CHAPITRE II
L'usage de la saccharine au point de vue de la santé publique.
Le fait, dont l'expérience avait donné la preuve, que la saccharine se retrouvait toute dans les urines et par suite n'avait pu en aucune façon concourir à la nutrition, avait paru devoir s'Opposer à l’'emploide cette substance dans la fabrication desdenrées alimentaires. Il n'était pas absolument suffisant pour arriver à ce but. Les industries de l'alimentation pouvaient encore tirer un excellent parti de la saccharine quoiqu'elle fut sans valeur alimentaire. La saccharine réunit deux qualités très appréciables : elle est un édulcorant puissant en même temps qu'un antiseptique énergique.
Bien que réduite au simple rôle de condiment, on pouvait admettre que l’usage s’en généralisât, à la condition que les produits saccharinés fussent vendus comme tels. (Il restait cependant une question de falsifications facilitées par l'abus dela saccharine.)
L'inactivité, attribuée à ce composé chimique et qui tendait à en faire tolérer l'usage, fut alors mise en doute. |
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La benzine, base de la saccharine, (laquelle n'est que l’anhydride de l'acide. benzoïque sulfamidé) est aussi le point de départ de la préparation de Ja fuchsine, du bleu, du violet et du noir d'aniline, du vert malachite, du vert brillant, du vert Lumière, de la fluorescine, de l’eosine, du bleu de methylène, du violet de Lauth, toutes substances qui sont pour l'organisme des poisons plus ou moins violents. La parenté assez étroite de la saccharine avec tous ces corps n'apparaît pas, à première vue, comme bien recommandable pour un produit qu'on désire voir fréquenter dans le monde des substances alimentaires.
En un certain sens, l'expérience n'a pas confirmé les préventions que faisait naître cette communauté d’origine avec des corps vénéneux. La question de la nocuité de la saccharine a été très discutée et n’est pas encore nettement tranchée. Le doute qui semble subsister à ce sujet ÉSiPplus apparent que réelet vient-dece/’que, s’il est facile de poser laconiquement la question : La saccharine est-elle toxique? On nesaurait répondre de même. Les partisans et les adversaires de la saccharine ont contribué à faire croire à des contradictions formelles dans les réponses des savants à cette question ; ils ont cherché surtout à convaincre le public en publiant des extraits des déclarations des physiologistes, qui isolés, paraissaient plus catégoriques parce qu'ils perdaient une partie de leur véritable sens.
Il est certain que la saccharine n’altère pas les tissus vivants. C'est un corps très stable. Il ne se
combine avec aucun élément constitutif des cellules et par conséquent n’entrave pas directement leur fonctionnement. En ce sens, tout au moins, la saccharine n'est pas toxique. L’avis du Comite Consultatif d'Hygiène publique, communiqué au Ministre de l'Agriculture le 13 août 1888 disait bien « qu'il était impossible de déclarer catégoriquement que la saccharine était une substance toxique, qu'on était seulement en droit de dire qu’elle n'était nullement nutritive et traversait l'organisme sans laisser de traces. » M. Fleury- Ravarin, qui avait déposé un projet de loitendant à permettre l'emploi de la saccharine daus Ja préparation des produits alimentaires, a pu citer en faveur de l’innocuité de la saccharine les avis de nombreux docteurs et professeurs. Le professeur Lépine de l'Université de Lyon entendu dans une expertise judiciaire s'est prononcé en faveur de la saccharine et a déclaré que c'est un condiment beaucoup moins nuisible que le poivre. Le docteur Dujardin-Beaumetz estime que « si on a défendu l'emploi de la saccharine, c'est parce, que tout en étant inoffensive, elle ne fournit au corps aucun élément qui puisse concourir à sa nutrition ». Le docteur Constantin (Paul), professeur à la Faculté de Médecine de Paris, écrit : « La saccharine constitue pour le tube digestif un antiseptique de tout premier ordre : autre avantage, elle est inoffensive ; ainsi à la dose de 0 gramme ?0 elle ne trouble nullement la digestion. » Le docteur Mercier, lauréat de l'Ecole supérieure de Pharmacie de Paris dit aussi
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« A fortes doses journalières de plusieurs grammes prises pendant très longtemps, elle n'a aucune action sur les fonctions organiques. La portion qui pénètre dans la circulation s’en sépare complètement et passe intacte dans les urines. »
A tous ces témoignages de hautes personnalités scientifiques françaises, M. Fleury Ravarin, pour appuyer son opinion, aurait pu ajouter l'exposé d'expériences faites en Allemagne. Le professeur Kornauth a expérimenté sur des animaux chiens, porcs, volailles ; il a additionné leur nourriture quotidienne de quantités de saccharine considérables sans que ces animaux paraissent en ressentir la moindre gêne. Le docteur Stiff a expérimenté sur des chiens et des chats, et les résultats obtenus ont été absoluments concluants dans le sens de l'innocuité de la saccharine (1).
De toutes ces observations, de toutes ces expériences on a prétendu qu'il n’était possible de tirer qu'une conclusion : La saccharine est une substance inoffensive. C’est une déclaration trop catégorique.
Aux citations qui viennent d’être rapportées il serait facile d'en opposer d’autres, aussi nombreuses, aussi précises et faites par des personnes n'ayant pas moins d'autorité que celles dont les noms ont été cités, et qui aboutiraient à des conclusions contraires. Qu’en résulterait-il ? Que le
(1) Journal de l'Agriculture Pratique, par (GRANDEAU, 1% semestre 1902.
problème de la nocuité de la saccharine doit être insoluble puisque les savants ne peuvent s’accorder à ce sujet. Expliquons plutôt comment il est possible de soutenir que la saccharine est dangereuse pour la santé sans contredire d’une façon absolue les précédentes déclarations.
Tous les physiologistes admettent que la saccharine est un composé tellement stable qu’il ne donne lieu à aucune combinaison chimique à l'intérieur des cellules ; que la saccharine est véhiculée à travers les organes à l’état de dissolution dans le sang, sans qu'elle arrive à se fixer dans aucun tissu, soit musculaire, soit nerveux, soit osseux, etc. dont elle pourrait gèrer la fonction; que, par suite, elle est éliminée par les reins et rejetée au dehors.
Encore faut-il que les reins fonctionnent très bien : si l'individu, qui a absorbé et continue chaque jour d’absorber de la saccharine, est affligé d'une perturbation fonctionnelle de cet organe, l'élimination se fera mal, ou même pas du tout. Personne ne soutient que la saccharine peut s’accumuler dans le sang sans occasionner des troubles graves. La saccharine peut donc être dangereuse pour certains malades. Il y a des personnes qui penseront que c'est une raison suffisante pour prendre des mesures sévères contre l'emploi inconsidéré d'un tel produit dans toutes les branches de l’industrie de l’alimentation.
Supovosons même que celui qui use d'aliments saccharinés ait les reins parfaitements sains. Sera-t-il absolument garanti contre toute indispo-
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sition provenant de l'ingestion de ces produits? Non, car nos reins ont une fonction particulièrement limitée à l'élimination des déchets résultant du fonctionnement de nos organes; s'ils doivent, en outre, débarrasser le sang de produits chimiques inutiles à la nutrition, ils auront à effectuer un travail supplémentaire qui pourra surpasser leur puissance d'action. Cela déterminera un véri-: table empoisonnement. En effet, non seulement la saccharine ne sera pas évacuée, mais encore les nombreuses substances toxiques qu'engendre continuellement la vie des cellules du corps, ne n'élimineront plus avec la même rapidité. C’est ainsi que la saccharine peut amener indirectement une auto-intoxication de l'organisme.
Spécialement en gênant la filtration de l'acide urique et des urates qu'opérent les reins, la saccharine peut devenir l'une des causes premières d’une de ces maladies douloureuses qui s'appellent la néphrite, la lithiase hépathique, l’arterio-sclérose, la gravelle, la goutte ou 1e rhumatisme. Mais il y a plus. Jusqu'ici la saccharine apparaît comme jouant un rôle presque passif, et si elle agit, c'est en tant que masse inerte encombrant les organes; son action s’est manifestée d’une façon trés indirecte. Elle agit aussi d'une manière directe sur l’organisme qui se ressent de sa présence bien avant qu'elle soit parvenue jusqu'aux reins. La saccharine a des propriétés communes à plusieurs des dérivés de la houille; comme le formol et le cresyl, elle est antiseptique. Ces qualités antifermentescibles, qui la feraient, même à