque postérieure la solution de cette question. ^)
Ce moment ne vint jamais. Durant les deux derniers mois de l'existence du club, la question de la presse n'est pas une seule fois discutée en détail; on ne traite que quelques petites affaires et quelques avertissem^ents se font entendre contre la mauvaise presse. Le 1*'' vendémiaire an 111, Léonard Bourdon, l'un des adversaires les plus décidés de la liberté absolue de la presse, se prononce contre cette liberté ; il trouve qu'il est' inconséquent de demander une liberté absolue pour la presse sous un gouvernement révolutionnaire, quand les lois de ce gouvernement restreignent la liberté, et il demande qu'on mette fin aux pamphlets contre-révolutionnaires, qui inondent le pays et infectent l'esprit public. -)
Une phrase de Maure défigurée dans V Orateur dupeiqjle lui fournit l'occasion de prononcer le 13 vendémiaire un discours foudroyant contre la liberté illimitée de la presse. ^)
C'est donc là ce qu'on appelle la liberté de la presse, s'écrie-t-il. Non, citoyens, la liberté de la presse est un soleil bienfaisant, qui vivifie l'esprit public, qui fait prospérer le sol de la liberté; mais la licence de la presse est semblable à ces prostituées dégoûtantes, qui placées au coin des rues et dans les places publiques, provoquent les passants par des regards effrontés et par des paroles sales et impudiques. L'homme sage détourne les yeux; l'homime simple et crédule est trompé, mais bientôt, sentant l'effet du venin corrupteur, il maudit la source impure qui la fait couler dans ses veines. •*)
^) Cf. La Société des Jacobins VI, 419 et suiv.
-) Ibid. VI. 501.
^) Les citoyens de Pau ayant fait à la ville de Paris un don de 12,000 livres de jambon et de lard, Maure avait dit au club, le 7 vendémiaire: „ Citoyens, cet acte est d'un bon augure pour nos approvisionnements; ce lard graissera la planche et ça ira", par quoi il dit avoir voulu exprimer à peu près cette pensée: „Ce bon exemple facilitera l'arrivée des comestibles". Fréron avait rendu cette expression ainsi: Bon, cela nous servira cette année à graisser la planche de la guillotine". (Ibid. VI, 543,)
^) Ibid. VI, 544.
Le club des Jacobins une fois dissous, presque tous les clubs et sociétés disparurent avec lui et la Convention, seul organe d'union qui restât dans la société, fut aussi la seule autorité s'occupant de régler les affaires de presse. De bonne heure cette question y avait été abordée, et dès le début on pouvait discerner dans l'assemblée, plus distinctement qu'au club des Jacobins, deux partis. L'un, se fondant sur les leçons de la révolution, demandait avant tout un règlement meilleur de la liberté de la presse, qui l'empêcherait de dégénérer^ en licence; l'autre parti, auquel appartenaient les membres ultra-réactionnaires de la Convention, Tallien et Fréron en tête, rêvait encore toujours de réaliser la liberté illimitée de la presse, et croyait dans l'ardeur de son enthousiasme que cette liberté saurait remédier à tous les abus, et apporter à la société le bonheur et la concorde.
En théorie tout le monde était d'accord pour juger la liberté de la presse aussi naturelle que nécessaire. Un membre de l'assemblée ayant réclamé le 19 thermidor contre la manière dont les journaux avaient rendu compte d'un avis qu'il avait prononcé à la Convention, on lui répondit par ce cri unanime; la liberté de la presse! ^) Et lorsque le lendemain quelques membres de la Société populaire, séante à la salle électorale, présentèrent de la part de cette société une adresse, dont le premier point était qu'on assurât „aux citoyens courageux qui .,se dévouent au noble emploi de démasquer les traîtres, la ..garantie la plus illimitée pour la communication de la pensée „et la liberté de la presse", le président assura que cette liberté existait et que la garantie .réclamée se trouvait déjà dans la Déclaration des Droits. -)
Le 2 fructidor Tallien fit à la Convention un discours où il soutenait, comme il l'avait déjà fait au club des Jacobins, la cause de la liberté indéfinie de la presse, et montrait les avantages qu'on pouvait en tirer. Ce dis-
1) Bûchez et Roux XXXVI. 32.
2) Cf. le Journal de la liberté de la presse du 22 fructidor an II.
cours fut accueilli par l'assemblée avec un bruyant enthousiasme. ^)
Cependant, deux jouus plus tard, deux membres de la Convention réclamaient l'élaboration d'une loi contre la calomnie, indispensable pour protéger la liberté de la presse et en empêcher les abus. Ceux qui demandaient cette loi n'étaient pour le moment ainsi qu'ils !e soulignaient eux-mêmes nullement adversaires de la liberté de la presse:
Il faut, dit Thuriot, non seulement qu'un homme puisse penser, mais aussi qu'il, puisse exprimer sa pensée, même au milieu des orages publics. Je sais que le gouvernement révolutionnaire exige que tout soit en harmonie avec lui: mais ce n'est point une raison pour ne pas conserver la ■ liberté de la presse; car alors l'homme sage indique les défauts du gouvernement, et aussitôt ils sont réprimés, l'innocence opprimée trouve un appui, un refuge, un défenseur dans chaque ami du peuple, la justice frappe lescoupables, mais aucune victime n'est sacrifiée.
Mais il ne veut point pour cela favoriser la calomnie, qu'il appelle „une peste dans la société", et contre laquelle il veut que l'on prenne des mesures sévères. Charlier et Dubois Crancé, s'associent à Thuriot pour réclamer une loi contre les calomniateurs bien que ce dernier ait quelques jours auparavant soutenu au club des Jacobins le droit pour chacun de calomnier librement; Tallien au contraire reste d'avis que toute restriction, si petite soit elle, à la liberté illimitée de la presse est funeste à cette liberté, et il demande l'ordre du jour sur la motion de Thuriot. La Convention décide de charger le comité de législation de proposer des institutions propres à garantir la liberté de la presse, et à réprimer la calomnie, mais quelques membres ayant rappelé que ce comité a été chargé depuis plusieurs mois d'élaborer une loi de ce genre, on change la décision, et on se contente d'engager le comité à achever la loi au plus vite et à la présenter à la Convention. -)
Cependant, le comité ne présentant aucun projet, la Convention continuait de discuter la question de la presse
1) Cf. Bâchez et Roux XXXVl, 34.
~) Cf. le Moniteur du 6 fructidor an II et Bûchez et Roux, XXXVI, 35.
Indépendamment de tout projet. Le 9 fructidor Fréron prononça à l'assemblée un remarquable discours, où il présentait la liberté illimitée de la presse comme tout à fait indispensable. 11 commençait par exprimer le regret qu'après cinq ans d'une révolution commencée avec „les lumières que la presse avait „ répandues sous les yeux mêmes des despotes", on eiît rétrogradé au point qu'il fallût réclamer à nouveau la liberté de la presse. La Convention n'ayant point voté de loi pour restreindre cette liberté, c'était exclusivement par la faute de Robespierre que ces restrictions s'étaient introduites. II n'avait pas pu dire: „I1 n'est pas permis d'écrire", mais il avait fait guillotiner une foule de citoyens irréprochables dont le seul crime était d'avoir dit leur pensée. Si la presse avait été libre à cette époque, elle aurait crié tous les crimes de Robespierre et supprimé ainsi la tyrannie.
Cet exemple terrible, dit-il, nous apprend combien la liberté de la presse est nécessaire pour effrayer, pour dévoiler et pour arrêter les complots des ambitieux. Tout nous apprend encore combien elle est nécessaire pour maintenir dans une législation représentative les vrais attributs de la démocratie, et pour rassembler autour des législateurs toutes les lumières qui sont indispensables pour établir dans une vaste démocratie l'ordre avec l'égalité, et une sécurité parfaite avec une liberté très-étendue. L'essence de la loi est d'être l'expression de la volonté générale, et le résultat indispensable du système représentatif, quoique le plus rapproché de la volonté du peuple, c'est de faire des lois qui ne sont encore l'expression réelle que de la raison et du vœu de huit cent membres d'une assemblée nationale. Par la liberté ce défaut de la représentation s'efface, ou du moins se corrige ; par elle la nation toute entière, si elle ne concourt pas à l'émission des suffrages,, peut concourir aux délibérations qui les préparent; par elle tous les citoyens, s'il ne font pas entrer les pensées dans les lois, peuvent les faire entrer dans l'esprit des législateurs, par elle enfin les représentants et les représentés tendent sans cesse à se confondre, et la démocratie •existe chez une nation de 25 millions d'hommes, quoiqu'il n'y ait que 800 législateurs.
Il s'enthousiasme à la pensée que la France pourrait réaliser ce plan sublime, si beau que l'histoire n'a jamais rien produit de pareil ; mais pour le faire, il faut tâcher de recueillir toutes les lumières.
Ces lumières, où existent-elles? se demande-t-il. Nulle part encore: il faut donc les faire naître, il faut les demander à tout ce qui pense dans la nation, à tout ce qui pense sur la terre entière. C'est la liberté indéfinie de la presse qui seule peut imprimer à tous les esprits ce mouvement qui les féconde tous ; c'est la liberté indéfinie de la presse qui met en relation et en commerce d'idées et de vues les philosophes de tous les pays et les législateurs d'un peuple; c'est par la liberté de la presse enfin qu'on peut réunir, pour les lois d'une seule nation toutes les lumières et toutes les forces de l'esprit humain. Ainsi elle suffit pour faire échouer les entreprises des ambitieux les plus adroits; elle est nécessaire pour donner au gouvernement représentatif les caractères essentiels de la plus pure démocratie, et par elle les législateurs, au milieu du torrent des affaires journalières qui les entraînent, voient arriver devant leur esprit le résultat varié et profond de tous les esprits qui pensent et méditent sur la terre.
Il ne lui échappe point quels abus pourrait amener la liberté absolue de la presse, mais il les croit infiniment petits comparés aux avantages qu'elle présente: ..l'astre du jour aussi, „ dit-il, en versant sur tout le globe des torrents de lumière, „élève les vapeurs qui obscurcissent quelques vallées, qui font «éclater quelques orages. Mais voudriez-vous pour cela qu'on „ allât éteindre le soleil sur la voûte du ciel!"
Il conclut en engageant la Convention à décréter la liberté illimitée de la presse, car, dit-il, „la liberté n'existe pas si elle n'est pas illimitée: toute borne est en ce genre un anéantissement", et en présentant à l'assemblée le décret suivant:
Art. 1er. La presse est libre; dans aucun temps, pour aucun motif, et sans aucun prétexte, elle ne recevra aucune atteinte ni effet rétroactif.
II. Tout corps législatif, tout comité gouvernant, tout pouvoir exécutif, tout fonctionnaire, qui par décret, arrêté ou voie de fait, arrêtera et gênera la liberté de la presse, se mettra et se déclarera, par cela seul, en état de conspiration contre les droits de l'homme, contre le peuple et contre la république.
III. La Convention nationale renvoie à son comité de législation les projets de travaux présentés dans le discours ci-dessus.
Le discours de Fréron soulève une discussion à l'assemblée. Delbret, convaincu qu'il n'y a personne qui ne veuille la liberté de la presse, trouve néanmoins nécessaire d'examiner de plus près le discours de Fréron. D'autres
s'associent à lui: Moïse Bayle, Goupilleau qui propose qu'on demande au comité de législation de présenter non seulement une garantie pour la liberté de la presse, mais aussi un projet spécifiant les cas où l'on punirait l'abus de cette liberté, Lequinio qui veut joindre à la liberté illimitée de la presse des mesures contre les calomniateurs, Cambon, Amar, Léonard Bourdon. C'est Amar qui se montre le plus effrayé des abus de la liberté. Il ne peut pas comprendre qu'on insiste en faveur de la liberté illimitée de la presse : les conséquences en seraient que les royalistes publieraient leurs idées contre-révolutionnaires, „que des hommes purs, des „ hommes intègres pourraient être attaqués, calomniés sur des „actions privées comme sur des actes politiques, ce qui «pourrait avoir des conséquences graves par l'impunité que „cette liberté indéfinie semblerait consacrer". Thirion est le seul qui soit entièrement d'accord avec Fréron. Il ne comprend pas que Goupilleau ait pu proposer de fixer les cas où on punirait ceux qui abuseraient de la liberté de la presse, car alors il serait impossible que cette liberté soit indéfinie:
Si vous parlez, dit-il, de ses abus, si vous en laissez entrevoir les peines, on poursuivra toujours, sous de vains prétextes, l'écrivain courageux qui osera dire sa pensée. La liberté de la presse est l'appui du gouvernement démocratique, car c'est elle qui l'a fait naître en France, loin que cette liberté puisse lui porter atteinte, je dis qu'elle tend au contraire à son affermissement.
L'assemblée décrète l'impression du discours de Fréron et décide d'exiger du comité de législation son avis sur la question de la presse. ^)
Cependant le ton des journaux et surtout des pamphlets devenait chaque jour plus hardi; quelques publications ne craignaient même pas de se montrer franchement royalistes. Une feuille qui commençait à faire du bruit à cette époque, tant par son attitude royaliste plus prononcée qu'il n'était d'usage, que par son style exceptionnellement spirituel et brillant, était VAccusateur piihlic, dirigé par Richer-Sérizy, autre-
') Cf. le Mmiteur du 12 fruct. an 11.
fois ami de Suleau et son collaborateur aux Actes des Apôtres, qui, détenu sous Robespierre et remis en liberté le 6 vendémiaire an III, avait probablement aussitôt commencé la publication de son journal ^). Parmi les pamphlets un surtout mérite d'être noté pour la franchise avec laquelle il prêchait le royalisme et l'attention qu'il provoqua tant à la Convention que dans le public. C'était une petite publication rédigée par un ci-devant professeur, Lacroix, et intitulée Le Spectateur français pe}idant le (louvernemcnt révolutionnaire. Le 8 nivôse cet écrit fut dénoncé à la Convention par Duhem; il en lut quelques passages qui frappèrent les membres de l'assemblée d'étonnement et de terreur -). La Convention ne cacha pas son indignation, en interrompant à plusieurs reprises la lecture de Duhem par des cris de „vive la République", et en décrétant l'arrestation de Lacroix et la confiscation de son livre. Si grande était la frayeur que les royalistes de la presse avaient inspirée durant les derniers mois à la Convention, que pas un seul membre ne s'éleva contre cette décision! Cependant la Convention ne devait pas remporter un triomphe sur la presse; car le tribunal révolutionnaire, devant lequel l'auteur fut traduit, ne s'associa pas à la décision de la Convention, et acquitta l'accusé, parcequ'il ne résultait pas clairement de son travail qu'il eût voulu provoquer le rétablissement de la royauté et la dissolution de la représentation nationale. Le jugement fut accueilli par une tonnerre d'applaudissements de la foule nombreuse qui s'était assemblée à cette occasion ^). Quelques jours après, le 1 1 nivôse, dans une séance orageuse où les débris du parti jacobin tâchaient de toutes façons d'attaquer ses adversaires, Lejeune dénonça une autre
1) Cf. Tonrncux: Bibliographie II, n:o 10955. Le journal de Richer- Sérizy n'était pas daté. Il n'en parut que 12 numéros avant le 13 vend, an IV.
^) Ce pamphlet, composé sous forme de dialogue entre un député et l'auteur, mettait en doute que le peuple français voulût le gouvernement républicain et déclarait ouvertement que le seul parti qu'il y eiît à prendre était de procéder à une restauration.
3) Cf. Bûchez et Roux: XXXVI, 203.
petite publication, intitulée Etrennes aux amateurs du ho)i vieux temps, qui était très connue et qui prêchait si franchement le royalisme que Fréron lui-même avait attiré sur elle les regards du comité de sûreté générale. Cette dénonciation souleva une courte et vive discussion, qui n'eut pas de suites ^).
D'autre part les royalistes essayaient aussi d'empêcher la diffusion des journaux jacobins et de les discréditer. Le 24 nivôse, Bentabole dénonça à la Convention le n:o 16 de VAmi du peuple, dont il lut quelques passages, et le directeur de cette feuille, Chasles, fut désavoué par ses collègues ^). Ce journal ne baissant toujours pas le ton, Chasles fut encore une fois dénoncé le 11 ventôse; mais il déclara qu'il n'avait rédigé que les 16 premiers numéros, et l'on ne poursuivit pas la dénonciation ^). Ces dénonciations furent aussi approuvées du public, qui ne tarda pas à témoigner son mépris pour le journal de Chasles. Le 26 nivôse au soir une grande fouis s'était assemblée au Palais-Egalité. Tout à coup un jeune homme s'écria: „Mes amis, que ceux qui ont fait le 10 août, „qui ont brûlé les feuilles de Y Ami du roi, se réunissent pour ..soutenir le 9 thermidor et la Convention et pour brûler les „ journaux infâmes des Châles, Audouin et Charles Duval". On applaudit à cette motion et tous se hâtèrent d'acheter des numéros de VAmi du peuple, du Journal universel et du Journal des hommes libres, qu'on livra aux flammes, en dansant autour du feu, en chantant la Carmagnole et en poussant des cris de „Vive la Convention". Sur la proposition d'un citoyen on brûla à la même occasion le pamphlet mentionné ci-dessus de Lacroix, pour „prouver aux terroristes qu'on ne voulait pas „plus de royauté que de jacobinisme" "*).
Les scènes de ce genre ce répétaient sans cesse. Le 16 pluviôse la jeunesse du Café des Canonniers brûlait un numéro de la feuille de Babeuf, où celui-ci avait dit de ce café que
1) Gf. Bûchez et Roux: XXXVI, 204.
2) Cf. le Moniteur du 27 nivôse an III.
'^) Tourneux: Bibliographie II, n:o 10945 et le Moniteur du 14 vent, an III.
4) Aulard: Paris etc. II, 389, d'après la Vedette du 27 niv. an III.
c'était le sénat de Coblenz; le lendemain on brûlait dans les cafés Chartres, Régence et Valois, une brochure dirigée contre Fréron: Le Dernier coup de Tocsin de Fréron, don\. on soupçonnait Chasles d'être l'auteur; le surlendemain c'était une petite feuille, le Courrier des armées, que les habitués du café du Canonnier détruisaient de la même façon. ^)
Le 10 pluviôse Babeuf était violemment dénoncé par Tallien à - la Convention pour le N:o 29 de son Tribun du peuple, qui renfermait une analyse des séances de la Convention du 1^'' au 29 ni /ose et une critique très sévère des mesures prises par l'assemblée au sujet des émigrés, des étrangers et des lois sur le maximum. Le journal de Babeuf avait subi à cette époque un changement notable: il avait rompu avec le parti réactionnaire, dont il ne cessait de calomnier les chefs, et avait commencé à attaquer de plus en plus le régime existant, exposant ses idées réformatrices sur „le système des égaux" et „le bonheur commun". Les poursuites continuelles auxquelles cette feuille était exposée prouvent qu'elle n'échappait point au mécontentement des autorités. Babeuf avait plusieurs fois dû se cacher, et après la dénonciation de Tallien il se réfugia dans un couvent où il pu: se tenir caché dix jours; le 20 pluviôse il fut découvert et envoyé à Arras pour y rester incarcéré. Déjà son bureau d'abonnement avait été détruit et sa femme qui tenait ce bureau avait été appelée à répondre devant le tribunal pour avoir colporté ses numéros. Babeuf continuait pourtant son journal et en publia dans la prison les numéros les plus enthousiastes et les mieux écrits. Quelque temps après son emprisonnement, survint un nouveau contretemps: son imprimeur, qui avait reçu le 14 ventôse du comité de sûreté générale un mandat d'amener pour avoir consenti à imprimer ce journal „contre-révolutionnaire", l'abandonna, et désormais Babeuf eut les plus grandes difficultés pour publier sa feuille. ")
1) Aulard: Paris etc. Il, 454, 455, 463.
1) Cf. Bûchez et Roux, XXXVI, 226 et 227, Le Tribun du peuple du 19 ventôse et Gallois: Histoire des journaux et journalistes II, 358, 363,. 364, ainsi que l'article sur Babeuf dans la Grande Encyclopédie par M. Aulard.
Citons encore une dénonciation: le 2 germinal Carnot dénonça deux petites publications portant le titre de Tocsin national. Cette dénonciation fut appuyée par Sergent, qui déclara qu'il ne prendrait pas part aux délibérations tant que l'auteur des brochures ne serait pas arrêté, par Charlier et par Foussedoire. Rewbell trouva que les écrits en question n'étaient guère plus dangereux que bien d'autres qui circulaient librement, et l'assemblée décida sur la motion de Lesage et de Dentzel, de passer à l'ordre du jour. ^)
Une affaire qui causa une grande rumeur et qui montre à la fois la hardiesse des royalistes et la haine dont on commençait à les poursuivre, fut l'arrestation de Lefortier à la fin du mois de germinal. -) Dans son journal, la Correspondance politique de Pans et des départements, celui-ci avait depuis quelque temps accablé de ses sarcasmes les membres du comité, surtout Chénier, et dirigé sa plume contre le gouvernement, mettant au jour ses défauts de la façon la plus mordante. Un jour il s'avisa de réimprimer un article paru dans un journal de l'étranger, et où la mort de Louis XVI était mentionnée en termes sympathiques et émus. Les comités de la Convention se mirent aussitôt en mouvement et Lefortier fut arrêté dans la nuit. Il eut beau demander à être traduit devant le tribunal révolutionnaire pour avoir l'occasion de se défendre, on ne lui accorda pas même cette faveur et il fut tout simplement tenu en prison pendant plusieurs semaines. Fréron, dans son journal, protesta vivement contre une façon d'agir aussi arbitraire. Il admettait sans doute que la violence exercée avait été motivée jusqu'à un certain point, puisque Lefortier s'était permis une «assertion hasardée", mais il ne pouvait pourtant s'abstenir de la considérer comme un attentat à la liberté de la presse et comme un acte arbitraire.
Où est la loi, se demande-t-il, qui autorise le gouvernement à faire arrêter un citoyen qu'il ne croit pas devoir envoyer devant la justice, où
1) Cf. Bûchez et Roux: XXXVI, 25L
-) Dans Tourneux: Bibliographie II, N:o 10,892, il est dit que ce journal cessa déjà en nivôse an III, dans V Orateur du peuple que Lefortier fut arrêté en germinal.
est la loi qui lui donne le pouvoir de punir de quelques jours de prison la pensée qu'il n'ose traduire au tribunal révolutionnaire? Ou Lefortier dans son écrit a provoqué à la royauté, ou il n'y a point provoqué. Dans le premier cas il doit être jugé par le tribunal révolutionnaire, et le gouvernement violerait la loi, s'il ne l'envoyait point, dans le second cas, pourquoi l'a-t-il fait mettre en prison? Qui l'autorise à cela, quelle est la loi qui porte cette punition contre ceux qui parleront de royauté sans provocation formelle?
Pour cette défense, Fréron fut lui-même accusé à son tour devant les comités d'avoir voulu «soutenir les royalistes". Mais cela ne l'intimida pas le moins du monde. Il s'expliqua dans son numéro suivant, continuant à traiter d'arbitraires les mesures prises vis-à-vis de Lefortier, reprochant à ses collègues de n'avoir pas su élever la voix pour sa défense, et les engageant à s'unir pour défendre les intérêts de la liberté de la presse:
L'ordre des choses, dit-il, ne veut-il pas que dès lors qu'un journaliste est privé de sa feuille, toutes les autres feuilles lui appartiennent, que dès lors qu'il ne peut plus écrire tous les autres écrivent pour lui, de manière que la liberté de la presse devienne plus forte par les coups mêmes qui lui sont portés, et que, privée de la hardiesse d'un écrivain elle en voit mille s'élever sur le champ, pour le remplacer ... Où est notre force, si ce n'est dans notre union? où est la garantie de la liberté de la presse, si ce n'est dans elle-même? Qui réclamera pour la liberté de la presse, si ce n'est la liberté de la pensée. En vain vous la proclamerez, en vain son nom sera écrit dans tous les discours, si le moindre mouvement de la tyrannie suffit pour vous effrayer! et contre qui cette liberté est-elle donc nécessaire, si ce n'est contre la tyrannie? C'est alors qu'elle se montre, que vous devez vous en servir contre elle pour ne pas ressembler à des soldats qui pavaneraient sous des armes brillantes, tous prêts à les jeter à terre dès que l'ennemi paraîtrait ! redoublons donc d'énergie, ne souffrons qu'aucun écrivain ne soit jeté dans les fers; marchons de front contre ceux qui voudraient attenter à la liberté de la presse et confions nous à la Convention nationale. ^)
Malgré ses efforts, le comité de législation n'arrivait à aucun résultat pour la loi contre les calomniateurs. La Con-
^) Pour cette affaire cf. l'Orateur du peuple des 1er 5 et 16 floréal an III.
vention s'impatientait de plus en plus de ce retard; elle voyait avec effroi la hardiesse des royalistes s'accroître de jour en jour et cherchait vainement à trouver un moyen d'y mettre un frein tant dans les journaux qu'ailleurs. Le 25 germinal, l'assemblée décréta, sur la motion de Tallien et de Thibaudeau, que ses trois comités de sûreté générale, de salut public et de législation, présenteraient un rapport sur la situation de la France et proposeraient des mesures nécessaires et urgentes pour remédier aux abus. ^)
Le 12 floréal, ce rapport était achevé et devait être présenté à la Convention par Chénier, alors membre du comité de sûreté générale. Cependant, comme à l'appel de son nom on s'aperçut que Chénier n'était pas encore arrivé à la Convention, Jean-Bon-Saint-André prit la parole, comme il disait luimême, pour proposer, ainsi que tant d'autres l'avaient déjà fait avant lui, un moyen de créer un bon gouvernement. „Ce „ moyen, dit-il, c'est de conserver à la liberté de la presse toute „son indépendance et à la mettre désormais et pour toujours, „par une loi précise à l'abri des atteintes du gouvernement". Il déclare qu'il n'a nullement l'intention de demander „une de „ces dispositions générales, tant de fois décrétées, tant de fois „violées, et dont les nombreuses déclarations attestent à la fois „et la puissance irrésistible de la vérité qui se produit sans „ cesse, malgré les obstacles qu'on lui oppose, et les malheurs „des circonstances qui ont sans cesse étouffé sa voix, au grand „scandale des gens de bien, et au détriment de la chose «publique-.
Ce qu'il veut est quelquechose de plus particulier, qui attaque le mal dans sa racine et qui en prévienne le retour. Malgré cette assurance, Jean-Bon-Saint-André, s'égare aussi dans de vagues exclamations. 11 fait un tableau des abus de la censure au temps de Robespierre, pour' tirer la conclusion que ,.si, au milieu de ce bouleversement, la liberté n'a pas péri, c'est qu'elle est impérissable", et il demande en termes enthousiastes que la Convention ne tarde pas à la réaliser. „ Législateurs,
^) Cf. le Moniteur du 28 germinal an III.
„ dit-il, vous avez le besoin et le devoir de bien connaître l'o- „pinion publique. Envoyés par le peuple pour exprimer sa vo- „lonté, craignez de vous y méprendre: mais pour la connaître, „ cette opinion publique, quel moyen avez-vous? Je n'en con- „nais qu'un seul, celui de la laisser s'exprimer librement, sans „gêne et sans contrainte".
Ensuite il donne sans doute quelques indications à ceux qui auront à élaborer la loi qu'il désire, mais ces indications sont loin d'être suffisamment détaillées et sûres. Il fait valoir que dans la législation il est nécessaire d'établir une distinction entre deux genres d'erreurs: les erreurs inconscientes, qui doivent exister pour faire paraître la vérité dans un jour plus clair, et les erreurs conscientes, qui doivent être punies, non par le gouvernement, qui est souvent partie en cause, mais de façon à ce que le gouvernement fasse les dénonciations et que les tribunaux fixent les peines. Selon lui on devrait avoir la liberté de blasphémer tout sauf ces trois choses: la liberté, la sûreté et la propriété, mais en outre il faudrait spécifier exactement les cas ou il y a blasphème sur ces points. Il conclut en réclamant que les comités du gouvernement ne puissent exercer aucune censure sur les écrits livrés au public par la presse, et en proposant à la Convention de renvoyer cette affaire à la commission des onze. La Convention se conforma à sa demande, mais comme d'ordinaire, cette commission ne présenta aucun projet y ayant trait.
Lorsque Saint-André eut fini, Chénier lut son rapport. Avec une violence qui effraya une partie de l'auditoire et rejouit l'autre, il éclata contre tous ceux qu'il comptait parmi les ennemis de l'Etat: les émigrés, les prêtres déportés, les terroristes, les royalistes dans le public, les royalistes dans la presse. „Ces „ derniers, dit-il, prêchent ouvertement le royalisme, ils laissent «éclater des regrets infâmes sur le dernier roi, on fait un pom- „peux éloge de ses vertus, et l'on appelle des monstres tous „ceux qui ont provoqué son châtiment". Il s'étonne qu'il y ait des personnes qui trouvent qu'on puisse laisser de telles choses impunies, et il demande qu'on cherche de toutes façons à empêcher les excès des royalistes:
Eh bien, dit-il, il faut donc leur répondre, puisqu'ils feignent de l'ignorer, que la Convention nationale, intégrale et libre, a rendu des décrets contraires à leur monstrueuse théorie; il faut donc leur répondre, que les discours royalistes, tenus en public doivent être punis aux termes de la loi, et qu'il est absurde de prétendre qu'il n'y a pas de crime à imprimer et de semer d'un bout de la France à l'autre ce qu'il y a de crime à dire; il faut donc leur répondre qu'il n'a pas encore existé un gouvernement assez frappé de délire pour légitimer la calomnie; il faut donc leur répondre qu'aucun publiciste, excepté eux, n'a été assez complètement insensé pour confondre le droit d'énoncer sa pensée sans aucune censure, sans aucune limite, droit sacré, droit imprescriptible, avec le privilège de diffamer impunément les individus, et de provoquer le royalisme au sein d'une République: il faut leur répondre enfin que tout droit a pour bornes naturelles le mal d'autrui et le mal de la société entière ; que de ce principe naît une responsabilité, sans laquelle il ne peut exister de garantie générale ou individuelle, ni par conséquent de société ; et que, par une suite nécessaire du même principe, le droit de manifester sa pensée n'est pas le droit de provoquer le renversement de la République ou de calomnier les citoyens, comme le droit de porter des armes n'est pas le droit de poignarder.
Chénier propose ensuite à la discussion de l'assennblée un grand nombre d'articles, dont les suivants ont rapport à la presse:
Art. IV. Il est enjoint au comité de sûreté générale et à toutes les autorités constituées de faire arrêter et traduire devant les tribunaux criminels les individus qui par leurs écrits ou leurs discours séditieux auront provoqué l'avilissement de la représentation nationale et le retour de la royauté.
V. Les individus, convaincus des délits énoncés dans l'article précédent, seront bannis à perpétuité du territoire de la République. — — —
VI. Le comité de législation présentera sous une décade un projet de loi contre les calomniateurs.
Les articles IV et VI sont adoptés sans discussion, le premier sur la motion de Legendre avec l'addition que ceux qui seront appelés à porter la peine des crimes énumerés cidessus, auront eux-mêmes une explication de la cause de leur arrestation. La mesure de rigueur décrétée dans le cinquième article provoque cependant une courte mais vive discussion, Jans laquelle les intérêts de Topposition sont représentés avec
force et conviction par Tallien. Il déclare que de même qu'il l'a fait auparavant dans les comités, il veut à la Convention s'élever energiquement contre ce désir de détruire ainsi le palladium de la liberté publique, la liberté de la presse. „I1 est, „ dit-il, du devoir d'un représentant du peuple de maintenir la „ liberté de la presse, pour empêcher le retour de la tyrannie „ou de la royauté, pour empêcher les actes arbitraires de tel „ comités et de tels individus". Il trouve que l'on doit bien punir ceux qui excitent au rétablissement de la royauté, au pillage, à l'avilissement de la Convention, ceux qui troublent l'ordre public, mais la loi ne doit pas être conçue dans des termes si vagues qu'elle prête a l'arbitraire: „avec cet article, dit-il, je ferais arrêter demain tous les journalistes, avec cet „article je vois déjà les émissaires de la police s'introduire dans „les sociétés particulières, écouter tous les discours, dénaturer „toutes les intentions, semer partout la méfiance et la crainte; „je vois enfin la terreur siéger encore une fois dans cette enceinte. „Vous l'avez proscrite, cette terreur". 11 menace de démissioner de son poste de membre du comité de sûreté générale, si l'article proposé est adopté, et il en propose pour sa part le renvoi au comité de législation, „pour qu'il précise la loi, „pour qu'elle ne prête point à l'arbitraire, aux passions indivi- „duelles, pour qu'elle comprime vraiment les royalistes et tous „les ennemis publics sans porter la crainte dans l'âme des „ citoyens probes et énergiques".
Le discours de Tallien a été interrompu par des applaudissements de la droite et des cris de la gauche, quelques voix ont même voulu soutenir cet avis que la terreur est nécessaire pour le crime. Louvet réplique au discours de Tallien: il considère qu'il ne s'agit pas maintenant de combattre le terrorisme, mais le royalisme, il s'associe en tout à Chénier et appuie l'article proposé, qu'il trouve très bon en ce qu'il consacre la liberté de la presse précisément par cela même qu'il tend à en réprimer les abus. Il suppose, dit-il, que lorsque Tallien a voulu combattre cet article, cela tenait a ce qu'il ne l'avait pas très bien lu, et il décrit avec enthousiasme les avantages qu'il croit devoir en résulter. Sur la motion d'André Dumont,
la Convention prend la résolution de faire afficher le discours de Louvet partout à Paris, après quoi elle adopte, malgré la résistance de Tallien, l'article V de la motion de Chénier ^).
Tandis que la motion de Chénier n'avait indigné, à la Convention, qu'une minorité, le public et la presse se dressèrent tout entiers contre lui dans une opposition violente. Le 10 mai les sections s'assemblèrent pour délibérer là-dessus -). Les journaux et les pamphlets mirent Chénier à l'index comme ennemi de la liberté de la presse, on s'étonnait, on criait malheur au renégat, qui, de protecteur chalereux de cette liberté qu'il avait été, réclamait si ouvertement que l'on y mît fin. Fréron surtout l'attaquait avec vivacité. Il remplit plusieurs de ses numéros de réflexions sur la loi du 12 floréal, et au risque de lasser ses abonnés, qu'il croyait rassasiés de ce sujet, il déclarait qu'il prendrait encore désormais la défense de la liberté de la presse. Il ne comprenait pas, disait-il, comment la Convention pourrait adopter un décret contre ceux qui tiendraient des discours et des écrits séditieux ou aviliraient la Convention nationale, il ne comprenait pas surtout ce que l'on voulait dire par cette dernière expression:
Est-ce médire de quelques-uns de ses membres, se demande-t-il? qui ne sent combien cela serait ridiculement despotique? est-ce analyser, censurer les lois faites par la convention? mais qui ne voit que cette censure est un droit qui appartient à tout le monde, que c'est même le seul moyen d'éclairer la convention sur ses fautes, de lui montrer ses erreurs, de l'engager à les redresser? L'assemblée ne doit-elle pas appeler à elle toutes les lumières extérieures, et voudrait-elle que ces appels aux hommes éclairés ne lui procurât que des louanges? Est-ce médire de la convention? Mais comment peut-on médire d'elle autrement qu'en disant que telle loi est mauvaise, que telle mesure est fausse, que telle démarche est imprudente? Est-ce la calomnier? On peut la calomnier de deux façons, ou en disant du mal des bonnes lois qu'elle fait, ou en lui prêtant des intentions mauvaises qu'elle n'a pas. Or, traiter de calomniateur celui qui dit du mal
1) Cf. le Moniteur des 15 et 16 floréal an III, ainsi que Bibl. nat. Le38 1379 et 1380.
2) Hatin: Histoire VIII, 21.
d'une loi salutaire, c'est empêcher cette censure des lois dont nous venons de parler, car qui est-ce qui est siîr de ne pas se tromper? N'est-ce donc celui qui prêterait à la Convention des intentions perverses? Mais quelle misère de faire une loi répressive contre ce genre de malignité! Ah! ceux qui avilissent la Convention nationale sont ceux qui l'exposent à faire des lois vagues, capricieuses et pleines d'arbitraires. La provocation à la royauté n'est pas mieux déterminée. Sera-t-il défendu de discuter contradictoirement les avantages d'un gouvernement et ceux d'un autre? Non, probablement. Car Lacroix envoyé au tribunal sur la proposition de Duhem a été acquitté. Quel est le provocateur à la royauté? C'est celui qui crie avec l'accent de la révolte qu'il faut un roi! il était donc nécessaire de donner cette explication dans la loi même i).
La loi du 12 floréal, dit Fréron, a autant réjoui les terroristes que les royalistes, car les uns et les autres sont hostiles à la liberté de la presse, convaincus que sans elle leur parti aurait conservé le pouvoir; ils ont pour buts suprênies de susciter des dissidences à la Convention et l'anarchie dans la société, et ils se tendent la nnain dans leur joie de voir adopter les articles de Chénier, qui sont pour eux l'un des principaux moyens d'atteindre ces buts. Et avec son enthousiasme ordinaire Fréron explique comment la liberté absolue de la presse, sans aucune restriction, serait la seule manière de donner à cette liberté son utilité réelle, c'est ainsi seulement que l'accusateur et l'accusé auraient la même liberté de défendre leur cause, ce serait le seul remède aux abus possibles de cette liberté. -)
Chénier eut encore à subir le blâme de gens plus autorisés que Fréron. Le 16 floréal, le philosophe Morellet publia contre lui un petit écrit, où il engageait tout le monde à rire de la motion de Chénier qui ramène au despotisme du temps de Robespierre, bien plus oppressif selon lui que n'ont jamais été les poursuites' de presse sous l'ancien régime. Malgré le titre de la brochure: Pensées libres sur la liberté de la presse, '^) elle n'est consacrée qu'en partie à Cf sujet; elle s'occupe davantage des autres articles présentés dans le rapport de Ché-
1) L'Orateur du peuple n:o 114 (VIll, 172).
2) Ibid. N:o 117 (VIII, 193).
3) Bibl. nat. Lb « 4340, 16 p. in-8<'.
nier et que la Convention avait adoptés. Presque simultanément La Harpe fit paraître dans la même intention une publication intitulée : La liberté de la presse, défendue de La Harpe contre Chénler, dans laquelle il suit point par point le rapport de celui-ci, oii, comme il dit, „la grande importance „ donnée aux petites choses, les grands mots vides de sens, les „ chimères prises pour des réalités ont servi de prétextes à des „ mesures d'oppression". La Harpe réfute un grand nombre des avis exprimés par Chénier, il trouve que celui-ci a confondu des délits que la loi doit punir avec ceux qui ne tombent pas sous le coup de la loi, et que par cette confusion même la loi publiée devient inquisitorielle à l'excès, il trouve qu'il est impossible d'avilir une assemblée si elle ne s'avilit pas d'elle-même, et que cette formule de Chénier: „la liberté de tout dire a pour borne le mal d'autrui", ne tient pas debout. „Cela est très mal dit, il faut avoir «plus de logique que le rapporteur pour poser des axiomes, „ dit-il. La médisance fait du mal à autrui, et il n'y a point „de loi contre la liberté de médire. Il fallait s'exprimer ainsi: „la liberté de tout dire a pour borne morale le mal d'autrui, „et pour borne pratique la loi". 11 conclut en espérant que la justice de la Convention la portera à annuler ce décret. ^) Ces deux brochures furent commentées avec enthousiasme dans V Orateur du peuple: Fréron y remercie La Harpe „non seule- „ment d'avoir pris en main la cause de la raison, mais de „ n'avoir point dédaigné de la défendre contre un adversaire „aussi faible, aussi peu digne de lui". -)
A cette époque parurent encore quelques petites brochures qui, bien qu'elles ne fussent spécialement écrites ni pour ni contre Chénier, virent probablement le jour à l'occasion des discussions que son rapport avait soulevées dans la presse et dans le public. Une de ces brochures, qui porte ce titre pompeux: La Terreur poursuivie par la liberté de la presse. Sûreté aux écrivains. Guerre a l'ignorance. Mort aux ty-
1) Bibl. nat. Lb ^i 4341, 22 p. in-S».
2) UOrateur du peuple des 22 et 26 floréal (numéros 118 et 120).
ra7h'^\ Gloire et paix aux peuples. Honneur a la Coiirenfion, soutient avec force et éloquence la cause de la liberté de la presse. Après avoir, à l'instar de tous les autres petits écrits de cette époque, fait un tableau des cruautés du terrorisnne, l'auteur Lemaire engage les membres de la Convention à laisser écrire librement de toutes choses, leur rappelant les grands bienfaits dont la société est redevable à la liberté de la presse.
Législateurs, dit-il, qui vous a soutenus, encouragés, éclairés au milieu des tempêtes de la révolution? Les écrivains. Qui a vanté vos bienfaits, en faisant excuser vos erreurs? Les écrivains. Qui vous a prévenus sur les noirs complots d'une cour scélérate et corrompue? Les écrivains. Qui a ramené le peuple, encore enfant pour la liberté au centre commun dont il se serait peut-être écarté? Les écrivains. Qui a sans cesse enflammé le courage de nos héros, en répandant le baume de consolation sur leurs plaies profondes? Les écrivains. Qui a demandé, éclairé défendu les sociétés populaires, ce rempart de la liberté, quand elles ne seront pas des arènes de gladiateurs? Les écrivains. Qui enfin, en bravant tous les dangers, en méprisant les menaces et les calomnies, en attaquant corps à corps des hommes puissants pourris de crime, a répandu les lumières de la morale, en prêchant toutes les vertus? Les écrivains. Et les législateurs, à coté desquels ils ont combattu, les abandonneraient! Non, ils ne sont pas capables de cette lâcheté.
II les incite aussi à ne point publier de loi contre la calomnie, car selon lui une telle loi ne serait profitable qu'aux gens en place et aux prévaricateurs en crédit.
„Je veux qu'on imprime et qu'on signe", voilà son remède aux abus. „Alors les écrivains craindront l'œil sévère du pu- „blic impartial, ils respecteront davantage leur réputation, et „rémulation, le sentiment de sa propre dignité, l'amour de la „gloire feront de grands hommes. ^)
Deux autres brochures: Liberté, égalité. Amour de la patrie. Que ceux qui sont libres parlent, que ceux qui ne le sont le deviennent, -) et Le Journaliste converti ou Entre-
1) Bibl. nat. Lb« 4342, 16 p. in-8".
^) Ibid. Lb-ii 4344, 8 p. in-8«.
tien d'un sage et d'un journaliste, par le citoyen P . . . J . . ., ne sont pas aussi enthousiastes de la liberté de la presse, la première chante sans doute ses louanges, mais propose en même temps une organisation générale de l'imprimerie, dans laquelle la censure entre comme élément principal, l'autre a évidemment pour but de découvrir les dessous du journalisme et de montrer combien en réalité les journalistes, malgré leurs déclamations pompeuses, sont peu sincères et dignes de foi. ^)
Plus les excès des journaux augmentaient, plus l'indignation contre eux devenait grande. Dans la séance orageuse du l^"" prairial, des voix s'élevèrent du côté jacobin pour demander l'arrestation de „tous les folliculaires qui ont empoisonné l'esprit public", et cette proposition fut accueillie par des acclamations tumultueuses. -) Sans doute, la tournure des événements empêcha cette arrestation d'être exécutée, mais les journées de prairial eurent néanmoins pour conséquence de rendre la presse plus timide pendant quelques jours. Certains journalistes crurent même bon de faire passer la rédaction de leurs journaux en d'autres mains, ainsi Fréron abandonna la direction de l'Orateur du peuple à Dussault, qui avait été son collaborateur. Dussault ne modéra point, cependant, le ton du journal, qui devint au contraire de plus en plus contre-révolutionnaire et fut bientôt si franchement royaliste qu'il fut forcé, après quelques mois, comme nous allons le voir, de cesser entièrement. ^)
Mais il ne fallut pas longtemps pour que la presse reprît son ton arrogant. Des affiches, placardées quotidiennement, attaquaient avec violence les membres de la Convention, les pamphlets devenaient si nombreux qu'on ne pouvait ni les acheter ni les lire, et les journaux rivalisaient pour discréditer les actes du gouvernement. Aussi les plaintes devenaient-elles toujours plus fréquentes dans les rapports de police, et toujours plus violentes les sorties contre la presse à la Convention. Les feuilles dont la police se plaignait surtout, étaient le Courrier
1) Bibl. nat. Lb-n 4343. 11 p. in-S^'. -) Cf. Bûchez et Rocux: XXXVI, 348. '■^) Voyez plus loin.
répuhlicahi, dont les articles, sous la rubrique de Nouvelles de Paris, attiraient presque journellement l'attention, à tel point que, dans le rapport du 4^"^'^ jour complémentaire (20 sept. 95), il était dit qu'il n'y avait plus de numéros à spécifier, „tous sont journellement remplis des réflexions les plus amères et les plus satiriques"; le Journal de Perlet, le Courtier universel et une petite feuille le Ventriloque, ^) dont les principes étaient signalés comme opposés à ceux du gouvernement. -) On essayait aussi d'imposer silence à plusieurs journaux en usant de la force. Le 15 thermidor la police fit mettre les scellés sur les presses de la Gazette univei selle et arrêter l'un de ses rédacteurs, Beaulieu, qui fut conduit à la prison des Quatres maisons. '^) Beaulieu faisait à cette occasion preuve d'une grande présence d'esprit lorsque les commissaires étaient venus pour l'arrêter; sans hésiter il s'était aussitôt déclaré rédacteur, imprimeur et prote du journal en question. Les jours suivants quelques autres journalistes furent dépouillés de leurs presses et emprisonnés. ■*) Ces événem.ents excitèrent partout une très grande indignation. Plusieurs journaux, tels que le Courrier républicain et le Journal de Perlet, les blâmèrent avec sévérité et la section de Guillaume-Tell, qui était celle de Beaulieu, après avoir fait lecture des numéros jugés subversifs du journal en question, nomma deux commissaires pour solliciter auprès du comité de sûreté générale son élargissement. Quelques jours après les scellés furent en effet ôtés et Beaulieu remis en liberté ainsi que les autres journalistes arrêtés. Après une interruption de dix jours la
^) Ce petit journal de 10 numéros, proteste dans son premier numéro contre l'intention qu'on a de faire „mourir de faim" les journalistes et de les «forcer au silence", et son auteur, n'ayant jamais souffert de la faim tant qu'il y avait un roi, conclut qu'il vaut mieux avoir un roi qu'une Convention.
2) Cf. Aulayd: Paris etc. II 146, 149, 231, 235. 240, 248, 257.
^) On l'accusait d'avoir cherché à jeter le vernis le plus odieux sur la conduite des Comités du gouvernement en les traitant de continuateurs de Robespierre.
'*) J'ignore quels étaient ces rédacteurs, car je n'ai trouvé là-dessus aucune indication précise.
Gazette universelle commença de paraître le 14 août an III sous le titre de V Indicateur universel. '')
Ces actes de violence étaient aussi très sévèrement et sans aucune réserve blâmés TÇisr'V Orateur du peuple, (\n\ à.éc\eirait que ..jamais dans les temps les plus funestes à la liberté d'écrire, l'arbitraire ne s'est montré avec plus d'audace et de violence", et réclamait qu'on instituât, plutôt que de subir une telle tyrannie, un bureau de censure, qui aurait au moins un avantage: „on saurait à quoi s'en tenir, et lorsque vous auriez ..approuvé un écrit, son auteur serait sûr de ne pas aller cou- ..cher en prison. Aujourd'hui, dit l'auteur, vous présentez d'une .,main la table des droits de l'homme, où chacun lit le droit ..de manifester sa pensée, et de l'autre vous signez le mandat „ d'arrêt de quiconque paraît avoir usé trop librement de cette „ précieuse prérogative". -)
Ce journal eut bientôt à expier son franc-parler sur toutes les questions, il dut cesser le 26 thermidor an III. '^)
A la Convention aussi, nous l'avons déjà vu, on se plaignait des journaux roj-alistes. Le 21 thermidor, Sévestre, au nom du Comité de sûreté générale, donna lecture d'un rapport où les excès des journalistes étaient décrits sous les plus sombres couleurs :
Ils répandent, ils propagent, dit-il, l'erreur et la calomnie avec une telle impudence, qu'il semble que cela leur soit aussi naturel qu'à des insectes venimeux de répandre le poison, ils interprêtent vos discours, ils dénaturent vos actions; ils racontent ce qu'ils imaginent s'être passé dans l'intérieur de vos comités; ils vont chercher par delà les frontières tous les ferments qui peuvent exciter ici le fanatisme de ces insensés qui soupirent après le retour de l'esclavage; mettant sans cesse le mensonge à la place de la vérité, ils voudrait prolonger cet état de guerre intestine qui convient à leurs intérêts.
Il assure la Convention que ce comité n'a d'aucune façon l'intention de restreindre la liberté de la presse, qui lui est
1) Cf. Aulard: Paris etc. II. 135, le Courrier républicain des 21 et 22 thermidor, ainsi que Tourneux: Bibliographie II, n:os 11013 et 11014.
2) Cf. VOrnteur du peuple des 20 et 23 thermidor an III.
3) Hatin: Histoire VI, 223.
sacrée, mais qu'il a seulement pour but „de prendre des pré- „ cautions pour qu'elle ne devienne pas sacrilège et ne nuise „pas à la liberté publique, et d'arrêter par des lois l'impu- „ dente audace de ces calomniateurs et faiseurs d'écrits apocry- „phes, qui perpétuent le trouble et les factions", et il propose au nom du comité le décret suivant:
La Convention nationale, après avoir entendu le rapport du comité de sûreté générale, décrète:
Les comités de législation, de salut public et de sûreté générale, se réuniront pour présenter, dans trois jours, une loi répressive contre les journalistes calomniateurs et fabricateurs de pièces et écrits supposés ^).
L'adoption de ce décret n'eut, sans doute, aucune signification pratique, puisque la loi qu'on y réclamait ne fut élaborée cette fois non plus, mais ce fait seul que pas une voix ne s'éleva à la Convention, l'orsqu'une loi expressément répressive était proposée, prouve mieux qu'autre chose quelle grande part on attribuait aux journalistes dans la fermentation qui agitait la société. Cela se prouve encore mieux par les articles de constitution concernant la presse, lesquels, comme il a été déjà dit au début, étaient loin d'en proclamer la liberté aussi absolument que l'avaient fait les deux premières constitutions. La constitution du 5 fructidor an III décrétait sans doute que:
Art. 353. Nul ne peut être empêché de dire, écrire, imprimer et publier sa pensée.
Les écrits ne peuvent être soumis à aucune censure avant leur publication.
Nul ne peut être responsable de ce qu'il a écrit ou publié que dans les cas prévus par la loi.
Art. 355. Il n'y a ni privilège, ni maîtrise, ni jurande, ni limitation à la liberté de la presse.
Mais à cet article elle faisait une adjonction, qui pouvait dans l'avenir prêter l'occasion — et le fit en effet — à des mesures funestes pour la presse. Il y était dit:
.Toute loi prohibitive en ce genre, quand les circonstances la rendent
1) Cf. le Moniteur du 25 therm. an III.
nécessaire, est essentiellement provisoire, et n'a d'effet que pendant un an au plus, à moins qu'elle ne soit formellement renouvelée ').
On en était donc venu à prévoir le temps où il serait nécessaire d'abolir la liberté de la presse!
Quelques jours après la publication de la constitution, le 3 vendémiaire, plusieurs membres de la Convention réclamèrent de nouveau des mesures de rigueur contre les journalistes: „Je «demande, dit Goupilleau, que la commission des onze soit „ chargée de présenter* une loi contre les journalistes incendiaires, „qui, abusant du droit le plus sacré, ne se servent de la liberté „de la presse que pour prêcher le meurtre, le pillage, l'assas- „sinat et le renversement du gouvernement républicain. Je «demande qu'on élève une barrière insurmontable entre la li- „berté de la presse et les provocations au crime, je demande „que le comité de siîreté générale surveille ces journalistes".
Ses paroles sont vivement applaudies et la Convention s'associe à sa motion de charger le comité des onze de l'élaboration d'une loi contre les journalistes. „La plupart des jour- „nalistes sont des coquins des prédicateurs de l'assassinat", dit Lecomte, et Jean Debry raconte avoir vu plusieurs journaux insister ouvertement pour que l'on tue les représentants du peuple. Tallien lui-même ne peut plus demander aussi absolument qu'autrefois la constitution de la liberté illimitée de la presse. 11 rappelle sans doute qu'il faut prendre garde de ne pas porter atteinte à la liberté de la presse par la loi qu'on va élaborer, mais lui aussi trouve indispensable de „sévir contre ceux qui „ont dit qu'il fallait danser sur les cadavres des représentants „du peuple" -).
Le 13 vendémiaire fut pour les journalistes un jour funeste. Le gouvernement s'avisa de mettre les scellés sur les presses de plusieurs journaux, comme le Courrier républicain. la Gazette française, le Journal des patriotes de 1789, la Quotidienne et V Accusateur public, dont les rédacteurs furent même poursuivis. Un d'eux, Michaud, s'enfuit, ce qui lui valait un arrêt par contumace, qui le condamna à mort comme
ï) Bûchez et Roux: XXXVI, 515.
2) Cf. le Moniteur du 7 vend, an III.
convaincu d'avoir par son journal constamment provoqué à la révolte et au rétablissement de la royauté ^).
Ces démarches ne restèrent sans doute pas sans conséquences pour des journaux particuliers, plusieurs entre eux subirent une interruption plus ou moins longue et changèrent ensuite de titres. Mais il ne fallut pas longtemps pour que la presse dans son ensemble oubliât ces tentatives d'entraver sa marche, et qu'elle reprît son chemin, plus audacieuse, plus imperturbable que jamais.
^) Cf. Aulard: Paris etc. 11,316; 7oitr«eMx.' Bibliographie II, n:o 10995 et Hntin: Histoire VII, 296.