Chapitre VI
Le public et la liberté de la presse.
Pour connaître l'opinion du public sur la question de la presse, c'est tout d'abord aux journaux qu'il faut la demander, puisque ce sont eux qui se chargent le plus souvent de l'interpréter. On a déjà vu que les journaux soutinrent les intérêts de la liberté illimitée de la presse, et on peut en conclure que l'opinion publique était favorable à cette liberté. Cependant cette conception était loin d'être générale. Déjà assez tôt, on peut discerner dans le public un mouvement rétrograde, qui va s'accentuant avec la marche de la révolution et avec les excès des journaux, jusqu'à ce qu'il change en une complète indifférence.
Une foule de petites brochures, satiriques ou sérieuses, parues dans cette période, montrent bien qu'une réaction dans ce sens allait se produire. Dès la fin de 1789 parut une brochure dirigée contre les écrivains ultrarévolutionnaires, intitulée A tous les énergumènes du diocèse de Paris ^). L'auteur de cette publication est révolté du torrent de brochures et de feuilles dont la France est inondée à ce moment, et il se demande avec effroi si cette licence aura bientôt un terme. Il blâme surtout Marat d'avoir accaparé le nom d'ami du peuple sans l'avoir mérité d'aucune façon. „Si, dit-il, notre ami eût été ..vraiment digne de ce nom qu'il a pris et que personne, je «crois, ne lui accorde, au lieu de créer des fantômes pour avoir „le plaisir de les combattre, puisque son microscope, qui n'est „ avantageux à personne, ne lui montrait que des traîtres, des „ conspirateurs, des accapareurs, etc., c'était à M. de la Fayette, „à M. Bailly, ou à l'Hôtel de ville qu'irdevait confier des secrets «aussi importants". Enfin il montre à quelles suites a conduit
1) Bibl. nat. Lb.39 2765; 15 p. in-
la lecture journalière d'appels tels que: veillez citoyens, tenez vous sur vos gardes, on vous trompe, nous sommes environnés d'ennemis, de traîtres, etc. etc. „Paris devient inhabitable, „dit-il, pour ceux qui aiment la paix, et les écrivains incen- „diaires ont causé plus d'émigrations que les dangers réels. „Nous ne sommes plus que deux classes: les effrayants et les «effrayés; les premiers sont les seuls qui y trouvent leur «compte. 11 faut espérer que peu à peu les écrits incendiaires «cesseront; ils n'ont enrichi que quelques individus et ont fait «grand tort à beaucoup d'autres".
Les autres brochures sont à peu près dans le même genre. Les voilà les quatre grands ynagiciens ^) est dirigé contre Fabre d'Eglantine, Desmoulins, Carra et Corsas, «les quatre chefs sous l'étendard desquels marche la grenaille des écrivains patriotes"; Questions importantes a résoudre -) plaide la cause de la reine contre les affreux libelles dont on l'assaille, loue les avantages de la liberté de la presse et blâme les journaux outranciers des deux partis.
Quand, demande l'auteur, les aristocrates et les démocrates serontils amis? Quand ils seront raisonnables.
Quand seront-ils raisonnables? Quand ils redeviendront un peuple doux, aimable et poli.
Quand reprendront-ils ce caractère d'aménité? Quand on aura envoyé à Bicêtre un demi-cent de folliculaires forcenés, qui entretiennent la haine dans les deux partis.
Une brochure avec ce titre pompeux: Enterrement des feuilles volantes. De profundis des petits auteurs. Agonie des colporteurs ^), déverse son ressentiment, comme l'indique déjà son titre, sur les petites feuilles, qui cherchent à imiter les grandes et n'ont d'autre attraction que leurs titres sensationnels. Une autre. Théorie de la liberté de la presse, parue en 1790 ■^), insiste sur la nécessité d'une loi qui tracerait des limites à la liberté de la presse. L'auteur de cette brochure
1) Bibl. nat. Lb30 9199, 7 p. in-S».
2) Bibl. nat. Lb^s 9202, 8 p. in-S».
3) Bibl. nat. Lb39 7751, 8 p. in-80.
■») Bibl. nat. Lb^a 9206, 10 p. in-BC
considère que la liberté indéfinie dans le domaine de la presse équivaut à la liberté illimitée de causer en général n'importe quel préjudice à son prochain. Or, une telle prétention serait évidemment absurde. L'homme a le droit de se servir à sa guise de ses bras et de ses jambes, il peut se mouvoir avec une liberté entière, et aller où il désire. Mais si l'on voyait un homme marcher sur le pied du premier venu ou le jeter dans un précipice, et si on l'entendait jeter les hauts cris contre celui qui voudrait l'en empêcher, on le trouverait non seulement ridicule, mais dangereux, et on Temprisonnerait. 11 est aussi évident que l'on doit avoir la liberté entière d'écrire ce que l'on pense, mais que si l'on abuse de cette liberté, il doit y avoir une loi qui permette à Tautorité d'intervenir.
C'est à peu près la même chose qui est répétée dans Vite nne loi $iu- la liberté de la 'presse ^), brochure qui, dirigée réellement contre Marat, prend chaleureusement la défense de l'Assemblée nationale contre les attaques de Marat, et demande que l'Assemblée mette fin, le plus tôt possible, au désordre causé par les écrits incendiaires:
Sages représentants de la nation, dit l'auteur, vous riez avec raison de tous ces projets insensés, et des complots de tous vos ennemis; mais il est temps d'épargner au peuple des crimes et des alarmes, il faut arracher la plume de ces mains frénétiques, comme on arrache le poignard à un furieux, il faut une loi, qui réprime enfin l'audace de la presse.
Comme nous l'avons vu, un grand nombre de ces brochures mettaient leur gloire dans l'invention de titres curieux et surprenants. L'une d'elles avait pour titre Quand dormirons nous ^) et se plaignait de ce que les douze heures de la journée étaient insuffisantes pour lire les grands journaux, une autre était intitulée: Taisez-vous canaille écrivante et Von n'assassinera plus dans les rues de Paris ^); cette brochure, écrite à l'occasion de l'assassinat d'un bijoutier, rue Vivienne, en attribuait la responsabilité aux articles de Carra et de Corsas et demandait que, en présence d'un meurtre commis, on re-
1) Bibl. nat. Lb39 4619.
2) Bibl. nat. Lb39 4565, 12 p. in- ^) Bibl. nat. Lb39 9940, 8 p. in-8
cherchât toujours quel était le journaliste qui en avait pu suggérer l'idée et qu'on le pendît à la même corde que l'assassin. Plusieurs de ces brochures étaient écrites sous forme de dénonciations: Grande dénonciation d'un nouveau club de conspirateurs et Dénonciation d'un club de conspirateurs ^), toutes deux dirigées contre Prudhomme, Dénonciation des Journalistes par un citoyen actif-) et Dénonciation de plusieurs écrits incendiaires ^), la dernière écrite dans un style énergique et concis. L'auteur de cet écrit invite instamment le peuple à ne pas toujours croire les conseillers les plus autorisés et les plus connus.
Les hommes simples et crédules, dit-il, qui chérissent de bonne foi la patrie et la vérité demandent naïvement qui sont les défenseurs de l'une et de l'autre. D'un côté des Citoyens obscurs leur prêchent l'obéissance aux lois, le respect pour l'assemblée nationale, la confiance aux magistrats qu'ils ont nommés, l'amour de l'ordre, de la constitution et de la paix: de l'autre côté, des écrivains trop fameux. Carra, Marat, Martel, Brissot, Desmoulins, Audouin et tant d'autres leur disent que les lois sont détestables, l'assemblée corrompue, les magistrats perfides, la constitution violée et la guerre civile imminente. Marat les excite, au nom de la patrie, à la révolte et à l'assassinat.
Qui faut-il croire? disent des hommes faibles et naïfs; Citoyens, pouvez-vous hésiter? Eloignons des soupçons trop fondés de perfidie; supposons que ces journalistes incendiaires ne soient payés par personne et qu'ils écrivent d'après leur cœur; quel serait le résultat de leurs abominables conseils? Le meurtre, le pillage et la destruction de tous les pouvoirs établis.
Les exagérations de la presse inspirèrent même un poète anonyme qui sous le titre de: Y Abus des Arts ou VAbus de la presse ^) se plaignit en alexandrins de l'abus que faisaient les auteurs de la liberté de la presse, et de la décadence des belles-lettres, tandis que des foules toujours croissantes s'assemblaient autour de ces écrits incendiaires qui faisaient tant de mal.
1) Bibl. nat. Lb^'J 4714 et 4715.
2) Bibl. nat. Lb^» 5212.
3) Bibl. nat. Lb39 5211.
4) Archives nationales ADVHI 38.
Plus important à la fois par sa valeur et par ses proportions fut un livre publié sans date, mais probablement dans le courant de 1790: Observations de M. Oudet, avocat du parlement sur la liberté de dire ou d'imprimer ses opinions, et sur la nécessité d'empêcher ou de réprimer l'abus de l'impression ou de punir les coupables et les calomniateurs ^). L'auteur de cet écrit prend vivement la défense de Necker, Bailly, Lafayette et surtout du duc d'Orléans contre les libelles infâmes qui attaquaient journellement leur vie privée et leur activité publique, et il détermine minutieusement dans quelles conditions il devrait être permis d'écrire et surtout quelles punitions seraient infligées aux calomniateurs. Vo'ci en substance les idées qui servaient de base à ce projet de loi:
Tout citoyen majeur de 25 ans et domicilié peut imprimer et faire imprimer à la condition que l'écrit portera au moins le nom et l'adresse de l'imprimeur. Toute personne mineure ou sans résidence doit fournir une caution. Aucun ouvrage imprimé ne pourra être vendu, ni donné ni distribué, par qui que ce soit, avant que l'imprimeur en ait remis au greffe de la municipalité du lieu de son imprimerie deux exemplaires qu'il signera et dont il sera tenu d'exiger un récépissé du secrétairegreffier, au bas de l'un des exemplaires, sous les mêmes peines de cautionnement, responsabilité et condamnation que celles à prononcer contre l'auteur. Lorsqu'un ouvrage contiendra des faits blessants pour l'honneur ou la réputation de quelque personne, celle-ci aura le droit de le poursuivre devant un tribunal; lorsque la preuve d'un ou de plusieurs faits cités dans l'ouvrage imprimé intéressera l'utilité ou la sécurité publique, celui qui s'en trouvera lésé pourra réclamer des poursuites judiciaires contre l'auteur; si personne ne le fait, le procureur-syndic de la Commune devra lui-même procéder à ces poursuites.
Les peines qu'il faudrait infliger aux calomniateurs sont assez originales. Elles variaient naturellement beaucoup suivant la nature des calomnies. Entre autres le diffamateur pourrait être condamné à balayer un ou plusieurs matins soit la porte de sa victime, soit une place publique, en portant sur le
1) Bibl. nat. Lb39 9203, 60 p. in-
dos l'inscription: „ calomniateur public" (!) en outre il serait passible d'une amende pécuniaire, ou de la confiscation de ses biens, ou de la défense de faire désormais imprimer aucun ouvrage sans l'approbation préalable d'un censeur, de l'emprisonnement, des travaux publics, de l'exil, même la mort pourrait être appliquée s'il offensait le roi, les législateurs, la nation, ou troublait la tranquillité publique.
On peut juger de la condition sociale de la presse à cette époque par ce fait que tout citoyen s'attribuait le droit de se mêler aux affaires de presse, de se plaindre des journaux qui lui déplaisaient et de s'en improviser le juge. Les corps constitués aussi bien que les particuliers s'arrogeaient ce droit: les cafés avec leurs habitués, ces clubs en miniature, qui jouèrent un si grand rôle pendant toute la révolution, prirent même l'habitude, à un moment donné, de se constituer en tribunaux et de témoigner leur mépris pour certains journaux en allumant devant leur porte des autodafés où ils jetaient les feuilles mal notées. Ce furent surtout les cafés révolutionnaires qui firent de ces autodafés un véritable sport: les plus connus étaient le café Foy, du Caveau, et surtout le café Zoppi, appelé d'abord et plus tard café Procope.
Dans l'application de ces jugements, les assemblées des cafés déployaient une pompe qui rappelait la solennité avec laquelle le Parlement de Paris avait, sous l'ancien régime, procédé à des exécutions du même genre; on rédigeait des procès-verbaux solennels où les raisons qui avaient provoqué la condamnation étaient minutieusement énumérées, ainsi que l'ordre de la procédure. Nous citerons ici quelques-uns de ces jugements, que la Chronique de Paris a conservés et que Hatin a reproduits:
L'an second de la liberté, le vendredi 1er octobre, après-midi, nous soussignés, citoyens habitués du café Marchand, situé rue Saint-Honoré, au coin de celle Tirechappe, tous duement assemblés après lecture faite à haute et intelligible voix du n:o 93 du Journal de la Cour et de la Ville, avons reconnu que l'article où il est question des assignats, commençant par ces mots — — — est, en tout son contenu, contraire aux principes de la Constitution, ne prêchant que la révolte et l'aristocratie, avons délibéré à la pluralité des voix:
1*^) Que, comme depuis le commencement du cours dudit journal, il ne s'y est jamais trouvé une phrase où le bon-sens et la vérité se rencontrent, il est temps de le chasser de la bonne société;
20) Que, comme il ne peut y avoir qu'un être gangrené, aussi méprisable dans sa personne que dans ses écrits, qui en soit le rédacteur, il mérite tout le mépris des bons citoyens, et en attendant que la vindicte publique nous délivre d'un pareil libelle, avons livré le présent article aux voix de la majorité desquelles est résulté que ladite feuille a été condamnée et brûlée publiquement devant la porte dudit café ^).
Un autre était ainsi conçu:
Nous Jean Dupuy . . . Nicolas Mauri . . . tous habitués du café du carré de la Porte Saint-Dénis, après lecture faite du numéro 8 de la Gazette des Cours de VEurope, le Royaliste ami de l'humanité-), avons jugé digne d'être brûlé le susdit journal, et le brûlons en présence des membres soussignés, pour être contraire à l'opinion générale, au vœu de la nation et au bien public.
Fait au café des Arts, carré et Porte Saint-Dénis, à Paris le 27 septembre, l'an deuxième de la liberté, nommé anciennement 1790 ^).
Parfois la peine était plus légère et on se contentait de vouer au mépris les feuilles incriminées. Quelques jours après le jugement mentionné en dernier lieu, la même publication fut condamnée au Café de Salon comme un journal tout à fait méprisable. «Avons arrêté, disait le procès-verbal, que la sus- „dite feuille serait foulée aux pieds et livrée au crochet du «premier chifonnier passant. Invitons le rédacteur à changer „ d'opinion, ou à prier ses abonnés de ne pas laisser échapper „un seul numéro, sous peine d'encourir l'improbation et le mé- „pris de ses concitoyens" ^).
Par moments on avait recours à une mesure plus modérée, on faisait appel aux rédacteurs des journaux coupables et on cherchait à les persuader de se corriger. Voici p. ex. un procès-verbal émané du café Zoppi:
Les patriotes du café Zoppi, vulgairement dit Procope, profondément affligés de la licence des auteurs de la partie politique du Mercure de
1) Hatln: Histoire IV, 179.
2) Petit journal aristocrate de 1790 sans date ni nom d'auteur. •■') Hatin: Histoire IV, 180.
-) Ibid.
France, de la Gazette de Paris, de V Ayyii du Roi, des Actes des Apôtres. de la Chronique du Manège i), du Journal de la Cour et de la Ville, convaincus qu'ils sont tous calomniateurs de la partie saine de l'Assemblée nationale, et les détracteurs forcenés de la Constitution française, qu'ils ne respirent que meurtres, qu'ils voudraient, s'il était possible, imprimer leurs feuilles avec le sang des meilleurs citoyens; justement alarmés des maux que peuvent causer ces papiers infamies dans les départements, où la plupart sont envoyés, distribués gratis, avec profusion, et interprétés de manière à séduire les esprits faibles, ont délibéré sur les moyens d'arrêter cette frénésie, aussi scandaleuse que funeste.
Mais, persuadés que l'humanité doit être la base du patriotisme; que les moyens de rigueur sont les derniers à employer pour rappeler au devoir; oubliant pour un instant Faudace avec laquelle ces ennemis de la liberté ont bravé les avis sages et paisibles des écrivains patriotes; se rappelant que ces libellistes, dont cependant en ne prononce le nom qu'avec horreur, sont des hommes et par conséquent leurs frères ; voulant bien croire enfin que leur erreur est plutôt l'effet de l'aveuglement que d'un crime volontaire;
Ont arrêté unanimement:
Qu'il serait député aux rédacteurs des feuilles incendiaires ci-dessus nommées plusieurs membres de la société patriotique dudit café, à l'effet de les ramener dans le bon chemin par des paroles de paix -).
Cette députation eut beaucoup de succès, car tous lesrédacteurs prirent l'engagement d'être désormais moins incen-diaires, de mettre moins de mensonges, moins de calomnies, moins d'injures, autant que cela pourrait se faire sans perdre leurs abonnés ^).
D'autres fois on ne se contentait pas de punitions impersonnelles. Le 21 mai 1790 quelques jeunes gens se rendirent chez Gattey et arrivés à son domicile, ils saisirent la dernière édition des Actes des Apôtres et un autre écrit, les brûlèrent et conseillèrent à Gattey de ne plus servir les intérêts des aristocrates. Le lendemain ils entreprirent une nouvelle excursion, rue de l'Echelle, oîi une foule de pamphlets aristocrates furent livrés aux flammes. Après cet exploit la foule
^) Journal de 1790, rédigé dans le même esprit que les Actes des Apôtres, 24 n. in-S^.
-) Hatin: Histoire IV, 172.
'^) Cf. la Chnmique de Paris du 19 novembre 1790.
se porta au bureau de la Gazette de Paris, où l'on brûla ce journal „ antipatriotique", et au Palais-Royal, où fut détruite, de la même façon radicale, l'enseigne du bureau d'abonnement de ce journal '^).
Ces actes de violence étaient réprouvés par les amis de l'ordre et de la modération. Ainsi Loustallot écrit dans les Révolutions de Paris:
C'est d'abord une atteinte portée à la liberté de la presse. Le peuple doit-il faire à force ouverte ce que le despotisme faisait autrefois par- des lettres de cachet? Non, sans doute; et cependant qu'a-t-on fait autre chose? Il se vengeait, on s'est vengé; il détruisait l'ouvrage qui lui déplaisait; on a détruit deux ouvrages qu'on trouvait déplaisants.
C'est un attentat à la propriété'. Or, on n'a pas plus le droit de dépouiller un libraire de l'édition d'un ouvrage dangereux, que d'enlever de chez un apothicaire toutes les matières qui contiennent du poison. Ou l'on craignait le mal que ces ouvrages pouvaient produire, et alors il fallait en dénoncer les auteurs et distributeurs à l'autorité publique; ou l'on voulait tirer vengeance d'un mal déjà fait, et c'est encore de l'autorité publique qu'il fallait l'obtenir.
Se faire justice soi-même, c'est décrier la bonne cause. Si les principes de la Révolution sont bons, il triompheront dans les esprits de ceux qui n'ont pas un intérêt direct à la calomnier auprès d'eux-mêmes. Si ces principes sont justes, ils n'ont à craindre ni les discussions, ni les sarcasmes, ni les sophismes, ni les calomnies -).
Nous avons vu que les accusations portées devant l'Assemblée nationale et devant la municipalité étaient souvent des affaires tout à fait personnelles, c'était un membre particulier de ces assemblées qui se plaignait d'être calomnié, ou bien quelqu'un du dehors qui inspirait la dénonciation pour satisfaire une vengeance particulière. Des plaintes de ce genre furent aussi souvent déposées devant les tribunaux, et on en trouve aussi dans les journaux. Entre autres, on peut citer les plaintes du duc d'Aiguillon sur les innombrables libelles qui l'attaquaient. La plus importante fut celle qu'il inséra, le 19 janvier 1790, dans plusieurs des plus grands journaux révolutionnaires: le Patriote français, les Révolutions de France
') Chronique de Paris du 23 et 24 mai 1790. ■-) Révolutions de Paris du 22—29 mai 1790.
et de Brabant et le Moniteur, et où, dans des lettres adressées aux rédacteurs de ces feuilles, il essaye de se justifier des accusations dont il a été objet ^).
Il dit qu'il méprise profondément les calomnies, mais cette affirmation est récusée par le fait qu'il a écrit, ainsi qu'il le dit lui-même, au comité des recherches de l'Assemblée nationale, à celui de la ville de Paris et au procureur du roi au Châtelet pour faire les perquisitions les plus minutieuses afin de prouver son innocence et de punir ceux qui l'ont calomnié. Une autre fois ce fut un épigramme composé par certain Mende-Monpas, qui indigna d'Aiguillon à tel point qu'il en fit citer l'auteur et se plaignit dans les journaux de l'affront qu'il avait essuyé -).
Celui des journalistes qui était le plus souvent l'objet de vengeances personnelles, était Camille Desmoulins. Une fois ce fut le duc de Crillon qui, offensé de ce que Camille l'avait appelé „citoyen douteux" et „anti-Jacobin", l'assigna pour qu'il se rétractât sous peine de 100,000 livres de dommages et intérêts. Desmoulins eut beau déclarer dans son journal que la liberté de la presse était détruite, si l'on n'avait plus le droit de dire son opinion, il ne servit à rien non plus que les journaux, comme la Chronique de Paris, s'indignassent de ce procès, — Camille fut forcé de se résigner à ce jugement ■^).
A la même époque à peu près, un sieur Liger, qu'il avait traité de pillard, lui envoya une assignation en paiement de 100,000 livres de dommages-intérêts, mais il semble que cette assignation n'eut pas de conséquences ^). Une autre fois l'attaque fut plus funeste. Le 6 juillet 1790 Camille Desmoulins fut assigné devant le Châtelet par Talon, lieutenant civil et député
^) Les lettres de d'Aiguillon n'expliquent pas quelles étaient en réalité ces accusations.
■-) Cf. le Patriote français du 31 mai 1790. Voici les vers dont il se plaignait:
Nous sommes transportés au temps nriraculeux: Tandis que d'Aiguill' • • • en femme se déguise Antoinette devient un homme généreux Et digne d'honorer le noble sang des Guise.
3) Hatin: Histoire IV, 189.
■1) Ibid. V, 387.
à l'Assemblée, ..pour avoir mal parlé du Châtelet", et condamné à 20,000 livres ou à une rétractation. En même temps. Talon cita encore un autre rédacteur, Dusaulchoy, à répondre de ce que, dans son journal, le Répuhlicain ^). il avait dénoncé Talon comme juge prévaricateur et comme ayant manifesté dans l'Assemblée nationale des vues et des principes contraires à l'esprit des décrets. Desmoulins protesta de nouveau dans son journal avec énergie et courage contre cette assignation. S'appuyant sur l'article 11 de la déclaration des droits, il cherchait à démontrer que la seconde partie de cet article, „sauf à répondre des cas déterminés par la loi", devait s'entendre des cas déterminés par les lois nouvelles „car, disait-il, si le légis- „lateur eût entendu les cas déterminés par les lois anciennes, «cet article 11 aurait dit à la fois oui et non". Il qualifie en outre le procédé du Châtelet d'illicite, cette autorité étant, comme la police, dépendante de l'Assemblée nationale, et l'Assemblée nationale n'ayant encore créé aucune loi nouvelle en cette matière, ce qui montrait suffisamment que l'Assemblée voulait, en attendant au moins, qu'on suivît la loi naturelle, qui pouvait dans le cas présent obliger à la réparation de l'offense et à la rétractation, mais qui ne pouvait nullement infliger une amende, ni de 20 mille, ni de 100 mille, ni de 300 mille livres. Ces protestations ne servirent à rien; lorsque, le 7 juillet, Malouet de son côté se plaignit auprès du procureur du roi au Châtelet des exagérations de Desmoulins et insista pour qu'il fût condamné à la peine désignée par Talon, l'arrêt fut prononcé dans ce sens -).
Tout le monde s'arrogeait le droit de juger dans les affaires de la presse et de se plaindre de ses exagérations. Même les dames de la Halle se plaignirent, en juin 1790, au comité de police des bouleversements occasionnés par les libelles ^), et déjà antérieurement le bourreau de Paris, Sanson, avait intenté un procès de diffamation à plusieurs journalistes : Prud-
1) Mai -- 7 octobre 1790, 15 n. in-8f».
-) Hatin: Histoire IV, 192 et V, 387 et suiv.
3) Ibid IV, 164.
homme, Gorsas, Beaulieu ^), un sieur Descentis-) et Camille Desmoulins, ainsi qu' aux imprimeurs de leurs journaux, qui l'avaient accusé de participation aux complots aristocratiques et avaient faussement annoncé qu'il était arrêté. Dans ce procès le bourreau de Paris triompha et les journalistes durent se rétracter ''). On voit que, comme il a été déjà dit, toutes les tentatives faites pendant cette période pour limiter la liberté de la presse ne portèrent aucun fruit. Cela tient en partie à ce que, malgré leur apparence grandiose, ces tentatives étaient au fond assez molles, du moins dans la généralité des cas; mais cet insuccès venait évidemment surtout de ce que la liberté -de la presse elle-même s'était si bien consolidée à cette époque, qu'aucun effort ne pouvait l'ébranler. Dès le 10 août 1792 la position de la presse change essentiellement.
1) Auteur d'un journal important intitulé l'Assemblée nationale, mais changeant plusieurs fois de titre (17 juin 1789 — 30 septembre 1791).
2) Auteur d'un journal intitulé Courrier de Paris ou le Pabliciste français (14 octçbre 1789—14 mars 1790).
3) Hatin donne un compte-rendu détaillé de ce procès. (Cf. Histoire IV, 193—204).