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Chapitre V

Le club des Jacobins et la liberté de la presse.

Si Ton excepte une dénonciation de peu d'importance, qui eut lieu dans le club des Jacobins le 27 février 1791 contre deux petits journaux, les Sahafs jacohites par Marchand et le Contre-Poison par Dusaulchoy ') c'est seulement le 9 mai 1791 que le club aborda pour la première fois la question de la presse -). Ce jour-là Robespierre prononça son grand discours en faveur de la liberté illimitée de la presse, dont il avait déjà plusieurs fois soutenu les intérêts à l'Assemblée nationale, comme nous l'avons vu. Après avoir développé avec éloquence les grands avantages que l'on pourrait tirer de la liberté illimitée de la presse, Robespierre passe à la question de savoir s'il faudrait la soumettre à quelque restriction, soit en en réglant l'usage par certaines formalités, soit en en réprimant l'abus par des lois pénales.

D'abord il est évident, dit-il, que le premier est inadmissible, car chacun sait que les lois sont faites pour assurer à l'homme le libre développement de ses facultés, et non pour les enchaîner; que leur pouvoir se borne à défendre à chacun de nuire aux droits d'autrui, sans lui interdire l'usage des siens. Il n'est plus nécessaire aujourd'hui de répondre à ceux qui voudraient donner des entraves à la presse, sous le prétexte de préve-

1) Cf pour ces journaux Hatln: Bibliographie p. 216 et Toumeux: Bibliographie II n:o 10623; et pour la séance Aulard: La Société des Jacobins II, 94.

-) A en juger d'après deux petites brochures (Bibl. nat. Lb^s 1063 et 4600) que M. Aulard n'a point mentionnées dans sa collection, cette question a été en outre deux fois discutée au mois de février 1791. Le 9 février Gorsas dénonça au club un numéro des Sàbats jacohites qui avait attaqué un article de son journal, et le 16 février Barnave dénonça devant le club un grand nombre de libelles incendiaires et présenta une proposition de ■décret contre ces publications.

nir les abus qu'elle peut produire. Priver un homme des moyens que la nature et l'art ont mis en son pouvoir de communiquer ses sentiments et ses idées, pour empêcher qu'il n'en fasse un mauvais usage, ou bien enchaîner sa langue de peur qu'il ne calomnie, ou lier ses bras de peur qu'il ne les tourne contre ses semblables, tout le monde voit que ce sont là des absurdités du même genre, que cette méthode est simplement le secret du despotisme qui, pour rendre les hommes sages et paisibles, ne connaît pas de meilleur moyen que d'en faire des instruments passifs et de vils automates.

D'ailleurs il ne comprend pas quelles pourraient être ces fornaalités, parcequ'on ne peut pas réserver la possession des presses à quelques personnes particulièrement désignées, — ce serait faire d'un bienfait commun à l'humanité entière le patrimoine de quelques mercenaires, — et il serait non moins impossible de conserver les privilèges et la censure préalable, ces infâmes usages de l'ancien temps.

Ensuite il passe au point qu'il considère comme le plus important peut être du code constitutionnel: il veut examiner si on peut établir des pénalités contre ce qu'on appelle abus de la presse, et dans quel cas les peines pourraient être appliquées. Pour développer cela il fait une distinction entre les choses et les hommes.

Le premier de ces objets, dit-il, renferme tout ce qui touche au plus grands intérêts de l'homme et de la société, tels que la morale, la législation, la politique, la religion. Or, les lois ne peuvent jamais punir aucun homme pour avoir manifesté ses opinions sur toutes ces choses. C'est par la libre et mutuelle communication de ses pensées, que l'homme perfectionne ses facultés, s'éclaire sur ses droits, et s'élève au degré de vertu, de grandeur, de félicité, auquel la nature lui permet d'atteindre. Mais cette communication, comment peut-elle se faire si ce n'est de la manière que la nature même l'a permise? Or, c'est la nature même, qui veut que les pensées de chaque homme soient le résultat de son caractère et de son esprit, c'est elle qui a créé cette prodigieuse diversité des esprits et des caractères. La liberté de publier son opinion ne peut donc être autre chose que la liberté de publier toutes les opinions contraires. Il faut, ou que vous lui donniez cette étendue, ou que vous trouviez le moyen de faire que la vérité sorte d'abord toute pure et toute nue de chaque tête humaine. Elle ne peut sortir que du combat de toutes les idées vraies ou fausses, absurdes ou raisonnables. C'est dans ce mélange que la raison commune, la faculté donnée à l'homme de discerner le bien et le mal, s'exercent à choisir les unes, à rejeter les autres.

Il montre qu'il est impossible de fixer des peines sous prétexte de réprimer les abus, car l'histoire a suffisamment montré combien on peut se méprendre sur les délits de presse, et comment on a souvent condamné sous ce nom la révélation de grandes vérités que les contemporains n'avaient pas comprises. Ainsi ces peines tournent souvent au préjudice de la vérité et de la vertu et au profit du vice, de l'erreur et du despotisme. Il montre aussi à quel point il est hasardeux de condamner un auteur pour avoir provoqué des délits, une émeute par exemple:

Considérez, dit-il, combien il serait facile de rapporter une émeute, un délit quelconque, à un écrit qui n'en serait cependant point la véritable cause; combien il est difficile de distinguer si les événements qui arrivent dans un temps postérieur à la date d'un écrit, en sont véritablement l'effet; comment, sous ce prétexte, il serait facile aux hommes en autorité de poursuivre tous ceux qui auraient exercé avec énergie le droit de publier leur opinion sur la chose publique, ou sur les hommes qui gouvernent.

Cependant, s'il était prouvé d'ailleurs que l'auteur d'un semblable écrit fût complice, il faudrait le punir, comme tel, de la peine infligée au crime dont il serait question, mais non le poursuivre comme auteur d'un écrit, en vertu d'aucune loi sur la presse.

Puis il passe à la question des calomnies personnelles. Doivent-elles être punies? A son avis, qu'il expose en détail, il est préférable sinon nécessaire de confier à l'opinion publique le soin de juger les calomnies dirigées contre les particuliers, et d'autre part il est absolument indispensable, selon lui, de laisser le champ entièrement libre à la critique des fonctionnaires publics, en ce qui concerne leurs actes et leurs principes. Voici ce qu'il en dit:

Quel est le principal avantage, quel est le but essentiel de la liberté de la presse? C'est de contenir l'ambition et le despotisme de ceux à qui le peuple a commis son autorité, en éveillant sans cesse son attention sur les atteintes qu'ils peuvent porter à ses droits. Or, si vous leur laissez le pouvoir de poursuivre, sous le prétexte de calomnie, ceux qui oseront blâmer leur conduite, n'est-il pas clair que ce frein devient absolument impuissant et nul? Qui ne voit combien le combat est inégal entre un citoyen faible, isolé, et un adversaire armé des ressources immenses que donnent un grand crédit et une grande autorité? Qui voudra déplaire aux hommes puissants pour servir le peuple, s'il faut qu'au sacrifice des avantages qu3

présente leur faveur, et aux dangers de leurs persécutions secrètes, se joigne encore le malheur presque inévitable d'une condamnation ruineuse et humiliante?

Mais, d'ailleurs, qui jugera les juges eux-mêmes? Car, enfin, il faut bien que leurs prévarications ou leurs erreurs ressortissent, comme celles des autres magistrats, au tribunal de la censure publique. Qui jugera le dernier jugement qui décidera ces contestations? Car il faut qu'il y en ait un qui soit le dernier; il faut bien aussi qu'il soit soumis à la liberté des opinions. Concluons qu'il faut toujours revenir au principe que les citoyens doivent avoir la faculté de s'expliquer et d'écrire sur la conduite des hommes publics, sans être exposés à aucune condamnation légale ^).

Après Robespierre plusieurs membres du club, Choderlos, Dubois de Crancé, du Port et autres parlent tous dans le même sens que lui et tirent les ultimes conséquences de la liberté illimitée qu'il préconise. „La conséquence en est, dit Choder- „los, que chacun a le droit de vendre, donner, publier, colporter, «afficher sa pensée, ses projets, ses spéculations"; il s'appesantit sur les interdictons de placarder, qu'il considère comme tout à fait absurdes. „Le seul homme, dit-il, qui ait le droit de m'em- „ pêcher de coller ma pensée sur un mur, c'est le propriétaire „de la maison" -).

A une époque oij, d'une part, l'Assemblée nationale dans son ensemble avait déjà compris que la liberté de la presse devait avoir une restriction légale, et oij, d'autre part, la municipalité essayait chaque jour de réprimer les exagérations de la presse, on pourrait aisément, de l'unanimité avec laquelle le club des Jacobins proclamait l'extension indéfinie de cette liberté, conclure que le club avait sur cette question des vues plus fermes, et beaucoup plus avancées que ces deux autorités. Mais cette conclusion serait fausse. Evidemment il est souvent question, au club des Jacobins, des avantages que présenterait la liberté de la presse, assurément elle avait au sein du club des amis sincères, comme Brissot, Desmoulins et bien d'autres. Mais les Jacobins dans l'ensemble n'avaient pas une conception très large de la liberté de la presse. On voit en cette

ï) Imprimé Bibl. nat. Lb^*' 594, 23 p. in-8''. Ce discours se trouve en entier dans La Société des Jacobins II, 396—411. 2) Cf. La Société des Jacobins II, 392—394.

matière comme en bien d'autres leurs théories ordinaires se faire jour. 11 voulaient le bonheur de la patrie, sans doute, mais par patrie ils entendaient leur parti. S'ils désiraient la liberté de la presse, c'était uniquement pour leur usage; les journaux aristocratiques étaient hors de compte; on trouvait naturel que personne ne réclamât pour eux de liberté, d'aucune sorte. C'est seulement ainsi qu'on peut expliquer que les Jacobins aient toujours vanté la liberté de la presse, et cependant tenté d'imposer silence à toutes les voix qui ne s'accordaient pas avec les leurs.

Les tendances despotiques du club en matière de presse apparaissent de bonne heure déjà dans ses rapports avec les sociétés affiliées en province. Il exerçait sur elles une pression continue, au moyen de circulaires multipliées contenant des instructions minutieuses sur la conduite à tenir en toutes choses, ou en leur envoyant des discours, des écrits et des journaux qui avaient reçu son approbation et dont il leur imposait la lecture; en leur indiquant constamment quels journaux étaient bons et dignes d'être lus et desquels il fallait se garder. Ainsi le club des Jacobins réussit à diriger entièrement les sociétés affiliées et à répandre au loin ses idées et ses tendances.

Le premier acte de censure fut proposé dans l'assemblée deux semaines seulement après le fameux discours de Robespierre. A cette occasion une partie des membres insista pour qu'aucun des ouvrages offerts au club ne fût accepté sans avoir été préalablement examiné et jugé „dans les bons principes" par des commissaires nommés à cet effet ^).

Ce premier appel à la censure fut acclamé par une partie du club, et bien qu'aucune décision n'en résultât, Couedic demanda quelques semaines plus tard que des commissaires fussent nommés pour examiner un ouvrage qu'il se proposait de publier sur l'administration. Son zèle excessif fut cependant bientôt réprimé par plusieurs de ses collègues. Un membre observe, tout en déclarant qu'il trouve son zèle bien louable, que des commissaires pour examiner un livre ressembleraient trop aux censeurs de l'ancien régime pour que cela puisse con-

1) La Société des Jacobins II, 460.

venir à la Société, et Legendre rappelle que tous ceux qui veulent écrire en ont le droit. „Nous n"avons pas besoin de ..commissaires, dit-il. Si leurs principes sont bons, nous les „ adopterons; sinon ils trouveront des écrivains patriotes pour „les redresser" ^).

Le 22 juin une séance assez orageuse a lieu au club. Un membre se plaint des poursuites auxquelles sont exposés les colporteurs des journaux révolutionnaires. .,11 n'y a guère „ d'oppression qu'on ne se permette aujourd'hui contre cette ..classe indigente de citoyens qui nous apporte le résultat des ..lumières des écrivains patriotes", dit-il, après quoi il raconte avoir rencontré le même matin une pauvre femme, entourée d'enfants, à laquelle la police avait enlevé les exemplaires de \'0rateur du peuple ^), qu'elle avait à vendre pour son entretien et celui de sa famille, et comment, pour avoir acheté à cette pauvre femme tout son paquet, il s'est heurté lui même à un commissaire de police. Un autre orateur lui réplique, et à l'étonnement général il se prononce contre les plus incendiaires des journaux révolutionnaires: „Et moi, dit-il, je soutiens qu'on „a bien fait de lacérer V Orateur du peuple. C'est une feuille ,. infâme. Celui qui a fait cette action a fait un acte de patrio- „tisme. Malgré la vérité des principes qui assurent la plus ,. grande latitude à la liberté de la presse néanmoins dans les „ circonstances actuelles, les écrits incendiaires — — (on „hue) — Entendez jusqu'à la fin. Par ex. Marat, qui ne dé- „ nonce que les plus grands patriotes et ne conseille que le „ carnage — — — ". Son discours est plusieurs fois interrompu par des huées, des invectives, des refus d'entendre l'orateur, et un membre du club prend vivement la défense de Marat: -«Quoique Marat ne jouisse plus d'une grande recommandation, .„dit-il, j'ai cependant ces jours-ci consulté le peuple, et par- .„tout j'ai entendu dire: M., si nous avions toujours cru cet „homme, nous n'en serions pas oià nous sommes". On l'applaudit et on crie en chœur: „I1 a raison". Après quelques

1) La Société des Jacobins II, 516.

-) Ce numéro contenait de graves accusations contre Lafayette.

discussions encore et beaucoup de désordre on passe à l'ordre du jour ^)."

Le 22 août 1791, le jour même où l'Assemblée nationale discutait les articles relatifs à la presse qui devraient entrer dans la constitution de 1791, le club des Jacobins aborda aussi cette question. Pendant la discussion se prononcèrent Rcederer, Anthoine, Robespierre et Sergent -).

Comme il est déjà dit, le club essaya de toutes manières d'inculquer ses idées aux sociétés affiliées. Le discours de Robespierre sur la liberté de la presse avait été envoyé dans toutes les directions et le lô juillet la société avait expédié à toutes les succursales un écrit publié par l'un de ses membres, Lanthenas, et intitulé: De la liberté indéfinie de la iiresse et de l'importance de ne soumettre la communication des pensées qu"à l'opinion publique, adressé et recommandé à toutes les Sociétés patriotiques, populaires et fraternelles, de l'empire français ; ainsi qu'une circulaire qui les invitait à respecter la liberté illimitée de la presse, et à en défendre la cause de toutes façons. ^)

A la fin d'août et au commencement de septembre le club cherchait à établir un contrepoids énergique au fameux placard le Chant du Coq qui, dirigé contre les Jacobins et spécialement contre Brissot, était lu de tout le monde et causait

1) La Société des Jacobins II, 539 et suiv.

2) Ibid. III, 97 et 98. Je n'ai rien trouvé de plus détaillé sur cette discussion.

3) Ibid. III, 21. L'écrit de Lanthenas était très connu et fut chaleureusement recommandé par plusieurs journaux, entre autres le Patriote français. Il se divise en trois parties. La première est une sorte d'histoire de tout ce qu'avaient fait les ennemis de la liberté de la presse pour la limiter depuis le commencement de la révolution; la seconde renferme le développement d'un nombre de propositions, la troisième enfin propose une mode de loi pour mettre les particuliers à l'abri de la licence de la presse. La publication de l'écrit de Lanthenas fut retardée quelque temps pour une raison assez curieuse. Lanthenas avait confié son manuscrit à Robespierre, qui devait le porter à l'imprimerie, mais Robespierre eut la malchance de le perdre sur le Quai des Augustins et fut obligé de le réclamer dans une annonce promettant une récompense à celui qui le trouverait. (Cf. le Patriote français du 17 mai 1791, ainsi que l'introduction de l'écrit de Lanthenas).

une grande rumeur. Le 28 août Sergent présenta au club un projet qui fut accepté avec acclamation. Il s'agissait d'ouvrir une souscription volontaire pour l'entretien de l'Ami des citoyens, créé par Tallien pour faire échec au Chant du Coq. Le 6 septembre on décida en outre d'établir un comité de rédaction qui aiderait l'auteur de ce journal, et on s'engagea à 'donner 3 livres de plus par trimestre pour l'entretien d'une feuille patriotique. Un grand enthousiasme régna au club à cette occasion, même les dames dans les tribunes, madame Petion la première, demandèrent à prendre part à cette souscription.

La feuille de Tallien ayant été adoptée ainsi comme organe officieux de la Société fut expédiée par grands ballots dans les provinces. Le 8 septembre, sur la proposition de Mendouzes, la décision en fut prise au club et quelques jours après une circulaire expédiée aux sociétés affiliées. Elle contenait entre autres le passage suivant:

C'est l'opinion qui a rendu la France à la liberté. C'est en corrompant l'opinion qu'on espère aujourd'hui ramener à l'esclavage le peuple français. — Pour réussir, ses ennemis payent et encouragent, avec plus d'ardeur que jamais, les écrits qui répandent le mensonge. Depuis la Révolution, une foule de journaux a été consacrée à la défense des préjugés qui nous gouvernaient, et qui sont à jamais détruits. Mais aux feuilles aristocratiques se joignent maintenant mille autres productions bien plus dangereuses et bien plus criminelles.

Elles ont pour objet de dépraver les idées du peuple sur la Révolution qu'il a faite et sur la liberté qu'il veut garder. Sous le prétexte de la modération, on y prêche en louant même la Révolution, la déviation de ses principes ; on y emploie les raisonnements les plus captieux pour accoutumer le peuple à se passer de la liberté et à ne la regarder que comme un superflu; on y défend les formes qui peuvent amener une tyrannie nouvelle déguisée, et l'on persuade que le patriotisme les avoue ; enfin l'on y rend odieux les hommes qui ont eu la part la plus glorieuse dans la conquête de la liberté: on les accuse de toutes nos souffrances, quand elles prennent uniquement leur source dans la vacillation d'un ordre de choses que le peuple veut, et que ses ennemis ont empêché de consolider. Armés de ces sophismes, ils ont comploté de diviser les patriotes et de compromettre, avec les tribunaux, les hommes les plus ardents pour les progrès de la liberté.

De funestes succès ont été le fruit de leurs tentatives: l'esprit public

fait des pas sensiblement rétrogrades; l'on n'a plus reconnu la fermeté paisible et généreuse de ce même peuple qui, jusque là, s'est montré si courageux. — — — -

Parmi ces productions infâmes employées à nous pervertir, et dont l'abondance seule indiquerait la source, celle qui a été placardée périodiquement dans cette, capitale, et qui a pour titre le Chant du Coq, mérite une attention particulière. Rédigée avec une astuce infernale, affichée chaque matin, adressée à la classe de lecteurs, qui a le moins de lumières et qui sait le moins douter, elle a égaré les esprits, jusqu'à à ce que le masque qui couvrait ses auteurs leur ait été arraché par des citoyens éclairés. Mais l'erreur n'est pas entièrement dissipée. Parlant à chaque ligne de paix, d'ordre, de constitution et de liberté, comme les fripons et les scélérats parlent de bonne foi et de vertu, nos ennemis peuvent facilement en imposer par cette nouvelle hypocrisie. Nous vous invitons à prémunir vos concitoyens contre ce nouveau genre de séduction, et nous nous empressons de vous faire connaître la feuille que le patriote Tallien, un de nos membres, a entrepris de faire placarder ici, et qu'il envoie par abonnement, en opposition à celle du Chant du Coq, sous le titre de VAmi des Citoyens ^).

Une autre adresse dans le même sens fut rédigée par Lanthenas et lue au club le 19 septembre-).

Ce ne fut pas en vain que le club travailla à imposer ses opinions aux sociétés affiliées, celles-ci n'osèrent bientôt plus entreprendre la moindre chose sans l'approbation du club central; il leur arriva même de lui demander une sorte de direction de conscience: c'est ainsi que le 25 novembre on lut en séance une lettre dans laquelle un membre du club d'Arras demandait ce qu'il devait penser du journal de Mercier: les Annales patriotiques ^).

Au commencement de 1792 le club des Jacobins, absorbé par des affaires importantes, la guerre surtout, ne put pas s'occuper d'une façon sérieuse des questions de presse,

1) La Société des Jacobins III, 129 et suiv.

2) Ibid III, 141. On voit pourtant que l'Ami des Citoyens ne satisfaisait pas toujours les prétentions de la Société, car le 21 juillet déjà Tallien eut à se justifier devant elle d'avoir laissé régner dans les deux derniers numéros du journal „un ton de modération qui tenait à la pusillanimité" et de n'avoir pas répondu directement aux attaques du Chant du Coq. (Ibid. III, 143).

y) Ibid. III, 261.

ce n'est qu'en passant et en agitant d'autres sujets que le club toucha à la liberté de la presse. Des dénonciations peu importantes qui n'entraînèrent aucune mesure effective, des lettres aux sociétés affiliées pour renforcer l'esprit qui y régnait, continuèrent à être la seule expression des opinions du club en matière de presse, — parfois, il est vrai, il laissait voir une certaine tendance à des mesures rigoureuses, mais dont le temps n'était pas encore venu.

Le 13 janvier Bécourt propose que Feuillant, rédacteur du Journal du soir ^), soit exclu du club, parcequ'il s'est permis, parlant dans l'un des derniers numéros de son journal du bruit qui avait eu lieu aux Feuillants, de dire qu'il avait été causé par les Jacobins, ce qui était une infâme calomnie. Bien que cette proposition soit acclamée et vivement applaudie, Real est écouté lorsque, après une courte discussion, il demande l'ajournement de l'expulsion jusqu'à ce qu'on ait vérifié l'accusation, et sa proposition est adoptée -).

Le 17 janvier une nouvelle lettre circulaire fut envoyée en province. Nous en reproduirons un passage:

Notre Société a arrêté que, les dimanches et fêtes, il serait fait, dans le lieu des séances, une lecture publique des meilleurs journaux et des bons ouvrages de morale et de politique. Des conférences en expliqueront les passages qui ne seraient pas à portée des citoyens peu instruits. Nous ne négligeons rien pour dissiper l'ignorance et étendre les progrès des lumières. Nous vous invitons, frères et amis, à faire tout ce qui est en vous pour établir partout le règne de la raison: c'est le plus sûr moyen de désarmer le fanatisme et de le réduire à une impuissance absolue.

Entre les ouvrages propres à produire cet effet nous distinguons celui de M. Lejeune aîné, du district de Troyes, intitulé le Publiclste chrétien^). Il se trouve à l'imprimerie du Cercle social, rue du Théâtre-Français, n:o 4.

Parmi les journaux propres à alimenter le patriotisme, à propager l'esprit public, à étendre les lumières, à entretenir l'activité de la surveillance, nous distinguons:

1) 1 juillet 1790 — 30 septembre 1800, in-4<', Ce journal qui était beaucoup en vogue, changea de titre plusieurs fois et fut ordinairement appelé Jotirnal des frères Chaignieau.

-) La Société des jacobins, III 319.

3) Je n'ai rien trouvé sur cet écrit.

Le Fatriote français,

Les Annales imtriotiqucs,

Le Courrier cks 83 départements,

Le Cosmopolite i),

Le Journal universel.

Feuilles hebdomadaires:

La Semaine politique et litte'raire '-),

Les Révolutions de Paris,

Mémoires de législation, de politique et de littérature, faisant suite au

Courrier de Provence ^).

Enfin la Chronique du mois *), qui paraît douze fois l'an, et qui est rédigée par une société d'hommes distingués.

Dans ce nombre, chaque Société peut choisir. Nous vous les indiquons tous comme étant les meilleurs '')-

Plusieurs dénonciations eurent lieu dans le club, et ce ne sont plus seulement les personnes de l'extérieur qui y sont exposées; comme nous l'avons déjà vu, les soupçons commencent à atteindre les mem.bres mêmes du club. Le 18 janvier Robespierre dénonça Brissot pour un article du Patriote français, dans lequel on avait émis des doutes sur le patriotisme des habitants de Metz. Cette dénonciation n'eut pas de suites, Brissot ayant déclaré qu'il n'avait aucune connaissance de cet article ^). Le 7 février Real réussit à empêcher l'expulsion de Millin ") proposée au club parceque la Chronique de Paris avait inséré plusieurs fois des articles qui n'étaient pas d'un pur jacobinisme, et qui avaient par cela même provoqué le

1) 15 décembre 1791—31 mars 1792, 106 n:os in-40.

2) Par Dusaulchoy, 19 décembre 1791—14 mai 1792, 21 n:os \n-%^ (Hatin: Bibliographie, p. 145).

3) Janvier 1792, in-80.

"*) Par Clavière, Condorcet et d'autres, novembre 1791 — juillet 1793, 21 n:os in-80.

^) La Société des Jacobins III, 330 et 331.

^) Ibid. III, 332. Ce n'est qu'à la séance du 20 que la réconciliation entre Robespierre et Brissot fut complète. Le Patriote français du 21 janvier donne quelques détails assez curieux relatifs à cette séance.

') Ibid. m, 369.

mécontentement des Jacobins ^). On avait éveillé ainsi contre plusieurs membres-journalistes du club une méfiance dont les conséquences allaient être funestes.

Cependant un grand nombre des membres du club étaient las de ces dénonciations continuelles, et lorsque le 28 novembre un membre en dénonce un autre comme collaborateur de la Gazette universelle^): il est accueilli par un murmure général Danton prend la parole et propose que puisque cette suite de dénonciations vagues, en donnant lieu à des justifications, absorbait tous les moments de l'assemblée et paraissait être le fruit d'une tactique mise en jeu pour éloigner l'ordre du jour, il faudrait décider que toute personne qui voudrait en dénoncer une autre fût tenue de nommer ceux de qui elle tiendra les motifs de la dénonciation. Sa proposition est adoptée, de même que l'addition proposée par CcUot d' Herbois que toute dénonciation, avant d'être portée à l'assemblée, soit présentée par le dénonciateur à la personne qu'elle intéresse ^).

Néanmoins Robespierre dénonce le 2 avril plusieurs journaux et entre autres le Courrier des 83 départements de Corsas, pour l'avoir calomnié. Cette dénonciation amène une discussion vive et personnelle entre Robespierre et Real, qui l'accuse d'exercer une trop grande pression sur l'assemblée: „Je l'accuse, dit-il, d'exercer dans cette Société, peut-être „sans le savoir et sûrement sans le vouloir, un despotisme qui „pèse sur tous les hommes libres qui la composent" "*). Quelques

1) Le dernier de ces articles, celui du 6 février, avait pris la défense de Narbonne et de Delessart.

-) Gazette universelle ou Papiers-Nouvelles de tous les pays et de tous les jours, 1er décembre 1789—10 août 1792, fondée par Pascal Royer. Déjà antérieurement, en février 1792, la Société des amis de la constitution du Havre avait annoncé qu'étant dans l'intention de n'accueillir que „des «papiers qui professent les principes purs de la constitution, et de proscrire „tout ce qui renferme un germe de corruption", on avait arrêté que la société ne voulait plus avoir ce journal, et qu'elle retirerait son abonnement. {Patriote français du 21 février). Dans le Patriote français l'attitude de ce journal est aussi blâmée à diverses reprises.

^) La Société des Jacobins 111, 453.

•») Ibid. m 457.

jours après un membre du club dénonce un pamphlet royaliste intitulé: Le Boyalisme franrais, dédié aux laboureurs, artisans et aux soldats des services de terre et de mer, et on demande la nomination de commissaires pour examiner ce livre. Cette proposition resta cependant sans conséquences ^). Plus funeste fut la dénonciation de Marta par Robespierre, le 12 juillet, pour avoir dénaturé dans le Journal du soir -) les délibérations du club. Cette fois la dénonciation eut un effet — Marta fut expulsé du club des Jacobins ^).

Cet événement fut important, parcequ'il fut l'origine de beaucoup d'autres du même genre, parcequ'il ouvrit pour ainsi dire une nouvelle ère, celle pendant laquelle le club des Jacobins, d'abord inconsciemment peut-être, plus tard en pleine conscience, allait graduellement marcher vers la censure.

1) La Société des Jacobins III, 491.

-) Ce journal, qui paraissait pendant l'année 1792, rédigé par Lerouge er Cérioux, fit concurrence au Journal du soir des frères Chaignieau.

^) La Société des Jacobins IV, 94.

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