L.l COMMUNE AGRICOLE EN RUSSIE
^5 1. (Jui n'a entendu parler du mii' russe et des partages périodiques du sol entre oo-villageois ? Grâce à son caractère communiste, cette institution nationale a attiré depuis bien longtemps la curiosité du public. On la citait et on la cite encore volontiers tantôt pour soutenir, tantôt pour combattre les théories socialistes. Notre système est réalisable, déclarent les partisans de la réforme agraire, vous pouvez vous en convaincre par le seul fait de l'existenca du inir russe. — Etudiez-le de près, répondent leurs adversaires, pour savoir au juste à quoi veulent aboutir les prétendus bienfaiteurs de l'humanité. Voyez ces champs mal cultivés ; ces récoltes peu abondantes ; réfléchissez aux causes de la misère des paysans russes et des famines qui les déciment et vous finirez par reconnaître (|ue la faute en est au mir, à ce régiuie collectiviste qui rend incertaine toute possession et empoche le cultivateur d'apporter à sa parcelle tous les soins qu'exige une agriculture rationnelle.
Un conservateur prussien, M. le baron de Ilaxthausen, qu'on considère à tort comme ayant révélé au.v Russes ejux-mêmes l'existence du mir, vu que les slavophiles lavaient préconisé bien avant lui dans leurs
lie LA GUMMUNE AGRICOLE
écrits [D, voil surtout dans le mir un moyen de combattre la mobilisation du sol qu'occasionne la liberté des écbanges et les partages à parts égales entre liéi'itiers, introduits tous les deux par la Révolution française et le Code Xapoléou.
M. Le Play qui, de tous les Français, a peut-être le mieux compris le vrai caractère de nos institutions sociales, rattache le mil' à la famille-groupe, et constate son caractère éminemment patriarcal.
M. Anatole Leroy-Beaulieu le critique au point de vue des intérêts agricoles et delà liberté individuelle (^2).
M. de Laveleye le préconise, au contraire, en déclarant que ce « régime empêche l'inégalité des conditions de devenir extrême et otl'rede grandes garanties de paix sociale. En maintenant le sol en la possession de la commune, il ne permetpas que quelques familles puissantes Taccaparent. D'autre part, l'allotisscment périodique empêche, à son avis, un prolétariat de se former, puis- • ju'il assure à chacun une part iualiénaljlt' du fondscommun » (3 .
Mais au milieu de toutes ces appréciations contradictoires, je ne trouve point de description exacte et détaillée du régime agricole de nos villageois. On se contente de dire que ce régime suppose des partages périodi(jues du sol, que ces partages se font à parts égales à des époques définies et variables selon les localités, ipie lallotissement du sol a lieu tantôt par feux, tantôt [)ai' têtes, que les pâturages et les forêts restent en indivis, soumis à l'usage commundes co-villageoisetc. etc.
Tout cela est plus ou moins vrai, mais ne constitue pas encore la [)articularité du uiir. Alin de la saisir, il faut entrer, ainsi (|ue l'ont fait nos slalisticiens. dans le
(I) <;ii(»miak(jv en parle drjà liaiis un iiirnioire rciit on I^<i8.
('2) l/en)|)ire ries l/.ars elles Hiisscs ; seconde édition, vol. I, |). o5;i.
(.\) De la propriété cl de ses formes priinilives, 4 éd., 1891, p. 40.
LA GOMMUNI-: AGRICOLE 117
détail des procédés, par lesquels nos paysans arrivent au partace égal, à la stricte correspondance des lots personnels tantôt auv charges des agriculteurs vis-à-vis del'Ktat (c'est le cas des villages où le revenu du paysan communiste est inférieur à ses impositions), tantôt aux besoins de chaque foyer, besoins qui varient selon le nombre de personnes qu'il contient (c'est le cas des villages à sol fertile et riches en revenus).
Pour que l'égalité devienne un fait, il s'agit de procurer à chacun non une part strictement équivalente à celle de son voisin, mais la possibilité de participer de pair avec eux aux bénéfices que procure la jouissance des terrains divers que possède la même commune. Il y en a de plus ou moins fertiles, de plus ou moins bien situés. Il faudra, par conséquent, reconnaître à chacun le droit à une parcelle égale dans les champs tant proches qu'éloignés, dans ceux qu'on considère comme exceptionnellement fertiles ainsi que dans les terrains de sable ou d'argile. Le nombre des champs dans lesquels chacun a droit à une part distincte dépend, par conséquent, non seulement de l'assolement triennal, mais aussi de la configuration topographique du pays et de la composition chimique du sol. Un champ de sable ou d'argile ne doit pas être confondu avec un champ de terre noire, un champ avoisinant les chaumières des cultivateurs exige une répartition indépendante de celle à laquelle on soumet un champ situé aux confins du territoire de la commune.
Autre raison qui explique le grand nombre de champs dont se compose la terre arable d un mèmeomir»: la ligure géométrique de tel ou tel terrain est irrégulière ; son partage en parcelles d'égale grandeur par conséipient présente des difficultés pour des gens peu instruits et forcés de faire eux-mêmes le métier d'arpenteurs. Ne sachant comment s'y prendre, ils divisent le champ en question
en quelques quadrilatères d'inégale grandeur et procèdent ensuite à l'allotissement dans les limites de chacun de ces quadrilatères.
Un autre motif de réparpillement des parcelles dont se composent les lots d'un seul et môme ménage est le grand nombre d'enclaves que les terres du manoir contenaient avant l'émancipation, le seigneur n'ayant cédé au serf que la jouissance de terrains dont il n'espérait point tirer profit lui-même. Or dans la majorité des cas. les serfs libérés ont gardé les terres qu'ils détenaient sous le régime de la main-morte. Ajoutez k toutes ces causes d'ordre général et qui se retrouvent plus ou moins partout, d'autres particulières, telles que les ondulations du sol, l'existence d'uneforêt qui sépare un champ en deux ou plusieurs parcelles, et vous comprendrez sans peine la raison qui fait que la commune agraire russe procède au travail de l'allotissement à plusieurs reprises, autrement dit dans un plus ou moins grand nombre de champs divers. Ces champs, connus parmi les villageois sous les surnoms de « kon », de « ostolb », <le « jarous », de « zvcno », de « ondd » etc., correspondent à la « Gewanne » des communes rurales de l'Allemagne. GrAce à l'existence de l'assolement fiicnnal, leur nombre ne p(>ut jamais être inférieur à trois, mais souvent dans la même commune cin(j. six et même huit champs sont occupés par les blés dliivcr et un nombre tantôt inférieur, tantôt supér-ieui- estallectt'' à la culture des blés du printemps. Pour éviter la confusion enti'e les trois clianq)s (pi'cxigc lassolcnient triennal et ceux (jui s('i\cnl ;'i irs (•()iiq)(»s<M', nous n <'uvisagerons désormais ces derniers (|Ut' (•ouiuic des subdivisions d un même champ, sans pour (•«■la pci-di-c de vue qur chacune de ces subdivisions lunuc un Idut indêpeudaiil et<jue, lors (lu partiii^c, on l;i soiuudà un aUolisscuiciit séparé !
LA GOMMUNK AGRICOLE iV.t
Si je ne craignais d'embarrasser la mémoire de mes lecteurs d'un nouveau terme, je préférerais appeler ces subdivisions du mot russe « kon » ou de son équivalent allemand (( Gewanne ». Ceci me permettrait de dire que le nombre des a kon » est indépendant du fait de l'existence de tel ou tel mode d'assolement, que chacun a régulièrement ses limites particulières, limites aisément reconnaissables, et que les parcelles provenant de son partage servent à l'allotissement des foyers d'un seul et même villag-e.
Pour faire mieux comprendre les particularités de notre régime rural, je choisirai, comme exemples, quelques communes des gouvernements de Tver, de laroslav et de Moscou. L'une de ces communes se nomme Blasnow. Lassolement triennal y est de règle. 18 kons forment un des trois champs, 11 l'autre et 9 le troisième. Dans une autre commune, cette fois du gouvernement de laroslav, Koltowo, on ne trouve ni plus ni moins 50 kons disséminés dans les trois champs du village. Ce n'est là d'ailleurs qu'une exception. Le plus souvent, les champs des communes rurales russes ne sont composés que de 7 à 8 kons. Ceci a lieu notament dans tous les villages qui ne contiennent pas plus de trente foyers. Dans ceux dont la population est plus grande, le nombre de kons s'élève parfois à 12 par champ (1).
Maintenant que nous savons la différence (|u"il y a entre le kon et le champ, nous allons nous demander comment nos paysans arrivent à établir une égalité de jouissance plus ou moins parfaite entre les familles et les individus d'un même village. Des 20 ou 30 kons dont se compose la terre arable d'un mir, tous ne sont pas de
(l) Oi'lov, .Modes de possoiler la lerro dans le gouveriiemeat de -Moscou.
fertilité diverse. Plusieurs kons peuvent de même être^ situés à égale distance du chef-lieu d'une commune villageoise. Dans ces conditions, il serait inutile dallotir à chacun sa parcelle dans chacun des kons du village. On s'ahstient de ce travail fastidieux et on s'attache seulement à découper les parcelles d'un môme lot de façon à assurer à chacun l'usage de terrains de fertilité diverse et tantôt proches, tantôt éloignés du cheflieu delà commune.
Un autre moyen d'arriver au même résultat, c'est de grouper les individus d'un même village de manière à réduire le nombre de copartageants. Une commune de 70 habitants, par exemple, se prête fort bien à l'établissement de 7 groupes distincts composés chacun dedix individus et portant souvent le surnom de décène^ (desiatnia). Le chiffre 2.32, dont se compose la pojudation d'une autre commune, se divise aisément [)ar huit, aussi préfère-t-on y constituer 29 groupes de 8 personnes chacun (1), groupes surnonmiés huitaines (osmik). Le nombre de partageants étant réduit de la sorte, on procède à lallotissement de tous les kons que possèdeune même commune. A cette fin, on taille chacun d'eux en long, nnn en large, à l'aide d'un b.Uon de bois appelé « shest ». Sileivon ala figure d'uu (piadrilatèi-e ii-régulier dont la base est plus haute que le somuief. on choisit 2)0ur la base une mesure plus grande» que pour le sommet, de façon à ce que des deux côtés le nombre de parties soit égal. Puis on trace des sillons rectilignes entre leurs limites.
Souvent la l'orme du kon force à rti (h'-tarlicr certaines parcelles, trop p<'lites pour pouvoir conslilncr un lot entier. I.eur aspect extérieur est celui de liiangles à angles aigiis, ce qui les fait nommer c klinia » ou coins. Ou
(l)KeussIer, 3^ fascicule, pa^'c !•.>.
LA COMMUNIi AGRICOLE I2t
les donne If* plus souvent aux pauvi-cs de la commune, mais dans le cas où elles seraient nombreuses, on en compose un seul lot. Le travail des arpenteurs improvisés est beaucoup moins couiplicjuc toutes les l'ois que la contenance de chaque kon a été mesurée au préalable en dessiatines ou hectares (100 dessiatines équivalent à 109 hectares). En ce cas, on se contente de déterminer le nombre de dessiatines qui reviennent à chaque groupe et de tailler les lots en conséquence.
Cette Ijesogne, une fois termhiée. il s'acit de faire la distribution des lots que contient un même kon entre les divers groupements qui existent dans la commune (les dizaines, les huitaines, etc.; On procède généralement de la façon suivante : On place dans un bonnet autant de petits morceaux de bois qu'il y a de partageants. Chaque morceau reçoit une forme distincte et correspond à un certain numéro. Un à un les représentants des divers groupes départageants plongent leur main dans le chapeau. Ainsi on arrive à définir l'ordre dans lequel se fera la distribution des lots entre les divers groupes. On assigne les parts en procédant tantôt de gauche à droite, tantôt dans la direction contraire. La coutume exige dans certaines localités que ceux qui ont eu le premier lot dans un kon n'aient droit qu'au dernier dans un autre, toujours afin d'égaliser les conditions, car les terrains qui composent un seul et même kon ne sont pas toujours également fertiles.
Le partage entre groupes est siii\ i de celui euti'e inilividus. De nouveau on tire au sort et on apprend de la sorte qui aura droit à telle ou telle parcelle. Les personnes d'un même foyer reçoivent des parcelles voisines. Souvent on n'attribue aux mineurs que la moitié de la part qui revient à un adulte.
Le nombre de tous les ayants droit est défini de façons diverses. Dans les régions peu fertiles où chacun cher-
i'22 LA COMMUNE AGRICOLE
«lie à diminuer sa part de cliarees publiques même aux dépens de Féteudue de son lot, la commune se préoc- ^^upe avant tout et surtout d'assurer par ses allotissements le prélèvement de l'impôt. On répartit la somme des contributions en même temps que les communaux entre tous ceux dont le nom est inscrit sur les rôles du dernier recensement de la population. La mort aura beau emporter certaines personnes, les familles dont elles faisaient partie continueront à détenir leurs parcelles et à payer leurs cotisations.
Le paysan est plus intéressé au maintien d'une correspondance exacte entre le nombre des parcelles et celui des consommateurs (on dit en Russie : celui des bouches; lorsqu'il s'agit de l'allotissement dun terrain fertile et dont le rendement dépasse les charges publiques. Aussi dans les régions de la terre noire a-t-on toujours préféré ne compter en cas de partage que les vivants (l). On accorde régulièrement aux familles un nombre de parcelles égal î^i celui de leurs membres adultes. D'ailleurs ence qui concerne le mode des partages on peut constater partout une évolution lente mais ininterrompue et qui s'explique parles changements qui se sont produits dans le prix des terres ainsi (|ue dans notre système de contributions directes.
Pour en comprendre la portée, il faul aviiiil tout (juc Je vous fasse connaître le rôle (jue jour l;i commune dans la disiribulion des charges qui pèsent sur nos classes rurales, et la nature même de ces chai'ges. Le moulant des impositions directes est arrêté pour <haque commune [tar la (ihand)re duTrésor,qu'ou trouver (''lal)li(> dans les chefslieux de nos provinces (ou dit : gouvernements,, mais l;i répai'tiliou des chai-gcs mire les memlires du mir apj).irlicnl aux assemblées c(ininiiinales. Les allolissenieiits
(!) V. La coniiiMiiic rurale, ji. ïJM.ï.
•faits par ces risscmhlées servent régulièrement d'assiette aux contributions directes. Quanta ces dernières, elles sont de nature di^'crse. Les unes ont pour origine le rachat des services personnels et des payements en nature, jadis faits par le serf au profit du seigneur. L'h]tat n'a fait qu'avancer la somme nécessaire au rachat et exige son remboursement par annuités. A côté de ces payements se plaçait encore naguère la taille personnelle ou capitation. Elle fut abolie sous le ministère de M. liounge.
En dehors des impôts publics, il faut encore mentionner ceux qui servent à payer les frais de l'administration provinciale, espèce de centimes additionnels dont l'imposition se fait par les conseils généraux ; enfin les prélèvements faits pour subvenir aux dépenses de la commune et de ses autorités électives. Ces centimes additionnels et ces prélèvements locaux varient beaucoup de région à région, ce qui occasionne une grande disproportion dans les charges de nos villageois. On a fait en 1891 ce calcul, que la dessiatine, ou hectare de terre, possédée par les paysans communistes, payait au total dans les provinces occidentales à peine quinze kopecks, dans le nord et le nord-ouest trente-sept kopecks, tandis que dans la zone de la terre noire, ainsi que dans la région manufacturière, elle payait 57, o8 et 5Î) kopecks.
Comme la somme du rachat a été fixée non en proportion du rendement de la terre occupée par le serf, mais en proportion des services personnels et réels de ce dernier, il s'ensuit que le total des payements faits par les membres du mir a depuis longtemps dépassé le montant des revenus qu'ils ont retirés de leurs lots. Ajoutez <iu rachat les autres contributions payées parle paysan russe, et vous saisirez aisément la raison pour hujuolle pendant les 23 premières années qui suivirent l'émancipation des serfs les charges du paysan russi» dépassèrent plusieurs fois les profits ipie lui assurait la posses-
sion de son lot. Ce n'est que par son labeur, son travail agricole et rexercice d'unt petite industrie, exercice auquel il se livrait surtout pendant les* longues veillées^ d'hiver, en compagnie de sa femme et de ses enfants, que le villageois russe fut à même d'entretenir sa famille. N'en était-il pas de même en France à la veille de 89, alors que les cahiers des paroisses de la Picardie par exemple contenaient des déclarations comme la suivante : Les habitants de Naours peuvent prouver (pi'ils paient 20.300 livres, quoique le revenu de leurs terres ne soit que d'environ 14.000. Ils n'ont que leur industrie « pour se nourrir, se chauffer et s'entretenir, eux, leurs femmes et leurs enfants. Il ne faut pas. ajoutent-ils, chercher plus loin la source de la misère affreuse quidésole les campagnes » (1).
Aussi longtemps que le lot du paysan russe resta surchargé de payements dépassant le revenu qu'on pouvait en tirer, l'intérêt de chacun des membres du mir consista non à agrandir, mais k diminuer sa participation aux champs communs. A chaque nouvelle répartition du sol il n'était (juestion que de rendre moins inégales les charges, que d'établir une [)arfaite correspondance entre les lots des co-partageants. ('/est là ce (pii dctei'mina la majorité des communes à n'accorder ces lots (ju'aux personnes dont le nom était inscrit dans les registres de la capitation (podoushnaïa podat). Or, ces registres avaient pour base le recenseinnil (h' la jjopulation qui avait été l'ait en 1<S")S. La cajtilalion ir(''fait payée (\uo par les hommesarrivés à V;\i:r de la majorilé, non |tar les rcimncs ou les iiiiiiciirs. Aussi ('JimiMa-l-ou ces deux deiMiiéres catégories de [x'rsonnes de toute jiai'ticipalioii aux jouissances comniinirs. — Parmi !«'s
(I) DocuiiK'iils |)()iir servir ii riiishiirc ili- la l{i'\(iliilioii i!ans lii .Soinnio, \ . I, [I. I*.)(l f,'<//i/cr tic la fid/aissr ilc .\<iinirs.
paysans autres que ceux des domaines les charg-es avaient été réparties avant rémancipation, non par tète, mais par feu. Le seigneur foncier, responsable devant le Trésor pour la rentrée des impositions directes payées par ses serfs, avait choisi ce mode de répartition, comme étant plus pratique, plus facilement réalisable.
Après leur éniancipation, en 1861, les serfs des manoirs changèrent de système. Leurs lots étant moins grands -que ceux des paysans des domaines et leurs charges dépassant le rendement de la terre, force leur fnt de suivre dans la répartition du sol communal l'exemple des villageois établis sur les terres du Trésor. On n'accorda, par conséquent, de lots qu'aux personnes inscrites sur les rôles de la capitation.
Depuis que cet impôt personnel a été aboli et que les prélèvements faits pour le rachat des droits réels des ci-devant serfs ont été diminués, la dernière fois notamment à l'occasion des fêtes du couronnement, les avantages qu'assure au paysan la jouissance du solde la commune finirent par dépasser les charges attachées à la possession de son lot. Ceci à la longue a déterminé <le la part des communes rurales un changement complet d'attitude vis-à-vis des nouvelles répartitions du sol communal ; on voulut désormais en faire bénéficier non seulement les personnes inscrites au rôle de la taille, mais encore tous les travailleurs adultes, et parmi eux les femmes. On arriva de la sorte et en définitive à mettre l'allotissement des parcelles en correspondance non avec le nombre des producteurs, mais avec celui des consommateurs, les (( iedoqui » ou bouches, d'après l'expression on usage parmi le peuple de nos campagnes.
D'ailleurs on a constaté récemment dans certaines régions un mouvement de recul et qui s'explique par des causes d'ordre général. Le partage par tètes est plutôt dans l'intérêt des jeunes générations que dans celui des
LA CO.MML">'E AGRICOLE li'&
chefs de famille. Aussi ces derniers, voulant préserver leur autorité, se sont ils prononcés plus d'une fois en faveur d'un retour à la répartition par « âmes », autrement dit à une répartition ayant pour base le nombre des personnes inscrites au rôle du recensement de 1858 et qui, toutes, bien entendu, sont devenues à l'heure qu'il est chefs de famille.
Quant à la participation des femmes au partage, elle est à Tordre du jour dans la majorité de nos provinces méridionales, comme aussi en Petite Russie, où la famille-groupe a presque généralement cessé d'exister et où la femme, pour cette raison, commence à exercer une influence beaucoup plus grande. Dans le reste des provinces, il n'est régulièrement question que d'accorder certaines parcelles à la veuve dans le cas où elle serait mèred'un tils mineur et à condition bien entendu (ju'cllc refuse de convoler à de nouvelles noces (l).
L'égalité, tantôt de charges,^tantôt de jouissances, que les partages périodiques tiennent à assurer, ne peut se maintenir qu'à condition que les lots individuels soient agrandis ou diminui'S selon les changements (jui interviennent dans le nond)re des personnes (pii lomposeid les divers foyers.
En dehors de l'influence cju'exercent sur ce nombre les naissances et les décès, il peut être directement diminué par l'émigration d'un plus ou moins granil nombre de personnes qui, se sentant à l'étroit, cherchent à s'établir au dehors.
(iCS « rôdeui's » (sliatouni , surnom dopprobi'e (|ue leiu' ajqiliijiient les voisins, déterminent par leur ili'|)art une augmentation eonsidéi'able de. cliariics [tour ceux qui resleiit. Lf iiondu'e de i'("><lt'urs df-Ncnanl considei'able, on sent la nécessité de réa jiisicr lo lots d(>s l'ainilles
(I Poslnikov. (tbsi'hinnnii- cin/frlai/f/iit', Dcuxièiiic livraison.
LA COM.MCiNE AGRlCOLFi 127
d'un mémo mii-, en diminuant ici et en augmentant là le nombre des [)arcelles qui les composent. C'est ce que les paysans russes entendent par « valka » et « navalka» ; c'est là ce qui occasionne dans leur milieu le réajustement partiel de la répartition existante. De pareils procédés deviennent insuffisants à la longue, c'est-à dire alors que des mineurs arrivent à làge de la majorité et que les naissances et les décès déplacent les forces numériques des familles.
Une nouvelle distribution des lots s'impose et on y procède en faisant table rase du passé. Les anciennes limites des champs ou kons sont les seules qu'on ne fasse point disparaître à cette occasion. Un nouvel allotissement des parcelles, suivi de leur tirage au sort, permet de rétablir l'égalité. Elle exige quelques sacrifices de la part de ceux (j[ui ont engagé des capitaux dans l'aménagemcnt de leurs parcelles et sont forcés maintenant de les cédera autrui dans plus d'une commune ; l'usage s'est établi d'ailleurs de les dédommager, tantôt en argent, tantôt d'une façon indirecte, en leur accordant une étendue de terrain un peu plus grande que celle qui leur reviendrait par le fait d'un partage strictement égal.
Les deux modes de répartition, celui qui consiste dans le réajustement partiel des lots, et celui qui se fait par une distribution nouvelle du sol entre tons les foyers, poursuivent, ainsi qu'on vient de le voir, un but identique, celui d'établir l'égalité de jouissances. Il est par conséquent tout aussi insensé de prohiber les réajustements partiels (jue de remettre à longue échéance et ù unterme défini d'avance piU' la loi la répartition systématique du sol entre les habitants d'un même village ; à moins, bien entendu, qu'on ne tienne à passer en définitive au régime de la propriété individuelle et à faire le sacrifice de l'égalité. Il va de soi que les réajustements partiels se-
li'S LA COMMUN!-: AGRICOLE
ront plus urgents là où le noml)re de lots vacants se sera <:onsidéral)lement accru grâce aux émigrations. Il est également évident que les partages périodicpies deviendront plus ou moins nécessaires suivant le nombre de personnes n'ayant aucune part aux champs communs. L'expérience confirme ces déductions, en nous faisant <;onnaitre que les réajustements se produisent surtout <lans les districts où, comme dans ceux de Saraara, Stavropol, Bousoulouk, le nombre depersonnesayant abandonné la commune s'élève à un chiffre considérable, représente par exemple 9, 11 et même 19 0/0 de tous les habitants du village. Cette même expérience nous apprend que dans la Grande Russie, où le rendement du sol est encore bien souvent inférieur à ses charges, on sent quelquefois la nécessité d'une nouvelle répartition générale, tandis que danslo pays de la terre noire, ■ces répartitions devicMinont de pins en plus rares.
§ 2. Essayons maintenant de tirer quelques conclusions des faits que nous venons d'analyser. Un préjugé fort répandu consiste à croire que le régime communiste qui nous est propre assujettit à tout jamais l'agriculture à l'assolement triennal. Ce préjugé provient de ce (ju'on se figure le territoire de la commune divisé nécessairement en trois cham[)S, dont l'nn reste en friche. Or il n'en est rien, le nombre de Uons étant assez grand pour permettre (jue certaines parties du sol communal soient alfcctées à la culture de la lietterave» de la pomme de terre, du chanvre et du lin, sans parler des prairies arti iicielles. Le système du mir ne peut, [)ar conséquent, être considéré comme un empêchement séiieux aux progrès de l'agriculture. 11 est vrai que co i-égimeest moins favorable à rinili;ili\ c pi'ivi'e (|ue celui deja |)elilc [)r(»priélé, car, ainsi ipie nous IcNciiniis dans la suite, clia-
(1) \ . l . /ji ''inu/iii/ir ri//iii/i'iiis<' |i. Mol.
que ménage est réduit à suivre le mode d'assolement qui lui est imposé par l'usage de la commune. Mais rien n'empêche que cette dernière n'adopte dans l'aménagement des champs tels ou tels changements dont l'utilité lui aura été démontrée par la pratique. C'est ainsi que dans ces vingt dernières années, on a vu marcher de pair avec l'accroissement du nombre des habitants le fumage des terres, et que cette pratique s'est étendue -des terres seigneuriales à celles des ci-devant serfs. Les prairies artificielles se rencontrent également dans les domaines privés et sur l'étendue des terres possédées parle mir. M. Gourvitch, un jeune économiste trop tôt emporté par la mort, a le premier attiré l'attention du public sur ce fait dont l'importance ne peut être exagérée. Il a signalé l'entrain avec lequel les paysans du g-ouvernement de Tver, province dont le sol est pauvre et les récoltes peu al)ondantes, se livrent à la culture du trèfle et de la luzerne. On peut en dire autant des communes rurales qui avoisinent Moscou. Mais ce sont les bords de la Souchona qui, au dire de M. Terner, ont été le berceau des prairies artificielles. De là elles se sont répandues dans toutes les directions au fur et k mesure que la construction de nouveaux chemins de fer d'intérêt local a permis le transport du foin dans les grands centres de population. Dans plus dune commune cette évolution a été suivie de l'abandon de l'assolement triennal, le quatrième champ servant à semer le sainfoin, le trèfle, la luzerne, etc. Tel est le cas d'un grand nombre de villages situés dans le gouvernement de laroslav. Si dans quelques autres provinces, l'introduction des prairies artificielles n'a pas amené jusqu'ici l'abandon de l'assolement triennal, c'est qu'on a su les tailler dans les terres vaines et vagues qui jusque-là n'avaient servi qu'au parcours du bétail. Dans le gouvernement de Smolensk 30 0 0 des communes villageoises du district.
de Kaschin ont introduit chez elles des prairies artificielles. Les mêmes progrès se constatent dans les gouvernements d'Arcliangel, de Novgorod, de Toula, dans les^ provinces lithuaniennes, dans celles de Kiev, de la Volliynie et de Poltava (1).
Les paysans communistes soumettent les prairies, tant naturelles qu'artificielles, aux mêmes répartitions^ périodiques que celles dont les champs de labour nous présentent le spectacle, avec cette différence pourtant que l'allotissement des prairies se fait tous les ans. La cause en est que les paysans tiennent à partager également les avantages qu'assurent à telle ou telle prairie les pluies abondantes, souvent même les inondations printanières. Chacun veut avoir sa part dans les bénéfices qui en proviennent. Aussi la coutume exige-t-elle que rallotissementn'aitlieu, en cequi les concerne, que quel- (jues jours avantla fauchaison. On fait séparément le partage de chacun des près qui appartiennent à la commune. L'esprit d'égalité pousse parfois à ne soumettre à ce partage que le foin déjà récolté, la fauchaison se faisant en ce cas en commun. Souvent aussi on attribue successivement les diverses parcelles d'un même pré aux divers groupes dont se compose le personnel des usagers dfr la commune. Gela fait que dans l'espace de cinq ou de dix ans toutes les dizaines ou huitaines d'un même mir auront également joui de la prairie tout entière. Mais dans le cas où cette dernière exigerait de ceux qui en tirent [)rofit dos soins assidus, tels que dessèchements ou défrichements, son partage se fait pour fonte nnc séi'ie d'années (2).
Passons maintenant à l'examen de quehpies autres rej)roches qn'on adresse au mir. I.e plus sérieux consiste
(1) Tf'rner : L'état et le régime des terres, I voL, |). 189 el siiiv.
(2) h'arf'/in, p. 43 clsuiv.
à dire que c'est à lui que nous sommes redevables du grand nombre d'enclaves dont les champs du village présentent le spectacle. Tous ayant également droit à une parcelle dans les divers champs d'une même commune, oïl arrive à un émiettement du sol qui rend difficiles, sinon impossibles, les labours et les récoltes et endommage sérieusement les intérêts de ceux dont les lots sont voisins des limites de ces champs ou kons, car c'est à travers ces lots que doivent nécessairement passer les charrues de tous les copartageants.
Je ne voudrais point atténuer l'importance de ces critiques. Les inconvénients qu'on signale sont ceux-là mômes qui, au moyen âge, ont forcé les communes rurales de l'Angleterre à cultiver leurs champs en commun. On attachait à la même charrue à huit bœufs le bétail des divers foyers, on les faisait sortir le même jour et labourer indistinctement toutes les parcelles ou (< seliones » d'un même champ ou « furlong ». On avait recours au même procédé communiste pour la récolte et la rentrée des blés. Aussi les « precaria* hivernales '> ou travaux communs faits en hiver étaient-elles régulièrement suivies decellesdu printempsct dcl'automne. On en parlait comme de charges entreprises « par amour » (lovebones), c'est-à-dire par pur sentimentde solidarité, comme de services rendus réciproquement etqui ne donnaient à personne d'autre droit que celui de s'asseoir à la table commune dressée chaque fois par le seigneur du manoir.
Ces travaux agricoles faits en commun ne sont pas inconnus en Russie. Ils avaient régulièrement lieu avant l'abolition du servage et il en reste encore de nos jours des survivances multiples. Signalons avant tout la coutume de la <( soupriagna » ; elle consiste à n'établir aucune différence entre sa propre chari'ue et celle du voisin, à atteler son bétail indistinctement à toutes et de
i:i2 LA COMMUNE AGRICOLE
faire les labourages en commun elles mêmes jours, afin de ne point endommager les parcelles des voisins par ses bœufs ou ses chevaux.
A côté des labourages communs, il faut placer les « obschinia pomochi >' ou services réciproques que'les moissonneurs et les faucheurs s'accordent les jours de récolte. Celui qui a terminé la moisson sur sa propre parcelle passe à celle du voisin retardataire ; il lui prête aide et secours, car il s'agit non seulement de faire rentrer an plus tôt les blés et les foins, mais encore de ne point endommager les champs communs.
Les admirateurs fanatiques de notre régime rin'al s'arrêtent volontiers à la démonstration de ce fait que les enclaves et rémiettement du sol se rencontrent tant sous le régime de la communauté que sous celui de petite propriété. En etlet, le partage des successions amène nécessairement ce résultat, ni plus ni moins que le parcellement du sol communal. On aurait même raison de dire que les enclaves sous le régime de la propriété privée sont plus funestes à l'agriculture, car elles sont régulièrement environnéesde haies ou de fossés qui barrent le passage et forcent l'agriculteur à faire de longs détours, ce qui détermine de sa part une j)crte de temps considérable.
Je préfère à ce mode de défense de notre conunnin' agricole celui qui consiste à reconnaître le mal (jn'on signale, tout en déclarant qu'il j)eut êtreamoiiulri [)arl('s moyens que la commune elle-même met à notre disposition. Ces moyens sontdepuis longtemps applicpiés dans ce qu'on appelle les «■ mirs-artels » ou communes rni'ales exerçant lagricullnre en commun. Mais même en dehors de ces commnnes (huit h' nombres a sin^nlièrcment (hmi nné (i('[Miis [kmi. on arrive à miti,L;<'r h's ini'(»nvéni('nls (jue présente le trop grand nombre denclaves pai- h^ seul fait d'exécutei" les principaux travaux agricoles en même
LA COMMUNE AGRICOLE id^i
temps, à des époques fixes et réglées pai' l'usage. C'est là ce que les Allemands appellent « Flurzwang » et ce qui aux yeux des détracteurs du mir passe également pour en être un des inconvénients les plus manifestes. Car le Flurzwang élimine toute initiative individuelle et empêche cFintroduire dans l'agriculture les perfectionnements nécessaires, telspar exemple qu'une triple ou quadruple fauchaison des prés, cette dernière n'étant possible qu'à condition de modifier la distribution des travaux agricolesquantau temps. Rien ne prouve néanmoins i[ue le mir soit incapable d'une pareille réforme. 11 a bien su s'adapter aux exigences de l'assolement triennal qui, certes, a été précédé chez nous, comme partout ailleurs, par l'assolement biennal. Pourquoi ne pourrait-il pas dans sa prochaine évolution faire preuve de la même souplesse, de la même capacité de se plier aux exigences d'une agriculture plus perfectionnée ? Les changements seront lents à venir, mais on évitera du moins les mécomptes qui proviennent dessais faits à la légère, essais qui ont occasionné déjà la ruine de plus d'un propriétaire individuel.
Le mir, en somme, n'exclut pas la possibilité d'améliorations dans le domaine de l'agriculture, une fois que leur nécessité a été reconnue par la grande majorité de ceux qui le comj)osent. Le fait (pie les terres, à la rentrée des blés el des foins, sont ouvertes au parcours n'implique pas nécessairement (]ue les travaux agricoles sur toute l'étendue de la commune doivent être terminés en même temps. En Suisse, où la vaine pâture existe encore de nos jours, plus d'un champ commun, ou allmend. lui est entièrement soustrait, et d'autres ne sont soumis au droit de parcours cjue fort tard en automne, afin de rendre possibles les fauchages multiples d'un seul et même pré.
A côté des inconvénients inhérents à la nature du mir
et qui, comme nous lavons fait voir, ne sont pas insurmontables et peuvent en tous cas être amoindris, il y en a d'autres dont il faut chercher lorigine dans l'ensemble des circonstances, au milieu desquelles vit et se développe le système que nous analysons.
Il faut placer parmi eux la perte de temps qu'occasionne le travail de Tallotissement ainsi qu'il se pratique de nos jours. On ne doit, à mon avis, attribuer cette perte de temps qu'au manque d'arpenteurs et au peu d'instruction que possède la majorité de nos paysans. Si les villageois partagent leurs champs en plusieurs kons, c'est souvent parce qu'ils ne sauraient autrement répartir en lots d'égale grandeur une superficie de terrain de forme irrégulière. Certes, ce fait présente des désavantages sérieux, entre autres celui ci : Tout kon est entouré d'une bande de terrain qui est entièrement perdue pour l'agriculture. On ne peut pourtant la supprimer, car ce n'est que grAce à elle que le paysan trouve un libre accès à ses parcelles. D'autre part, il va sans dire que la façon rudimentaire dont se fait le partage ne garantit que faiblement cette égalité de jouissance si chère au paysan communiste. M. Keuszler (jui est peut-être celui de nos économistes (|ui a Ir plus approfondi les diverses ([iiestioiis que suscite li^tude de notre l'égime rural, ne cite i\\\(^ «pichpies exemples de villages qui ont su ai'rivei'à une ré[)artiti()ii ('(|uilabh' du soi sans recoui'ir à l'établissenuMit j)réalab!e diiu plus ou moins grand nombit^ de kons divisés eu |)a réelles d'égale grandeur. On y piali(|iie le système des compensations proj)ortionncll('s : on diminur ou on auguifulr les lofs a linverse (\o leur rendemeni et des a\anlai;('s (pie pi-ésrnfc leur situation (1 ). .le suis d ailh'urs loin de croii-c. romnic Ir l'ont (pn'i(|U('s di-lraclcuis du niir.
( I) KiMiszler : l'asciciile iS. |i|i. 'J.'l —il.
•«nue l'arbitraire seul préside aux répartitions du sol communal, il me parait au contraire démontré qu'en faisant leurs allotissemonts tantôt par tètes de contribuables, tantôt par bouches, les paysans russes n'agissent point à la légère, mais poursuivent un ])ut déterminé. Dans le cas où le rendement de la terre ne couvre pas le montant de ses charges, l'intérêt de l'égalité exige une répartition proportionnelle au nombre des personnes sujettes à l'impôt ; ces personnes étant majeures et, par conséquent, dans la pleine possession de leurs forces physiques, la répartition par tètes de contriljuables correspond plus ou moins à celle qui se ferait parmi les producteurs. Il en est autrement quand le rendement de la terre est supérieur à ses charges. Aussi préfère-t-on en ce cas ne tenir compte que du nombre ■des consommateurs ; on proportionne les lots des fa- .milles à leurs forces numériques (1) en comptant de pair avec les travailleurs effectifs, les mineurs et les femmes.
En dernier lieu nous croyons devoir insister sur ce fait que le maintien de l'égalité exige le réajustement partiel des lots ni plus ni moins que leur répartition périodique. Cette dernière devrait se faire à des intervalles plus ou moins longs, intervalles sur lesquels les j^aysans seuls sont à même de se prononcer, car tout dépend en ce cas <le circonstances locales et tout particulièrement du nombre de naissances et de décès survenus depuis le dernier partage.
L'analyse de la pratique courante nous permet également de reconnaître qu'en dehors de toute aliénation •durable, le paysan communiste peut se départir de son
(1) Ce l'ait a clé on ne peut mieux établi par le statisticien Orlow (Consulter son étuile sur les -Modes de posséder la terre dans le gouvernement de Moscou).
lot en le donnant en louage à un co-villagcois, ainsi qu'à un étranger. Par conséquent l'inégalité des fortunes finit à la longue par s'établir même au sein du mir : le contribuable retardataire se fait prêter la somme qui lui manque et assure le payement de sa dette en cédant au créancier la jouissance de son lot. L'insouciance ainsi que la mauvaise réussite le rendant de plus en j)lus insolvable, il finit un jour par ne plus être propriétaireque de nom, son lot ayant passé de fait en d'autres mains. Ajoutez à cela qu'en dehors des paysans ayant droit à l'allotissement, il s'en trouve d'autres qui ne sont admis qu au domicile. Ce sont, la plupart du temps, les descendants d'esclaves personnels connus d'abord sous le nom de « cholopi » et plus tard sous celui de « dvorovii liudi ». Attachés jadis à la personne du maître comme les serfs ruraux l'étaient h la terre du manoir, ces anciens, esclaves n'eurent point à racheter leurs parcelles. On leur accorda gratuitementla liberté de leur personne. On leur permit aussi de s'établir à demeure fixe dans le village de leur choix ; ensemble avec les paysans communistes dépossédés, ils forment à l'heure (ju'il est uu contingent de plus en plus nombreux de personnes n'ayant d'autres ressources que le travail de leurs l)ras. Ce sont là les germes de ce prolétariat agraire dont le mir, au dire de ses panégyristes, devait nous li])érer à tout jamais. Plus le nombredliabitantsaugmenle, et nulle part cet accroissement, ainsi (juc la fort bien relevé .M. de Jjaveleye, n'est plus considéi-able (|u'en Russie, grâce à notre système agraire lui-même (1), plus on voit de per-
(1) « Ce qui dans l'orgaiiisalioi) du mir duil surloul alarmer l'éronomislc. ("cril M. de l.avcleyc, c'est (|ue, coiilraiienioiil aux |»iescri})lions de Malllius, elle oidèvc tout obstacle à raccroiFsemeiit de la populalion cl offre nirme une |)riine à la niulliplicalion des cnl'unls. En «■IVct, c]ia(|ue tôle de plus donne droit, ilans le partaj;e, à une part nonvelle» (^"6(1., p. ;^1). Dans un pa^s où la population n'a pas alteinl
LA COMMUNE AGRICOLE d3T
sonnes exclues de fait, sinon de droit, de toute participation aux avantages de la possession commune. Le prolétariat agraire augmente de jour en jour et son développement ne peut plus être enrayé tpi'à condition de permettre à la commune de déverser le trop plein de sa population dans la ville ou encore dans les émigrations en masse vers les régions presque vierges de la Sibérie. Les progrès de notre industrie manufacturière dépendent beaucoup de cet exode. Les bras dont l'agriculture russe n'a que faire trouvent un emploi lucratif dans les usines et les fabriques. N'en fut-il pas de même en Angleterre à l'époque où le système deschamps^ ouverts et des tenures héréditaires fut remplacé par celui des fermages à terme et où l'ancien serf fut réduit à la nécessité d'émigrer dans les villes ? La ville exerce déjà sur nos prolétaires ruraux ses facultés d'attraction, et c'est là une des raisons de l'accroissement considérable que la population urbaine a prise dans ces dernières années et que constate ou ne peut mieux le. nouveau recensement de notre population. Un auti'e signe qui indique que le paysan russe commence à se sentir à l'étroit au sein de la commune rurale est l'élan pris par l'émigration intérieure. Elle s'élevait l'année dernière à 300.000 hommes, c'est-à-dire au double des années précédentes. D'après les calculs officiels faits en 1894, 2 millions d'habitants forment déjà l'excédent de notre population rurale, c'est-à-dire que le travail agricole serait assuré sans leur concours. Ce chiifrc se partage d'une façon inégale entre les provinces du nord et
jusqu'ici nu-me la liinile de densité compatible avec le système tritMinal et où l'hygiène publique laisse à désirer, le trait signalé par M. de Laveleye n'est point un désavantage ; bien au contraire, c'est une (pialité précieuse et qui, à elle seule, pourrait assurer au mir un grand nombre d'adhérents. Malheureusement la multiplication rapide des habitants finit à la longue par miner les bases mêmes de ce régim(> communiste des terres.
-celles du midi ou plutôt entre celles qui produisent ;i peine assez de blé pour subvenir à leurs besoins et celles qui en exportent. Il est plus considérable dans ces dernières, car il n'y reste presque plus de terres ^'ierg•es et bonnes à cultiver (63 à 70 0 0 de la superficie générale ont passé à la charrue et GOO.OOO paysans sont déjà réduits à des allotissements de 1 à 3 hectares par tête (I .
Une autre cause qui détermine laccroissement prodigieux du prolétariat agraire est la responsabilité mutuelle en matière d'impositions. La commune fait, comme nous l'avons vu, la répartition des charges. C'est elle aussi qui doit pourvoir à leur prélèvement. Aucun recours n'est admis contre les décisions qu'elle prend à cet égard : c'est là ce qui occasionne toutes les inégalités -dans le payement des contributions, toutes les surcharges dont les plus pauvres ont à pàtir, comme aussi toutes les faveurs accordées aux riches, faveurs intéressées, achetées à bons derniers comptants ou au prix de pots-de-vin offerts aux autorités électives. Bien triste est le sort des collecteurs de l'impôt, charge souvent remplie par les anciens ou « starosta », espèce de maires luraux. Dans quelques communes on rend les collecteurs responsables des retards apportés au payement de l'impôt et, s'ils sont solvables, on les force à verser euxjuumes ce qui manque (2).
La loi poursuit les retardataires de diverses façons. Elle autorise la vente de leurs biens mobiliers et ne fait <l'e.xcei)tion (jue pour les objets nécessaires au ménag(^ domestique et à la culture des cliaiiq)S. ('/(«si le « salvuin contenemenfum » de la (Iraiide CliarledAngleterre et la
(1) Chiffres recnoillis en 1K77-7H. \nyo/ le Uccmul (Icsdoiniéi'ustn- //sfit/iies, piitilié par ordrcdii Ojiiseil des niinislros en I8!M.
(2) lirjetzky. Les rf,tar(ls upportés au puijement de l'impôt et la resitonsabilitê mutuelle des membres de la commune. Pélers- Uour^, lsy7, p. 186.
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reproduction des mômes mesures que celles que les ordonnances royales sous Tancien régime avaient prises en France dans l'intérêt del'ag-riculture. Mais la pratique a apporté à cette loi bénévole une interprétation fâcheuse. On admet la possibilité d'établir des différences entre le bétail dont l'ag-riculture ne saurait être privée et celui (|u"on considère comme dépassant ses besoins.
L'arbitraire trouve ainsi la porte grande ouverte ; la ruine du paysan communiste provient souvent d'une vente forcée de son mobilier, vente toujours précipitée et par conséquent se faisant à vil prix. Les seuls qui en profitent sont les enrichis ; c'est eux qui se rendent acquéreurs de cette marchandise dépréciée d'avance.
Comme les enrichis ont des attaches nombreuses avec les autorités et les membres influents des assemblées communales, c'est généralement par les plus pauvres qu'on commence la tâche difficile du prélèvement ■des arrérages. On laisse en paix les membres les plus aisés de la commune jusqu'au jour où. la police intervenant, l'ancien du village « est mis aux arrêts » comme -coupable de n'avoir point apporté le zèle nécessaire à la rentrée des contributions.
La vente forcée n'est pas le seul moyen d'activer la rentrée des contributions. Il y en a d'autres, très en vogue et qui consistent à battre de verges le paysan retardataire, à le mettre aux arrêts ou à lui enlever son lot au profit d'un voisin plus fortuné. C'est ce dernier moviM» •qui occasionne surtout la croissance rapide du prolétariat agraire. Souvent le paysan insolvable prévient la confis'cation en atfermant son lot à quelque voisin plus riche que lui. Rien que dans l'espace d'une année, 12.280 paysans du gouvernement de Riasan ont passé de la sorte au rang de déclassés et de prolétaires (1). .Mentionnons encore un autre mode de couvrir le déficit
(1) Ihid., 1». 242.
occasionné par les arriérés. Le mir est autorisé à forcer le retardataire à prendre du travail chez un propriétaire foncier ou dans une usine du voisinage et prélève à sa place le salaire qui lui est dû. On est en droit de se demander à quoi sert au paysan cette lilierté personnelle si hautement proclamée par la loi émancipatrice de J861. alors que l'ancien du village peut encore de nos jours le soumettre au travail forcé.
La responsabilité mutuelle en matière d'impositions et les mesures admises pour la rendre efficace constituent à mes yeux le côté le plus fâcheux de notre selfgovernement villageois et c'est par lui qu'on devrait commencer la réforme de tout notre régime rural.
C'est à cette responsa]>ilité mutuelle que revient en grande partie le triste honneur d'établir l'inégalité de fortune au sein même de nos campagnes, car les lots confisqués, ou sur le point de l'être, passent généralement aux enrichis ou « mangeurs du mir » — sobriquet mérité qu'on leur donne. Dans les communes tartares du gouvernement de Simbirsk, 200 lots s'accumulent souvent de la sorte dans les mains du « Koulak » — autresobriquet indi(piant une personne qui sait garder l'ai'gent dans le creux de sa main (1). La rentrée des impôts ne devient point, pour cela, plus régulière : la moitié desretardataires se recrute souvent parmi les enrichis ; les autorités communales témoignent à leur égard uiu* coupable faiblesse (2); pour se procurer leur concours, les puissants ont fait plus d'une fois voter par les asseu»blées du mir des rémunérations à ceux des collecteurs (|ui s'étaient abstenus de l()nte mesnre coercitiN c vis-à-vis <les enrichis. Les starostas on anciens dn \illage sont eux-mêmes souvent élus parmi les relaidalaires ; d'au-
{2} /bit/., •25:i.
LA COMMUNl!: AGRICOLE • 141
ires altendcnt avec impatience le moment où le gouvernement leur enlèvera leur charge à la suite d'une accumulation excessive des arriérés.
On est lente de faire des rapprochements entre la façon de prélever les contributions directes en Russie et celle qui, au siècle dernier, existait en France et nous a été révélée dune façon magistrale par Alexis de Toc- ■queville. La même incurie de la part des autorités et de la part des administrés, le même désir de se soustraire aux fonctions électives vu la responsabilité mutuelle qui y est attachée; dans la distribution des charges la même tendance à épargner les riches et à opprimer les pauvres. ■On pourrait appliquer aux paysans russes les paroles mémorables de Yauban, lauteur de la Dime rurale : « de laboureur à laboureur le plus fort accable le plus faible » (1).
Je suis en définitive d'avis que le dégrèvement de nos iîlasses rurales et l'abolition de la responsabilité mutuelle en matière de contributions sont les plus sûrs moyens d'arrêter la dissolution du mir. Mais pour faire ces réformes, il faudrait avant tout trouver aux contributions une autre assiette. Le gouvernement recule devant l'introduction de l'impôt sur le revenu, car cette réforme ne pourrait se faire qu'à condition de reconnaître aux imposés de toute classe le droit de contrôler la façon dont leurs deniers sont dépensés par le trésor. Aussi se voit-on forcé de maintenir un système de charges publiques fait pour un autre Age. ]\lalgré la ruine progressive de nos campagnes, le trésor enregistre tous les ans des arriérés ; leur total dépasse dans mainte province le rendement de l'impôt direct non d'une année, mais de quatre ou cinq années qui se suivent.
L'existence côte à côte de deux modes de possession
(1) Voyez mes ()ri(/ines de la Démocratie moderne, l«r vol., p. 198.
142 L\ COMMUNE AGIilGOLE
aussi radicalement opposés l"uii à lautre que lest la propriété privée et celle exercée par le mir a dû nécessairement avoir pour suite une pénétration réciproque, pénétration qui tantôt faisait rentrer les petits domaines villageois dans le sein de la communauté agraire, tantôt forçait cette dernière à interrompre la pratique des partages périodiques en admettant la libre aliénation du sol par ses détenteurs. Les deux phénomènes se produisent simultanément et sont en grande partie la cause pour laquelle l'opinion de mes compatriotes est fort divisée quant aux destinées futures de notre communisme agraire, les uns proclamant sa vitalité, les autres le croyant condamné à disparaître.
Des deux processus que je viens de signaler, le plus^ étrange est certainement celui qui consiste dans le remplacement de la propriété privée par la possession commune, surtout lorsque ce remplacement a lieu en dehors de toute influence extérieure, administrative ou législative. L'histoire des biens communaux en France, en Angleterre et en Allemagne nous présente partout le spectacle de leur dissolution progressive au fur et à mesure que la [)opulalion devient plus dense. Comment se fait-il, par conséquent, qu'en Russie nous puissions constater une tendance contraire ? Examinons les faits (ju'on nous signale et voyons s'ils n'admettent pas une interprétation (pielque peu tliirérente de celle (|u'on leur donne habituellement.
Les pai-tisans de noti'c régime rnial insistent volontiers sur 1 exemple donné l'écmiinent par k;s cosaiiues <lu Don et celui qu'ollie de nos jouis un giand nombre de villages sibériens <jui passent du i-ègime de la division à celui du i)artage périodi(jue du sol. Mais, en regardant les choses de plus près, nous arrivons à cette <<)nstatation(|ne(lanslesdcuxcasque je viens de signaler, il s'agit non du j)assag'e au romniiuiisme agraire, mais
LA COMMUxNE AGRIl^OLE 143-
(lu remplaccmont d un mode de propriété commune pap un autre, remplacement déterminé par raccroissement du nombre des habitants.
Je dois avant tout siiznaler ce fait que dans le nord, ainsi que dans le sud-ouest de la Russie d'Europe, le système du mir était naguère inconnu. La grande étendue des terres vierges permettait la libre appropriation du sol par son cultivateur. La commime accordait en conséquence à chacun de ses membres le droit de faire des <( purprises ». Elle conformait en cela sa conduite au dicton populaire qui déclare que la possession individuelle, ou plutôt familiale, s'étend aussi loin que la hache et le soc, c'est-à-dire que chacun a droit à la jouissance exclusive du terrain qu'il a été le premier à défricher. Ces purprises ne sont nullement des propriétés privées. La commune ne reconnaît des droits au défricheur qu'à condition qu'il s'établisse sur le sol et le cultive d'une façon consécutive. Celui qui aura délaissé son champ, le fera par là même rentrer dans le domaine public. Une nouvelle appropriation deviendra possible en ce cas ; la commune ne l'interdira qu'aux étrangers, car elle seule et ceux qui la composent sont censés être les vrais, les uniques propriétaires du sol.
Le régime que je viens récemment encore de décrire était naguère celui des cosaques du Don. 11 y a à peine vingt ans que le sol commençant à manquer dans cette région et les nouvelles purprises devenant par cela même impossibles, on partagea la terre d'abord entre les villages, au prorata du nombre de leurs foyers, et puis,, au sein de chaque village, entre tous ceux qui devaient payer l'impôt direct et, comme tels, avaient leurs noms^ inscrits sur les rôles de la capitation. Comme leur nombre augmenta nécessairement, on finit par introduire le
partage périodique ici tous les trois ans, là tous les quatre, sept, di\", douze ou dix-sept ans (l).
Des faits a-ualogues peuvent être signalés en Sibérie où l'appropriation du sol se fait liljrement dans plus d'une commune et ne disparait qu'à la suite d'une augmentation du nombre de ses habitants, souvent produite par l'immigration. Alors on passe non au partage définitif du sol, mais à son allotissement, c'est-à-dire qu'on diminue les purprises individuelles de façon à leur donner plus ou moins la même étendue. On accorde en même temps aux: autorités communales le droit d'ajuster les parts de chacun afin de sauvegarder le principe de l'égalité de jouissance (2), et on arrive ainsi en délinitive à l'établissement du partage périodique (3).
Dans les deux régions dont nous venons de parler, l'évolution s'est faite sans intervention de la part des autorités administratives. Il n'en a pas été de-mêmeniau siècle dernier, ni dans la première moitié de celui-ci, lorsqu'il s'est agi de soumettre à la capitation les paysans de la Petite-Russie et de l'Ukraine. Les gouverneurs de province d'origine moscovite se sont prononcés à cette occasion en fa\ eurde l'introduction des partages périodiques. Il est généralement admis que sous le régime polonais le paysan communiste avait été inconnu. Le sol se trouvant tant(jt entre les mains des seigneurs fonciers qui le donnaient en bail à cens à leurs serfs {de là, l'origine de ces louages à long terme qui, sous le nom de <i chiusch », reconnaissent au cultivateur une espèce de tenurc héréditaire), tantôt entre les mains de petits propriétaires, connus sous le nom de « siabri » . Ils étaient affranchis de toute sujétion à la commune pour tout ce (pii concernait la
(1) Voyez mon Tnblenu des orhjines et île l'éraJulion de (a famiUc et de Ifi propriété, p. 170.
(2) Kaurmaiin. La comiininf villuyeoise en Sibrrie, p. oU et suiv. (lijlbid., p. 87, 94.
jouissance de leurs parcelles et les possédaient en indivis ■entre tous les membres d'une même famille.
L'égalité des lots n'apparaît pour la première fois en Petite-Russie, qu'à la fin du xviii'^ siècle, dans le re- ■censement de personnes soumises à la capitation, recensement entrepris sur l'ordre de Roumianzov par des employés plus au courant du régime moscovite de la possession communiste que de lapropriété familiale telle qu'elle existait dans les provinces ayant jadis fait partie delà Pologne .
11 n'en fut guère autrement quant à l'introduction du partage périodique en Ukraine où le sol avait été occupé par des colons défricheurs, connus sous le nom de « starozaïmoclmii vladielzi ». Un vice-gouverneur moscovite, peu au courant du régime agraire de la province •qu'il venait administrer, déclara qu'il n'admettrait point, à l'avenir l'inégalité des lots, du moins parmi les paysans des domaines, tous étant^égaleraent appelés àpayerl'impôt personnel. Oase conforma à son désir en réajustant les parcelles des divers foyers, et pour maintenir l'équilibre entre les contribuables, on introduisit les partages périodiques. Ceci se passa, il y a à peine cinquante ans, dans le district de Soumi, ce qui prouve que dans maintes parties de la Russie le mir est une institution beaucoup moins archaïque qu'on le suppose généralement.
On cite encore à l'appui de la thèse que, loin de disparaître, le partage périodique ne fait que gagner du terrain, l'exemple des petits propriétaires fonciers établis dans quelques-uns de nos gouvernements du centre, entre autre celui de Riazan. Descendants d'anciens hommes de guerre dotés par l'Etat de minces bénéfices, à con- ■dition de monter la garde de la frontière, ces « chetvertnii vladielzi w, à la suite départages multiples entre héritiers, arrivèrent à un tel émiettement de leurs domaines
respectifs que force leur fut de suivre l'exemple deleurs voisins communistes et de passer au régime de la copropriété, lequel du moins avait Tavantage de leur garantir un libre accès aux parcelles qu'ils détenaient. Ils commencèrent par soumettre aux partages périodiques^ d'abord les défrichements faits dans la forêt commune. Ainsi, à côté de domaines individuels surgirent des lots, d'égale grandeur. A la longue, on finit par perdre de vue leurs diverses origines et on procéda au partage périodique et au réajustement partiel de tous les champs de labour et de tous les prés, en laissant dans l'indivision les pâturages et le domaine forestier C'est ainsi que sous l'influence de l'exemple donné par leurs voisins communistes, les « chetvertnii vladelzi » introduisirent dans leur milieu le système du mir (I i.
La vitalité de ce dernier n'apparaît dans ses relationsavec la propriété privée que lorsqu'il s'agit de donnercette dernière en fermage à des paysans communistes. Plus d'une fois les fermiers ont laissé dans l'indivision les terres prises à bail, offrant au propriétaire leur responsabilité collective pour le payement de la rente. Mais ce mode de procéder tend à disparaître, le bail individuel et renouvelable tous les ans ou tous les trois ans prenant de plus en plus le pas sur le fermage collectif et à long terme.
Mais si le régime de la propriété privée n'a ét('' (juc faiblement atteint par l'influence du mir, ce dernier n'a point fait preuve de la morne indépendance vis-à-vis de son concui-rent. Des tendances purcMuent individualistes se sont produites au sein de la commune agricole. Quel- (juefois elles ont fini par triompluM' de l'attachement séculaire du paysan russe au [)rincipc de hi possession
(1) Consulter dans la « Pensée Russe », de 188'), l'article intitulé « Clictverlrioïc vladicnie » et si-mé dos inilialus K. P. N"'-> 2 et '.i.
communiste. Les uns ont mis lin à Tindivision après avoir restitué à l'Etat toute la somme qu il avait avancée pour le rachat des prestations en nature et des services personnels de lancien serf. D'autres ont renoncé tacitement au système du partage périodique et même à la pratique du réajustement partiel des lots. Ces derniers sont entrés dans le commerce et ont passé aux héritiers testamentaires ni plus ni moins que toute autre propriété individuelle. Les troisièmes enfin ont procédé eux-mêmes à la vente d'une partie de leur domaine collectif en le faisant passer de cette façon du régime de l'indivision au régime contraire.
5:5 4. Il s'agit maintenant d'étudier les causes diverses qui minent notre commune agricole et qui, si elles n'étaient contrecarrées par la loi, détermineraient sa dissolution progi'cssive.
Nous placerons en premier lieu l'influence fâcheuse qu'exerce sur ses destinées le système de la responsabilité collective en matière d'impôts. Pour s'y soustraire, tous les moyens paraissent également bons au paysan, même celui qui consiste à abandonner son lot elles profits qu'il en retire. Il le fait d'autant plus volontiers que souvent, ainsi que nous l'avons vu plus haut, le rendement de la terre est inférieur à la cotisation. Comme jadis, aux iv** et v'' siècles de l'ère chrétienne, les membres des curies romaines, solidairement responsay)lesen matière d'impositions, fuyaient leurs domiciles afin d'éviter une confiscation imminente de leur fortune, ainsi le paysan russe quitte sa commune et va chercher du travail au dehors, dans le seul but de se soustraiiu' à cette responsabilité pour les retardataires dont le menace notre système fiscal. Pour empêcher cet exode, la commune soumet ceux qui s'absentent à la confiscation de leurs lots. Ils y échappent quehpiefois en faisant passer leurs parcelles par la voie du IVrnuige à quelque
voisin enrichi et ne demandant pas mieux que d'arrondir ses terres à la seule condition qu'il paye pour les absents.
Cette tendance à l'émigration se produit le plus souvent là où le paysan communiste est sûr de trouver son gag-ne-pain en dehors de la commune. Or. tel est le cas des districts manufacturiers, où l'usine et la fabrique offrent à tout venant la possibilité d'un engage m c'nt lucratif. Ceci explique suffisamment la raison pour laquelle la commune agraire est entrée dans sa période de dissolution dans le voisinage des grandes villes, telles que Moscou, Pétersbourg, Odessa, Voronege, etc., alors que dans les districts purement agricoles elle garde encore son ancienne vitalité ; seulement au lieu d'abandonner purement et simplement son domicile, le paysan communiste aime mieux procéder au payement immédiat et intégral de toute la somme de rachat due au gouvernement. S'il manque de fonds, il s'en fait prêter par un voisin plus fortuné et qui souvent ne lui fait d'avances qu'à condition de bénéficier de toutes ou d'une partie de ses parcelles.
Le prix des terrains étant fort élevé, dans le voisinage direct des capitales, le paysan trouve un avantage réel à affranchir son lot de la soumission à la commune, à le faire sortir de l'indivision et à le sousti-aire par là à la responsabilité collective en matière d'impositions. Ne pouvant h' gai'der pour lui-même, il le vend avec avantage à qnehjiie vilhigeois ou commerçant et ne quitte son ancien domicile qu'avec une somme plus ou moins ronde et lui permettant de coui'ir les ristpies que présente la carrière aventur'cuse de l'ouvrier proh'fniî'e. Souvent aussi le paysan communiste tient à sortir de l'indivision dans le seul but (le transpoi-ler- son domicile ef son industrie agricole dans un milieu où la leri'e est à meilleur prix grAce au petit nomlne d'habitants.
La nécessité de ces émigrations intérieures se fait sentir même dans la zone fertile de la terre noire, car ici la population est devenue relativement très dense et le sol apte à la culture est presque entièrement approprié par les individus et les collectivités. Pour pouvoir vendre sa parcelle, le paysan a besoin de la faire sortir d'abord du régime de l'indivision. On conçoit, par conséquent, la raison qui fait que celui qui veut émigrer est favorable au partage définitif du sol ou, tout au moins, au rachat définitif de son lot.
Mais en dehors même de toute tendance à changer d'état ou de domicile, le paysan russe est plus dune fois porté à sortir de l'indivision rien que dans le but de sauvegarder les intérêts que lui assure la jouissance de terrains dont il a acciu le rendement parle fumage. Un nouvel allotissement menace de les lui enlever, sans aucune rénumération. Afin de se mettre à labri d'un pareil danger, il rachète son lot, s il en a les moyens, et dans le cas contraire, il passe au nombre de ceux qui se déclarent hautement les adversaires de toute répartition nouvelle du sol.
Plus le revenu de son lot l'emporte sur les payements àfaire au Trésor, et plus il trouve avantageux de recourir au rachat. Aussi n'est-ce que dans les vingt dernières années, alors que la rente des terres s'est sensiblement élevée, que les rachats sont de\ eims plus fré(juents. De 1864 à 1860 leur nombre fut insignifiant, il augmenta dans les cinq années suivantes et s'accrut d'une façon l)rodigieuse à partir de J87G et surtout de 1882. M. Sazonov qui s'est occupé plus particulièrement de cette question déclare que la somme totale des rachats faits jusqu'en 1891 équivaut à peine à 18 millions de roubles 6 0/0 de cette somme furent payés de 1864 à 1869 et 130/0 dansles annéesl870 à 1875. De cette façon81 0/0
l.iO LA COMMUNE AGRICOLE
de la somme totale reviennent aux 23 dernières années (à partir de 1876 jusqu'en 1890) (1).
Si les tendances individualistes se sont manifestées plutôt par le rachat des lots appartenant à desparticuliers que parle partage définitif de la terre communale, c^est que la loi de 1861 a surtout encouragé la première pratique. En effet, elle déclare que chacun a le droit de sortir de l'indivision aussitôt qu'il aura affranchi sa parcelle par le payement inlégral de la somme qui lui fut avancée par l'Etat. L'attitude du législateur est tout autre vis-à- ^ds du partage définitif. Il n'est autorisé que dans le cas où les deux tiers de ceux qui exercent un droit de vote dans les asseml)lées communales se seront prononcés en sa faveur. Or, comme une bonne partie des villageois vont chercher du travail au dehors, il n'est pas facile de recueillir sur tel ou tel projet, présenté à la discussion du mir, un nombre de voix dépassant la simple majorité !
On a par conséquent lieu de se demander si les partisans du mirgardent leur sérieux en demaïuhint comment il se fait que les tendances individualistes n'ont eu jus- (ju'ici pour résultat (pi'un nond)re assez restreint départages. 11 ne pouvait en être autrement vu les mesures prises par le législateur. Mais du moins sous le régime de la loi de 1861 ces partages [)ouNai<Mif se pi-oduirc. Il n'en sera guère ainsi dans l'avenir, car l;i nouvelle loi <jui règle la matière, celle de 1893, inq»ose à toutes les communes de ri'-in[)ife l'obligation de renotn'elci' leurs allotissr'inents tous les douz*' ans. Aucune <'\ce[)lion n'est faite jKtnr celles (jui \(»U(lraienl passer au régime de l.i |)ro[)rii''té piixce. I) ailleurs, la même ainn-e, une jiuti'c loi a (h'elare (jne h^s pai'celles dont se conq)osent les lots <les paysans communistes étaient inaliénables, même en
(l)T.'rii.;r-, |. -JSO.
LA COMMUNE AGRICOLE lot
«as de rachat, c'est-à-dire qu'on ne pourrait s'en dessaisir qu'au profit d'un co-villageois.
Cela revient à dire que le Trésor est le seul propriétaire des terrains occupés par les communes etquelesfamilles <jui les composent n'en ont que la tenure héréditaire.
Cette même loi a également enlevé au cultivateur la faculté de sortir de l'indivision ; même dans le cas où il se serait libéré de sa dette vis-à-vis de lEtat, on la force à rechercher le concours des deux tiers de ses co-villageois. Si ces deux tiers se prononcent en faveur de sa demande, il pourra désormais se considérer comme propriétaire. Dans le cas contraire, il reste, bon gré mal gré, membre du mir et comme tel responsable pour tous les retardataires de sa commune.
Quelque peu favorable que fût aux partages la loi de 1861, elle ne put empêcher le paysan russe de remettre à long terme les nouveaux allotissements du sol communal. Aussi n'en a-t-il guère été question durant les vingt premières années qui suivirent l'émancipation.
Les partisans du mir expliquent les retards voulus qu'il apporte à la manifestation de ses tendances égalitaires par des raisons accidentelles, telles par exemple que la crainte de provoquer le mécontentement des autorités par l'emploi du terme « répartition » ou « répartition noire », terme discrédité par les nihilistes et mal vu en haut lieu. Ils prétendent que le paysan n'était pas suffisamment renseigné quanta son droit d'exiger une nouvelle répartition du sol, que les autorités électives de la commune, parleurs attaches multiples avec le tiers état, étaient portées à lui cacher la vérité, que maintes fois on lui avait fait entendre qu'un nouveau partage ne pourrait avoir lieu (]u'à l'occasion d'un prochain dénombrement de tous ceux qui doivent payer l'impôt personnel, etc., etc.
Mais en admettant même que ces raisons d'ordre se-
condaire et plus ou moins fortuites aient eu leur part d'influence dans la question qui nous occupe, comment nepas reconnaître que la remise dannée en année des réjwirtitions périodiques est le signe le plus manifeste d'une évolution importante qui se produit au sein même delà commune, et qui n'est autre que la croissance d'un tiers^ état rural, partisan de la libre disposition du sol et paiconséquent hostile aux partages périodiques.
Ce tiers état rural s'est formé en Russie, comme partout ailleurs, du petit commerçant villageois, du fermier des terres seigneuriales, du marchand de bestiaux, du cabaretier, de l'usurier, enfin de tous ceux que l'épargne et la bonne réussite des affaires a élevés à un niveau supérieur à celui de la moyenne de leurs voisins. Le sobriquet populaire de « mangeurs du mir » (miroïed) indique on ne peut mieux le caractère d'animosité qui caractérise l'attitude de ces l)ourgcois en herbe vis-à-vis d'un régime qui les astreint à soumettre leur liberté individuelle et la disposition qu'ils voudraient faire deleur fortune à une réglementation minutieuse de la part de leurs voisins. Partout le tiers état rural s'est montré rebelle à l'idée de soumettre son activité économique à des ordres partant d'autorités tant communales que centrales. Le « Grossbauer » allemand est l'ennemi juré de la ". Genossame » ou «■ Burgergemcinde » et du « Flurzwang » qu'elle impose. En France et en Angleterre,, le paysan enrichi et par cela môme entré dans les rangsdu tiers état, a fait cause commune avec \os bourgeois, toutes les fois qu'il s'est agi de mettre un h*ruie à l'indivision fl (!<' partager les Ijiciis cominuiiaux.
IndiN i(hi;disle par excellence et placé dans la possibilité de s'arrondir, le [)aysan (Miriclii profile de toutioccasion pour agrandir son lot, tantôt en s<^ chargeant de payer la contribution des retardataires et des absents,. en échange de leurs parcelles, tantôt en jircnant en fei--
mage les lots de ceux qu'une épizootie ou une mauvaise récolte ont privés du bétail nécessaire à leur aménagement. En leur qualité de manieurs d'argent dans un milieu où, pour employer un terme consacré par l'érudition allemande, l'économie naturelle est encore à l'ordre du jour et où le producteur consomme lui-même sa récolte, les paysans enrichis n'ont pas de peine à se créer^ au sein de la commune, un nombre de clients considérable, ce qui leur permet de contrecarrer l'action de ceux qui se prononcent en faveur d'une nouvelle répartition des lots. Ils sont d'ailleurs indirectement soutenus par la loi, qui exige le minimum des deux tiers de tous les ayants droit pour rendre efficace toute décision favorable à un nouvel allotissement. Quiconque a étudié de près notre économie rurale se croit autorisé à dire que les « koulak » ou enrichis sont toujours à la tête de ceux: qui se déclarent partisans de la répartition existante. Afin de se soustraire à un nouveau partage ils ne reculent point devant la corruption et distribuent volontiers de l'eau-de-vie et même des sommes d'argent pour acquérir la majorité des votes dans les assemblées de la commune. Ces réunions deviennent tumultueuses, dès qu'on entame le chapitre d'une nouvelle distribution des lots. Aux injures les plus grossières succèdent souvent des voies de fait. On passe des heures à se reprocher toutes sortes de peccadilles et le temps manque pour prendre une décision. Cette pratique fait le jeu des enrichis qui ne demandent qu'à garder les avantages de l'heure présente, car une nouvelle répartition aurait pour suite de rétrécir leurs lots et de faire passer en d'autres mains les parcelles des retardataires qu'ils détiennent.
Bien entendu la lutte des partisans et des adversaires d'un nouveau partage est plus ou moins intense selon qu'on n'a pas ou qu'on possède le moyen de se procurer
des terrains en dehors de la commune, en les achetant ou enles louant aux propriétaires du voisinage. Lesmêmes considérations déterminent aussi le plus ou moins grand nombre de cas où le paysan communiste demande à sortir de l'indivision par la voie du rachat. Il va de soi, par conséquent, que le crédit offert aux paysans parlEtat. dans le but avéré de leur faciliter l'acquisition de nouvelles propriétés, arrête, plutôt quil n'encourage, la dissolution de la commune agricole. Car il permet aux membres du tiers état rural de s'arrondir et de constituera leur propre profit des exploitations agricoles considérables et complètement émancipées de tout contrôle et de toute réglementation. — On saisit également le rapport intime qui existe entre la pratique de donner en louage les terres, des domaines privés à d'anciens serfs et la vitalité du miroude la possession communiste. Si le paysan était réduit à la seule culture de ses parcelles dans les champs communs, il y a longtemps que le mir n'existerait plus. Mais le fait d'avoir à sa portée une bonne partie du sol cultivable suffit pour rendre le tiers état rural moins Apre dans sa lutte avec les partisans de la stricte égalité des lots. De là naît ég-alement l'animosité que rencontre <lans le milieu \illageois toute tentative d'uni' exploitation capitaliste du sol à l'aide de mano-uvres payés à l'année, au mois ou à la journée, l'allés provienneid de quelques grands propriétaires désireux de gérer euxmêmes leurs fortunes, et ne reculant pas devant l'idée d'y engager des capitaux. La plu[)artdu tenq)s,ce sont des bourgeois devenus propriétaires du sol (pii procèdent au remplacement des tenures villageois(>s par une régie directe. Il f.iuf a\i»ir vécu à la cainjj.igiie [mur être au <'ourant du malaise [)i'ol"(»nd (jue [)r(»duit, surtout parmi les paysans enrichis, le passage de la terre aux mains des particuliers désireux de lui donner par une régie directe l'emploi le plus lucratif (pi'elle comporte. Ces
agriculteurs modèles inspirent à leurs voisins une hostilité systématique et qui se manifeste souvent par des voies de fait ; tantôt on entend parler de meules incendiées par méchanceté, tantôt d'enclos enlevés la nuit' ou encore de sérieux dommages faits au bétail et aux instruments aratoires. Au lieu d'être un objet de culte pour ses voisins, ainsi que le voulaient Arthur Younget les agronomes anglais du dernier siècle, le propriétaire modèle devient une espèce de bête traquée. De concession en concession, il se voit maintes fois forcé à ne plus habiter la campagne dont le séjour lui est devenu insupportable grâce à l'animosité de ses plus proches voisins, les paysans communistes, et l'incurie des autorités locales. Un intendant ou un fermier capitaliste prend alors sa place et la lutte continue de plus bel, toujours mesquine et tracassière. mais avec une recrudescence d'énergie de la part du nouvel administrateur et un manque de scrupulesduntrancienseigneur aurait été incapable. Bien souvent j'ai entendu dire à des paysans qui avaient loué mes teries : vendez-les à la commune ou gardez-les vous-même, mais, de grâce, ne les cédez pas à un tel ou à un tel ; et l'on me nommait régulièrement quelque fermier modèle ou quelque marchand désireux de devenir propriétaire. Si je demandais la raison qui rendait les paysans hostiles à cette nouv(^lle régie, j'obtenais cette réponse : on ne voudra plus de nous, on nous reprendra nos tenures et nous finirons par manquer de terrains.
A des siècles de distance se répètent ainsi dans notre milieu les mêmes phénomènes que ceux qui, en Angleterre, se sont traduits par la destruction des clôtures et l'animosité sourde des copy-holders ou tenanciers héréditaires pour les fermiers capitalistes et les seigneurs agronomes.
§ i). Jus([u'ici la concurrence faite au paysan tenan-
cier par le bourgeois capitaliste ne s'est produite quiiicidemment, le tiers état trouvant plus avantageux des'adonner à l'industrie et au commerce et de laisser le "soin de la terre au noble et au roturier. Le régime prolecteur, très funeste au progrès de notre agriculture, à qui il enlève le capital dont elle a besoin, est en môme temps une sauvegarde pour les intérêts du mir, car il permet à ses « mangeurs » de s'abattre sur la terre de l'ancien seigneur et d'agrandir leur exploitation agricole, sans obliger la commune à partager définitivement le sol qu'elle détient. En sera-t-il do même à l'avenir, alors que l'accroissement de la population, son doublement probable dans un demi-siècle au plus tard, aura produit l'émigration du capital à la campagne et le développement d'une agriculture vraiment rationnelle? Rien ne prouve que la possession communiste du sol, telle qu'elle se pratique de nos jours en Russie, soit incapable d'une nouvelle évolution, ou contraire par nature à tout autre mode d'assolement (|ue le triennal. Nous avons vu que même à l'heure qu'il est, le mir se rend compte de la nécessité de donner une plus grande étendue aux prairies artificielles, au fumage, à la culture de la betterave et de la pomme de terre, ainsi que du lin et du chanvre. Des faits bien constatés s'opposent à toiife aflirmation du contraire et no nous porniotlont point de parler de notre régime agraire comme d'une simple survivance du passé, comme d'une phase purement archaï- (jue de la possession immobilière.
Nous sommes les premiers à déclarer (jue nous !<> croyons viable, c'est-à-dire à même de se plier aux exigences d'une agriculture moins exIensiNc el dexanl suffire non seulement ;iux exigences de la consoninialion locale, mais eiicoi-e à celle (pie pi'ésenle le niai'clie international. .Mais pour cela, il faudrait que le régime des partages périodicjucs cédât le j)as ;i \ine jnodnction coni-
munistc. Nous eu voyons les germes dans ces labours faits en commun, autrement dit dans la coutume de laisser certaines terres dans lindivision, afin de pouvoir les cultiver aux frais de tous les villageois. Le produit de ces terres est employé tant()t à remplir les magasins d'abondance, tantôt à payer les cotisations, tantôt enfin à élever quelques constructions utiles ou nécessaires à tous, telles que grange, moulin, église, etc. Propriétaire des instruments du travail et faisant la production en commun, sauf à partager la récolte à parts égales entre tous les individus qui le composent, le mir finirait par devenir à la longue la réalisation, du moins partielle, de Tidéal rêvé parles réformateurs de la société moderne. C'est là le vœu que forment ses partisans les plus sincères et qui, en somme, ne l'admirent que comme celui des régimes fonciers qui se rapproche le plus du modèle cher aux communistes.
Mais pour que ce vœu fût exaucé, il faudrait que la lutte produite par le choc des intérêts au sein même du mir cessât tout d'un coup, que l'existence côte à côte de deux régimes aussi contradictoires que celui de la propriété et du communisme n'exerçât point d'influence dissolvante sur ses destinées, que le capitalisme, en plein procès d'évolution dans le domaine de l'industrie manufacturière, ne s'étenditpoint aux campagnes, que le tiers état renonçât à son rôle historique d'accapareurdes biens fonciers et que l'ancien seigneur se contentât à tout ja- Tnaisdu maigre revenu que lui rapporte le louage des terres à ses ci-devant serfs. Il faudrait en un mot que le sentiment delà solidarité humaine pi'ît le dessus sur l'égoïsnie des classes et des particuliers. Mais en ce cas, rien ne nous empêcherait de réaliser un rêve encore plus beau et d'établir k tout jamais le règne de la justice sur l'appropriation de tous les instruments du travail, terre, usines, fabriques, etc. par des collectivités humaines plus
libres et peut être mieux assorties queue le sont les communes agricoles de la Russie moderne.
Mais laissons de côté ces considérations un peu trop en l'air et occupons-nous de l'avenir le plus proche de notre régime rural. Toute prophétie à son égard ne peut s'appuyer c[ue surdes analogies et surdes exemples empruntés à l'histoire générale de la propriété foncière.
11 est incontestable qu'avec le caractère cjuil porte de nos jours le mir ne pourra résister longtemps à l'influence dissolvante qu exerce sur lui l'accumulation rapide du nombre des habitants. Partout cette accumulation a eu pour conséquence de faire de la communauté agraire une sorte de corporation fermée. Tel est le caractère qne porte de nos jours l'Allmend-Genossenschaft oulaBûrgergemeindede l'Allemagne méridionale et delà Suisse, les nouveaux domiciliés étant régulièrement éliminés de toute parlicipation à la jouissance des terres, possédées en commun par les anciens colons. 37 ans à peine nous séparent de l'époque de l'abolitiondu servage et delà création des communes libres, et déjà nous voyons apparaître les signes précurseurs de cette nouvelle inégalité entre les membres du mir et les sim[)les domiciliés ou, comme on les appelait encore au xviii'' siècle dans les cantons français de la Suisse, les « manans » ou les « advenaires ». Les serfs attachés à la personne du seigncui-et descendant de ses anciens esclaves ou « cholopi », n'ont point reçu de dotation en terrains. Ils ont étéparconséquentlespremiersà rentrer dansles rangsde ce prolétariat agraire qui ne possède que de petits lopins de terre, attachés à d'humbles demeures ou <* izba » et pouvant à peine servir de jardins potagers aux familles «pii les occupent. Leur n<tmbi'(» a ('fraugement grossi de- ])uis. Les soldats en retraite, les nouveaux colons, les (h'classés de toutes s(^)rtes et ceux (jue le mil' a fini j)ar ex[)ulser de son sein à la suite de retards ap[)oités ;iu
payement des contributions, ont fini par former, à côté des possesseurs de lots dans les champs conmiuns, un ensemble de personnes et de foyers n'exerçant aucun droit, ni civil, ni administratif, et soumis tout de même aux autorités électives du mir. C'est là le germe qui a produit à la longue ce prolétariat agraire qui, en Allemagne, comme en Suisse ou en Italie, a réduit la commune agricole à la dure nécessité de lui accorder une part dans le gouvernement municipal et à se contenter de la seule régie de son domaine immobilier. En un mot, c'est là ce qui causa la création de la commune politique indépendante de cette corporation fermée de co-propriétaires, laquelle tantôt sous le nom de Genossame, tantôt sous celui de patriciat, ou encore de partccipanza ne forme désormais qu'un des éléments dont se compose l'agglomération villageoise. L'accroissement du nombre des domiciliés a, plus d'une fois, forcé les détenteurs de parcelles dans les champs communs à passer au régime de la division, de crainte que les domiciliés qui possèdent un droit de vote dans les assemldées communales,» ne profitassent des avantages que leur assure leur grand nombre pour se faire admettre à la jouissance, sinon de la terre de labour ou des prés, du moins des pâturages et de la forêt communale. Le même fait pourrait aisément se produire en Russie et pour un motif identique. Bien des personnes se prononcent déjà, tant au sein du mir qu'en dehors de lui, en faveur d'une réforme qui aurait pour but d'assurer aux foyers qui le composent la jouissance héréditaire des champs cultivés et ne laisserait dans l'indivision que les terres hermes et le domaine forestier.
La réalisation de ces projets rapprocherait le régime agraire russe de celui que présente le système des Huben ou Ilufen, des Manses et des Virgates qui, pendant tout le moyen ùge a formé la base économique du ma-
noir et du servage. Comme survivance, nous le trouvons -encore de nos jours en Suisse, partout où, de l'ancienne indivision, il ne reste que des prés communs ou Allmenden et des pâturages situés sur le versant des collines et connus sous le nom de Alpen, nom qui fut également donné à la chaîne des montag'nes qui sépare la Suisse de Fltalie et de la France. Si le trop-plein de la population avait pu trouver en Suisse et ailleurs cet ■écoulement naturel que présente l'émigration intérieure -et extérieure, il est fort probable que plus d'une commune rurale garderait encore de nos jours le même aspect que celui qu'avait, il y a plusieurs siècles, l'ancien pays de Schwyz, espèce de marc ou de mir monstre possédant en indivis, sous le régime de l'allotissement périodique, tous les terrains propres à la culture du blé. à la récolte des foins, ainsi qu'aux pâturages. — Il suit de l'ensemble des faits et des considérations que je ■viens de présenter que le moyen le plus sur d'assurer une longue existence ànotre rég-ime agraire n'estautrc queceluid'encourag-er rémigration intérieure. Les300. 000 émigrés qui. Tannée 1890, ont quitté les provinces trop peuplées de la Russie d'Iùu'opo, provinces situées dans la région de la terre noire, sur le Dnieper, le Volga et leurs affluents, ne représentent qu'une faillie partie de ceux qui demandent à prendre la route do la Sibérie, dans l'espoird'assurerà leurs familles une plusgrande aisance sur des terres presque vierges. Au lieu d'arrêter leur exode par des mesures administratives et qui lui sont inspirécîs par la crainte do diminuor la solvabilit('' df^s communes dont ces émigrés font partie ot i\c faire monter le prix do la main-d'o'uvro au préjudice dos [)ropriétaii'es du voisinage, le gouvernement forait bien d'encourager rémigration intérieure, en assurant aux nouveaux colons de la Sibérie des dotations immobilières, pareilles à colles <praoc()rde on Australie la loi du liomostoad.
LA COMMCNE AGRICOLE 161
Un autre moyen d'empêcher la dissolution prochaine <\u mir est d'accorder aux paysans en l>ail à long- ternie ♦it même en bail héréditaire les terres de la couronne, <iinsi que les propriétés nobiliaires hypothéquées dans la Banque de l'Etat et dont la régie passera indubitablement et sous peu entre les mains du Trésor. Le nombre <le ces propriétés est, comme nous l'avons vu, fort considérable, et quant à leur étendue, elle est au moijis égale au tiers sinon à la moitié de tous les terrains non soumis au régime de la possession communiste.
D'ailleurs on se figure avec difficulté que l'Etat puisse tirer un autre parti de cette masse de propriétés que l'insolvabilité croissante de leurs détenteurs menace de déverser un de ces jours sur le marché.
On aura beau remettre à un terme de plus en plus long la liquidation de ces fortunes, elles sont obérées de dettes trop disproportionnées à leurs revenus pour admettre la solvabilité future de leurs détenteurs. La banque nobiliaire n'est pas une institution de bienfaisance et les diminutions d'un pour cent ou d'un demi pour cent sur les arrérages dontbénéfîcient les propriétaires de ces biens hypothéqués ne font qu'augmenter les charges des contribuables. Un jour ou l'autre, on sera placé dans l'alternative ou de mettre aux enchères une telle masse de biens fonciers, que ce fait seul dimiiiuera de moitié le prix de toutes les autres terres de l'Empire, ou de prendre les propriétés hypothéquées en régie au Ijénélice du Trésor lequel, bien entendu, encourrera des l'isques trop sérieux en se chargeant de leur administration directe. Bon gré mal gré, il faudra, par conséquent, les mettre en bail, et la classe des fermiers capitalistes étant encore peu nombreuse, ce sont les paysans enrichis et les membres des « mirs » qui deviendront les tenanciers héréditaires ou à long ternie de cette vaste étendue
•162 LA COMMUiXE AGRICOLE
de terrains qui, autrertient, ne donnerait de bénéfices à personne.
Le gouvernement peut encore enrayer la dissolution du mir par des mesures législatives. 11 est même déjà entré dans cette voie, en prescrivant que la répartition périodique du sol des communes se fera tous les 12 ans et en défendant les réajustements partiels des lots^ Cette dernière mesure n'a point d'ailleurs, à mes yeux, l'importance qu'on lui attache. En déclarant qu'elle empêche les autorités locales d'enfreindre le principe de l'égalité par l'augmentation ou la diminution arbitraire des lots, les partisans de cette nouvelle réglementation de la possession communiste perdent de vue les. vrais services rendus par ces réajustements partiels. Seuls ils ont permis, en effet, le maintien d'une juste proportion entre la multiplication des familles et la répartition du sol villageois. Il a pu certainement se produire des abus ; des contribuables indigents se sont vus forcés maintes fois d'abandonner une partie des biens dont ils jouissaient au profit de familles plus aisées et présentant une plus grande garantie quant au payement intég"ral des contributions ; mais pour éliminer l'arbitraire il suffit de (piehjues mesures administratives ou judiciaires, telles que le jugement porté naguère par 1& Sénat ou tribunal de cassation (jui déclara (pu; les réajustemonts [)artiels rentraient dans la catégorie des ré[)artitious du sol communal et ne devaient, par (;ons(''(pient, avoir lieu (jiie dans le cas où les 2/3 (b's luembres du mir se seraient |)rononcés en leur faveur (1).
Faut-il attribuer une importance plus grande à la loi de 1(S80 (pii fait dépendre les partages des familles du bou \()ul<)ii' (le leurs chcfsel de 1 ae(|uieseeuieul des deu\
(I) \'. Tt'i'Hfi : I//:'hi( r( //- rri/h/w ntral, h'' iiarlic |i. 2.')H cl suivantes.
LA COMML'NE AGHICOLE I6;i
tiers des memljrcs du mir ? Sou résultat immédiat devrait être de diminuer le nombre de foyers d'une même commune et, par conséquent, d'empêcher l'émiettement des lots et la multiplication des enclaves. Elle poursuit en somme le même but que celui qu'atteint l'exode libre de l'excédent de la population. Mais il y a lieu de se demander si le vœu du législateur sera exaucé, si les tendances individualistes,, très prononcées au sein des familles-groupes, ne finiront pas par remporter sur toutes les restrictions, tant administratives que législatives. En effet, dans les 15 dernières années les partages n'ont guère diminué (1) ; les jeunes cherchent à se soustraire à l'autorité des vieux ; les femmes d'un même foyer entrent constamment en querelles, toutes demandent à avoir un chez soi et à disposer librement tle leur temps et de leurs épargnes. En sera-t-il autrement dans l'avenir ? J'ai lieu d'en douter, car l'instruction, du moins primaire, pénètre de plus en plus dans les couches profondes du peuple et creuse un nouveau fossé entre la vieille et la jeune génération.
Mais en supposant même que toutes les mesures, tant naturelles qu'artificielles, que nous venons d'énumérer soient efficaces et arrivent à enrayer la dissolution du mir, on a encore lieu de se demander si le maintien de la possession communiste du sol, telle qu'elle se prati- (jue de nos jours par nos paysans, sera un bien ou un mal? La question est complexe, car, en dehors de ses eflets économiques, le mir exerce encore une influence (jue j'appellerai volontiers pédagogique et qui se manifeste par une recrudescence du sentiment de la solidarité humaine.
Tous ceux qui ont étudié de près la vie dos campagnes russes, parlent volontiers de ces labourages faits
{\)Ibid.. p. i'ii.
Kii LA COMMUNE AGRICOLE
en commun et qui permettent cFattacher à la même charrue le bétail de plusieurs ménages (soupriagua), de ces services, imposés par la coutume, que les paysans s'accordent mutuellement pendant la récolte (obschinniia pomochi) (1) et qui de loin rappellent les lorc-hoy^i^.s et les yv/v'fY//-/a' des serfs du moyen âge. Sigualous également Taide que nos paysans se prêtent en cas d'incendie, d'inondation, et le bon vouloir avec lequel ils offrent leurs services à un voisin malade, à une veuve ou à un orphelin, et cela sans idée de lucre, dans le seul but d'activer la rentrée des foins et des blés.
Cet esprit de solidarité que développe parmi nos villageois la commune agricole est même son côté le plus positif et (pii kii vaut les éloges de quelques-uns de nos romanciers psvchologues, entre autres de M. Zlatovratzky. Seulement on a lieu de se demander si les témoignages de cet écrivain sont toujours exacts et si nos communes villageoises présentent encore, à l'heure qu'il est, le même souci de l'égalité et de la fraternité que celui qu il leur attril>ue. Voici d'ailleurs quehjues traits de caractère qu'il signale et qu'on chercherait vainement dans les milieux où h» piopriété privée domine presque exclusivement. Lu des [)aysans (pu^ M. Zlatovratzky fait figurer dans sa « Vie jourualièi-r des campagnes » déclare que les partages n'ont en vue (jue l'équité. Xul ne doit être sacrifié. (W\m (\\\\ a a[q)li- <pié son travail à la culture d'un clianq) en fiiclir en gardera la jouissance exclusive jxiKJant trois ans, [)nis re cluunp passei-a à la commune (pii en est le seul [)r()[)i'i(''tair(' et (pii. lors (lune nou\<'lle répartition, en fera un lot on la piul dim loi. Lindépendance individuelle, le droit égal de tons au produit du traxiiil commun, ainsi (pTà la U'vvv comnnnie, cl les seconis n'-ci-
(I) V. hnri'lin : « Les biens cuiiiiiiiinaiix en ilussio», p. ITi!, ITT.
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jUTKjiies en cas do hosoiii, toiles sont, au dire do notre romancier, les bases mêmes de la vie sociale, ainsi que l'entendent nos paysans communistes. C'est là ce qui détermine les réajustements partiels et les échanges des lots entre ceux (jui viennent de perdre quelque membre de leur famille et ceux dont le nombre des travailleurs s'est accru d'un iils majeur ou même d'un gendre. A travers les injures les plus grossières et les voies de fait dont les assemblées du mir nous présentent plus d'une fois le spectacle attristant, on voit poindre le même idéal d'égalité, la même tendance à proportionner les charges aux forces productives du foyer, la grandeur du lot au nombre des consommateurs que compte la famille (1 ».
Mais pour (jue cette idylle se réalise, il faut (jue les forces dissolvantes dont le tiers état rural est devenu le foyer, ne prennent pas le dessus, que le souci de l'arrondissement ne devienne pas l'intérêt principal qui règle la conduite de nos villageois, et en un mot, pour employer un terme mis en vogue par un autre de nos romanciers populaires, M. Ouspensky — il faut que le paysan ne tombe pas sous la puissance de la terre (vlast zemli). Car. si le cas se généralisait, nous verrions apparaître dans nos campagnes la même àpreté au gain^ la môme soif d'agrandir ses possessions dont Zola a si admirablement fait connaître l'influence néfaste dans son tableau de la vie (piotidienne du petit propriétair(^ [)aysan dans la Heauce. Là où ces instincts égoïstes ont Uni [)ar ti'iompher. le tableau do rcxistence journalière du j)eu[)le des can)[>agu(>s chan i:e du tout au t(Uit. Antoine Tchechov. une de nos gloires littéraires niodernes. décrit fort bien le sort <|ui attend à sa rentrée au village
(Ij Ifjù/. \'. |»lus parlk'ulièioiiicnt les cli. V" et VI tlii livre do M. Zlalovral/ky. iolilulé : Ld !'/> journalière des cainpannex.
loti LA GOMMUNIi AGRICOLE
un paysan n'ayant pas fait fortune en ville. Ce malheureux ne rencontre de la part de ses voisins que reproches amers et mauvais vouloir, car dans nos campagnes, ainsi (jtie partout ailleurs, le besoin dicte la conduite de l'homme.
Ainsi, par un long détour, nous arrivons finalement à nous demander si le mir, obéré qu'il est de charges qui dépassent plusieurs fois le rendement des usages communaux, est en état de garantir au paysan russe une aisance suffisante. Telle n'est point l'impression qui se dégage des calculs minutieux (jue nos statisticiens de province ont faits quant au montant des recettes et des dépenses d'un ménage paysan dans les gouvernements de laroslav, de Voronej, de Riasan, de Toula, de Tver, de Novgorod, etc., c'est-à-dire partout où le salaire gagné à l'usine ou à la fabrique ne vient pas augmenter le revenu des familles villageoises. Il ressort en effet du tableau dressé par M. Scherbina, celui de nos statisticiens qui a le plus approfondi cette question, que dans dix gouvernements, l'excédent des revenus sur les dépenses d'un paysan agriculteur n'équivaut en moyenne qu'à 55 roubles ou 150 francs par an (1). C'est avec cette maigre somme que le membre du mir est forcé de pourvoir à tous ses besoins (h- nf.uiiilure. de chaulfage, d'habillement, etc.. 30 0 0 de cette somme sont dé[)ensés pour l'achat des l)lés et des farines, nt.)tainment ilu seigle, de l'oi'ge cl de l'avoine.
La médiocrité de ces budgets \illageois. (jui ne varient guèi-e que de i à 5 loubles, selon les provinces et les régions, est certainement la condamnation la plus formelle non du priiiciiK' coniinuiiisle ap[)li(pié à lit possession iniiiiobilièi'c, mais (le tout iioti'c régime rural.
(1 ) " InlliK.'iicc (|u'('X(T(,'ciil mu- Ikiiiiic recolle el la chcrliMles Itlcs siif ]iieli|ii('s (•(liés (le l'ccoiKtiiiic iialidiialc iii^se »,\ il. p. 7.
LA COMMUNF: agricole 167
Tivec ses charges excessives, la responsabilité collective <]u'il impose eu matière de contributions et les diverses entraves quintlige à l'agriculture le parcellement extrême des champs cultivés, le nombre prodigieux d'enclaves et la suppression de l'esprit d'initiative, résultat fâcheux de la réglementation minutieuse exercée par le mir quant à la succession périodique des travaux agricoles.
A diverses reprises, on m'a reproché tantôt les critiques que j'adressais au régime actuel de la possession communiste, tantôt ce qu'on voulait appeler mon excès de lyrisme à son égard. Pas plus tard qu'au printemps de l'année dernière un collaborateur de la Xotivr//e ReviiP hislorupie <le droit français et étranger^ déclarait dans un compte rendu de mes ouvrages qu'il ne se sentait pas la moindre tendresse pour le régime de la propriété collective « dont par moments M. Kovalevsky semble regretter la disparition » (1). D'autre i)art, ceux qui, comme M. Gourvitch, ont plus d'une fois critiqué le régime du mir, me nomment parmi les personnes qui ont été les premières à signaler les forces dissolvantes qui le minent et qui, si elles ne sont enrayées par une tendance contraire plus forte, finiront par le saper dans sa base. Je ne crains pas de reconnaître la justesse de ces deux appréciations qui, d'ailleurs, ne se contredisent nullement. J'ai la faiblesse de croire que la disparition d'un régime, vieux do plusieurs siècles et qui. à certaines époques, a été la réalisation la plus complète do ce sentiment d'égalité et de fraternité que la démocratie a créé parmi nous, ne peut être indiflérente à perscMine. Mais je ne vois pas non plus que pour cela il faille volontairement fermer les yeux sur les dangers que court cette institution et qui, peut-être, ne sont plus à conjurer. Ce
(1) Mars-avril 1897, p. î>"22.
qui m'a toujours tenu à cœur, c'est de dégagerla question' qui nous préoccupe en ce moment de toute métaphysiquedoctrinaire, qu'elle parte du camp des économistes qui ne voient de salut que dans la propriété privée, ou de celui de leurs adversaires, pour qui le mir est une confirmation partielle de leurs rêves les plus audacieux.
Une analyse exacte des divers aspects sous lesquels se présente de nos jours le communisme agraire russe, l'étude du sort qui fut réservé à des régimes semblables tant dansllnde cju'au moyen âge, me paraissent être les^ seules voies qui permettent de se prononcer en connaissance de cause sur le vrai caractère et l'avenir probable du mir. Je me résumerai donc, en disant que le mir me parait viable, mais à certaines conditions. Il faut que les tendances individualistes dont il est devenu le foyer puissent trouver une libre issue au dehors, que le régime communiste du sol soit dégagé de cette excroissance fâcheuse que présente la responsabilité mutuelle en matière d'impôts, et que toute notre organisation communale subisse une réforme radicale et qui la rapproche du type de la commune artel, c'est-à-dire d'une corporation fermée en pleine possession des iustruments «:1e travail et faisant la production en commuu.
ciiAi>rniE V
§ 1. Rien de moins spontané que le développement de notre grande industrie. Le fait seul que la majorité de nos fabriques, et parmi elles, les plus importantes ont été fondées dans les années qui suivirent de près l'élévation des droits d'entrée, ne laisse planer aucun doute à cet égard. En disant que nos manufactures ont été directement créées par l'Etat, je n'ai pas seulement en vue la politique de Pierre le Grand, politique dont les monopoles de production, les prohibitions de sortie des matières premières et les défenses d'entrée d'objets manufacturés, enfin les commandes de l'Etat ont fait régulièrement partie, mais aussi celle qui fut suivie à une épo(pie plus voisine de la notre, par Nicolas V' et Alexandre lll. Si nous devons à Pierre le Grand des industries aussi peu conformes à notre climat que le sont les fabriques de soie, c'est à Nicolas I". que revient l'honneur d'avoir créé parmi nous les premières tilatures et les tissages mécaniques du coton, produit que notre sol se refusait et se refuse encore à livrei-en quantité sufiisanlc. Cette industrie n a pris de l'essor que grâce à un tarif presque prohibitif dont on avait d'ailleursposé les
bases à une époque antérieure, daus les dernières années ■du règne d'Alexandre I'''.
Le tarif de 1822 s'opposait à l'importation en Russie ■de cotonnades étrangères, les plus grossières exceptées. La défense était formelle et rigoureusement observée.
D'ailleurs la prohibition n'atteignait pas exclusivement <?e genre de marchandises. Alors que sous Pierre le Grand la protection avait été accordée tant aux soieries nat'ionales qu'aux draps d'origine russe, aux chapeaux faits de peaux de castor et de mouton, aux toiles de lin, aux cordages, à quelques produits chin)i(pies, tels (pie la térébenthine, le colophane, etc , on étendit en 1822 la prohibition aux toiles d'origine étrangère,, exception faite des batistes, aux lainages, aux étoffes de soie, au papier à lettres et au papier d'impression, aux cristaux, aux porcelaines, aux faïences fines, au sucre raffiné. Onaiit au fer et à la fonte, il était interdit de les introduire par mer. Cette mesure, bien entendu, avait pour résultat de réduire à peu de chose la quantité de métaux <le provenance étrangère et d'activer l'industrie nationale du fer. D'ailleurs, on avait établi des droits d'entrée très élevés même sur les métaux qui nous arrivaient par terre : ÎM) kopecks étaient prélevés à la fi-(>ntièr<> sur <lia(pu* poud de fonte, et ! rouble 20 kopecks sui'cha- <pie pond de fer.
Depuis 1822 notre tarif douanier a été revu et corrigé à plusieurs reprises et les prohil)itions d'entrée remplacées par des droits très élevés sur les marchandises étrangères. De la prohibition on passa {)eu à peu à la protection. C'est ainsi (pi'en 182(), on admit rim|)oi-lafioii de demi cotonnades. d<> di'aps de lin. de mouchoii-s, de riches ('-loties de soie et (h' chapeaux de dames, mais on demanda a lalronlière des droits d'enir-ée s'elevant à .*ii et mèn)e à •')() 0 0 de la valinn* de la mai'chandise impoitée. Ce fut là le taux des prélèvemeids faits sur le sucre
GRANDI-: INDUSTRIE F.T INDUSTRIK DOMIÎSTIQL'I-: 171
non raffiné et les cotonnades (1). Le ministre des finances Kankrin motivait en 1830, le changement d'orientation de la politique douani^'re par « le désir d'encourager le commerce extérieur et de procurer à nos industriels des modèles utiles à suivre » Mais en abaissant les droits de sortie et en augmentant la liste d'objets admis à l'importation, on continuait à élever les droits d'entrée. Seules les marchandises nécessaires au développement de l'agricultnre et de l'élevage pouvaient pénétrer chez nous librement. Ce fut en 1826 le cas des ciseaux, destinés à tailler la laine des moutons, et en 1841, celui des machines agricoles.
Quant aux autres marchandises, on abaissa en 1836 les droits d'entrée prélevés sur elles tantôt de 10, tantôt de 12 0;0. Deux ans plus tard on abolit les droits de sortie sur le naphte et la laine ; on diminua également ceux qu'on faisait payer à la potasse, au houblon et au bétail. En 1841, lors d'une révision g-énérale du tarif, on ne laissa subsister d'autres défenses d'entrée que celles qui fermaient la frontière aux brocards d'or, aux galons, aux robes, à la lingerie, aux indiennes, etc. Quant aux autres marchandises, on se contenta de leur faire payer il la frontière un droit de 30 0/0.
Ainsi, à partir de 1822, les droits d'entrée s'élevèrent en bloc de 27 0/0 à 4o 0/0, pour retomber en 1841 à 30 0/0.
Voyons maintenant quelle fut durant cette même époque l'évolution de notre industrie dans son centre principal, qui est Moscou. Dans son Examen statistique de nos usines et de nos fabricjues, examen fait à l'occasion de l'exposition manufacturière de 18o3, M. Tarassof dresse le bilan des progrès accomplis par notre indus-
(1| Ladijeiisky. Hislo/rf de noire Uir if douanier, et Mendeleiev. Tarif raif,oii né, \. I, p. 7o.
trie du coton, celle qui s'est le j>ius rapidement développée dans la première moitié de ce siècle.
En 1824, c'est-à-dire deux ans à peine après la publication du tarif prohibitif de 1822. Pochvisnev créait à Moscou la première filature mécanique. Bientôt après la (( mûlil Jenny » de Crompton était introduite également dans la filature modèle de Yolkov établie dans le village de Gorenki (district de Moscou) En l'année 1843. il existaitdéjà22 filatures avec loo.404 broches (1). Le nombre d'ouvriers qui y travaillaient était de 8.3i8.Laméme année on trouvait également dans le gouvernement de Moscou 382 établissements représentant les autres branches de la même industrie du coton, telles que tissage, blanchissage, teinture et impression d'indiennes ; 42..')0(> ouvriers étaient occupés à tous ces genres de travaux.
On peut ég-alement juger des progrès faits parliiidustrie du coton de 1824 à 18.'i3, par les chiU'res suivants qui indiquent d'année en année la (piantité de coton importée en Russie:
De 1824 à 1820 74.2()8 ponds par an
De 1827 à 1820 !>8.180 —
Del831)àl84î 3;);).744 —
En 184G 700. 0(M) —
En 18;U 1.3!M) 712 —
En 18:32 l..S3i.<Mil —
En 18;)3 1.93i.418r2) —
D'ailleurs toute cette importation a servi à alimenter non seidement les fabriques, mais aussi la petite industrie, ces filatures et ces tissages de familh^ <>ù le IraNail se l'ail a la main cl i|ni |icn ;i [xmi se son! l'ornn-s dans le voisinai;!' des labi'icpics et se sont eliarircs d'evecnlei' les commandes non de clienfs, mais d indusli'iels el de
(1) C.liill're (ioiiiii' par Saiiniildv i-\ Tr-iii^nlioi^kv i h^'i-rra iiroilurlirca de lu Uussit; l. III).
(ïJ) Tarassot', p. 2i.
GRANDK IMJCSTRIE ET INDUSTRIE DOMESTIQUE 1T:1
commerçants. Car c'est là un trait particulier et propre à notre petite industrie, que les Russes nomment « koustarnaïa promischlenost », en la comparant à un arljrisseau. de n'être pas seulement le développement naturel de l'industrie de famille, industrie qui n'a d'autre but que de suffire aux besoins des personnes qui la composent, mais encore un dérivé de la grande industrie capitaliste. Ce point a été fort bien mis en lumière par unjeune professeur de Pétersbourg-, M. Tougan-Haranovsky. En s'attaquant à ceux qui ne voient dans les rapports des deux industries qu'un antagonisme constant et à la longue meurtrier pour la petite industrie, il établit, chiffres en mains, le fait suivant : les filatures et les tissages domestiques ne se sont développés en Russie qu'après l'établissement des premières fabriques de coton. Longtemps ces dernières ont eu peine à lutter contre l'industrie de famille, laquelle a même fini à un certain moment par centraliser entre ses mains la majeure partie de la production des cotonnades. En effet, le nombre d'ouvriers employés aux fabriques de ce genre diminua d'un cinquième dans la période qui s'étend de 1830 à 1857, tandis que l'inq^ortation de la matière première nécessaire à leur travail tripla et quadrupla dans le même espace <ie temps. Comment expliquer un pareil phénomène, sinon par le fait que les marchands d'étoffes trouvèrent plus avantageux de contier les soins du filage et du tissage à des familles de paysans dont l'éducation technique s'était faite grAce au voisinage de la fabri(jue, mais ({ui continuaient à travailler chez eux, sauf à livrer les produits de leur zèle non à des clients, mais k des intermédiaires. Dans une société où la loi attachait le paysan au sol, il était moins avantageux de se procurer des ouvriers travaillant l'année durant à la fabrique, que <le confier aux agriculteurs désœuvrés en hiver le soin
IT. ùHANOi: INIHSTRIK HT IMnSTRlK nO.MI::STK>rK
du tilauo ot ilu tissaco. Solou lo tt^noicnaco tlo M. lebaron ilo UaxtliausiMi. lo salaire olail à ootlo opotjuo plus^ élevé ou Russie tjuon ()ociilont, oe qui s'explique ilailleur>> aisément par le nombre restreint do travailleurs lil)res et Jétaehés île tous soins ai:rieoles. Au eontraire, le petit industriel villaseois se contentait d'un faible bénétioe. les produits de son industrie n'étant cpiun supplément à ses revenus de eultivateur. Il n'y a point lieu d'être surpris par conséijuent ipi'à la longue l'iudustrie du eoton se développa en Russie, sans que pour cela le nombre des fabriques s'aoerùt en proportion. Kn 1853. on comptait encore à Mi»scou le mémo cbitlVe de tissages mécaniques que dix ans plus tùt. Il est vrai que ces derniers livraient plus qu«' le double de marchandises, mais ces marchandises elles-mêmes ne représentaient qu'une faible partie de toutes les cotonnades fabriquées avec les deux millions dépends de matières premières importées en Russie dans le courant de cette même année.
M. TarassoiT, dans son livre sur l'état des manufactui^es moscovites, livre paru en ISoti. se plaint de la concurrence faite à la grande industrie par la petite et déclai'e que les tissages domestiques sont moins bons et leur teinture moins durable : mais il constate en même temps que les « koustari ». ou petits industriels, progressent, et que les marchandises qu'ils fabriquent sont très répandues parmi le peuple des campagnes vu leur bon marché excessif (1). D'année en année, on voit reparaître les mêmes doléances. La petite industrie combat avantageusement la grande en livrant ses produits à un prix dérisoire. On est loin de s'attendre à ce que dans 20 ou 30 ans les rôles seront entièrement changés.
(I) Taras>ofl. a. l8o(i, p. 8
et que c'est rîodostrû- doaie«liqiie qni aura le pli%4 à pâtir de la eoaearrea<<re f 1/.
En dehor» d<^ M oseoo^ eVst sorioiit à lr»noroA^fjŒat>seosk. dans les environs de ^hoola ( j^oaremenient de Vladimir/, c|ae se déireloppa^ dans la première moilié da sièele^ une brmebe partîeali^re de l'indostrie da coton qoi est celle de l'impresâioii des indiennes. An dire de lies historiens^ cette indnstrîe^ dont les ^milles rillageoises derinrent Tor^ane. doit son origine à nne importation proivenant de Moscou Tâj et ses pr«>^rés rapides à rineendie de 1812^ leqneL. en supprimant pour on temps la coocorrence des fabriques^ détermina la crDis< fiance de ces petites entreprises mannfaetnriéres qoe la laUj^ne msse compare à des arbrisseaux.
AiHeors encore^ à Maloiaro^Tez (dans le goovememmt de Kalooga; et â Ej^orieTsk' dans le gouvernement de Riazan ^ la petite industrie trouva son berceau dans la içrande. La fabrique de cotonnades fondée par Goubin à llaloiaroH^vez en ISSO^ dut^ â la distance de vingt années d>xercice^ interrompre son fonctionnement^ jsrr^ce â la concurrence des tissages villageois. La fiad)»rique de Chloudov à Eçofiev^ n^eut pas le même sort, mais elle devint é]^lement le fover d'on sortirent les tissages domestiques très répandus dans son voisinage.
Ainsi le tarif, d'abord ^^hibitif^ pms amplement protecteur, détermina Fouverture des ^emlères filatures et des premiers tissages mécaniques. Il fut la cause du développement rapide d'abord de la grande^ puis de la petite indostrie du coton. Cette dernière prend de Téten-
«Ijt « Le tiie h^oiîifme da capital dans le déireloppeaBeBt de ia pe- Itle inlastne a* {La PansiU .Vi»<rr<flr, reirae dirigée par M. âCrMiTe, aiTTl \f!Sfi, p. 14ji
oiY l'a oarrier trarailhataasiceile dernier daasaae BMBisfMrtafiede coiomiad» â Sdulaaseiboarg et qaî était origmaire d'Iwai»* péaéf ra le secret de la ccnfcclîoades coalears aéccsaircsaax tetataires et, aae fbcs realxé chez lai, il créa b preaûèse iadostrie dladienn».
<lue grâce à la médiocrité des profils dont se contente le paysan agriculteur et à la cherté relative de la main-d'œuvre dans un pays de servage, d'attachement forcé du villageois au sol qu'il cultive. Aussi n'est-il pas étonnant qu'après un changement radical dans notre milieu social, changement dont l'origine remonte à l'émancipation des serfs, la petite industrie devienne incapable de soutenir la concurrence de la grande, car cette dernière dispose à l'heure cju'il est non seulement <Vun outillage perfectionné, mais encore, comme nous le verrons dans la suite, d'un personnel nombreux de prolétaires ne demandant qu'à vendre le travail de leurs bras à n'importe quel prix.
Au début de ce chapitre, j'avais promis de faire connaître la fa(;on dont le système protecteur a encouragé le développement de notre industrie. J'ai tenu en partie mon engagement en parlant des progrès rapides de l'industrie du coton sous le règne de Nicolas P^ Mais je puis également citer à l'appui de ma thèse des faits beaucoup plus récents. Je n'en connais point de plus concluants (jie ceux que présente le développement de notre industrie du fer et de la fonte. Elle n'a pris un élan sérieux que dans ces dernières années, depuis l'élévation des droits d'entrée sur les métaux de provenance étrangère. Le tarif de 1850 avait mis fin à la défense de les introduire par mer, ainsi qu'à l'imposition d'un droit d'entrée s'(''lev;int à l rouble 30 kopecks [)ar pond sur la foute (jui nous arriv.iit ();ir tcric. Ou uc préleva désormais (|ue 50 ko[)ecks d'un poud de fonte, {.uis, à partir <le 18.")7 1.") kopecks seul«Mnent et eniin dès 1808 o kopecks. Iji uièmc temps on abaissait les droits d'entrée sur le fer de 49 kopecks à 3o. Pour encourager la création de nouvelles fabricpies de machines, on alla même Jus(pj"à |»eiineltre en 1801 de recevoir dii-ectement le fer et la l'oiilc df IClranger sans payer aucun droit
«d'entrée. Aussi la construction de nos chemins de fer, <le nos bateaux à vapeur, de nos machines et de nos canons se fit-elle surtout avec du métal de provenance étrangère. En 12 ans, à partir de 1868 et jusqu'en 1880, on introduisit plus de 435 millions de ponds de ce métal, tantôt sous forme de fonte, tantôt sous celle de fer et d'acier, tantôt enfin sous celle de machines. M. Mendeleieff déclare que la valeur totale de cette marchandise s'éleva à un milliard cent mille roubles papier, ce qui fait qu'annuellement la Russie, dans le même espace de temps, dépensait à peu près 100 millions de roubles pour l'achat d'un produit dont elle est fort riche ellemême. Pour se procurer les fonds nécessaires à cette dépense, l'Etat contracta durant la même période une dette étrangère de 1.600.000.000 de roubles dont, par -conséquent, un tiers seulement a servi à d'autres besoins que ceux de l'extension du réseau de nos voies de communication, de la construction de nos fabriques et de l'agrandissement de notre artillerie. Durant les mêmes, années, la balance commerciale, sans parler de la balance économique, nous fut constamment contraire, la différence entre les entrées et les sorties s'élevant à 70 et même à loi millions de roubles (années 1873 et 1875).
Mais déjà en 1877, les droits d'entrée sur le fer et la 'fonte furent élevés par le seul fait qu'on obligea k les payer non en billets de crédit, mais en or. En 1881, on les augmenta encore de 10 0/0 et depuis leur accroissement est devenu constant. En 1882, un poud de fonte était déjà imposé de 6 kopecks or, en 1884 de 0 kopecks, en 1886 de 15 kopecks, en 1887 de 25 kopecks, en 1890 de 30 kopecks. Les mêmes droits ont été maintenus par le nouveau tarif, celui du 1'' juillet 1891.
De pair avec cette augmentation des droits d'entrée se •développait l'industrie nationale du fer.
En 1884, alors que le poud de fonte étrangère payait
C kopecks or, les fabriques de louse clans le gouvernement d'Ekaferinnoslav et celles situées en Pologne ne livraient annuellement que 4.500.000 ponds de fonte, tandis qu'en 1887, quand les mêmes droits d'entrée s'élevèrent à 23 kopecks par poud, les seules fabriques de louse suffirent pour assurer le même rendement. En 1888, le chiffre de leur production annuelle s'éleva à. o 1/2 millions de pouds, et en 1889, à 8.500.000 pouds.. Nous constatons les mêmes progrès en Pologne. D'abord en 1887, 3 3/4 de millions, puis 4 3/4 et 5 1/2 millions de pouds (1).
Nous avons vu que le développement rapide de l'industrie du coton, grâce à l'élévation des droits d'entrée, n'a servi en définitive que les intérêts de la petite industrie. En a-t-il été de môme quant à lindustrie du fer? Nullement, car les temps ont changé ; le machinisme est arrivé à un degré de perfectionnement qu'il n'avait pas atteint il v a un demi-siècle. Le salaire a diminué grAco à la formation d'un })rolétariaf nond)reu\' et inconnu jadis; le paysan communiste est tombé dans maintes provinces dans un tel état de misère qu'il ne peut plus considérer l'exercice de l'industrie domestique comme un simple appoint à ses revenus agricoles. Il n'arrive à suffire, et encore maigrement, à ses besoins (juotidiens. qu'à la condition de travailler un noni])re d'heures dépassant d'un quart et même d'un tiers celui des (uivriers de fal)ri(pie, et ses bénéfices restent tout de nu'Mue audessous des salaires reçus parle mano'uvi'c «xécutant les travaux les plus grossiers et les moins l>i<Mi rémum'rés.
Nous aurons lieu de nous en convaincre en étudiant l'état actucd dune des industries (lnni<sli(|U('s les |>lns rc'jiandues, celle (b's cloulici's.
C.o. métier s'est d(''\(d<>p|)e d.ins le ni»id de l.i Itussie,.
(I) .Mciidelcit'lV, Af tniif ntisoniif, \ol. I, p. ili-'.t'.l.
GRANDI': INDUSTllII? F:T INDUSTRIE DOMESTIQUE 1T!>
notamment (hins le gonvcrneniont de Novgorod à Oiiloma. De là, il a été importé dans les districts limitrophes des gouvernements de Tver et de laroslav. Il fut un temps où les paysans d'Ouloma coni{)taient pai ini eux 20.000 forgerons occupés à la confection des clous et où la valeur de leur marchandise s'élevait an chiffre de 3 millions et quelques centaines de mille roubles par an. Cette industrie s'est développée, grâce à la présence, aux environs d'Ouloma, du minerai de fer ; on le tire des marais et on le dégage en brûlant la terre qui le contient. On reçoit la fonte dans des récipients de forme ronde et ayant un diamètre de 0 verschok, le quart d'une aune. C'est là le genre de matière brute qui sert à Ouloma à la confection des clous ; on met également k profit le rejet des forges. Ainsi le petit industriel villageois a le moyen de se procurer le fer à bon compte ; c'est la seule raison pour laquelle il a pu pendant de longues années vendre sa marchandise à un prix plus bas que celui des fabriques. ]\Ialheureusement la ([uantité de fer dont on dispose est insuffisante. Aussi, fut-on forcé de recourir aux marchands nomades qui en font le trafic. Ceci créa des liens de dépendance entre les cloutiers et ces petits commerçants. Car le villageois est rarement en état de disposer en temps dû de la somme nécessaire à ses achats; il doit, en définitive, se faire prêter par le marchand la matière brute qui lui manque, sauf à le payer plus tard en produits de son industrie. Je n'ai pas besoin de dire que dans de pareilles opérations l'intermédiaire garde à son profit la part du lion. Aussi, tout compte fait, et malgré un travail de 14 à l(> heures par jour, travail auquel toute la famille [)rend part, le petit industi'iel recueille à peine quehpies dizaines de kopecks. Ce sont là les chiffres que donne l'enquête sur les industries domestiques ou « koustarniia pro-
misli » (1), enquête entreprise par les Conseils généraux de nos provinces. Les profits du petit industriel ne représentent qu'une faible part des bénéfices que le cloutier retirait avant 1865-70. époque à laquelle commença la terrible concurrence du clou fait à la machine. Ce dernier est à l'heure qu'il est moins coûteux et possède une élégance et une solidité qu'on chercherait vainement dans un clou fait à la main. Il suffît en effet d'une minute de temps pour fabriquera la machine une cinquantaine de clous, de sorte qu'en un jour on arrive au cbitlVe prodigrieux de o7.000 clous, tandis que dans le même espace de temps, un artisan cloutier. travaillant à l'aide de l'enclume et du marteau, ne peut en pi'oduire que mille. Encore faut-il que son travail dure 18 heures par jour 2).
Ce n'est que grâce à l'introduction tardive du machinisme dans cette branche d'industrie (cette introduction ne remonte chez nous qu'à 1840 et les fabriques de clous n'ont été fondées en nombre suffisant cju'après la révision du tarif dans un sens protectionniste) que lartisan villageois a pu longtenq)s garder un rôle prépondérant dans la production des clous. En 18(30 il gag-nait encore 1 rouble 50 kopecks par semaine, IG ans plus tard, à peine le tiers de cette somme, et maintenant de 2o à 43 kopecks par jour (3). Aussi le nombre de personnes qui trouvent leur gagne-pain dans ce genre d'industrie domestique a-t-il sensiblement diminué. En ISiiO il était encore de 20.000. A rbcnrc (ju'il est. il n atteint j)as même le cbiffre (b* 10.000.
Il n'en a guère été autrein(Mit dans les disti-icls driver, ' <le IJiejf'czU, de Vesiegonsk, de .Nijni-.NOvgorod et d Arsamas.ou encore danscelnidc b-u-oslav, pai'touf enlin où
(h If"? livraison,}). ;i'2.
(2) Vovez Foinin : Hs^iiiissi' (F uni' hislnl rr ilr r imlitslri'' ilti i hni fil litissie, Kliarkov, 1897, p. i.'J.
{•\)lhiil., p. 18.
GHANDE INDUSTIUE ET INDUSTRIE DOMESTIQUE 181
le villaîj;eois avait rhabitude de douljler sou revoiiu par l'exercice du métier de cloutier. Saus atteindre limportance qu'elle eut naguère à Ouloma, la clouterie fut florissante parmi les villageois de ces régions dans la première moitié du siècle. Rien que dans les trois districts du gouvernement de Tver nommés plus haut, on trouvait 6.000 personnes engagées dans Texercice de ce métier. Chacune gagnait en moyenne 90 kopecks par semaine et les plus habiles arrivaient même à un revenu dun rouble 50 kopecks. La production avait pris une telle extension cju'on ne pouvait plus se passer d'auxiliaires et qu'on embauchait des aides et des apprentis aux gages de 20 à 30 roubles par saison d'hiver. C'était d'ailleurs la seule époque à laquelle se fit ce genre de travail, l'été étant consacré régulièrement aux soins agricoles. Ainsi, durant 27 semaines de l'aunée, le paysan était en état de doubler ses bénéfices par l'exercice d'une industrie domestique et qui à la longue seulement est devenue un rouage dépendant de la production capitaliste. A l'heure qu'il est, le cloutier de Tver, comme son eoUrguc à Ouloma, reçoit ses commandes non de clients, nuus de petits négociants nomades qui lui livrent la matière brute et lui font des avances d'argent, sauf à se rattraper sur le bas prix de la marchandise qu'ils lui achètent. On aurait tort de voir dans le cloutier villageois moderne autre chose que le représentant de cette forme intermédiaire entre la petite et la grande industrie qui consiste à faire travailler l'ouvrier chez lui. mais au profit de l industriel ou négociant capitaliste. C'est là ce que les économistes allemands avec M. Biicher en tète appellent du nom de « système des avances » et les Anglais de « domeslic System of grand industry ». Ce n'est là qu'un acheminement vers l'industrie capitaliste et s'exervant au sein de la fabrique.
La majeure partie des métiers domestiques ou « kouslarniia promisli » eu sont arrivés là, et si quelques économistes russes, notamment MM. Vorontzov et larotzky comptent encore de 7 à 8 millions de personnes exerçant quelque petite industrie comme supplément à leur travail agricole, il ne faut point perdre de vue que la majeure partie de ces personnes ne travaillent plus que sur commande et que ces commandes partent de marchands ou de gros entrepreneurs.
On a cru relever la petite industrie en lui appli(|uant le principe de l'association, principe qui apparaît dans nos « artels » ou encore en la faisant Ijénéiicier duu crédit à bon compte, crédit dont elle a été privée jusqu'ici. Sans me prononcer d'une façon détinitive sur le sort réservé à l'industrie domestique, je me crois en droit d'affirmer que jusqu'ici toutes les mesures prises à son égard n'ont guère porté de fruits de quelque importance. (Test ainsi que les artels des cloutiers dont la création a été encouragée par les conseils généraux de Tver et leurs commissions executives n'ont fait que gaspiller sans profit Targenl (ju(^ ces mêmes conseils leur avaient prêté.
La concurrence des uiacliincs est trop f(ute jiour [)ermettre la réussite d'une industrie n'admettant (jue le travail des bras. Aussi. a[)rrs un essai de (juelques annfW's, rndminisli'ation [)rt>vinciale éhn-tive s'est-cllc vue forc(''e de ne plus exiger des 10 .iilcls (|u Vile .nail juscpie là soutenues de son crédit les li uiill»' et (pud- (jues centaines de rouLdes auxquelles arriv.iit le umutaiit de leur dette (1,.
Dans (pielrpies autres branches de l.i priMJiictinn uianufactui'irrr. i'industi'ie familiale p;ir\ icnt encore à se m.iintenir. (le sont généralement celles ou la matière
prcmièro se trouve eu aljoudance presque sous la maiu <lcs producteurs, et les objets qu'ils façonnent sont en môme temps très demandés dans le milieu villageois. Tel est le cas des menuisiers et des carrossiers de campagne, comme aussi de tous ceux qui font avec la tille des arbres des nattes et de gros souliers connus sous le nom de « lapti ». ('.es industries domestiques prospèrent surtout dans les régions boisées du nord et du nordouest. D'autre part, les potiers et les briquetiers qui -ont eu la chance de trouver la terre glaise à leur portée, gagnent dans quelques districts du gouvernement de Kiev par exemple 40 à 50 roubles par an, notamment dans* ceux de Tcliiguirine, de Kanev et d'Ouman (1). On compte également au nombre des petits métiers villageois la fabrication d'assiettes, de cuillers et de broches en bois, d'ustensiles de ménage, de corbeilles, etc. Seuiement les métiers pareils à ceux que je viens d'énumérer ne procurent du travail qu'à la minorité des foyers villageois, le plus grand nombre étant occupés à exécuter des commandes d'uu tout autre genre, telles que couture de gants, dont les paysans n'ont évidemment que faire. Aussi ceux qui y prennent part ne sont plus qxxo. les organes subalternes de la grande industrie capitaliste.
M. Charizomenov a établi le nombre d'industries villageoises ayant encore gardé des rapports directs avec les clients et de ceux qui ne travaillent plus que sur commande d'intermédiaires, de fabricants ou de négociants. Il ressort de son exposé que 72 0^ 0 des industries villageoises et 80 0/0 des marchandises produites par elles appartiennent déjà à cette dernière catégorie. C'est •du moins le cas du aouvernement de Moscou où Cha-
(I) Mozgovoi. « L'iiKlusli-ie domcstiLiue » ilans le ijouveniemeiil île aciev i>, Kiev, l887, p. '^ et (î.
rizomenov a puisé ses renseignements (1). Il est évident que le crédit à bon compte qu'offrent aux artels ou associations de petits industriels de campagne les conseils généraux ne pourront relever que ceux des métiers villageois dont Fexistence n'a pas été atteinte par les progrès du machinisme ou qui ont profité eux-mêmes de ces progrès en se les appropriant.
Nous en trouvons la confirmation manifeste dans ces artels ou associations pour la production des fromages^ qui, grâce à l'initiative de quelques patriotes éclairés^ notamment de M. Vcreschaguinc, se sont formées dansées gouvernements de Novgorod, de Tver et de laroslav. Les conseils généraux de ces provinces et leurs commissions executives permanentes ont plus dune fois contribué au succès de ces entreprises par des avances d'argent, souvent gratuites (2).
§ 2. Si notre grande industrie est restée jusqu'ici le produit artificiel d'une politique foncièrement protectionniste, il ne s'ensuit guère qu'il en sera également ainsi dans l'avenir. Je constate déjà dans son évolution récente cjuelques symptômes du contraire : ainsi, une tendance au déplacement vers les régions où la matière l)rutc qui sert à l'alimenter se trouve en grande aboudance. Pendant plus d'un demi-siècle l'iudustrie s'est concentrée à ]\|oscou et dans les provinces du centre : maintenant elle émigré vers le sud, en partie parce (pw le sol et le climat y sont plus favorables à la culture d**la bettera\e, en partie aussi parce (jue la terre contient dans ses enti-ailles la houille et le fer.
Aussi longtemps que le nord de la llussic louriiissait en abondance et à vil pi-ix le bois de clianllage, l'industrie avait toutes les raisons imaginables de se (îoncen-
(1) i( Journal juriil'Kiuc », iiov. IHH3, p. kW.
(2) VV. AiU'liiiu Naldiiiiania lousskayo obsclicslva, p. 21-4i2.
GRANDE INDUSTRIE ET' INDUSTRIE DOMESTIQUE iK.>
trer dans une rôgion relativement peu fertile, mais reliée par un réseau de chemins de fer aux villes commerçantes et aux provinces les plus éloignées. Tel était précisément le cas de Moscou, à laquelle vint aboutir sous le règne de Nicolas le premier chemin de fer et qui fut régulièrement choisie pour point de départ de tous ceux qu'on construisit depuis. Mais le transport des marchandises par voie ferrrée est relativement coûteux, et c'est peut-être là le secret des progrès récents faits par l'industrie de St-Pétersbourg, un peu au détriment de la vieille capitale russe. Car la houille de provenance étrangère n'ayant point été imposée jusqu à ces dernières années d'une façon sensible, Pétersbourga plus de facilité que Moscou à s'approvisionner d'un combustible peu coûteux. Il a en plus l'avantage d'être relié avec le Dnieper et le Yolga par des canaux. Le jour où le gouvernement se décidera à entreprendre les travaux coûteux qu'exige la régulai''isation du cours du Dnieper, les ports de la Baltique pourront recevoir le combustible même à meilleur marché que de nos jours, car il leur ariivera d'Ekatcrinoslav, le centre de notre rég-ion houillière.
Ce que Moscou est pour la Ri^ssie, Lodz l'est pour la Pologne. Or, il est difficile de trouver un centre manufacturier plus mal choisi. Tout lui manque : l'eau et les moyens de transport qu'offre l'existence de fleuves navigables, la houille et le bois de chauffage qui abondent pourtant dans d'autres provinces polonaises, le fer dont les gisements se trouvent également ailleurs. Aussi la grande extension prise par l'industrie de Lodz ne s'explicpie que par des causes purement fortuites. Avant 1850, alors que la Pologne était séparée de la Russie par des douanes intérieures, ses fabriques et ses usines ne pouvaient écouler leurs produits dans le vaste em[)ire auquel son sort avait été lié. Cela explique la raison
186 GRANDK INDLSTRIE ET INDUSTRIE DOMESTIQUE
pour laquelle des 132 fabriques qu'on comptait dans le rgyaunie en 1887 et dont le nombre s'est accru depuis, il n'en existait en 1850 que le cinquième (24 eu tout ). Mais le grand élan pris de nos jours par l'industrie polonaise ne remonte même pas aux vingt années qui ont suivi la suppression des douanes intérieures et la création de ce réseau de chemins de fer qui depuis 1862 a relié Varsovie non seulement à la capitale iusse,mais encore aux provinces du centre, à la Lithuanie et à la Petite Russie. En eiïet, dans ces vingt années le chiilre des fabriques fï'est à peine accru de 27, tandis que depuis, rien qu'à la distance de 16 ans, ont été fondées 81 fabriques nouvelles. Aussi comment expliquer ce fait autrement qu'en l'attribuant à l'augmentation des droits d'entrée, augmentation qui a forcé les industriels allemands et anglais à passer la frontière aliu do tirer profit de la prime offerte par le gouvernement. ('-(> passage n'exigeait de leur part qu'uue petite auguieutation de dé- [)enses pour le transport à quelques dizaines de verstes de la matière brute de provenance étrangère. Les droits d'entrée dont les produits manufacturés ont été frappés finissent même par être d'un grand secours au progrès de cette industrie, [)liitôt cosniopolilc ([U(> njilionale, et employant un nombre d'ouvriers éli'angers dont on s<' rend dillicilemcnt compte il). Comme le tarif tlonjiuier atteint snrtont les produits manufaclint's cl non la matière bi-ntc ou les produits à demi manufacturés, les propriétaires de fabriques situées au delà de la fi'ontière s'empressèrent d'ouvrir des succursales eu llussi(\ dans rinicntion avérée de loucher l.i prime oU'erle p.ir
(I; Dans le (lislricl (lo S()sii()vi/.i les Imis i|iiails tics oiiviiors oiiij»loy«s aux fabriques élaicnl en I8M7 (Je provenance elrungère. .\ l.odz les étrangers ne lormaicnl plus que 8 0/0 ilii cliillre lolal (lansciiul : Es(|uisse historique du développeincnl tic limluslrie nianut'acluriùre en l'olognc, p. i>'2).
GRANDE INDLJSTRII-: ET INDCSTHIE DOMESTIQUE 187
le gouvernement aux pi'oduits tic l'industrie russe. Aussi toute la frontière occidentale du royaume de Poloi:iie est parsemée de nos jours de ces nouvelles annexes souvent établies par des sociétés d'actionnaires dont le siège est à Vienne ou à Berlin. C'est dans les districts les plus voisins de la frontière, ceux de Lodz et de Sosnovizi, que le mouvement a été le plus prononcé. Aussi voyons-nous Lodz devenir dans ces dernières années, de petite bourgade (ju'elle avait été dans la première moitié du siècle, la première ville de la Polog'ne après Varsovie et la cincjuième de tout l'empire russe.
Tout de même on constate dans ces dernières années dans le domaine de l'industrie polonaise un cbangement très considérable et fait pour nous convaincre que les causes naturelles qui assurent son développement finiront par prendre le dessus, autrement dit que l'extension et la multiplication de ses fabriques et usines ne seront pas toujours dues à la seule élévation des droits d'entrée.
Le district de Sosnovizi, ricbe en houille, commence à tenter de plus en plus les fabricants étrangers. Il les attire par l'attrait d'un combustible bon marché, ainsi <|ue par sa situation presque limitrophe. Déjà en 1887, le professeur Liuschul, (ju'ou avait chargé d'étudier les causes qui déterminent le développement de l'industrie polonaise, constatait que nulle part ses progrès n'avaient été plus rapides que dans cette région voisine de la frontière. On peut juger de l'élan pris par l'industrie de Sosnovizi par les chiffres suivants : avant 1870, le nombre de ses fabriques n'arrivait pas même au cinquième du chiffre atteint en 1887. La majeure partie de ces établissements industriels est située à 7 ou 8 kilomètres de la frontière. Uien que dans l'espace de dix ans.de 1877 à 1887, un procédai la création des 3^5 des fabriques du district.
Un mouvement analogue, mais sur une échelle beau-
coup plus grande, se produit de nos jours dans le midi de la Russie. Non seulement les gouvernements de Kiev et de Charkov sont à l'heure qu'il est les deux centres principaux de l'industrie du sucre, grâce à la bonne réussite de la betterave dans ce climat plus doux et sur ce sol plus fertile (1), mais le gouvernement d'Ekaterinoslav tend également à devenir un des grands foyers de notre industrie minière. Cette dernière progressedune façon rapide et ininterrompue depuis que le nouveau tarif, celui de 1891, a élevé, ainsi que nous l'avons vu plus haut, les droits d'entrée sur le fer et la fonte.
En effet, d'après des statistiques récentes, la production de la fonte, du fer et de l'acier en 189o a déjà atteint le chiffre énorme de 88.78o.000 ponds. Elle est de 7 à 8 millions de poudsplus grande que rannéc ïjrécédente, laquelle elle-même l'emporte sur sa devancière de 3 12 millions de ponds. Quelque considérable que soit ce nombre, il ne suffit pas aux besoins do notre industrie, ce qui fait que nous continuons à importer 47.602.000 ponds de fer et d'acier.
Si nous nous demandons maintenant d'où proviennent notre foret notre fonte, nous arrivons à la constatatiou de ce fait que le midi de la Russie, notamment la même région que celle de la houille, légion cpii s'étend sur les deux rives du Donetz, affluent du Don, en produit la majeure partie, tandis que naguère encore le premier rang dans cette industrie revenait à la région de l'Oural, i.a diflérence entre ces deux régions n'est pas d'ailleurs bien sensible ; le midi nous livre 30 millions
(l)F!i) ixmi 7 lo iioiiihrt' de sucreries dans loiit rKii)|iir(' olail de 'l'A^'}, cinq en plus de ceux (|ui t'onelionnaienl lliiver dernier et 8 en plus de ceux de l'année I.S9i/-> ; |>'i'nii elles, 20-2 ne l'aisaienl que des jjrains de sucre et 3H seulenienl étaient coniplées au nondxe dos ratlineries. Quant h l'extension des |ilnnlations de la hellorave. on peut en juger par ce fait que l'année dernière elle occupait 32;{.7:22 dessialines — 5000 dessialines en plus qu'en IS'J.') et 10. 000 en plus d(»^ J'année 189-4 (Voir le Courrier (/es finances, a. 1807, n° 0).
GRAIVDE INDUSTRIE ET INDUSTRIE DOMESTIQUE 18î>
<le ponds de fonte en chiltVcs ronds et l'Oural 35 millions.
Mais, notons ce détail, tandis que l'Oural produit 17 3/4 millions de pouds de fer, le midi nous livre presque autant d'acier (lo. 680. 000), ce qui prouvée que c'est ici que sera ou qu'est déjà le centre de la métallurgie russe ; les fabriques de lousovka et du Krivoy-Rog- en sont devenues le principal organe (1).
Le même déplacement peut être constaté dans la production du charbon de terre. Elle s'est élevée en 189o à ooo millions de pouds, 28 millions en plus de Fannée précédente. Cette masse énorme de produits provient d'une double source. Les 4/7 à peu près du chiffre total reviennent à la région du Donetz, et les 3 7 restants se partagent entre la Pologne, l'Oural et la région moscovite, ou plutôt celle de Toula de la Kalouga. Ainsi, la grande Russie ne contribue que pour une partie minime à la formation de ce total. En dehors des 555 millions de pouds de charbon qui proviennent de nos propres houillères, nous avons encore consommé en 1893, 117.680.000 pouds de charbon étranger. Ce chiff're est de 3 millions inférieur à celui de l'année suivante {1894). Ainsi le besoin de nos fabriques en combustible minéral croît plus vite que l'utilisation de nos richesses
(I) Ces chiffres sont donnés par le Courrier de^ financer du 23 février (no 8). Dans le no "21 du même journal nous lisons : en 1891) le nombre total de pouds de fonte a été 98. U4. Dans ce chiffre l'Oural entrait pour 35 millions et demi et le sud et sud-ouest de la Russie pour .39 millions, les provinces polonaises pour 13 millions et demi, la zone centrale pour 8.226.000, la Finlande pour 1.271.000 et la Sibérie pour 539.000 pouds.
La production du fer présente les chiffres suivants :
Année 1894. Total 30.573.000. Dans ce chiffre l'Oural entre pour 17.753.UO0 et le midi delà Russie pour 2.526.000 pouds.
Production de l'acier : Année 1894. Total 42.921.000 pouds, dont l'Oural, 5. 333.000 et le midi, 15.680.000.
Production du cuivre. Année 1895. Total, 3 iO. 000 pouds, dont le
•l'JO GRANDE INDUSTRJI': ET INDUSTRIE DOMESTIQUE
naturelles, laquelle, par conséquent, doit être activée.
Il importe en ce moment de signaler le fait que c'est le midi de la Russie et notamment le gouvernement d'Ekaterinoslav qui tend à devenir le chef-lieu de l'extraction tant du fer que de la bouille. Or ces deux produits sont précisément ceux qui ont fait du sud-ouest de l'Angleterre le principal centre de l'industrie mondiale. On s'explique par conséquent que des naturalistes éminents, tels que M. Mendeleieft, prédisent le même avenir à la région du Donetz. Une accumulation de plus en plus rapide d'usines et de fabriques de tout genre commence déjà à se produire dans ces provinces où. il y a oO ans, la population était encore clairsemée et la terre coûtait à peine une trentaine de roubles la dessiatine. De petite localité de 20 à 30 mille habitants qu'il avait été dans la première moitié du siècle, Ekatcrinoslav est devenu une ville de plus de 120.000 Ames et il continue de croître avec une rapidité étoiniante. I>e prix du sol sur toute l'étendue do la province a depuis longtemps dépassé 100 roul>les ( l) la dessiatine.
Je dirai en quelques mots quelles sont les espérances ({n'entretiennent quant à l'avenir de notre région houillère les protectionnistes les plus intransigeants, et parmi eux ce prince de la science qu'on appelle Mendeleieff.
Ce chimiste célèbre se déclare partisan d'une augmentation des droits d'enti'ét' sur le charbon <]o terre de provenance étrangère, ainsi que de la réuularisafion du cours du Donetz et du Don, régularisation (jui permettrait le transport peu coûteux d(; ce combustible dans la
Causase, IGn.ri.')^ et l'Oiiial. ItiO.ilOS Citons oncotr los cliitlrcs de Tex- Iraclion (lu 1er t'ii IHlCi : 1 I3.(io().000 ponds, dont lil .(»()(». (»()() dans l'Oural, 59.000.(100 dans la zone niLTidionalc el 20.000.000 dans l'ouest (en Pologne).
(I) Kn tSKO la moyenne élail de 8(J roubles la dessiatine. lienifif th'ddiUH'es sur hi siltKi(iont'conotnit/iie i/fsdirers f/ouvernfuii'/its «Ic- L<i Kussii' tl'/Ciiro/ir.
GRANDE I.NDL'STRII:; ET INDUSTRIE DOMESTIQUE 10 1
ré.u-ion moscovite. «La bouille, dit-il, est appelée à remplacer les comJHistibles vé,i:étau\', parce qu'il faut brûler deux fois et demi plus de bois pour produire la même chaleur. Aussi peut-ou exporter la houille à uue plus ^^rande distance et à moins de frais que le bois, mais encore faut-il que le transport se fasse par eau ; or pour cela notre charbon est forcé de faire le tour de l'Europe. Ce n'est qu'ainsi qu'il peut aboutir aux ports de Libava^, Revel et Petersbouri:-. Par conséquent il est important qu'un pond de charbon russe, dont grâce aux frais d'extraction le prix sur place s'élève déjà à 3 et i kopecks, puisse soutenir la concurrence de la houille étrangère, même après avoir accompli le long voyaae circulaire qu'exige son transport des stations de la mer d'Azov dans celles de la Baltique. On ne peut arriver à ce résultat qu'en élevant les droits d'entrée sur le charbon de provenance étrangère. D'ailleurs il serait encore plus avantageux de diminuer les frais qu'exige le transport de ce combustible en établissant les nouvelles fabriques dans la région même où se trouvent les gisements de la houille. L'industrie russe, déclare Mendeleieff. ne pourra concourir avantageusement avec celle de l'Europe que si elle renait sur les bords du Donetz, dans le voisinage de la houille, (le la mer, de la terre noire et du Caucase. Dans toute l'Europe, on ne peut trouver une combinaison de circonstances plus heureuses, plus favorables à l'épanouissement de l'industrie. Si l'Angleterre est redevable à la houille de l'élan pris })ar ses fabriques et ses mines dans le courant de ce siècle, la Russie lui devra tout son avenir, car nous possédons une quantité de charbon de terre non moins considérable. Il n'est point de pays plus à même de devenir le centre de la production industrielle que celui dont le sous -sol est occupé par la houille. Seulement pour activer son extraction, il faudrait déclarer le sous-sol propriété nationale, sauf à ad-
mettre les particuliers à rexjDloitatioii des richesses qu'il contient » (i).
Si l'avenir de notre industrie git dans le sud, son état présent est déterminé par les progrès accomplis par elle à Pétersbourg, dans la région moscovite, dans celle de l'Oural, ainsi que dans les provinces occidentales de la Pologne. On en peut juger par les chiffres suivants : des 2 milliards de roubles auxquels s'élève le total des mar- <;handises produites par nos usines et nos fabriques, presque la moitié revient aux fabriques de tissus de laine, de lin et de coton.
Or ces fabriques sont situées en partie à Pétersbourg, en partie dans le cercle manufacturier central, à Moscou, à Vladimir, à Tver, etc., en partie enfin dans les provinces polonaises. Il y a bientôt lo ans que les marchandises produites par ces fabriques forment juste la moitié du revenu total de l'industrie russe, ce dernier s'élevant déjà en 1882 à 8i8 millions de roubles dont 419.500.000 étaient le produit de la vente do toiles, de draps, de cotonnades et d'étoffes de soie. Depuis, ces deux chiffres ont progressé de la façon suivante : année 1890, total : 10G4 millions de roubles ; toiles, cotonnades, lainages et soieries, 318.700.000 roubles; année 1892, total 1 .266 millions ; cotonnades, lainages^ soieries, 580 millions.
Après la production des lissus l'industrie la plus importante est la métallurgie ; son rendement équivaut à peu près au cinquième du revenu total do nos fabri(]ues et de nos usines. Puis vient 1 industi'io du sucre à la(juollo nous devons tous les ans à peu près la sixième partie de nos produits manufacturés. La métallurgie se concentre dans la zone moscovite, ainsi quo dans le uord-ouesf. On pourra juger de ses [)roi:fès pai" los chillVos suivants :
(1) Tarif misimnt', a. IH'.li. vol. II, p. 35-370
GRANDE INDUSTRIE ET INDUSTRIE DOMESTIQUE l'.)5
En 1880, elle nous donnait un revenu de 115.600.000 roubles.
En 1890, ce revenu atteignait le chifïrede 118.800.000 roubles et en 1892, 210.000.000 roubles (1).
Quant au nombre d'ouvriers qui trouvent leur gagnepain dans le travail des mines, il s'élevait en 1893 à 465.000 hommes, dont plus de la moitié ;242.000) étaient employés dans TOural, 68.000 dans la Russie méridionale, 52.000 en Sibérie, 33.000 en Pologne, 29.500 dans la zone centrale (2).
Passons à l'industrie du sucre. Des 235 sucreries qui ont fonctionné pendant l'hiver de 1896-1897, 160, c'est-àdire presque les2/3,reviennentauxseuls gouvernements de Kiev (62), Podolie (46), Kharkov (23), Koursk (17) et Volhynie (12) ; en dehors de cette région, la Pologne en possède le plus grand nombre (44) et le seul gouverne- TTient de Varsovie la moitié (20). Le reste, c'est-à-dire à peine 31 usines, sont réparties entre les diverses provinces situées au sud de Moscou et à l'est, jusqu'à Samara inclusivement (3).
Abstraction faite des industries qui opèrent avec les matières filandreuses, les métaux et le suc de betterave, les autres ne produisent annuellement que pour quelques dizaines de millions de roubles. La principale de ces manufactures secondaires est celle des cuirs. Le centre de la tannerie russe est Pétersbourg. Il possédait déjà, en 1880. 41 fabriques, avec un personnel ouvrier de 1.51i personnes et un rendement annuel de 4.572.000 roubles.
(1) Article de M. Menleleieff dans le recueil intitulé: L'industrie inmiufactavière en Russie, p. 37.
(2) Dans le chift're total figurent pour la somme de 53 millions et demi de roubles les produits livrés parles fabriques mécaniques. Leur valeur s'est accrue de plus de la moitié dans le courant de ces i2o dernières années, c'est-à-dire en |)artant de 1870. V. Les forces productives de la Russie, recueil de V. Kovalevsky, p. 58.
(3) Courrier des finances, 181)7, N" (î.
■J'.i4 GRANDE INDUSTRIE ET INDUSTRIE DOMESTIQUE
Dans la zone centrale, les gouvernements de Tver et de Moscou produisaient en 1890 des cuirs pour la sommede o millions et demi de roubles (dont 3.800.000 revenaient au seul gouvernement de Moscou). Le nombre d'ouvriers occupés dans la tannerie était, dans cette dernière province, de 2.770 personnes, et dans celle de Tver de 1.222. Puis viennent les provinces de l'est et^ entre autres, celle de Yiatka, avec ses 3.300.000 roublesdo produits annuels, et les trois provinces de l'ouest et du midi, Kiev, Tchernigov et Kherson. Chacune d'elles produit pour plus d'un million de cuirs par an.
La Pologne joue un rôle important dans le domaine de la tannerie, avec ses 210 fabriques, dont le rendement annuel s'élève à G.OOO.OOQ roubles. La Sil)érie et, en proportion moindre, le (<aucase et le Turkestan, sont également au nombre des pays où la tannerie est une des sources de revenus.
Sans entrer dans de plus amples détails, nous dirons que dans ce domaine la petite industrie a su encore sauvegarder ses intérêts. Seulement la diminution du nombre total de bêtes à cornes a pour suite la pénurie de nos classes agricoles (|ui provient de ce que, loin décroître, l'industrie du cuir baisse de plus en pins tous les ans. On en trouve la preuve dans les chiffres suivants :
Année 1880, rendement total de l'industrie du cuir, Î2 millions de roubles.
Année 1800, 3o millions de roubles.
Année 1802, 32 millions de roubles (1).
Tout autre est le spectacle (juc pi'ésenti^ la fabi'icalion des produits chimiques, l'indusliii' du papier, la céramique, la veri'crie et la fabrication du cinn'iil: toutes
M) CliilTros doiiiK's pur le iSecucil de \. Kovalcvsliv, seclidii l\, j). t()0. I/c'X|)ortation (l(;s cuirs (liiiiimic eu proiiorlioii : aiiiK-c IK'.H), T.'lOO.OOO rouilles ; année 18'Ji, ;,iOO,()00 rouilles.
GRANDE INDL'STRII-: ET INDISTRIE DOMESTIQUE 195
ces industries se concoiiti'ent plus ou moins clans les environs des deux capitales, ou encore en Pologne.
On peut juger de leurs progrès récents par les chiffres qui suivent :
En 1880, la fabrication des produits chimiques ne s'élevait qu à 15 millions et demi de rouJjlos ; 10 ans plus tard, son rendement était double, et il aencore augmenté depuis de presque dix millions, dans Fespace de deux ans (1892). Cela n'empêche pas que limportation étrangère des produits chimiques atteint encore 12.791.000 roubles par an (1).
Quant à la céramique, la verrerie et la fabrication du ciment, M. Mendeleiefï évalue le total de leurs produits à 27 millions en 1880 et à 32 en 1890 et 1892. Les principales fabriques de verreries sont celles de Maltzeil". dans les gouvernements d"Orel,de Jvalouga,de Kazan et deRiazan. La céramique fleurit dans le gouvernementde Moscou, à Gjelle, où la terre glaise est néanmoins apportée de Glouchov (dans la province de Tchernigov). On trouve aussi des usines de faïence à Tver et laroslav, ainsi qu'à .Novgorod et en Finlande.
Dans ces dernières années la céramique manifeste la môme tendance à se déplacer, à émigrer vers le sud, que celle qui est propre à toutes les manufactures exigeant le voisinage de la matière première et d'un combustible bon marché. De petites fabriques de porcelaine et de faïence se sont établies en Petite Russie ctdans l'Ukraine, ainsiqu'à Lkaterinoslav, Khersonet dans la Crimée. Le nombi'C total dos fabriques de céramique était en 1890, dans la Uussie d'Europe, de 37, en Pologne de 7, en Sibérie de 3 ; total i7 ; le nombre des
(i) «Les forcos productives de la Russie, » section IX, p. ITi et IG. el l'article de Meiideloictl' dans u L"iiuluslrio maïuitaclurière russe », I». 57.
ouvriers, occupés à les fabriquer, était de 7.526, hommes et femmes.
Cela n'empêche pas qu'en 184i le chiffre des importations en porcelaine et en faïence s'élevait encore à 086 millions de roubles et celui d'autres objets de céramique, tels que tuyaux, à 629.000 roubles (1).
Passons à l'industrie du ciment. La première fabrique de ciment a été fondée à Pétersbourg- en 1851 : plus tard cette industrie s'est développée en Pologne et dans les provinces baltiques, à Riara et dansles environsde Xarva (année 1867). Ainsi que la céramique, cette industrie pénètre de plus en plus dans le midi et nous la trouvons déjààKerch, aux bords de la mer d'Azov, et à Novorossiisk, aux bords de la mer Noire, ainsi qu'à Koutaïs, au (iausase. Le gouvernement de Moscou, notamment les environs de Kolomna. et celui de Kharkov (Novii Vodolagi) possèdent aussi des fal)riques importantes de ciment, dont le nombre augmente dune façon rapide surtout depuis 1883. En dehors des 14 millions de pouds de ciment produits en Russie, nous importons encore de l'étranger à peu près 1 million et demi de pouds (2).
Reste à dire deux mots sur les industries qui consistent à travailler le bois. Elles portent encore en majeure partie le caractère d'industries domesticjMcs et s'exercent souvent par des associations, ou artels de chai'penliers. Le chiffre des boisures, exportées à l'étranger, a diminué considérablement, à partir de 1889. La valeur totale de ces exportations était encore cette année de oîj millions de roubles. Elle n'était j)lus <ju<' di^ 39 millions en 1893. Quant aiiv impftrlalioiis en boisures, leur nrjinbre augimciUp ;ui coiiti-airc tic pair avec les j)r(),i:i'ès du ln\e, mais
(I) Kroiipski, dans lerecueil : « L'industrie nianntacliirirrp russe. L'industrie delà cérainique en llussie » (p. •J!>iel siiiv).Dii iiu^^me. << Lii verrerie russe, » \\. -iTti.
(l>) Kroupski, ll.id.. |.. ;{2().:{;U).
GRANDE INDUSTRIE ET INDUSTRIE DOMESTIQUE l'iT
d'une façon peu sensiblr. En 1889 il était de 700.000 roubles et en 1893, de 7o7.000.Les scieries de boisportant le caractère de grande industrie n'aliinentent que la moitié de nos exportations en boisurcs (leurs produits s'élèvent à 20.000 roubles). le reste provient delà petite industrie domestique. Ce n'est qu'en Finlande que les scieries mécaniques ont pris une grande extension. Leur rendement annuel est de 12 millions de roubles. En dehors de matériaux de cliarpentcrie la petite industrie produit encore pas mal d'objets de menuiserie, ainsi que d'efiets fabriqués avec l'écorce du bois, entre autres les nattes. Cette dernière industrie est très répandue dans le nordest, à Viatka,Kostroma,Oufa. Mais on la trouve également établie dans les provinces du centre, notamment dans le gouvernement de Moscou, où elle rapporte d'ailleurs fort peu tant à l'ouvrier qu'à sa famille et exige de leur part des efTorts surhumains (un travail de 16 à 18 heures). La fabrication de corbeilles faites avec l'écorce de bois est répandue tant dans les provinces du nord, à Tver et à Kazan, que dans celles du sud -ouest, à Kiev et en Crimée. Le gouvernement de Novgorod produit beaucoup de copeaux, servant à l'éclairage des izbas paysannes ; le district de Toula, beaucoup dharmonicas et celui de Nijni, des tables et des cassettes en bois. Il est difficile d'énumérer tous les objets manufacturés faits avec le ])ois et l'écorce d arbre. Les principaux sont les assiettes, cuillers, couteaux, fourchettes, les ustensiles domestiques et les instruments aratoires, les chariots, les traîneaux, etc. Toutes ces marchandises sortent régulièrement non de la fabrique, mais de ces ateliers improvisés dont plusieurs familles d'un même village, et quelquefois des associationsouartels, ouf été les fondateurs (Ij. C'est là le champ
(i) Presse. I^'industrie du hois (dans L'iii(liisli\e iiiaïuiraoliirirre russe, p. I2r3 et siiiv.)
I!t8 GRANDE INDUSTRIE ET INDUSTRIE DOMESTIQUE
réservé à la j>etite industrie, àces« kousiarnia promisli », dont il est si souvent question dans les écrits des patriotes russes. Ces industries ne demandent que le souffle vivilîant du crédit pour permettre aux paysans des provinces riches en forêts d'occuper utilement leurs longues veillées et de combler le déficit que crée dans leur budget une mauvaise récolte. On ne saurait trop insister sur la nécessité de créer à cet elïet des banques villageoises et des sociétés de crédit mutuel, car il est difficile de prétendre que les conseils généraux électifs soient les organes les plus appropriés à ces genres d'opérations fiduciaires.
]\ous terminerons cet exposé rapide du sort fait à notre industrie par le régime protecteur, en déclarant que tout artificielles que furent ses origines, elle commence à pousser des racines solides dans le sol. Aussi se transporte-t-elle dans des régions où la matière première se trouve en abondance et où le combustible esta bon marché. Dans cette nouvelle patrie, elle se sent plus à son aise et lutte efficacement contre la concurrence étrangère, réduite d'ailleurs à de faibles proportions grAce aux tendances sinon prohibitives, du moins protectionnistes de notre tarif douanier. Un autre f.iit cjui démontre (jne notre grande industrie est en bonne voie est le sort réservé à ces métiers domestiques qui, dans la [)remière nioili»» du siècle, ont eu maintes fois le pas sur eUe. La [)ro(liution capitaliste les relègue de plus en })lns an second plan ; elle ne leur permet de continuer une existence de plus en plus précaire (pic dans le cas où elles ont pour but de siiflireaux besoins peu complicpu'sdn [xMijtlc (lescam[)agnes. (Juant aux antres, elles n arrivent à s<' maintenir (ju'en devenant des rf)uai:es subalternes âo la urainle industrie.
Si li^s l"abr-i(pH's et les usines se ninlti[)lient à \ ne do'il. si leur i-evenn aniiiu'l croit dans uim' jjroporlion extra oi-(linairr, si. enfin, elles éliniiiu'nl sans (liflicidt'' la cou-
cuiTcnce qui leur est faite par le petit industriel et le forcent à un travail entièrement disproportionné à ses bénéfices, c'est que le machinisme s'est développé, et que l'industrie des fabriques ne revêt plus e-uère ce caractère de manufacture qui lui avait été propre à l'origine. C'est aussi parce que, ainsi que nous le ferons voir dans notre prochain chapitre, la classe ouvrière a fini par se constituer d'une façon définitive, en rompant les liens qui longtemps l'avaient rattachée au sol.