SITUATION DE LA RUSSIE DU PRINTEMPS 1919 AU PRINTEMPS
A. — Régime juridique.
L'État se trouva ainsi, à partir du mois de juillet 1918, le seul propriétaire de tous les moyens de production industrielle et agricole. Sous peine de détraquement complet du nouveau système économique, il ne pouvait plus y avoir la moindre place, à la libre initiative des individus. L'État était ainsi conduit « à réaliser le règne du fonctionnarisme intégral et universel » (1).
Pour imposer un pareil régime, violant délibérément « cette passion de la liberté que Dieu a mis au cœur de l’homme » (2), le Gouvernement était obligé de maintenir et de consolider sa dictature.
. (4) Pecqueur, Théorie nouvelle d'économie sociale et politique. (2) Fournier, Le Phalenstère.
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Par la Constitution du 10 juillet 1918, la population fut privée de toute liberté politique (1) et de garantie contre l'arbitraire gouvernemental par l'établissement du principe de la confusion des trois pouvoirs législatif, exécutif et judiciaire. A l'exemple de la Royauté de droit divin, le Gouvernement posséda le droit d'évoquer devant lui les affaires judiciaires. Le pays fut ainsi couvert de Cours martiales et de Conseils de guerre fonctionnant d’une manière continue. S'ils parvenaient à échapper à ces tribunaux d’exception, les justiciables ne trouvaient d’ailleurs aucune garantie d’impartialité auprès des tribunaux réguliers car, fonctionnaires révocables ad nutum, les juges populaires obéissaient servilement aux
injonctions de l’administration.
B. — Régime économique.
Ainsi devenu l’unique entrepreneur de toute l’économie russe, le Gouvernement allait pouvoir substituer au principe de la rémunération du travail proportionnelle à l'utilité du service rendu celui dela rémunération proportionnelle au travail effectué.
Pour réussir, il lui suffisait de maintenir la production de l'industrie à son niveau d’avant-guerre afin de satisfaire les besoins des paysans en produits manufacturés. Impos-
sible avant la Révolution sans le secours de l'étranger, l’équi-
(1) Le suffrage universel est mutilé. Il est censitaire, indirect et public. Si le corps électoral comprend les femmes et les militaires, l’article 64 énumère des catégories de personnes qui en sont exclues : « Quiconque tire un profit du travail d'autrui est privé du droit de vote ». Même parmi les prolétaires, il faut
distinguer ceux des villes et ceux des campagnes dont l'éducation communiste n’est pas assez avancée,
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libre des productions agricole et industrielle pouvait maintenant se réaliser malgré le blocus par la simple économie des pertes d'énergie inhérentes au régime de la libre concurrence.
Pour avoir cependant voulu, sans y être préparé, diriger lui-même l’activité économique du pays après avoir tué le ressort de l'intérêt personnel parmi la population, le Gouvernement ne put éviter de s’entourer d’un personnel innombrable et par surcroît incapable (1).
Au sommet de la hiérarchie se trouvait le Conseil supérieur de l'Économie nationale. Il était chargé de dresser, d'accord avec le Commissariat du Ravitaillement (Komprod), un programme d’approvisionnement, de répartition et de production. Recrutés en partie parmi l'élite intellectuelle et technique de la société russe encore existante et nommés par les Commissaires du Peuple, ses membres s’adressaient aux Conseils locaux de l'Économie nationale pour étre renseignés sur l’état de la production, des stocks et des besoins des différents gouvernements. Ne possédant aucun pouvoir d'action sur les Directions créées dans le courant dè 1918, ils proposaient uniquement les mesures à prendre sans pouvoir veiller à leur application.
Les « Glavkis » (2) se trouvaient, en effet, sous la dépen-
dance du Commissariat du Commerce et de l'Industrie.
(1) Fanatiques et recrutés presque uniquement parmi les membres du parti communiste, ces derniers n'avaient généralement pas reçu l'instruction nécessaire pour remplir les fonctions qui leur étaient dévolues.
- (2) Glavki : Direction centrale chargée de diriger la production d'une branche
déterminée de l'industrie.
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Par son intermédiaire, elles recevaient les instructions du Conseil supérieur de l'Économie nationale et prenaient en assemblée plénière, le plénium, les décisions nécessaires.
Transmises aux différentes usines, ces dernières devaient être exécutées sous le contrôle des conseils locaux de l'Économie nationale dont l’activité ne devait pas être théoriquement entravée par les comités d'usine et par les syndicats professionnels (1). |
Cette organisation de la production était ainsi très méthodique bien qu'un peu compliquée. « Peuplés presque uniquement d'ouvriers ne sachant pas se débarrasser des vieilles méthodes de production et introduire une division du travail plus rationnelle et plus en rapport avec la technique moderne » (2), ces innombrables rouages administratifs, aux attributions insuffisamment délimitées, manquaient d'énergie.
Prises obligatoirement en assemblée plénière, à la majorité des voix, leurs décisions se faisaient trop attendre. La machine administrative fonctionnait ainsi avec lenteur et ne pouvait engendrer qu'une immense bureaucratie.
La production se ressentait de tous ces frottements quotidiens entre les différentes administrations. Après avoir créé l'anarchie dans l'industrie par l'établissement d’un régime démagogique, le Gouvernement ne parvenait pas à retirer
aux organisations locales la direction des entreprises pour
(4) Le ravitaillement des entreprises en matières premières était effectué par le commissariat dont elles dépendaient suivant les instructions du Conseil supérieur de l'Économie nationale.
(2) Zagorsky. La production des dirigeants recrutés parmi les ouvriers était encore de 60 0/0 au moment du 8e Congrès des soviets de 1920 (Rykoff).
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ne leur en accorder que le contrôle et arrêter ainsi la décadence rapide de la production industrielle. Jaloux en particulier de leur autorité usurpée, les Conseils locaux de l'Economie nationale refusaient le plus souvent d’obtempérer aux injonctions du pouvoir central.
Ne recevant pas les produits manufacturés promis pour compenser la saisie de leurs céréales, les paysans refusèrent, dans ces conditions, de continuer leurs livraisons. Le Gouvernement dut alors recourir à des mesures de rigueur pour assurer l'entretien de l'armée rouge et de la population urbaine. Il envoya dans les campagnes des détachements d'alimentation, ou Prodotriads, qui les mirent à feu et à sang. Les paysans répondirent à ces exactions en diminuant la
surface des terres emblavées.