‹ Le régime de la production en Russie des Soviets 1917 à 1925 ses résultats, ses conséquencesChapitre 66 sur 70 · Il accorde ou refuse au trust d’adhérer à un syndicat · texte numérisé non relu

Il accorde ou refuse au trust d’adhérer à un syndicat

Ce décret n’en était pas moins libéral, car il permettait aux conseils d'administration des trusts de relever la productivité de leurs établissements d'autant plus facilement qu’il créait luimême une brèche importante dans le principe de la nationalisation des immeubles. Par dérogation, en effet, à l’article 22 du Code civil, le Conseil supérieur de l'Économie nationale peut autoriser les Unions industrielles à aliéner ou à hypothéquer leur capital immobilier pour se procurer les fonds de roulement indispensables (1).

Débarrassée de la servitude de l’approvisionnement par l'État, l'industrie légère profita largement des concessions

gouvernementales. L'industrie lourde ne la suivit pas, au

(4) Discours de M. Osinsky représentant de l’extrême gauche du parti au 42° Congrès (1923) : « Pour satisfaire un besoin réel et vital, nous venons d’accorder aux trusts tous les droits indispensables pour leur assurer une situation prospère dans un régime d'échanges commerciaux » (E. J.).

contraire, dans son essor. Il se produisit un déséquilibre dans la production des matières premières et des produits manufacturés, qui risquait, s’il s'aggravait, de ruiner définitivement l'économie du pays.

Pour relever, à tout prix, la production de sa grande industrie, le Gouvernement soviétique dut prendre dans ces conditions dans le courant de l’été 1923 la décision d'en retirer irrévocablement la direction aux membres du parti communiste et de la confier aux spécialistes.

« Il est absolument indispensable d'utiliser dans toute la mesure du possible les ingénieurs, déclarait M. Osinsky au 12° Congrès des Soviets ; il faut les placer directement à la tête des usines en laissant libre cours à leur initiative de techniciens et d’organisateurs. Quant à nous, nous devons profiter de leur enseignement et essayer de comprendre la manière dont ces hommes créeront de l’ordre dans la marche des entreprises et développeront leur initiative ».

« Donnez leur à manger à leur faim, déclarait M. Krassine, donnez leur seulement deux pièces avec éclairage et chauffage, transformez l'ambiance physiologique de leur travail en leur évitant la crainte d’une catastrophe compromettant leur existence et nos techniciens se mettront au travail » (1).

Sous leur impulsion (2), la productivité des établis-

sements industriels augmenta rapidement au point de dépasser

(4) Discours de M. Krassine, chef des opportunistes au 42° Congrès.

(2) Ceux-ci ont du mérite à collaborer avec les organismes: de l'État. Les condamnations pleuvent sur eux pour les motifs les plus futils au point que la Pravda (n° du 23 juill. 1923) écrit au sujet du procès des ingénieurs de

— All —

sensiblement les facultés d'absorption du marché, et surtout les possibilités financières de l'État.

La Direction du bassin charbonnier du Donetz a ainsi été réorganisée. Jouissant d'une certaine autonomie dans l’organisation de sa production, elle devait simplement se conformer aux instructions gouvernementales pour la vente, les questions financières et les contrats collectifs avec l’Union des ouvriers mineurs.

À sa tête se trouvait un directeur et trois adjoints résidant à Kharkoff avec le service commercial. Il contrôlait les 87 directions locales par l'intermédiaire de 7 délégués, tous ingénieurs des mines avant guerre.

Cette nouvelle direction réduisit à nouveau le nombre des puits en exploitation. 176 seulement furent conservés en activité pour l’exercice de 1923-1924.

Répartition des puits en exploitation par catégorie- NOMBRE DE PUITS

Re CATÉGORIES au charbon. à l'anthracite.

IORBUIESLENIDON Eat seed eee 61 35 2° Puits ayant besoin de sérieuses répara- DO TS ME nt de een 0 48 19 3° Puits destinés à être affermés......... 8 5 OPA EME meneur e Mere 117 55)

Kadievka, coupables d'avoir communiqué des renseignements sur la situation des charbonnages au Conseil de la Société Dniéprovienne :

« Sans doute, ces ingénieurs travailleraient avec plus de zèle dans les entreprises capitalistes. Il ne faut cependant pas les exterminer sous prétexte qu'ils ne deviendront jamais de fidèles serviteurs du régime communiste. Il faut, au contraire, prendre en considération la nécessité pour le Gouvernement de les ménager dans l'impossibilité où il se trouve de se passer d’eux, puisqu'il ne possède pas suffisamment de techniciens rouges ».

En s’opposant à l'application de la journée de 6 heures pour les ouvriers du fond, et en exigeant une amélioration du rendement des abatteurs, elle réalisa avec l’aide de ses ingénieurs un sérieux accroissement de la production minière et

une diminution importante des frais d'extraction.

Rendement moyen journalier d’un abatteur.

Exercice 1922-23, ............., 125 pouds en 8 heures de travail. = LA923-24 rent à 127 —

Production du bassin de Donetz depuis l’établissement

de la Nep.

Fxercico 1921522 0er rc ere te 432 millions de pouds — ÉD HEPRE Dane nn me 0e 479 — — 1928-24 RTE NE Te EE 724,6 —

ANNÉe LOL ER RU 2 QT Re 50 % de l'extraction. DANVIOT O2 ERNER NEE S NES 18 % —— JUNE I25 RES AE ER RER 16 % — AVANT UOTE SERIE NT SR MU RES 8 % —

Le prix de revient du charbon baissa dans ces conditions. Malgré le mauvais état de l'outillage, malgré des frais généraux toujours excessifs (puisque les frais d'assurance sociale s'élevaient encore à 21 0/0 des salaires), il n'était plus au 1° janvier 1924 que de 22 copecks-or le poud en tout venant au lieu de 26,67 à 32 copecks comme en 1922. La di-

rection n'en boucla cependant pas son budget pour deux raisons :

1° L'État lui achetait son charbon sur une base de 16 copecks seulement ;

2° Pour obtenir des résultats satisfaisants, il aurait fallu un tonnage d'expédition voisin de 40 0/0 de celui d'avant la Révolution (Ge chiffre était loin d’être atteint malgré l’amélioration du rendement des mines).

L'augmentation de la production du bassin du Donetz n’en

dépassa pas moins cependant la capacité d'absorption du pays.

Les stocks de charbon s’accumulèrent. Ils étaient de 430 mil-

lions de pouds sur le carreau de la mine au 1° janvier 1924.

Cette crise de surproduction n'atteignit pas seulement l’industrie charbonnière, mais frappa également les autres entreprises nationalisées.

Pour permettre, en particulier, au trust Yougostal de réduire le prix de revient de ses produits et de diminuer ainsi le déficit de son exploitation, son directeur M. Svitzine avait demandé l'élargissement de son programme de production de l'exercice 1923-24. Cette autorisation lui fut refusée le 9 novembre 1923, pour raison financière, par la section métallurgique du Conseil supérieur de l'Économie nationale qui lui

réclama, au contraire, un projet de réduction de 20 0/0.

Tableau de la production de la fonte (Russie méridionale).

ATIRÉOP LOC ERE Rene sn et emeinoienite 13.228.000 pouds. OR ER EP ia se cs hiepioster 186.205.000 — TO rite ne RTE CR 176.150.000 — = INPI EE OR RE RSR AR OCR 4,781.000 —

RO 22 DT M NE ae eee ei hein 6.863.000 ——

— Ak4 —

Production d'acier Martin et d’acier laminé en Russie méridionale.

ANNÉES ACIER MARTIN ACIER LAMINÉ LOUE REP ETES 76.139.000 pouds 62.222.000 pouds. LA C'RP E 174.369.000 — 144.246.000 — ÉORATE ASE 161.640.000 — 130.300.000 — 192122207200 7.867.000 — 5.810.000 — 1922-23. .—..:.... 11.725.000 — 10.449.000 —

Si l'on compare les chiffres de la production de la fonte et de l'acier, on s'aperçoit que la première représente seulement 50 à 60 % de la production des fours Martin. Ce résultat s'explique par la refonte de la vieille ferraille ou du riblon d’avant la Révolution (Æ£. J., n° 64, 1924).

La Russie ne parvient donc pas à sortir de cette -crise de surproduction ou plus exactement crise de sous-consommation. Pour réussir, il fallait dénationaliser toute l’industrie en même temps ou ne rendre la liberté à aucune. Cette diminution par palier de la bureaucratie ruina, au contraire, définitivement l’économie nationale:

Libérée la première, l’industrie légère se développa rapidement jusqu’au jour où, ses stocks épuisés, elle ne trouva plus les matières premières nécessaires à sa « reproduction » et dut se concentrer pour régler sa fabrication suivant les possibilités du marché. Se rendant seulement compte, à ce moment, du danger de ce resserrement de l’activité économique du pays, le Gouvernement chercha à y parer, en décentralisant la direction de la grande industrie. Loin de s’atténuer, la crise se reporta

sur l’industrie lourde.

Dirigeants de l’industrie en pourcentage.

(Troud, 1% janv. 1924).

ANNÉES INDUSTRIES OUVRIERS INSTRUCTION supérieure.

PAUSE de SAS (Rs 36,5 % LOD D RR e ne dette 50 % 50 % ANT an Grase ER VUS Petite 46 % 54 %

Le déficit budgétaire resta ainsi inévitable et dût être comblé par un prélèvement sur le capital.

« L'art pour l'État de trouver des ressources consiste à dépenser rationnellement le capital national, déclarait La Pravda (9 juin 1923). L'augmentation de la productivité du pays deviendra évidemment impossible, mais il n'existe pas d’autres moyens de sortir de cette impasse où se trouve notre économie nationale.

» Il faut recommencer à vivre sur le capital improductif, ajoutait-elle, il faut utiliser les industries mises sous le régime de la conservation et les biens sans rapport. Les réserves du pays sont grandes; leur réalisation, même à des prix assez bas, peut procurer des sommes suffisantes pour aider au rétablissement de l'économie nationale » (1). R

Pour sortir de cette impasse, le Gouvernement employa deux moyens opposés. Il continua la persécution de l’industrie et du commerce privé et chercha à attirer en Russie les capitalistes étrangers.

Surchargée d’impôts et de redevances, obligée de travailler

(1) Pravda, 9 juin 1923.

Guérin. | 10

suivant les indications du « Prom-bureau » et de payer aux ouvriers des salaires supérieurs de 50 0/0 à ceux des établissements nationalisés, l’industrie privée s’étiola.

Après avoir été remises précipitamment en activité en septembre 1922 (1), pour combler en partie les défaillances de la grande industrie charbonnière, les houillères affermées, en particulier, périclitèrent à partir du mois de novembre 1923. De 5,7 millions de pouds en octobre, la production mensuelle des 432 puits du P.T.Ougol(2) tomba, dès le mois de novembre, à 3,4 millions de pouds. Cette diminution rapide de l'extraction s'explique par la politique gouvernementale. Dans les contrats d’affermage, en effet, un article interdisait au locataire de vendre sur le marché libre son charbon avant de l'avoir offert au trust Donougol. N'ayant pas le droit de le transporter par chemin de fer, les fermiers disposèrent d’un centre de consommation trop restreint au moment de la crise d'écoulement du combustible pour absorber la totalité de leur production malgré leur prix de vente inférieur à celui du Donougol (3).

Craignant également une indépendance trop grande des koustaris {les petits industriels), le Gouvernement les persécuta à partir du printemps 1923. En leur promettant la fourniture

de matières premières à de faibles taux et la vente de leurs

(1\ Surchargées d'impôts et surveillées par une administration tatillonne, les entreprises affermées, après avoir à la fin de 1921 traversé une période assez prospère, avaient périclité dans le courant de 1922. De novembre 1921 à mai 1922, le nombre des puits en exploitation était tombé de 700 à 100 et la production mensuelle de 8,5 millions de pouds à 800.000 pouds.

(2) Association des puits de charbon affermés.

(3) Leur prix de revient était certainement inférieur de 33 0/0 à celui du

Donougol.

produits à des prix élevés tout en les menaçant de majorer leurs impôts en cas de refus, il essaya de les grouper en une coopérative de production. Si les artisans acceptèrent pour la plupart de faire partie de la coopérative pour se procurer les mar- Chandises dont ils avaient besoin, ils s'adressèrent cependant de préférence au commerce privé pour la vente de leurs produits.

Classification des entreprises dans le Gouvernement de Kazan en 1923.

Nombre d'entreprises privées... Al .266, production 50 % du total. NOMDTE AUNIONS ee eee. 6 Nombre d'entreprises de l'État... 12

Bilan du commerce dans les villages en 1923 en Russie.

Covpératives..... 15 % 600 millions de roubleg-or............... HA er 5 — Particuliers...... 80 —

Dans les campagnes (1), la petite industrie continua à prospérer mais se trouva dans les villes dans une situation très précaire, de l’aveu même des membres du parti communiste (2).

Dans un article paru dans l’Ækonomitchesckaïa Jisn du mois

de juillet 1924, M. Kabakoff remarquait le souci des établis-

sements privés d'éviter toutes relations d’affaires avec les insti-

(4) La productivité de l’huile de tournesol en Ukraine, en particulier, es complètement entre les mains de l’industrie privée à 15 0/0 près, au grand avantage des consommateurs qui la paient quatre fois moins cher depuis le rétablissement de la concurrence privée.

(2) Un particulier ne peut, sous peine de mort ou de confiscation de ses biens,

rompre un contrat synallagmatique avec une institution de l'État.

tutions gouvernementales et leur préférence pour les services des commerçants privés qu'ils pouvaient utiliser «sans risque ».

D'après les lois soviétiques, en effet, une institution gouvernementale n'est pas responsable de ses actes envers des commerçants. Elle peut rompre à tout moment un contrat synallagmatique comme non conforme à l'intérêt de l'État (1). Elle renseigne également le Commissariat des finances sur ses transactions avec les particuliers. Ce dernier en profite pour taxer d'un impôt, tel qu’il en perd tout désir de recommencer, l'industriel assez fou pour acheter des lots importants de matières premières par l'intermédiaire du Wniechtorgou du Komvnoutorg (2).

« L'industriel reste donc, ajoutait M. Kabakoff, en contact permanent avec son confrère commerçant. Dans toutes ses opérations de production et d'écoulement, le capital privé agit comme un organisme uni. Il se dresse dans son ensemble devant les organisations gouvernementales et coopératives comme une antithèse entière et indépendante » (3).

En même temps qu'il persécutait l'industrie privée, le Gouvernement institua un Commissariat spécial du Commerce intérieur, le Nar-Kom-vnou-torg, chargé de lutter contre le développement du commerce libre et de tuer toute concurrence aux organismes officiels. Par la taxation des marchandises et l'augmentation incessante des loyers et des impôts, les faillites

se multiplièrent. Le commerce honnête et à pignon sur rue fit

(1) E. J., 29 juillet 1924.

(2) E. J., 29 juillet 1924.

(3) E. J., 29 juillet 1924.

place à celui des « commerçants rouges », des hommes d'affaires véreux qui assurèrent en janvier 1924 64 0/0 du chiffre

d’affaires du pays.

Situation du commerce privé en 1923 à :

Pétrograd. 22,2 % de faillites en avril sur les 15.847 établissements ouverts au 1° janvier 1923.

Moscou... 50 % de faillites en décembre parmi les établissements ouverts au mois de janvier 1923.

Saratoff... 50 % de faillites en décembre parmi les établissements ouverts au mois de janvier 1923.

Chiffre d’affaires du commerce privé au 1°" janvier 1924 en pourcentage de celui du pays entier.

Commerce rural et de détail....... 80 % du chiffre d’affaires total. Commerce de demi-gros........... 52 % — Commerce de sros .. 7... 14 % =

Ne supportant aucune charge fiscale, ces agioteurs parvinrent à être les principaux intermédiaires des trusts qui les préférèrent aux coopératives. Travaillant avec les avances fournies par les institutions économiques officielles, ils étendirent leurs opérations aux frais du Trésor (1).

En même temps qu'il persécuta l'initiative privée, le Gou-

(1) À la Conférence économique de Rostov, il fut reconnu que la région fourmillait d'agents envoyés par les autres villes pour acheter les produits du pays. Après s'être renseignés auprès des institutions officielles du prix courant des marchandises, ces derniers disparaissent sans laisser de trace et sans même utiliser les services commerciaux des trusts. 1ls se rendent en effet, après s’être ainsi documentés, chez les nombreux intermédiaires privés de la ville, passent aveceux un marché pour la livraison des produits et leur avancent les milliards de roubles nécessaires aux opérations à réaliser.

vernement demanda aux capitalistes étrangers de l'aider à « déconcentrer » son industrie en lui fournissant les fonds de roulement nécessaires à une production en grande série et à bas prix. Malgré quelques tempéraments apportés à l’application de ses principes économiques, ces derniers montrèrent peu d’empressement à risquer leurs capitaux dans uu pays où le revenu annuel par tête d’habitant est inférieur à 35 roubles-or.

Au 1* janvier 1924, 40 concessions étaient accordées ; mais en raison de la déclaration de La Haye de 1922 des Gouvernements alliés et de l’insécurité juridique, la plupart des concessionnaires n'avaient pas encore commencé à exploiter. Sur ces 40 concessions, 6 étaient agricoles sur des terres appartenant avant la Révolution à l’État (1) et 7 industrielles. Seule, celle des ouvriers américains concernant l'exploitation d'une série d'entreprises dans le bassin du Kouznotzk (Sibérie) violait les droits des anciens propriétaires. Elle n’en marcha d’ailleurs pas mieux, puisque le Gouvernement sovietique fut obligé de venir financièrement en aide aux associés.

Le Gouvernement ne parvint donc pas à attirer les capitalistes étrangers et à décongestionner son industrie, dont le prix de vente des produits était trop élevé pour un pays ruiné et menacé par la famine. Les stocks s’accumulèrent. Ceux du bassin du Donetz atteignaient, en particulier, le 28 décembre 1924, 150 millions de pouds de charbon. Malgré les abaisse-

(4) La maison Krupp obtint, en particulier, le droit d'établir une « fabrique de blé » utilisant des tracteurs perfectionnés sur un territoire de 25.000 Lo tines. Elle n’a pas encore commencé la moindre exploitation.

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