CHAPITRE II
L'emploi de la saccharine au point de vue économique
Malgré les inconvénients que présente, tout au moins pour certains tempéraments, l'usage des produits saccharinés, il est permis de penser que l'emploi des édulcorants chimiques n’auraitjamais donné naissance à une réglementation spéciale
s’il n'avait eu des effets incontestablement per-
nicieux que pour quelques estomacs trop délicats.
Mais, au point de vue économique, l'usage généralisé de la saccharine et autres édulcorants artificiels pouvait devenir une cause de ruine pour l’une des principales industries de notre pays, et la répression de la sophistication des produits sucrés à paru une véritable nécessité.
À l'époque de la découverte de la saccharine, l’industrie sucrière française avait à lutter, comme aujourd’hui du reste, contre une terrible concurrence étrangère. Des lois spéciales, dites de protection, l’aidaient à conserver ses débouchés sur le territoire français à des conditions suffisamment rémunératrices, mais, l'exportation devenait de plus en plus difficile à raison des mesures protectionnistes prises par tous les pays producteurs. De
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plus quand on vit se développer en Allemagne la fabrication en grand des édulcorants à base de saccharine, ou de corps analogues dérivés du toluène, l'avenir pour notre commerce des sucres prit un aspect encore plus menaçant : on crut à l'éviction du sucre par la saccharine en tout ce qui concerne ses usages industriels. La pâtisserie, la confiserie, la fabrication des limonades et des sirops entièrement conquises par le nouveau produit, contre lequel aucune lutte n’était possible, allaient cesser d’être tributaires de l'industrie du sucre. Cependant il est de toute nécessité de favoriser cette industrie car elle est ure source de richesse pour le pays tout entier : la culture de la betterave est dans le Nord de la France intimement liée à la prospérité des fabriques de sucre ; les intérêts liés à l’industrie sucrière ne se réduisent pas à ceux des quelques 350 éabriques qui travaillent la betterave, produite sur 260.000 Fectares appartenant pour les quatre cinquièmes à cinq départements seulement (1). A euxse joignent des intérêts solidaires tant dans l’ordre industriel que dans l'ordre agricole, aussi bien à l’intérieur de la région sucrière qu’en dehors de cette région: la ferme à betterave possède beaucoup d'animaux, animaux de travail pour effectuer la culture et le transport, animaux de boucherie pour consommer les pulpes sortant de l'usine, ces animaux sont
( ) Revue Politique et Parlementaire, n° du 10 février 1907, Article de M. Joseph Hirier.
achetés à l'âge adulte dans les pays d'élevages proprement dits. D'après enquête, 200.000 bœufs sont amenés, chaque année, des régions du centre et de l'Ouest dans les fermes à betterave. Mais ce ne sont pas seulement des intérêts agricoles qui sont liés à la question des sucres. Le commerce des engrais, celui des instruments agricoles sont intéressés au premier chef à la culture de la betterave. Les intérêts solidaires de l’usine ne sont pas moindres : métallurgie, industrie des produits chimiques, mines de charbon, voies ferrées, toutes ces industries voient leur prospérité associée en grande partie à celle de l’industrie sucrière.
Tout cela montre à quel point il était utile de se préoccuper de la répercussion que l'emploi de la saccharine aurait sur la vente du sucre. On eut pu espérer que le public averti des dangers possibles provenant de l’ingestion de marchandises saccharinées, réserverait ses demandes pour les produits sucrés. Maïs les commerçants se gardaient bien de vendre comme tels les produits édulcorés à l’aide de la saccharine. On peut même se demander si, l’industrie, en donnant le nom du produit découvert par Péligot à la matière extraite du goudron de houille a voulu seulement indiquer au public ses propriétés sucrantes ou bien si elle n'a pas également cherché à établir, dans l'esprit du consommateur, une confusion facile entre le sucre de betterave ou saccharose et la saccharine de Fahlberg, de son vrai nom «anhydride orthosulfonamidobenzoïque ». Quoi-