‹ Le Régime de la presse pendant la Révolution française (volume 2)Chapitre 3 sur 13 · Chapitre IL Les journaux sous le Directoire · texte numérisé non relu

Chapitre IL Les journaux sous le Directoire

On a vu le rôle considérable joué par la presse à différentes époques de la révolution. Au début, elle avait aidé à la diffusion des idées révolutionnaires et à la fondation de la démocratie; après le 10 août elle était devenue une arme puissante dans la main des partis, et elle fournit à la réaction thermidorienne un ferme appui dans son opposition aux idées fondamentales du terrorisme. A toutes ces époques, la presse, dans sa majorité, avait représenté les courants les plus puissants; sans se mettre au service du parti prépondérant, elle se faisait le plus souvent l'avocat de sa cause. La raison en est que les destinées de la presse avaient été jusqu'au Directoire presque constamment liées d'une manière si intime au développement de la révolution même, que la force réelle d'un parti déterminait son autorité dans la presse. Quelquefois comme au début de la révolution, la majorité de la presse s'était sans doute trouvée en opposition avec le gouvernement, mais cette opposition, par suite de la faiblesse du gouvernement n'amena aucun conflit sérieux et ne mit pas d'obstacle au développement de la presse.

Sous le Directoire les rapports de la presse et du gouvernement changent complètement. La presse périodique tout entière, bien que représentant des opinions très diverses, s'unisait dans l'opposition la plus vive contre le gouvernement. Tous les journaux qu'ils voulussent restaurer la royauté ou la constitution de 1793, qu'ils fussent animés d'un esprit royaliste et aristocratique ou qu'ils prêchassent les doctrines de la démocratie et du socialisme, étaient d'accord sur un point: la haine du régime en vigueur. Sans doute cette haine ne provenait

pas des mêmes causes, et les parties poursuivaient des buts très différents en cherchant à renverser le Directoire; néanmoins pendant quelque temps ils collaborèrent au même travail de démolition, rivalisant d'invectives quotidiennes pour discréditer les directeurs et les ministres, et cherchant d'abord à miner le régime pour en amener peu à peu la chute.

Plus hardis de ton et d'allures que les feuilles jacobines, les journaux royalistes avaient aussi plus de succès dans leurs attaques contre le gouvernement. Leur esprit, leur style alerte comme une causerie, leur caractère agressif s'attaquant aux individualités avec une insolence sans bornes, provoquaient une sensation considérable et leur gagnaient un grand cercle de lecteurs, curieux et avides de scandales. Il n'y en avait que bien peu qui fussent remarquables en eux-mêmes; la plupart font partie de la „ petite presse", mais leur nombre et leur activité en faisaient néanmoins une puissance sociale, qui contribua pour beaucoup à donner de nouvelles forces au parti royaliste et à lui préparer de nouveaux succès.

Au premier rang de cette presse royaliste continuaient à se tenir quelques-uns des principaux organes de la réaction thermidorienne: le Courrier répiiblicain, qui quatre jours après le 13 vendémiaire recommença à paraître sous le titre de Jbi^rnal des Français ^), le Courrier universel, la Quotidienne, reprise le 15 brumaire, les Nouvelles politiques, nationales et étrangères, le Véridique, la Corres2)ondance jJolUique de Lefortier, reprise en germinal an IV, le Messager du Soir, supprimé le 16 vendémiaire et repris le 29 du même mois sous le titre de Courrier de V Europe -), enfin et surtout la feuille sensationnelle de Richer-Sérizy, VAccvsateur inihlic. Ces deux derniers journaux, qui se faisaient remarquer par une hardiesse et une insolence extrêmes, servaient de modèles aux petites

1) 17 vend.— 24 brum. an IV (9 oct.— 15 nov. 1795). A cette date la feuille reprit le nom de Courrier républicain.

-) Ce journal vécut jusqu'au 18 fructidor an V. Durant son existence il porta outre le titre ci-dessus, ceux de Gazette générale de VEurope (à deux reprises différentes) et de Messager du soir. Proscrit le 18 fruct. il reprit 8 jours après le nom de Courrier de l'Europe.

feuilles impressionnées de même que le public, par l'opiniâtreté de Langlois, son style vif, serré et simple, exempt de toute enflure et de toute affectation, et plus encore par le style plein de vie de Richer-Sérizy, ses philippiques meurtrières, ses invectives passionnées contre le gouvernement et sa fermeté inébranlable. Le style de Richer-Sérizy était inégal et peu correct, mais il entraînait par la force, la passion et l'originalité qui distinguaient tous ses articles.

Le nombre des journaux royalistes augmenta par la reprise de quelques-unes des anciennes feuilles, comme le Postillon de Calais ^), et par la création d'une foule de nouveaux journaux de valeur inégale: des 90 journaux nouveaux qui se fondèrent entre le 13 vendémiaire an IV et le 18 fructidor an V, la majeure partie étaient royalistes. Les plus marquants étaient: l'Eclair '''■), rédigé par Bertin de Veaux, Lacretelle, Planche et NicoUe, le Point du jour, publié par Drevet de l'an IV à l'an VIII, les Actes des Apôtres et des Martyrs ^) de l'ami de Rivarol, le comte Barruel-Beauvert, journal qui ne doit point être considéré comme une reprise de son ancêtre du même nom. Ils étaient écrits sur le ton d'une causerie spirituelle, mais sans la gaîté des anciens Apôtres, sans l'esprit et le talent qui les avaient distingués, et ce n'est que pour leur obscénité qu'ils pouvaient rivaliser avec l'ancien journal. Il faut signaler encore le Miroir, rédigé par Beaulieu et J. M. Souriguères St-Marc •^), une petite feuille plutôt constitutionnelle que royaliste, qui se distinguait par sa haine des démocrates et du Directoire, claire logique et érudite, dans les discussions sérieuses, mais échouant complètement dès qu'elle donnait dans

1) 7 brum. an IV— 13 fruct. an V (10 oct. 1795- 4 sept. 1797).

2) 18 vend, an IV— 18 fruct. an V (10 oct. 1795-4 sept. 1797). Avant le 13 vendémiaire, deux numéros de ce journal avaient paru sous le nom de Courrier universel (Cf. le Censeur des journaux du 4 brum. an IV).

3) 25 déc. 1796—27 août 1797, 3 vol in-S». Cinq numéros en avaient paru d'abord sous le titre de Lettres à un rentier etc., et douze sous le titre à' Actes des Apôtres.

'^) 11 flor. an IV (30 avril 1796)— 18 fruct. an V. Cette feuille fut reprise sous le même titre le 13 messidor an VII (1er juillet 1899).

la plaisanterie: le Mémorial ou Recueil historique, politique et littéraire ^), rédigé d'une façon éminente par l'abbé Vauxcelles, ex-prédicateur du Roi, à la fois spirituel et profond, par le modéré Fontanes d'opinions religieuses et monarchiques, et par la Harpe, le vrai maître-ouvrier du journal ; Vlnvariahle -), feuille consacrée à la politique et à la littérature et publiée par le royaliste Corentin Royou, connu d'ancienne date, le Déjeuner^), rédigé par Pillet et d'autres; le Menteur^) dont une feuille contemporaine disait que c'était le seul journal du Directoire qui répondît à son titre; les Rapsodies du jour ^), le Grondeur ^') et d'autres. Le type par excellence de la petite presse était le Thé "') ou le Journal des 18, de Bertin d'Antilly, aux trois quarts rempli de Mélanges, c'est à dire de petits articles satiriques, d'épigrammes etc., et qui donnait tous les jours à son énorme cercle de lecteurs le vote d'un constitutionnel dans le procès de Louis XVI. Le Thé était le plus antidirectorial de tous les journaux du Directoire, celui qui l'était le moins c'était le Censeur des journaux ^), rédigé par l'ex-moine Gallais, autrefois collaborateur de plusieurs journaux, entre autres de la Quotidienne, plus tolérant que les autres, plus juste dans ses jugements, plus rallié au bon sens, c'était peut-être aussi le plus remarquable des journaux du Directoire, c'est du moins celui qui fournit les matériaux les plus dignes de foi pour l'histoire de cette époque.

On peut encore mentionner ici une feuille qui constituait un des soutiens du parti royaliste, bien que publiée hors de

1) 1er prair. (30 avril 1796)— 18 fruct. an V.

2) 15 juin- 3 sept. 1797.

3) 12 nivôse (1er janvier 1797)- 18 fruct. an V, 247 n:os in-S». *) 48 numéros in-S^.

^) 112 n:os in-80, publiés avec de longs intervalles de l'an V à l'an VIII.

6) 8 frim.— 4 fruct. an V (28 nov. 1796—18 sept. 1797) 281 n:os in-8".

■"). Publié du 27 germ. (16 avril 1797) au 19 fruct. an V, et repris le 13 therm. an VII. sous la rédaction de Ménégault de Gentilly.

8) 11 fruct. an III (20 août 1895)- 18 fruct. an V. Il fut repris le 12 messidor an VII sous le titre du Nécessaire.

France; — c'était le journal de PeMxtr, Paris pendant Vannée 1796 (1802), publié à Londres de 1795 à 1802; il mérite d'attirer l'attention surtout en ce qu'il contient des pièces historiques et des détails très importants, que ne pouvaient insérer les journaux publiés en France, surveillés et poursuivis durant toute cette période. ^)

Quant à la presse démocratique ou „ jacobine", comme on l'appelait, la création de nouveaux journaux ne lui donna pas beaucoup plus de vie; elle restait fade, sans conviction, sans enthousiasme, se répétant à l'infini. Ses principaux représentants étaient le Tribun du peuple de Babeuf, la Sentinelle de Louvet, le Journal des hommes libres, auquel ses adversaires avaient donné le nom de Journal des Tigres, et qui, après que Duval eut quitté la rédaction au mois de frimaire an V, fut rédigé par une étrange réunion de personnages: Lepelletier, le marquis d'Antonelle, le prince Charles de Hesse et l'abbe Giraut; ^) V Orateur plébéien ou le Défenseur de la République, publié par Eve Démaillot avec le concours de Leuliette et Marc-Antoine Julien fils, ^) VAmi du peuple ou le Défenseur des patriotes persécutés, publié par Lebois, ^) et VEclaireur du peuple. ^) rédigé par Lalande du 12 ventôse au 18 floréal an IV.

Ces journaux ne discutèrent en aucune manière la liberté de la presse, on n'y trouve pour ainsi dire jamais de longues déclarations sur cette question. Mais leur manière de se prononcer sans réserves sur tous les sujets, l'impertinence avec laquelle ils éludaient les édits sur la presse ou s'y opposaient, prouvent suffisamment qu'ils savaient tirer parti de cette liberté et leurs courtes notices à l'occasion de quelques empiétements du gouvernement sur les droits de la presse et des journalistes

^) Hatin: Bibliographie p. 260.

-) Goncourt: La Société française pendant le Directoire, p. 280.

3) 21 brum.— 30 germ. an IV (12 nov. 1795-19 avril 1796).

*) 3 germ. an IV— 24 vend, an VI (23 mars 1796—15 oct. 1797), 2 séries in-40.

^) Un journal du même nom fut publié par Lebois du 24 therm. au 12 fruct. an V (11—19 août 1797), 19 n:os in-40.

montrent combien ceux-ci étaient jaloux de la liberté et combien ils s'indignaient à chaque atteinte qu'on y portait.

Il était naturel que les directeurs fissent tout leur possible pour combattre et rendre vaines les attaques de la presse contre le prestige gouvernemental. Le moyen le plus simple était d'entretenir une presse à leur dévotion, pour propager leurs idées et renforcer leur pouvoir. Ce moyen avait bien été employé auparavant par les différents gouvernements de la révolution, par la Gironde et par Robespierre. Mais jamais la presse gouvernementale n'avait joué d'aussi grand rôle que sous le Directoire. Non seulement le Directoire en son ensemble subventionnait une foule de journaux, cherchant ainsi à se protéger contre les orages du dehors, mais chaque directeur avait en outre son organe ou ses organes, auxquels il envoyait soit des articles complets ou des ébauches d'articles, soit des indications sur ce qu'il fallait écrire, et ces organes devenaient entre les mains des directeurs une arme puissante dans les luttes intestines qui emplissent l'histoire du Directoire. ^)

Au premier rang de ces feuilles gouvernementales, on peut citer le Rédacteur, parce que ce journal, publié du 25 frimaire an IV au 28 nivôse an Vlll, -) était du 10 brumaire jusqu'au 11 thermidor an V l'organe officiel du Directoire. „Les articles officiels de ce journal sont les „ seuls qui passent sous les yeux du Directoire exécutif ou „des autorités constituées; le gouvernement n'a aucune part „aux autres", lit-on en tête du journal pendant toute cette période. Cependant il est probable que les autres articles n'étaient pas sans subir l'influence du pouvoir, car le secrétaire général du Directoire, Lagarde, était sinon collaborateur de ce journal, comme on l'a prétendu, du moins l'un de ses principaux commanditaires. ^)

1) Il ne peut y avoir aucun doute là-dessus. Les dossiers 162 — 164 de AFIII, 45 aux Archives Nationales, contiennent une foule d'articles ou d'indications, écrits par les directeurs pour différents journaux. Barras mentionne aussi plusieurs fois le fait dans ses mémoires.

2) 16 déc. 1796-18 janv. 1800; 1,492 n:os in-4'\ Rédigé du 10 brumaire au 11 thermidor par Thuau de Granville.

3) Cf. Tourneux: Bibliographie II, n:o 11029.

Le Directoire eut encore une autre feuille officielle, le Journal des défenseurs de la patrie, ^) qu'il envoyait aux arnîées pour y renforcer son crédit. Ce journal fut dirigé, sous le Directoire, par Joseph Lavallée, et se trouvait sous la surveillance stricte du gouvernement; c'est ainsi que le ministre des affaires étrangères en parcourait tous les articles politiques. ")

Immédiatement après ces feuilles se placent, pour le zèle gouvernemental, la Clef du Cabinet des Souverains et le Co7iservateur, inspirés et en partie rédigés par plusieurs représentants du peuple. La Clef du Cabinet ^) était une feuille lourde, ennuyeuse et métaphysique, rédigée par Carat, Fontanes, Pechet et autres sous la direction du fameux Panckoucke; elle est remarquable en ce qu'elle paraissait deux fois par jour et, contrairement à la plupart des autres journaux, se continua sans altération de 1797 à 1804, et aussi parce qu'elle annonçait elle-même que „les représentants du peuple se „sont chargés de nous donner chaque jour les séances des „deux Conseils". Le Conservateur, dont la publication ne commença qu'en fructidor an V "*), était rédigé entre autres par Carat, Daunou et Chénier. Le Directoire avait encore à son service VA^ni de la patrie ''), rédigé par Coesnon Pellerin, qui soutint les intérêts du Directoire à la complète satisfaction de celui-ci, du commencement de l'an V jusqu'en frimaire an VI ^) VAmi des lois, qui commença à paraître au cours de l'an III '') et fut rédigé d'une façon assez méritoire par Poultier et autres

1) 28 germ. an IV— 25 pluv. an VIII (17 avril 1796—14 févr. 1800) 1,544 n:os in-4*>. Il fut continué sous différents titres jusqu'au 21 sept. 1805.

-) Gmicourt: La Société française pendant le Directoire, p. 378. ■ 3) 12 niv. an V— 9 niv. an XIII (1er janv. 1797—30 déc. 1804;; 2,883 n:os in-S».

•t) 15 fruct. an V— 2 therm. an VI (1er sept. 1797— 20 juillet 1798), 323 n:os in-80.

^) Ou Journal de la liberté française; 1er vent, an IV — 23 germ. an VI (20 févr. 1796—12 avril 1798), 751 n:os in-4«.

*5) Toiirncux: Bibliographie II, n:os 11029 et 11039.

") Ce journal ne s'éteignit que le 11 prairial an VIII (31 mai 1800).

sous la direction des frères Sibuet, enfin quelques petites feuilles; le Journal des Patriotes de 1789^), rédigé par Méhée et Real, le Révélateur, publié par J. M. Errard, le Pacificateur, rédigé par Galletti, Piquenard et Etienne Méjan -), et l'Historien^), qui recueillait les pièces historiques à peu près comme le Pacificateur prêchait la paix et la concorde. En outre la cause du Directoire était encore soutenue par deux feuilles très anciennes, le Journal fjénéral de la France et le Journal du soir d'Etienne Feuillant. Toux deux n'étaient que des spéculations financières, et par suite soutenaient à toute époque le gouvernement; c'est ainsi que sous le terrorisme tous deux en avaient prêché les doctrines; le Journal de Paris, rédigé alors par Roederer, changeant souvent d'opinion, mais se ralliant par intervalles au parti du gouvernement et le Moniteur qui, comme on l'a indiqué à diverses reprises, ne tardait jamais à se mettre à la disposition du parti dirigeant; ce fut la feuille qui soutint avec le plus de suite et de conviction la cause du gouvernement et qui en fut par suite le plus ferme soutien.

Outre ces feuilles permanentes, le gouvernement pouvait encore compter sur le secours accidentel de quelques autres; ainsi, comme on va le voir, la feuille royaliste le Messager du Soir se trouve entre autres relevée sur un état de l'an VI pour l'obtention de récompenses méritées par des services rendus au Directoire ■^) et le rédacteur du Journal des hommes libres, si violent contre le gouvernement, n'hésitait pas à mettre parfois sa plume au service du Directoire'').

Naturellement l'entretien de cette presse coûtait au Directoire des sommes inouïes. Malheureusement nous n'avons pas trouvé d'indications précises sur le montant de ces sommes pour

1) 1er fruct. an III 30 therm. an IV (18 août 1795-17 août 1796), 359 n:os in-4".

2) 1er germ. an V-4 mess, an VI (21 mars 1797- 22 juin 1798), 314 n:os in-4*'.

3) 1er frim. an IV-- 19 fruct. an V (22 nov. 1795-5 sept. 1797), 654 n:os-in-80,

•*) Voir p. 56.

•^) Hatin: Histoire IV, 333.

— Soles premières années du Directoire. Pour une époque postérieure, il existe par contre quelques faits statistiques assez probants. C'est ainsi que le Directoire pendant le mois de nivôse an VI ne paya pas moins de 5,200 francs pour l'impression de divers écrits, somme prise sur les fonds secrets du ministre de la police: 300 francs furent versés au Messager du Soir de Barbet, autant au Moniteur, à VAmi de la patrie et au Journal de Paris „pour encouragement", et 500 francs à Coilliot, rédacteur du Journal des campagnes et des armées ^). La preuve que ce ne fut pas un cas isolé, c'est que l'on paya à Coilliot en messidor an VI une somme de 2,000 francs, représentant ses „ encouragements" pour une période de quatre mois-), et que Coesnon Pellerin touchait régulièrement 300 francs par quinzaine pour les services qu'il rendait '').

On notera ici comme une curiosité que tous les journalistes ne servaient le Directoire contre argent comptant. Sibuet, directeur et propriétaire de l'Ami des Lois, refusait toute rétribution. Il rappelle souvent qu'il aspire seulement à rendre sa feuille substantielle et utile à la République, et il faisait tout pour la répandre; c'est ainsi qu'il l'envoyait gratuitement à chaque administration centrale. La seule compensation qu'il demandât, c'était que le Directoire lui envoyât ses décrets en même temps qu'au Rédacteur et au Conservateur, faveur que le Directoire fut lent à lui accorder^). Cependant le journal changea de propriétaire, et le nouveau ne fut pas aussi désintéressé que Sibuet l'avait été: un rapport présenté au Directoire par Lagarde, propose de payer 1,122 francs pour quelques suppléments de l'Ami des Lois '^).

1) Arch. nat. AF III, 45, Dr 162. Lettre du Directoire exécutif au ministre de la police générale du 5 pluv. an VI.

2) Ibid. Lettre du chef de Comptabilité au ministre de police du 6 messidor an VI.

3) Arch. Nat. AF III, 45, Dr 161. Lettre de Coesnon Pellerin au citoyen Lagarde, secrétaire du Directoire exécutif.

■*) Arch. nat. AF III, 45, Dr 162. Lettres de Sibuet à Lagarde, Merlin et Barras.

'') Arch. nat. Dr 163.

Cependant, comme il n'était guère possible aux directeurs de surveiller minutieusement tout ce qui s'écrivait en leur nom et à leurs frais, il arriva dès le début que les feuilles gouvernementales contenaient des articles qu'ils n'auraient point voulu signer, et même on y trouva parfois de véritables calomnies contre le gouvernement. Au mois de frimaire an IV, le Journal des patriotes de 1789 inséra un article où une partie des mesures financières prises par le Conseil des Cinq-Cents étaient sévèrement blâmées; cet article fit du bruit et aussitôt, dans ce Conseil, on souleva la question de savoir si le gouvernement avait le droit de subventionner une presse à lui.

Le 9 frimaire Pénières présenta une motion à ce sujet. Il fait remarquer la grande confusion qui peut résulter de ce que des journaux inspirés par le gouvernement contiennent des calomnies contre des gens haut placés, dont la renommée souffre par là, car ils n'ont pas le temps de répondre aux attaques dirigées contre eux: et il propose „que, par mesure „de police, le Conseil arrête que toute distribution de journaux „aux frais du gouvernement cessera dès ce moment". Cette motion soulève d'une part des acclamations, et d'autre part de l'indignation. André Dumont appuie Pénierès, trouvant que c'est la plus grande impudence imaginable, que d'avilir la législature et le gouvernement aux frais du gouvernement. „Si ..l'on veut, dit-il, à toute force nous faire des distributions. „qu'on nous donne le Journal des Débats! Mais qu'avons „nous besoin des journalistes qui enveniment les intentions les „plus pures, qui aigrissent les esprits les moins susceptibles „de l'être. S'il était un journal qu'on pût, avec quelque pu- „deur, distribuer aux frais du gouvernement, ce serait la Seii- Jinelle, mais celui des Patriotes de 89 ne peut être distribué „parmi nous". Ce n'est point qu'il veuille, dit-il, empiéter sur la liberté de la presse, il désire au contraire qu'on lui donne une grande étendue: „Que les journalistes impriment tout ce «qu'ils voudront, ils sont parfaitement libres de le faire; mais „que ce soit à leurs frais, et non à ceux du gouvernement". Bion demande également que l'on ne confonde pas cette question avec celle de la liberté de la presse, avec laquelle

elle n'a rien de commun, et Villers trouve pour des raisons économiques et politiques, que l'on doit appuyer la motion de Pénières. Contre ceux qui demandent l'ordre du jour et spécialement contre Tallien, qui rappelle que l'institution d'une presse fidèle au gouvernement est nécessaire parce que le peuple et l'opinion publique sont absolument égarés, il convient „que les journaux dont il s'agit ont puissamment con- ,,tribué à redresser l'esprit public, mais par cette raison même, „si on leur laissait une trop grande latitude d'influence, ils „ pourraient devenir dangereux, et servir un jour l'ambition et „resprit de parti". La discussion, close une première fois, est reprise après beaucaup de tumulte sans mener à aucun résultat; enfin le Conseil passe à l'ordre du jour.

Ainsi le Directoire put continuer à entretenir librement des journaux à lui, cherchant de cette façon à contrebalancer les attaques continuelles dont il était l'objet. Mais on ne s'en tint pas aux mesures défensives. Dès le début, le Directoire se préparait aussi à prendre l'offensive; cette offensive, assez faible au début, eut un succès grandissant et finit par saper l'existence de la presse périodique.

Page 1