‹ Le régime économique de la RussieChapitre 7 sur 16 · CHAPITRE \ I · texte numérisé non relu

CHAPITRE \ I

§ 1. Lorsque de 1853 à 1833, M. Tengoborsky faisaif paraître en français ses Etudes sur les forces j/rot/uctivcs' de la Russie, il se croyait en droit de dire qu'une des causes de rinfériorité de notre industrie devait être clierciiée dans ce fait que l'ouvrier russe reste encore à moitié agriculteur. Ceci, à son avis, ne permet à nos usines^ et à nos fabriques de fonctionuer d'une façon régulière que pendant l'hiver ; en été tout le moude quitte le métier pour récolter ses foins et ses blés. Dans ces conditions^ le fabricant ne dispose point d'un personnel ouvrier possédant riiabileté technique voulue et qui ne s'acquiert que par de hiugues années d'exercice ; ceci, bien entendu, i\ pour résultat que le travail est moins productif en Russie, que dans les pays d'Occident, Ajoutez à cet inconvénient celui que présente le fait du chômage obli- .gatoire de la fahricpie j)endant ([uatre mois d<' Tannée. Durant ces uKjis le capital engagé dans h's machines ne rapporte aucun intérêt, mais le pro[)iiélaire d«' la fabii- <[ue conlinue à supporter tous les frais de la direction. Les considérations dont je \iens de faire part étaient au nombre de celles qui forçaient nolie émineni économiste et statisticien à reconnailrr (jnc l'aiii-icultnrc

LA QUESTION OUVRIÈRbl 201

devait rester pour le moment la principale occupation du peuple russe.

Je me demande si les faits signalés par M. Tengoborsky se produisent encore de nos jours, autrement dit, si notre industrie ne dispose que du travail supplémentaire du peuple des campagnes. A en croire nos fabricants, ce serait encore le cas. L'année dernière, la section moscovite de la Société impériale pour l'encouragement de l'industrie et du commei'ce se déclarait opposée H l'interdiction du travail de nuit et à la limitation de la journée ouvrière, demandées toutes deux par les fabricants de la Pologne et notamment ceux deLodz. Le type prédominant de nos entreprises industrielles, déclarait la docte société, est celui de fabriques de petite dimension possédant un personnel variable, car en été le paysan qui travaille à la fabrique demande à reprendre les travaux des champs. Aussi, afin de ne pas perdre ses ouvriers à l'approche du printemps, les fabricants se voient forcés d'augmenter leur salaire. Cette surcharge considérable pèse sur nos chefs dindustrie de Pâques à octobre, cest-à-dire une bonne moitié de l'année. D'ailleurs, même par ce sacrifice, il ne leur est pas toujours aisé de retenir leur personnel. Comme la classe ouvrière se recrute régulièrement parmi les agriculteurs, il est impossible d'espérer que le travail fait à la fabrique devienne plus efficace à condition d'être moins long. Toute diminution obligatoire tles heures de travail portera par conséquent un réel préjudice à notre industrie. Les petits établissements auront le plus à pàtir, car les grands disposent de moyens suffisants pour assurer à leurs ouvriers des avantages qui leur permettent de rompre entièrement avec l'agriculture et de s'établir à demeure fixe dans les environs de la fabrique. Ainsi l'équilibre sera rompu au profit de la grande industrie.

Demaudons-nous ce quil y a de juste dans ces récriminations de la bourgeoisie moscovite et de son organe scientifique, la Société pour rencoiiragement de l'industrie.

Commençons par reconnaître que les petites fabriques et usines sont encore nombreuses en Russie, mais empressons nous de dire en même temps que le nombre de personnes qui y travaillent est relativement restreint et ne forme que lahuitièmepartiede toute la classe ouvrière. Les statistiques officielles nous apprennent en effet qu'en 1892 les établissements dont la production déjjassait Annuellement mille roubles étaient au nombre de 17.947, et leur personnel ouvrier se cliiffrait à ol9.686hommes, 177.092 femmes et22.7Gl mineurs desdeux sexes, tandis que les petites fabriquesdont le rendementétait inférieur à mille roubles atteignaient le nombre de o6.C92 et disposaient d'un personnel de 93.673 ouvriers (1). Mill<' roubles de produits n'est pas une forte somme et le fait .seul de lavoir choisie pour faire la départition des fabriques suffit jjour reconnaître que l^a majorité de ces dernières est loin d'égaler les fabri(|U(>s monstres de l'Oc - ■oident. Mais si tel est le cas dans toute lu Uussie d'Iùu'ope, il n'en est guère aiusi dans le cercle manufacturier dont ^loscou forme le centre. Ici nous nous trouvons en présence de fabriques occupant un personnel de quelques centaines et môme de quelques milliers d'ouvriers ; tel est, parexemj)le, le cas de cette célèbre fabrique de cotonnades, dont la famille Morosolf esl [)r()pi"iélaire ilans le gouvernement de Tver, ou encore de celte anii-e fabrique égalenienl (lecolonnades, (jiii est située dans le distinct de Hogorodsk.Mn I88(), elles pr»ssédaientd('')à à elles deux un personnel de 8.118 hommes, .').I07 femmes et

(1) Hcfueil de domiéos sliilisii(|ues imlilit-cs par uiilrcdii coiiiili' îles juiiiislrcs. Table 9.

630 personnes des dciiv sexos n'ayant pas atteint làue de 16 ans (1). Selon la judicieuse remarque deTinspecteur des fabriques. M. Denientiev, partout où le machinisme s'estdéveloppé, la population ouvrière devient sédentaire; le paysan quitte le village avec sa femme et ses enfants et choisit sa résidence au chef-lieu de la fabrique ; fort souvent il s'établit dans une de ces énormes casernes que le propriétaire de la fabrique élève dans son voisinage direct afin d'offrir un gite aux ouvriers qu'il emploie (2). Plus on introduit de machines et plus diminue le nombre d'ouvriers qui quittent la fabrique à l'approche du printemps ;la population ouvrière devient sédentaire et rompt visiblement tout rapport avec la campagne. Cette évolution n'a pas été créée seulement par les progrès du protectionisme. Son point de départ a été la formation du prolétariat au sein même de nos campagnes, formation dont l'origine remonte au fait de n'avoir donné aux anciens esclaves ou serfs attachés à la personne du maître aucune dotation en terre, d'avoir forcé les membres du mir, dont les arriérés devenaient excessifs, à céder de g-ré ou de force leurs lots à des voisins plus fortunés et d'avoir enfin, par la voie des partages entre familles et individus, réduit les lots des paysans communistes à n'être plus que l'ombre d'eux-mêmes et, par conséquent, incapables d'assurer l'existence de ceux qui les possèdent. D'ailleurs, sans être trop peuplée, la campagne russe contient à l'heure qu'il est un nombre de travailleurs qui dépasse ses besoins. Ils commencent à se sentir à l'étroit et ne demandent qu'àémigrer. D'après des calculs officiels faits en 1894 et qui se rapportent ;\ la région qui s'étend au nord de Moscou, un seul laboureur est à

(1) Rafiporl (le i'inspecleur des l'abriiiues du district de Moscou, -M. lanschul. 18S0. Table N '2. A (p. 15).

{'2) La l'afjri(/iie, cf ({u'clle donne au peuple et ce (/u'elle lai prend, t8!)7. i». Il, 17. 26.

même de fructifier de son travail quatre dessiatines et demie par an. Dans la zone moyenne, grâce au remplacement de la faucille par la faux, un seul laboureur suffit pour une exploitation agricole composée de six dessiatines. Dans les steppes méridionales enfin, où la bonnesaison dure plus longtemps qu'ailleurs, on compte qu'il suffît d'un garçon de ferme pour 8 dessiatines de terrain. En partant de ces calculs, les statisticiens russes arrivent à cette conclusion que le nombre de laboureurs nécessaires aux travaux agricoles dans les 30 départements qui composent la Russie d'Europe ne devrait pointdépasser 13.481.864 individus. Or, on y trouve établis plus de lo millions et demi. L'excédent est par conséquent de 2.074.756. Le nombre» de bras inoccupés est considérable d'abord dans la zone manufacturière grâce à une population relativement dense. Il équivaut ici au quart du nombre total des habitants. Puis viennent les provinces de la terre noire et notamment les trois gouvernements de l'est : Kazan, Nijni, Simbirsk. Ici les statistiques officielles évaluent le nom bre^ de personnes incapables de trouver leur gagne-pain dans les travaux des champs aux 15 0 0 de tous les habitants de la province de Nijni ; aux 14 1/2 0/0 de celle de Kazan ; aux 20 1/2 0/0 de celle de Simbirsk.

Les statistiques provinciales témoignent du même fait, en indiquant cpie le nombre de paysans (jui ne possèdent Jiucunc dotation en terres forme dans le gouvernement de Kazan ,'] 0/0 et dans 4 districts seulement de- Nijni 151 2 0 0 de la [)opulation totale.

(Juant ;iux 7 gouvernenu'nts : Pensa, ()r'el, Cunltov,. l'chernigov, Hiazan, l'oula et KoursU (jui constituent la zone se[)tentrionale du tchei'noz<'m ou de la tei'iw noir(\ leur excédent en laboureurs s'(dève à plus d'un demimillion ou à 20 0 () de l:i |)opul,-|lion totale. Aussi Ic elliffre dii proh'taii.it ai:r.iire arrisc-l il à re|)iésenler dans

€es proviiicos tantôt 3,7 0 0 (c'est le minimum atteint dans le gouvernement de Tambov), tantôt o et 6 0/0 (à Koursk, Tchernig-QV. Iliazan)

En Ukraine, dans les gouvernements de Kharkov, de Voronej et de Poltava, le nombre de bras inoccupés représente 24 0/0 de la population totale, et dans les trois provinces petites-russiennes situées sur la rive droite du Dnieper (Kiev, Podolie, Volhynie) on évalue leur nombre à 386,000. Ainsi c'est surtout la zone la plus fertile, le grenier d'al)ondance de l'Empire qui, à l'heure qu'il est, contient le chiffre le plus considérable de désœuvrés cherchant du travail au dehors. On l'évalue en bloc à l.oOO.OOO, c'est-à-dire aux 3/4 de tout l'excédent •des travailleurs agricoles.

Une partie de ce nombre est formée de paysans dont la dotation en terres ne dépassait pas une dessiatine par contribuable. Dans la région du tchernozem, abstraction faite des steppes de la Nouvelle Russie, on en comptait déjà en 1(S78, un demi-million, autrement dit, les 2/3 du chifire total. Très considérable est aussi dans ■cette région le nombre de personnes n'ayant aucune possession immobilière. Il est de 37.500 individus dans le gouvernement de Koursk, de plus de 20.000 dans celui de Poltava et ainsi de suite (l).

La Russie d'Europe possède par conséquent à l'heure qu'il estun nombre de prolétaires plus que suffisant pour constituer le personnel ouvrier nécessaire à ses usines et à ses fabriques. En effet, d'après des données officiellesetqui remontent déjà à plusieurs années, notamment à 1892, le chiffre total des personnes employées dans l'industrie arrive à peine à un million cent trente deux mille dans la Russie d'Euro[)(\ Ce million se départit de la

(I) Recueil de données statistiques sur la situation économique <lu peuple des campagnes, publié en 1894 par ordre du comité des ministres.

façon suivante: l°eu Pologne. loO. 000 ; 2° cl ans les usines et les fabriques russes dont le rendement annuel dépasse 1000 roubles, 0I9.O8G ouvriers et 177.092ouvrières, enfin, 22 761 mineurs n'ayantpas atteint làge de 16 ans ; 3" dans les autres usines et fabriques, également russes, qui produisent pour une somme moindre, 95.673 ouvriers des deuxsexcs ; 4" dans les entreprises industrielles dont les produits servent d'assiette à l'impôt (à l'accise) tels que spiritueux, bières, tabacs, 1 18.860 personnes, et o" dans l'industrie minière, 131.592 individus.

Ainsi l'industrie manufacturière n'occupe jus(|u"ici que la moitié des bras dont l'agriculture ne sait que faire, et tous les inspecteurs de fabriques s'accordent à dire que l'offre du travail dépasse régulièrement la demande qui en est faite. Il ne saurait d'ailleurs en être autrement, car les salaires, ainsi que nous le ferons voirdans^ la suite, arrivent à peine à couvrir les frais de Tentrctien, ce qui n'aurait certes pas lieu si le nombre d'ouvriers avait été insuffisant.

Si nous nous sommes arrêté longuement sur la question de savoir quel est à peu près le nondjre de travailleurs dont l'industrie pourrait disposer, c'est que, ce point une fois éclairci, nous pourrons nous prononcer en connaissance de cause sur maintes questions (ju'on agite de nos jours et qui toutes concernent k' sort fait aux ou\ri('rs [)ar les pati-fnis. (les derniers plaidaient encore naguère la cause de la non-intervention de ri'tal dans leurs rapports avec les salariés, en donnant [)our [)rétcxte la grande difficulté qu'ils avaient à lutter avec l'industrie étrangère, grAce i\ labsence de travailleurs sf'dentaires. (îest là ce qui les foirait, disaient-ils, à emplftyer un nombre l'clativeniput considérable d<' femmes <'l de mineurs, à faire luarclier leurs f;il)i-i(|iies de nui! comme de jitur et à augmenter le nombre des heures du travail, e;u', n'ayant d'autres ouvriers (|ue des culti-

valeurs qui tous les ans quittent la fabrique pour vaquer pcndantquatre mois auxsoinsagTieoIes,iI leur estimpossibledesuftîreàla besogne autrement qu'en mettant à profit les longues nuits d'hiver et en demandant à leurs travailleurs le maximum d'efTorts dont ils sont capables. Car c'est seulement ainsi qu'ils arrivent à prendre la revanche du manque d'habileté et de savoir-faire qui caractérise leur personnel ouvrier, composé qu'il est de paysans à peine arrachés à la charrue.

Toutes ces récriminations tombent d'elles-mêmes une fois que nous avons le moyen de démontrer : l" que l'industrie ne souffre plus du manque de bras, et 2" que partout où le travail exige l'emploi de machines, on trouve des ouvriers spécialistes exerçant de père en fils le même métier. Arrêtons-nous encore à établir ce dernier fait. Il a été on ne peut mieux élucidé par M. Dementiev.

Cet écrivain essaie de prouver que dans quatre gouvernements, ceux de Moscou, de Toula, de Riazan et de Kalouga, 55 0/0 des personnes employées aux fabriques sont nés de parents ayant exercé le même métier qu'eux, dans l'industrie du coton, le chilfre d'ouvriers nés de parents ouvriers est d'un tiers plus grand, et il en est de même dans l'industrie du lin et de la soie, car ici la spécialisation est encore plus nécessaire. Dans les teintureries et les blanchisseries, toujours pour la même raison, les deux tiers du personnel ouvrier est composé de gens, dont les parents étaient des ouvriers comme eux (1).

D'ailleurs, dans le cas où les récriminations des fabricants eussent été fondées, ils n'auraient certes pu, sans perles considérables, se plier aux exigences de la ré-

(1) Voyez le Tableau XXlll rie son travail intitulé : La Fabrique, ce quelle donne au peuple et ce qu'elle lui prend, p. 45.

i>08 LA QUESTION OUVRIÈRE

€ente législation ouvrière. Tous les inspecteurs de fabriques sont unanimes à signaler ce fait, qu'afîn d'éviter tout conflit avec les autorités, les directeurs d'usines et de fabriques ont préféré renoncer complètement au travail des mineurs et les ont sans peine remplacés par des ouvrières et des ouvriers ayant atteint l'Age légal. Ecoutons ce que dit à ce propos M. lanschul qui avait été chargé de surveiller l'exécution de la nouvelle loi dans les provinces manufacturières du centre.

En 1884, c'est-à-dire deux ans après la publication de la loi, les jeunes gens et les jeunes filles qui n'avaient pas atteint leur quinzième année formaient à peu près 10 0/0 du nombre total des ouvriers, du moins dans les 158 fabriques visitées par l'inspecteur dans le gouvernement de Moscou (1).

L'année suivante, lors d'une nouvelle tournée, le même inspecteur pouvait se rendre compte de la facilité avec laquelle nos patrons trouvent le nombre de travailleurs voulu, en constatant que presque partout les mineurs avaient cédé la place aux femmes. Au lieu de former, comme il y a un an, 10 0/0 delà [)opnlalion des fabriques, ils n'étaient plus qu'an nombre de 3 0/0. La loi n'avait pas exigé un pareil sacrifice. Elle n'avait éliminé que le travail des enfants on bas Age. A 12 ans, on était admis à la fabricpie, mais à condition de n'y travailler que huit heures par jour et pas {)lns de (juatre heures d'une façon consécutive. Le travail des mineurs ne devait se faire que de jour. (Jnant aux ouvriei's (pii sont cnlrés dans h'ur seizième ann»'*', ils sont .issimilés aux autres ti';i\ailleurs. La loi déclai-ait en outre certains métiers nuisibles à la santé des niineuis et h's leur interdisait en conséquence. lillle imposait égaleil) Leri'iiinic (les fdhriijues dmis te ijourftnfineiil de Moscou , ISSi. jt. 5 et 0.

ment au fabricant l'oljligation de veiller à l'instruction •des jeunes gens qui travaillaient à sa fabrique et de leur permettre de fréquenter l'école primaire au moins trois heures par jour ; dans le cas où cette école serait trop éloignée du chef-lieu de la fabrique, le propriétaire devait en fonder une à l'usage de ses ouvriers. Le fabricant moscovite eut le choix, ou de se plier aux exigences du législateur, ou de renvoyer tous les mineurs qui travaillaient chez lui. 11 prit ce dernier parti et n'eut aucune peine à occuper la place ainsi rendue vacante par des ouvriers et des ouvrières adultes (Ij.

Tout aussi réalisable nous parait être une autre réforme, celle qui consiste à réduire la journée ouvrière. Les fabricants eux-mêmes l'entendent ainsi, et c'est de leur propre milieu qu'est sortie en 1883, la demande d'une loi générale, iixantla matière d'une façon uniforme pour tous les genres d'industrie. Ce que redoutent surtout les partisans de la diminution des heures de tra- "vail, c'est de rester seuls dans la bonne voie. En ce cas ils seraient forcés de courir tous les risques d'une concurrence formidable de la part de fabriques ayant gardé à la journée ouvrière la même durée qu'auparavant et capables,pour cette raison^ d'ofï'rir au publie les mêmes marchandises à des prix plus bas. Quant à prétendre que l'offre de travail serait insuffisante pour permettre une pareille diminution de la journée légale, personne n'ose le dire, — fait significatif et qui confirme on ne peut mieux ce que nous avons signalé plus haut, c'est-àdire la formation d'une classe ouvrière nombreuse et de plus en plus détachée de celle des cultivateurs du sol, classe qui ne demande qu'à vendre son travail aux entrepreneurs d'industrie. Pour le dire en un mot, à cùté

(1) Compte rendu de l'inspecteur des fabriques lansclmi pour l'année 1885, p. 30.

des paysans communistes et des petits propriétaires s'est formé le prolétariat tant rural qu'urbain. Son nombre va en croissant et dépasse déjà à l'heure qull est la demande de travail faite par l'agriculture et l'industrie.

Cela explique bien des choses et avant tout ceci : nulle part en Europe les salaires ne sont aussi bas cju'en Russie. Les inspecteurs des fabriques, notamment ?»IM lanschul et Dementiev ont essayé détablirleur corrélation avec ceux des travailleurs anglais et américains. Ils ont passé en revue les principales branches d'industrie, calculé dans chacune le nombre d'heures de travail imposé par l'usage ou la loi à l'ouvrier russe, américain etanglais, établi le taux moyen de la rémunération (jue l'ouvrier reçoit par heure dans les trois pays respectifs et la quantité de denrées alimentaires que, vu la différence des prix, on peut se procurer avec ces salaires. De toutes ces confrontations souvent fastidieuses s'est dégagé le même fait cpii est que l'ouvrier anglais, ainsi que l'ouvrier américain, gagnent 2 et 3 foisplus que i'ou\rior russe. En effet, dans les filatures et les^ lissages la proportion est la suivante : là où l'ouvrier américain gagne 00 roubles et l'ouvrier anglais i3 roubles 7o kop., l'ouvrier russe ne recueille que 19 roubles 23 kop. Si le taux des salaires est peu élevé de nos jours, il l'était encore moins il y a trente ans, mais pour une raison particulii'-re. Dans les années (jui prc'cèdent ou (pii suivent de [)rés la réfoiinc de IcSOI, l'cuix rier (h'S fabi'i- ([ues était iiiiiuiment plus lié au sol (ju'il ne l'est de nos jours. Le salaire cpi'il recevait n'élail (|u'un supplément aux i)rofits (pie lui donnait la possession d'iui lot dans les chanq>s communs. Aussi conçoil-on poui(ju<»i, ainsi (pi il résulte «le donnéc^s publiées parles annuaires >tatisli(pies(le (pichjues-unes de nos [)iovinces, le salaii-e MIC usuel d'un siuq)l(' Miaiio'U\rc ne s"(''lc\;i il il.iiis la [»rr iiiicrr iMoilif' (lu siècle (|u a trois ou (jiiatre rouhles, en

dehors de la qnantit»' de fai'iiie de sei.i;le. de iiriiau et de sel, dont louvrici* avait besoin pour son entretien et qui lui étaient avancés par le patron. Chaque fois pourtant que l'exercice du métier exigeait un détachement complet des travaux agricoles, ainsi que certaines connaissances techniques et l'habileté (ju'on n'acquiert que par un exercice assidu, le prix de la main d'œuvre s'élevait à 13,18 et même 25 roubles par mois. Cela avait lieu, par exemple, dans les fabriques de câbles qui fonctionnaient à Jaroslav en l'année 1863, ou encore dans les filatures de la même ville (1).

En confrontant ces chiffres avec ceux cjui indiquent la moyenne des salaires reçus de nos jours par les cordiers et les fileurs, nous arrivons à la conclusion que leur travail n'est guère mieux rémunéré maintenant qu'il y a 30 à 35 ans. En etiet.linspecteur des fabriques du cercle manufacturier de Moscou, M. lanschul, nous donne pour les années I8(S4 et 188.'5 les moyennes suivantes. Le salaire des fileurs est de 16 roubles [2] ; dans 20 autres industries il est de 18 roubles 50 kopecks' (3).

M. Dementiev diminue môme ces chiffres de quelques roubles et prétend cpie la moyenne des salaires dans toutes les fabriques visitées par lui dans le gouvernement de Moscou ne dépasse pas 16 roubles 24 kop. (4).

Ainsi, il ne peut être question en Russie du renchérissement de la main-d'œuvre^ pour cette seule raison que l'offre du travail dépasse la demande. On pourrait

(1) Voyez les chifi'res indiqués dans la « Painiatnaia knijka » du gouvernement de Amara. pour l'année I86i, et celles de Jaroslav pour l'année 1868. M. Flerovsky en a publié des e.xtrails dans sa moiiognpliie sur la « Situation de la classe ouvrière en Russie ». i'étersbourg, 1869, p. 366 et 367.

('2) Rapport présenlr en 188i, p. 110.

(3) Rapi»orl présenté en 1885, p. 60.

(4) «La l'abriquo, ce qu'elle donne au peuple el ce qu'elle lui prend ». p. t30.

-2[i LA QUESTION OUVRIÈRE

même prétendre que, loin d'augmenter, les salaires ont diminué, car dans les années qui ont suivi de près la réforme de 1861 le taux du change des roubles-papiers était plus élevé qu'en 1884 et on pouvait, par conséquent, se procurer avec la même somme dareent plus de marchandises. Je n'y vois d'ailleurs rien qui puisse me surprendre, vu que en 1863, par exemple, c'est-à-dire deux ans à peine après l'émancipation, le paysan communiste détenait encore entre ses mains la totalité de son lot, le prolétariat agraire était inconnu et l'otTre de travail faite eux entrepreneurs d'industrie était, parconséquent, moindre (jue de nos jours.

§ 2. Entrons maintenant dans le détail do l'existence journalière de nos ouvriers, demandons-nous (juel est le nombre relatif d'hommes et de femmes qui prennent part aux travaux industriels, dans quel ordre s'accomplit la tâche quotidienne, à quel chifl're s'élève le nombre do fêtes et d'heures de repos dont louvricr a la libre disposition, enfin quels sont ses droits et ses devoirs vis-à-vis du patron.

Les rapports des inspecteurs do fabriques, rapj)orts dont une bien faible partie a été publiée, nous apprennent qu'un grand nombre de travaux industriels est fait par les femmes. Nous avons vu déjà que ce sont elles (jui ont remplacé en majeure partie les mineurs, du moins dans le l'égion manufacturière moscovite. En 1885, le nombre des ouvrières formait à j)ou piès dans oette région la moitié de oolui dos ouvri(^rs, auti'oniont dit, il é(|uivalait à 31 1/2 (K 0 du chillro total des travailleurs industriels (1).

Les femmes se trouvaient on plus grand nombre dans les mannfaoturos textiles, dans les fabricpios do tabac, dallunioltos, de boutons, do chandollos, dans les pape-

( I) l(a|i|i(irl (i(> .M. laiiM'Iriil. |i. {*.).

teries, les coiiiiseries, les cliapollerics, les passeineutr'ries ; elles ne trouvaient presque aucun emploi dans la fabrication des produits chimiques, dans les distilleries, les brasseries, ainsi que dans tous les travaux dont l'accomplisscmont exige une force musculaire considérable ou des connaissances techniques. Tel est le cas des fondeurs, des étameurs, des constructeurs de machines, de voitures, etc. (Ij.

Quant à la rétribution du travail des femmes, elle est d'un tiers et même de la moitié inférieure à celle des hommes. Ainsi, d'après les chiffres relevés par M. lanschul, dans les filatures de coton, l'ouvrier est payé en moyenne 17roublesparmois et l'ouvrière 8 roubleset demi ;dans les tissages de coton, les hommes reçoivent lo et les femmes 10 roubles ; dans les teintureries, les hommes 16 et les femmes 7 roubles, dans les tissages de laine la différence est celle de 9 roubles 50 kopecks à 0 1/2 roubles,dans la fabrication des étoffes de laine de 13 à 9, dans la fabrication des étoffes de soiede21 à 11, dans les chapelleries de 20 à 11, etc. (2).

M. Dementiev admet l'oxislence de la même proportion entre le salaire des ouvriers et des ouvrières moscovites,lorsquil déclare que la moyenne des salaires mensuels payés à un homme est de 16 roubles 21 kopecks et à une femme, de 7 roubles 22 kopecks.

Quant aux mineurs ayant atteint l'Age de lo ans et comme tels admis à l'exercice de tia\au\ (\m no sauraient être nuisibles à leur santé, leur travail, depuis l'application de la loi protectrice de renfauce, est rénuinéré un peu moins bien (]ue celui des femmes, tandis qu'avant cette é[)oque on ne leur accordait généralement que les deux tiers du salaire payé aux femmes ^3).

(i) Ihid ,|). 48.

(2) Rapport de 1883. |). 59.

{3) lanscliul. Rapport de 1884, p. 1 i;{.

âl4 LA QUESTION' OUVRIERF-:

Les ouvriers ne sont pas toujours payés à la journée ; il y en a qu'on engage au mois et à l'année, ou plus souvent encore de l'automne à Pâques et de Pâques à l'automne. Ainsi que le montre fort bien M. Dementiev le taux des salaires est plus ou moins le même, quelle que soit la façon qu'on choisisse pour les établir : appointements annuels, rémunération journalière ou mensuelle. On peut en dire autant de la proportion gardée entre le salaire dos hommes, des femmes et des mineurs. Mais il n'en est plus de même quand l'ouvrier est payé à la pièce. Ses salaires sont en ce cas généralement inférieurs à la moyenne de ceux que ses compagnons reçoivent en travaillant à la journée ou au mois. Au lieu d'avoir 16 roubles 21 kopecks en moyenne, l'ouvrier n'aura plus que 12 roubles 4o kopecks. Aussi le voyonsnous souvent peiner durant plusieurs heures supplémentaires afin d'arriver aux mêmes salaires que le journalier. D'ailleurs, la proportion qui existe quant â la rémunération entre le travail à la journée et à la pièce n'est pas toujours gardée ; les femmes par exemple paraissent gagner même davantage en travaillant à la pièce (10 roubles 82 kopecks en moyenne au lien tle 7,22). Ausni M. Dementiev se croit autoiis('' à diic (|ii(' de quelque façon que se fasse le payement des salaires, leur taux reste plus ou moins le même (Ij.

Etudions maintenant la distribution des heures de travail. 11 existe à cette égard une différence mai'quée entre les fabriques et les usines polonaises d'un côté cl celles (pii sont situées dans le cercle uianui'acluricr central, dette dill'érence [)ro\ ient en partie de causes pliysiijues. Dans la grande lUissie, où le-; nuits d'hiver sont relativement très longues, il est [dus dillicile de prendre le parti de ne faii-e travailler les ouvriers (|ue de joiu'. tan-

(!) 1'. i:ii L-i IM.

LA QUESTION OUVRIÈRE 21 r,

«<]is qu'en Pologne, et notamment à Lodz et Sosnovizi, <îette pratique est depuis longtemps devenue coutumière.

Dans le tableau comparatif de la longueur de la journée ouvrière et de Télévation des salaires dans les diverses parties de l'Empire, tableau dressé en 1896 sur l'ordre du ministère des finances (section du commerce et de l'industrie), nous trouvons entre autres les données suivantes.

De 827 fabriques qui fonctionnent dans le gouvernement de Varsovie et emploient o3. 324 ouvriers, 74 seulement admettent le travail de nuit. Quant à la province <le Petrokovsk, où sont situés les deux principaux centres manufacturiers de la Pologne, Lodz et Sosnovizi, le travail de nuit y a presque entièrement cessé. Il en est tout autrement des provinces russes et notamment de celles du centre, telles que Moscou, Tver, Vladimir, etc.

Exception faite pour les années qui suivirent de près 1880, la diminution du travail de nuit s'est produite à la suite d'une crise prolongée par laquelle notre industrie a dû passer, alors que partout dans la zone manufacturière russe et surtout à Moscou et dans ses environs, nous trouvons riiabitude d'employer deux équipes d'ouvriers; elles travaillent à tour de rôle, tantôt d'une façon conlinue, tantôt de manière à faire marcher la fabrique 18 heures par jour. Dans les tissages, les filatures de coton et les teintureries, ces équipes se remplacent mutuellement deux fois durant 24 heures (1) ; l'une travaille de 6 heures du matin à midi et de 6 heures du soir à minuit, l'autre dans l'intervalle, et de minuit à 6 heures du matin.

Ou constate à peine çà et l;i quelques variations, celle, par exemple, qui consiste à faire commencer la journée

(1) lanschul. Rapport de 188'k p. 42.

ouvrière tantôt à 7, tantôt à 8 ou 9 heures du matin. Les inspecteurs des fabriques s'accordent à dire qu'aucunedistribution de la journée ouvrière n'est plus funeste à la santé, ainsi qu'à l'efficacité du travail, que celle qui a pour suite d'interrompre le sommeil de nuit. Elle l'est surtout dans le cas où le remplacement d'une équipe par une autre devient fréquent, se répète par exemple toutes les trois ou quatre heures. Or tel est justement le cas de plusieurs établissements industriels cités pai" M. lanschul. Il s'agit entre autres d'une fabrique de nattes. Le travail y commence le dimanche soir à 9 heures- Mari, femme et enfants peinent ensemble jusqu'à 4 heures de la nuit; puis l'homme va se coucher, les autresmembres de la famille continuant la besogne jusqu'à 7 heures du matin, moment où la femme prend un peu de repos à la place du mari. A 9 heures, c'est-à-dire après un sommeil de deux heures à peine, elle se lève pour céder le grabat comnmn aux deux petits dont l'un dort jusqu'à 1 heure de l'après-midi et l'autre jusqu'à 4 ; puis^ toute la famille se remet à travailler d'une façon continue jusqu'à deux heures de la nuit, pour se reposer ensuite de deuxd4 ou 6 heures du matin, et ainsi de suite. Cette façon on ne peut moins rationnelle de couper constamment le repos et le travail a pour effet d'épuiser les ouvriers qui la pratiquent au point qu'ils ne peuvent plus se tenir debout. « Lèvent les balance», disait en parlant d'eux le propriétaire d'une de ces fabriques. Heureusement, à l'approche de l'été ils sont forcés d'interrompre ce genre d'existence pour reprendre les travaux des champs. C'est là leur pl.iiiclic d«' -salut (\).

Dans la majeure partie des établissements indiislriols moscovites le travail se fait par deux équipes <t dure

(I) I.'insclml. lo' ra|i|iorl. |i. M.

18 heures. Cela fait pour chacune des équipes 9 heures par jour La besogne n'est interrompue régulièrement que de minuit à 6 heures du matin. Mais on trouve des fabriques qui, vu le caractère de leur machinerie et plus^ particulièrement des poêles qui leur sont propres, ne peuvent fonctionner cjue d'une façon consécutive. En ce cas on travaille jour et nuit à laide de deux équipes. Dans le gouvernement de Vladimir, à la grande fabrique de cotonnades dirigée à Xikolsk par Sava Morozoiï, on a avec succès remplacé le travail de 24 heures par celui de 18 heures, travail exécuté par deux équipes. Au dire des personnes qui administrent la fabrique, le travail n'en est devenu que plus efficace. En une heure de temps, l'ouvrier produit plus qu'il n'en avait la coutume auparavant. Dans le gouvernement de Tveryle travail des deux équipes n'est pas d'égale durée. Tune peine 12 heures, mais de jour, et l'autre 6 heures, mais la nuit. Des 11. 688 fabriques qu'on compte dans les limites de la seule province de Moscou, 4.518 encore naguère fonctionnaient de nuit comme de jour.

Dans le gouvernement de Pétersbourg, 84 0/0 de tous les ouvriers dont le nombre total est de 101.000, ne travaillent plus la nuit; Quant aux autres provinces de la Russie, citons encore l'exemple de Kharkovoù, sur 26.000 ouvriers, 15.300 peinentjour et nuit (fi. Tous ces chiffres proviennent de rapports officiels faits au ministre des finances par les inspecteurs des fabriques. Il se dégage de l'ensemble des faits recueillis par eux que la journée ouvrière est moins longue en Pologne qu'en Russie. En effet, dans le gouvernement de Varsovie, le travail dans les sucreries est de 1 1 heures et demie à 12 heures et demie ; dans les distilleries, de 7 à. 9 heures ;

(1) Compte rendu publié par ordre du ministère des finances et intitulé : « La longueur de la journée ouvrière dans les :20 gouvernements industriels de la Kussie il Europe », I8".K).

il8 LA QUESTION OUVRIERE

dans lindustrie métallique, de 10 heures et dans celle <les mines, de 10 à 12 heures (dans 60 0/0 du nombre total des mines il est de 11 à 12 heures et dans iO 0 0, de 10 à 10 heures 1/2).

Quant aux filatures, tissages et autres fabriques de Lodz et Zgerj. situées toutes deux dans le lioiivernement de Pétrokovsk, la journée ouvrière dans 53 d'entre elles est de 10 heures à 10 heures 1/2, dans 2S8, de 11 1/2 à 12 heures et dans 245, de 12 1/2 à 13 heures Ces chiffres seraient prodigieux, si le travail eiîcctif ne durait pas 1 ou 2 heures de moins, car on linterrompt à deux reprises, pour le déjeuner et le dhier. Dans o7 0/0 des fabriques textiles, occupant à elles seules 83 0 '0 de tous les ouvriers, le travail ne dure que 1 1 heures, de 0 h. du matin à 7 h. du soir, avec interruption de 2 heures pour les repas.

Dans la région manufacturière russe le travail est généralement plus lt)ng. Dans la majorité des fal)riques du gouvernement de Moscou il dure de o heures du matin à 8 heures du soir, avec interruption dune heure et demie à deux heures ; cela nous donne 13 a 13 heures <^t demie de travail effectif. La journée est moins longue partout où règue la coutume d avoir deux <'(]uipes et de les renqdacer l'une par l'autre. Kn ce cas, il n'est souvent que de 12 ef mèni(> de 9 heui'cs. Chez h^s ouvriers typogTa[)hes h' tia\ail dure 12 ou 13 hrnres avec inferterruption p<»nr Ir (h'jeuiu'r et h' (UniM-, ef 1 1 lieui'es sans iiiterruplion. Dans h's fabri(]ues de nn'laux. la Jourui'c ouvi'ière est (h' 1 1 hrnres et demie, ('es chiilVcs sont exliaits des deruiei-s rap[)orls pi-éseut(''s au uiinisti'(» des finances par les insjtecfenrs des fabriipies. Ils se i"i[)proch('nl d ailleurs A*' ('eux (pu* donnait en I88i <•! 188.'") M. I.Mischul. I!u ellrt. imiis li'oiivons ehez cet éei'ivain les renseii^nenienls sni\auls. De 217 fabi'iipu'S. l.'il faisaient li'a\ ailler leurs ouvi'ieis (le 11 à li heures

par joui'. Dans le filauo ot lo tissage de la laine, du coton , ^t de la soie, ainsi que dans les manufactures de papier peint, les clouteries, verreries et parfumeries, on arrivait souvent à un maximum de 13 heures, 13 heures et demie et môme 14 heures. On dépassait ce maximum dans la fabrication des nattes, mais on descendait à 11 ou 12 heures de travail effectif dans les typographies, les fabricpies de machines, les orfèvreries, les manufactures de faïences, ainsi que dans celles de tabac.

Le gouvernement ne pouvait rester à tout jamais indifférent au spectacle d'une exploitation aussi illimitée de l'homme par l'homme. Il s'en occupa surtout depuis que les médecins attachés au service sanitaire eurent constaté, à diverses reprises^ que la vie moyenne des ouvriers russes était moins longue que celle des individus appartenant aux autres classes de la société et que les jeunes générations à qui les familles ouvrières avaient donné le jour possédaient en moyenne une taille moins élancée et une poitrine plus rétrécie (1). Notre législation ouvrière est d'origine assez récente. Il est vrai que déjà au siècle dernier on s'était occupé du sort des artisans en limitant pour eux la journée ouvrière à 12 heures, mais la pratique avait passé outre à ces défenses et on avait lair de considérer les prescriptions de la loi coinine surannées. Ce n'est pas que le législateur ne trouvât bon de les rappeler de temps en temps, par exemple en ce qui concerne les ouvriers travaillant aux mines d'or de la Sibérie. En 1838 il fut notamment défendu de prolonger leur journée au delà de 8 heures du soir ou de la faire commencer avant 5 heures du matin. Un intervalle d'une ou de deux heures était accordé pour le repas. Le législateur voulut en même temps garantir aux ouvriers une certaine indépendance matérielle vis-à-vis de leurs patrons, en défendant à lentrepreueur de vendre aux mi-

(1) Démenliev, p. 'l'\\\ et suiv.

neurs des objets de luxe, des habits trop riches et eudésaccord avec l'état de leur fortune, surtout de leur verser des arrhes, dont le montant fût égal au salaire d'une année entière, car un pareil procédé devait nécessairement avoir pour suite de leur enlever de fait le moyen de passer librement d'un entrepreneur à un autre. En 1862 on prit des mesures encore plus efficaces en faveur de tous les ouvriers des mines. On défendit d'employer à ces sortes de travaux les enfants n'ayant pas^ atteint l'âge de 12 ans. On retira aux femmes la permission de descendre dans les mines ou d'y travailh'r la nuit. La même défense fut étendue également aux jeunes gens n'ayant pas atteint leur seizième année. Quant aux ouvriers des usines et des fabriques, ils restèrent longtemps exposés à l'arbitraire le plus absolu de la part des entrepreneurs, sous le prétexte fallacieux que leurs rapports réci})roques étaient réglés par la coutume et em[)reints dun caractère patriarcal. On trouve encore l'écho de ces appréciations on ne peut plus optimistesdans une circulaire récente du ministre des finances^ M. Witte, circulaire adressée aux inspecteurs des fabriques. On recommande à ces employés de prêcher aux ouvriers la soumission aux patrons. «Notre industrie, déclare le ministre, a gardé aux rapports mutuels des deux classes un caractère famiHal. (leci apparaît, continue M. ^^ itte, dans les soins (juc le fabricant pr(Mid du bien-être de tous ceux «pii sont à son service et lesefforts louables qu'il apporte au maintien de la bonne entente avec ses ouvriers, dans la sinq)licité et l'écjuité qui caractérisent ses relations avec eux. Quaml la loi morale et des sentiments vraiment chrétiens forment la base des i-elations récipro(|ues de patron à ouvi'iej", coneliit !<• niinislre. il est iniililc <r.i\oir recours à la loi «'(•rite où à la coercition » {\).

(1) Circulaire (lu iniuislrc des liiiaiiccsanx inspecteurs de ral)ri(|iies, avril 1896.

Examinons à quel point les faits correspondent à la honne opinion que M. le ministre s'est faite de notre monde industriel. Fidèles au principe de ne puiser nos renseignements (ju'aux sources les plus autorisées, nous demanderons aux inspecteurs de fabriques^ créés par la loi de 1882 et mis à la tête de régions entières, de vouloir bien nous renseigner sur la façon d'agir de nos chefs d'industrie à une époque antérieure à l'intervention de l'Etat dans les rapports de patron à ouvrier. L'article 167 du statut organique des fabriques et des usines a consacré une vieille coutume qui consistait à délivrer aux ouvriers des livrets, contenant l'énoncé des conditions auxquelles s'est fait leur engagement. Nous ferons bien de consulter quelques-uns de ces livrets. Rien ne pourrait mieux nous renseigner sur les devoirs et les droits des deux parties contractantes. L'inspecteur des fabriques de la région moscovite, M. lanschul, cite tout au long le texte de l'un d'eux. Nous y puisons les renseignements suivants.

Le fabricant garde le droit de renvoyer l'ouvrier avant le terme convenu pour non-exécution des travaux qui lui ont été confiés, ainsi qu'en cas de mauvaise conduite. On entend sous ce nom la paresse, l'ivrognerie, le man- ([ue d'obéissance, la grossièreté ef, en général, tout ce qui empêche la bonne exécution de la tâche journalière (l).

Il serait difficile de donner une expression plus large à l'arbitraire du patron. A chaque moment ce dernier pourra mettre à \'a porte un travailleur qui le gêne, en prétextant tantôt son manque d'obéissance, tantùt son inconduite, tantùt l'opinion simplement désavantageuse qu'il a de ses services.

Mais continuons l'étude de ce document curieux. Chaque fois que l'ouvrier interrompra son travail pendanL

(I) lansclml, 1'''' rapport^ p. 71.

2i2 LA QUESTION OUVRIERE

une journée entière, le patron aura le droit de lui retenir le salaire de trois journées. « Néanmoins, pour nous conformer à la loi, déclare le livret au nom du fabricant, nous ne diminuerons point la paye mensuelle de nos ouvriers d'une somme dépassant le salaire de neuf journées de travail, même dans le cas où leur absence se serait prolongée plus de trois jours. » Ailleurs les exigences des patrons étaient encore plus grandes. Dans, le district de Serpoucbov on retirait à l'ouvrier qui demandait à partir avant le terme convenu le salaire de G à 12 journées de travail. M. lanscliul cite des casoù le fabricant a poussé ses retenues jusqu'à enlever au travailleur la paye pour tout un mois de service.

Cette façon d'agir n'était possible que grâce à Ihabitude de régler les comptes des ouvriers uni(juement les jours des grandes fêtes. Cela permettait également au fal)ricant de lever sur l'ouvrier qui se retirait avant le terme des amendes considérables et s'élevant parfois au cinquième de la somme qu'on lui devait (1).

Au dire des inspecteurs des fabriques, nos chefs d'industrie ont souvent eu recours aux retenues de salaires j)uurtoutessortesde peccadilles. M. lauscbul cite des cas comme le suhaut: le i août lcS83 on a prélevé dans une teinturerie 5 roubles d'un ouvrier (jui « à 0 heures et demie du soir, chantait dans la cour de la fabiicpie. » Le 3 juin 1881, dans un tissage, on publia l'ordre suivant ;<( Quiconque apportera à la fabrique du thé, du sucre et du {)ain, payera une amende, et cela alin de prévenir la multiplication des rats ». Des amendes ont été également préh^vées sur ceux (jui s'étaicnl la\ é la liiiiirc an puits de la fabii<ju(', sui'ceux cpii avaient chaulé on tra- \ aillant, sur ceux <|ui avaient couvert les mni's d'insci-iptions laitesaii crayon ou à la ci'aie ^2). Les retenues étaient g(''n<''i'alement assez fortes. (>n n aiiiail pu aulreuieul

(1) /hit/., p. 79.

(2) Ihn/., p. 87.

arriver dans une seule manufacture de Bogorodsk à la (in d'une année d'exercice (1881-82) au chifire considérable de O.702 roubles d'amendes.

Il y a 10 ans, alors ({ue j'occupais encore ma chaire de droit à l'Université de Moscou, le directeur d'une des fabriques les plus importantes du gouvernement de Vladimir s'était plaint hautement enmaprésencede son chef, en déclarant que ce dernier l'invilaità combler le déficit occasionné par la crise passagère dont l'industrie avait à souffrir par des retenues sur les salaires.

Ne voulant point régler sa conduite sur de pareils ordres, mon ami préféra se retirer. Il le fit à temps, car bientôt, n'en pouvant plus, les ouvriers de la fabrique entraient en grève et le gouvernement envoyait des soldats pour les mettre à la raison.

A côté desamendes arbitraires, il faut placer au nombre des abus les plus criants le droit du patron de vendre aux ouvriers des objets de consommation dans des boutiques expressément établies à cette lin et connues en France sous le nom d'économats. Les inspecteurs des fabriques ont établi, chiffres en main, que les denrées s'y vendaient souvent à 10 et môme 13 0/0 plus cher qu'ailleurs (1), qu'on forçait souvent les ouvriers à s'approvisionner exclusivement dans ces boutiques en ne réglant leurs comptes qu'à des termes beaucoup trop longs et en les autorisant à prendre à crédit dans ces économats les effets dont ils pouvaient avoir besoin En un mot. c'est le " truck-system» dans toute son horreur et qui certes n'a rien de commun avec cet échange de services gratuits entre parents qu'on trouve sous le régime patriarcal. La loi de 1882 a sagement interdit de pareilles prati((ucs en n'autorisant que l'ouverture de bouti(iues appartenant à des sociétés coopératÏNCs formées par les^ ouvriers eux-mêmes. Malheureusement le manque de

(i) Ibid., p. 87.

moyens force ces derniers à recourir souvent à des intermédiaires, tels que ces chefs d'artels qui se chargent de l'entretien journalier de leurs camarades, leur servent le boire et le manger, à condition de prélever à leur propre profit un tant pour cent sur le prix des denrées qu'ils avancent. Aussi ne peut-on assez insister sur la nécessité de forcer le patron à effectuer le payement des salaires à des termes fréquents. Les inspecteurs des fabriques ont plu^s d'une fois réclamé une loi qui réglât la matière ; elle seule pouvait à leur avis libérer l'ouvrier de la dépendance dans laquelle il se trouve vis-à-vis des usuriers de toutes sortes (jui rongent son salaire. Nous verrons dans la suite que ce vœu a été exaucé ; il n'était que temps, car jusqu'au jour où le patron fut autorisé à retenir la paye pendant des mois et l'ouvrier réduit à la nécessité de prendre tout à crédit, ses dépenses dépassaient régulièrement ses moyens et s'élevaient à un quart et même à un tiers au-dessus du prix marchand des objets dont il avait besoin. Aussi quand venait le jour du payement, l'ouvrier ne recevait de son patron que l'assurance que son salaire lui avait été versé intégralemenl et par anticipation sous forme de vivres et de spiritueux. L'épargne devenait impossible. A l'échéance du contrat de louag(\ l'ouvrier man(]uait de fonds et retombait, par consé{|ucnt, sous la dépendance du patron qui pouvait lembaucher de nouveau à n'importe quelles conditions. On peut se demander après cela si les grèves, même dans le cas où elles eussent été autorisées par la loi, pourraient être d'un grand [)r()fit à l'ouvrier russe. Toute grève, en définitive, se réduil à hi lutte de deux capitaux, dont l'un est foi'mé des é[)argnos ouvrières et dvs subsides accordés p;ir les syndicats. (Jr, d'épai-gnes il n'en existe guère entre les mains de nos tiavailleurs, et quant aux syndicats ouvriers la loi les interdit.

Et tout de même les grèves deviennent de plus en plus

fréquentes en Russie. Elles tendent tantôt à une diminution de la journée ouvrière, tantôt à la suppression de l'arbitraire dans le prélèvement des amendes, tantôt à une augmentation des salaires, etc. Rien que dans l'espace des deux dernières années, nous avons été les témoins d'une série de démarches collectives faites auprès des patrons d'une ou de plusieurs fabriques etsuivies d'une interruption de travail plus ou moins longue. En novembre 1894 une grève éclatait à la fabrique de lainages appartenant à Pétersbourg à un Anglais, M. Tornton. Le patron è'empressa d'acquiescer aux demandes qui lui avaient été faites. Presque en même temps 1.500 ouvriers de la fabrique des tabacs Laferme cessèrent de travailler en protestant contre les retenues de salaire. Les instigateurs, au nombre de 30 personnes^ furent expulsés de Pétersbourg, et on s'empressa en même temps d'exaucer les vœux dont ils avaient été les portevoix. L'inspecteur des fabriques de la capitale lança à ce propos une circulaire dans laquelle il rappela aux patrons qu'ils ne pouvaient point disposer des fonds des amendes autrement que du su de l'inspecteur et uniquement au profit des ouvriers de leurs fabriques.

Au mois de décembre de la même année 1894 des g-rèves de courte durée se succèdent tant à Pétersbourg (ju'à Orel.

Au printemps de l'année 1895 une grande fermentation règne parmi les employés des chemins de fer et dans le tissage des Prochorov ;i Moscou. On demande, mais on n'obtient pas l'augmentation des salaires ; les cosaques et la police font rentrer tout dans l'ordre en arrêtant 18 individus. On a recours au même procédé pour mettre un terme au mécontentement des ouvriers de la fabrique de M. Mazuriiie à Kouskovo,près do Moscou.

Bien plus sérieux est le mouvement qui porta les 5000 ouvriers de la fabrique de cotonnades à Toikovo près

d'Ivanovo Vosnesensk à commettre uiio série de désordres, au milieu desquels fut tué le directeur de la fabrique, d'origiue anglaise. A la distance de quelques semaines survient à laroslav une nouvelle grève. 7379^ ouvriers y prennent part. Elle se produit à la filature de coton des Korsinkine. Les ouvriers, organisés en deux équipes, y travaillaient jour et nuit 24 heures durante On ne les payait qu'à la pièce, la direction exerçant avec rigueur le droit de faire des retenues pour malfaçon. Le grief des grévistes était d'une part l'abus qu'on faisait de ce droit, et. de l'autre, la diminution inopportune du salaire payé à la pièce. En l'absence du directeur, les autorités subalternes de la fal)rique donnèrent leuracquiescement aux revendications des ouvriers. Mais comme on tardait à leur tenir parole, ils entrèrent en grève. Les femmes continuant à travailler dans une dépendance de la fabrique, on décida qu'on les induirait à conformer leur conduite à celle de leurs maris et de leurs frères. Dans cette intention, les grévistes se dirigèrenten masse vers la maison (pi'elles occupaient, mais ils la trouvèrent gardée par la troupe. Celle-ci fut d'abord refoulée, mais bientôt un nouveau bataillon venant au secours des soldats sur lesquels le peuple avait eu le dessus, uiK^ mêlée sanglante se produisit dans lacpielle plusieurs hommes, femmes et enliinls l'urenl tu(''s o\ "20 personnes !)lessées. L'affaire fut plus tard portée devant les tribunaux, L'i ouvriers fui'ent cond.nnnésà un emprisonnement de 2 ans.

Dans les pi'ovinces litliuaniennes les grèves l'iircnl très fréijuentcs. I !ii 1 80'». 2(1. ()()() ouvriei-s prirent [)ai't ;i celle de DielostocU, mais ils linii'ent [>ar reprendre le travail faute de moyens d'existence* ; .')(> grèv(>s se produisirent également d.ins les di\(Ms métiers de Vilna. Lesdeman- <les des i;re\ istes poi'lèi'eiit sui 1 .hil: ineiil;i tioM des sa-

LA QUESTION OUVHIERE 227

laires et la diminution de la journée ouvrière. Dans 4.'3 cas ces vœux furent exaucés.

L'année 1896 joue un rôle important dans Thistoire des grèves russes. Bientôt après les fêtes du couronnement, 35 mille ouvriers employés à 17 fahricpies de cotonnades à Pétersbourg- entrèrent en grève et exigèrent la limitation de la journée ouvrière à 12 heures, avec interruption d'une heure et demie pour les repas. Ils demandaient également que le samedi le travail cessât à 2 heures et que le salaire leur fût intégralement payé pour les jours de chômage ohlig-atoire occasionné parles solennités qui venaient d'avoir lieu dans l'ancienne capitale des tzars. La presse socialiste, surtout en Allemagne, s'est beaucoup occupée de cette grève, y voyant le signe précurseur de l'entrée des classes ouvrières russes dans l'arène des conflits internationaux du travail avec le capital. Et en effet, à quelques mois de là, M. Plekhanov se présentait au congrès de Londres avec des pleins pouvoirs tout à fait en forme et qui permettaient de le considérer comme le porte-voix des ci-devant grévistes. Ainsi ce mouvement, d'ailleurs tout à fait pacificpie, témoignait en faveur de l'existence parmi les ouvriers de la capitale d'une certaine organisation que les journaux berlinois attribuaient volontiers à l'influence de la propag-ande clandestine menée parles travailleurs allemands exerçant leur métier à Pétersbourg. On jugera de l'efl'et produit par la grève — ou plutôt les grèves de Pétersboui-g. car la. cessation du travail se produisit dans un ensendile assez considérable de fabriques et d'usines, — par ce seul fait que les chefs d'industrie de la capitale, probablement sous l'impulsion qui leur fut donnée par le ministère des finances, tirent des démarches dans le but avéré d'obtenir une loi générale fixant le nombre des heures de travail [)ar semaine à 70, autrement dit à 12 par jour.

Comme les grèves s'étalent produites cette fois dans les fabriques de cotonnades, ce furent ces dernières qui prirent l'initiative des nouvelles démarches et il ne fut question dans leurs suppliques que de limiter la journée ouvrière dans cette seule branche d'industrie. Ils prétendirent avec raison que la réforme ne pouvait se faire par initialive privée, qu'il fallait une mesure égale pour tous, autrement la concurrence de ceux qui auraient conservé une journée plus longue Unirait par tuer l'industrie des autres. La majorité des pétitionnaires se déclara prèle à accepter une journée légale de 11 heures 1/2, ou encore un travail de 18 heures exécuté par deux équipes. Quelques autres industriels vinrent appuyer ces demandes en insistant sur la nécessité d'interdire le travail de nuit.

Ainsi les grèves qui s'étaient produites à Pétersbourg au mois de mai de l'année 1(S9(), devinrent le point de départ dune nouvelle législation ouvrière. Comme le gouvernement tardait à faire paraître la nouvelle loi si impatiemment attendue, entravé qu'il était dans ses actes par l'opposition soui'de des fabricants moscovites, les grèves reprirent de plus belle et s'étendirent cette fois non seulement aux villes de provinces, mais encore à la vieille ca[)itale des tzars, (^-e furent les employés duchemin de fer de Koursk-Moscou <jui le 3 juin entrèi-eiit les premiersen lice, au ni)ud)ro de 101) à peine. Ils demandèrent, entre autres réformes, celle d'être payés pour les journées de chômag-e obligatoire occasionné par les fêtes <lu couronnement. La fei'ruentation gagna peu A peu les ouvriers des lignes Moscou- lîiaza M. ^btscou-SiiiolciisU. etc. L'administration p;iraissail a(([uiescei' au\ r'ccjinnations (pii lui èl.iieiil f.iilcs. A l.i lin de l'année bSÎKJ. conmie en i;in\icr' bSil". les gi-èvistes coninicncèrciil ;i insisleide plus en plus sur la journée légale de 10 et mèuK^ de y heures. iJes (.lemandes idenliipn's lurent formulées

LA QUESTION OUVRIÈRE 2i'<»

dans des provinces aussi éloignées du centre que Test celle de Kostronia. on les tisserands de la fabrique des frères Zotov se mirent en grève au mois de septembre et se déclarèrent partisans de la journée de 9 heures, journée déjà introduite dans une filature voisine, celle de Sidorov.

Je n'entretiendrai point le lecteur de faits plus récents dont je suis moins bien informé, et je me contenterai de dire que le mouvement continue ( 1 k et que les mesures législatives prises récemment par le ministre des finances ont particulièrement en vue d'apaiser les esprits et de rétablir la bonne entente des patrons et des ouvriers dont, au dire de M. Witte, « notre jeune industrie pourrait se passer moins que toute autre ».

55 3. Je me propose de soumettre maintenant à un examen très succinct la récente législation ouvrière. C'est au ministre des finances^ M. Bounge, que revient l'honneur d'avoir remis en vigueur et quelque peu remanié les anciennes lois concernant le travail de la femme et des enfants dans les mines. En 1882 la protection de 1 Etat fut étendue au.x ouvriers des fabriques et des usines : on prohiba, comme je l'ai dit plus haut, l'embauchage des enfants n'ayant pas atteint l'âge de 12 ans. Quant aux jeunes ouvriers de 12 à lo ans, ils ne purent désormais être occupés que 8 heures par jour et seulement ï heures d'une manière continue.

Jusqu'à 15 ans les jeunes gens ne doivent pas être astreints au travail de nuit, excepté dans les verreries. Dans les mines la défense s étend pour les mineurs jusqu'à 1 Age de 17 ans. Quant aux femmes, il est également interdit de les occuper la nuit.

Le repos du dimanche n'est im[)osé qu'aux enfants au-

(•1) Le lecleiir trouvera des lU'tails nombreu.v sur les j^rèves qui se sont produites cette année dans les numéros de mars el davril du « Devenir SociaL »

dessous de 15 ans : la loi de 1890 admet d'ailleurs une large exception, dans le cas notamment où leur travail serait reconnu « indispensable ». Le chômage n'est obligatoire pour les fabriques, que les jours de grandes fêtes, trente en\"iron par an. En y adjoignant les dimanches, nous arrivons à un total de 80 jours de repos.

La loi principale qui règle les rapports des patrons et des ouvriers est celle du 3 juillet 1880. Elle crée une autorité dite d'inspection des fabriques et nn comité pro- \'incial. composé du g^ouverneur de la province, du procureur de justice, du chef de la police, de l'inspecteur des fabriques et des membres de la municipalité et du zemstvo ou commission executive, choisie })ar le conseil général de la province. Le comité est autorisé à prendre des dispositions relatives à la protection de la vie et de la santé des ouvriers et à examiner les plaintes portées contre l'inspecteur. 11 peut également infliger auv patrons des amendes ne dépassant pas 100 roubles. Dans des cas plus graves l'inspecteur doit recourir aux tribunaux ordinaires. L'inspecteur et le comité sont directement soumis au ministre des finances.

La même loi dispose (jue les oncairemtMits îles ouvriers, au moment où ils sont conclus, devront être inscrits dans un livret de compte. Ce livret contiendra les conditions du louage, les payements faits et les amendes infligées pour chômage et dégAts causés an pati-on (art. 7). Il reste entre les mains de l'ouviier. L'art. 1> établit que le louage personnel se fait : 1" pour un tenqis déterminé. '2" pour un tenq>s irulêlerminê et .T poiu" un ti'av.iil drt( rniiiH'. I)ans tiuis les cas de louag'-e pour un temps indéterminé, chacune des deux parti(»s [)eut rompre le contiat en prévenant 1 antre deux siMuaines à l'avance. A\;int re\[iirati(>n ilun contrai à t(M-me il est interdit île réduire le salaire, en établissant de nouvelles l)ases de calcul, en diminuant le nombre des jours de

travail par semaine ou le nombre cFlieures par jour, ou -en cliaugeant les règles du travail à la tâche. De leur côté les ouvriers ne peuvent, avant l'expiration du contrat, réclamer des modifications (art. 11).

L'ouvrier peut «Mrc congédié sans notification préalable quand il s'absente 3 jours de suite sans justification suffisante, en cas d'inconduite ou de maladie contagieuse ; mais dans ce dernier cas, il a droit à un dédommagement. L'ouvrier, d'autre part, peut quitter son patron en cas de mauvais traitements, de non-observation des clauses relatives à son entretien, ou encore si le travail qu'il fait présente un danger réel pour sa santé, si quelque décès est survenu dans sa famille ou s'il est forcé d'entrer à l'armée.

Pour les engagements de courte durée le payement des salaires se fait deux fois par mois. Au cas où cette prescription ne serait pas suivie, l'ouvrier peut réclamer la résiliation du contrat et un dédommagement s'élevaiit à 2 ou 3 salaires hebdomadaires. Quant aux engagements de longue durée, le législateur russe a tenu à assurer à l'ouvrier le recouvrement de son salaire au moins tous les mois. « La paye doit avoir lieu, déclare l'art. 12 du statut organique de l'industrie, au moins une fois par mois si le louage est fait pour un terme de plusd'un mois, et deux foisau moins par mois sile louage est fait pour un terme indéterminé » (1). Le législateur vusse défend également de payer les ouvriers en produits (art. l3o9 du (iodc pénal), ou même en coupons do valeurs mobilières (art. 14delaloisur l'industrie, de 188G). Cette pratique qui avait été assez répandue pendant un certain temps occasionnait la perte d'une partie du salaire, car

(l) Le lecteur français trouvera des détails nombreux sui' la législation ouvrière russe, tant dans les rapports des consuls français oL anglais que dans le livre de M. Lambert. La protection dit salaire.

ilfallaitpayer un escompteassez élevé pourpoiivoir encaisser les coupons. La paye ne se fait donc plus qu'en argent et les inspecteurs des fabriques sont chargés de veiller à Texécution de cette loi comme de toutes celles que nous avons déjà passées en revue.

Ces mêmes inspecteurs sont investis d'une grande autorité pour tout ce qui concerne les règlements d'atelier ainsi que le prélèvement des amendes à la suite d'infractions faites à ces règlements.

La loi ne donne point aux ouvriers le droit d'intervenir dans la rédaction du règlement d'atelier, mais en même temps, elle soumet le règlement fait par le patron à l'examen et à l'approbation de l'inspecteur desfabriques. Cet inspecteur a même le droit d'en faire modifier ies dispositions, droit qui n'est point reconnu aux pouvoirs administratifs ni en Suisse, ni en Allemagne et encore moins en France, où il n'existe pas même de loi relative aux règlements d'atelier (1).

Quant aux amendes dont les fabricants russes ont si étrangement abusé jadis et qui étaient devenues pour eux, comme nous l'avons dit, une source intarissable de revenus et même un moyen de compenser les pertes^ subies par la production (2), le législateur russe a coupé les racines du mal en déclarant que ces amendes ne pourront être infligées que dans certains cas prévus par la loi, que ce prélèvement sera lait au su de l'inspecteur des fabri(]ues, (|ue les ouvriei'S auront le droit de j)orter plainte entre ses mains en cas d'amendes illégales et de poursuivre le gérant coupable d'un tel abus devant les tiibunaux, enfin que le patron n"aur;i pas le (boil i\r s'atirihucp le prochiit des l'inicndcs, mais csl autorisi' à

(i) Voyez. I.aiiilictl, \>. :207.

^2) Itaiiport (lu consul fraïK/ais h .Moscou sur les coiiclitioiis du Ira- \ail en Russie, p. 2i).

LA QUESTION OUVRIERE 2:5i

leur trouver, au su de liiispecteur, un emploi profitable pour les ouvriers (1).

Très hostile, comme nous le verrons dans la suite, au droit de coalition et d'association, interdisant pour cette raison toutes sortes de syndicats, même ceux formés par les patrons, le gouvernement russe se charge d'assurer la paix intérieure des fabriques et la bonne entente des chefs d'industrie avec leurs ouvriers, en plaçant les uns

(1) Voici d'ailleurs le texte précis des lois qui règlent cette question. Il mérite d'autant plus d'attirer l'attention que rien de pareil, que je sache, n'existe encore en France.

Dos amendes peuvent être inni,yces 1" pour travail inexact, 2" pour chômage et 8" pour atteinte à l'ordre. Aucune amende no peut être perçue pour un autre motif. Le travail inexact consiste dans la confection par négligence de produits de mauvaise qualité, la détérioration des matières, machines et autres instruments de production. L'amende est en ce cas proportionnée au degré de négligence. Est considéré comme chômage l'absence pendant une demi-journée au moins. L'amende pro|iortionnée au salaire de l'ouvrier et à la durée de chômage, ne peut excéder le salaire de trois journées de travail. — Elle ne peut êire infligée en cas de chômage par force majeure. — Est considérée comme une atteinte portée à l'ordre toute inobservation des règlements. L'amende pour chaque atteinte à l'ordre ne peut dépasser un rouble (2fr. 6.") c); chaque infraction passible d'amende doit élre mentionnée sur des tableaux s[)éciaux avec indication du montant de l'amende. Ces tableaux sont approuvés |)ar l'insjiection des fabriques et exposés dans tous les ateliers. — Le total des amendes ne doit pas dépasser un tiers du gain revenant à l'ouvrier h la date fixée pour le payement. Toutes les amendes sont inscrites tant sur le livret de compte de l'ouvrier qui y a été soumis que dans un registre particulier. Ce dernier doit être présenté à l'inspecteur des fiibriqiies à première réquisition. — La décision ilu gérant de la fabrique en fait d'amendes n'est pas susceptil)le de recours. Mais, si lors de la visite des fabriques par les inspecteurs il est établi, par suite des déclarations des ouvriers que les amendes leur ont été infligées illégalement, le gérant peut être poursuivi. — Les amendes servent à former dans chaque fabrique un fonds spécial qui ne peut être employé qu'avec l'autorisation de l'nispection et seidemcnl dans l'intérêt dos ouvriers.

.\u(ro point à noter. Le législateur russe prévoit la possibilité d'une interprétation fraudideuse du droit qu'il accorde aux patrons d'iniliger aux ouvriers des amendes pour le travail défectueux ou détérioration des matières prennères. Sous le nom d'amende le patron

et les autres sous la surveillance d'inspecteurs nommés par lui. Aucun changement ne peut être apporté ni au taux des salaires, ni à la distribution des heures de travail sans l'acquiescement préalable des inspecteurs. Aucun économat ne peut être ouvert h leur insu et aucune marchandise n'y peut être vendue qu'au i)rix, sinon fixé, du moins approuvé j)ar l'inspecteur, et dans le cas seulement où cette marcbandise figure dans la liste des objets dont la vente est permise dans ces économats par le même inspecteur. Quant aux retenues sur les salaires, la loi russe déclare que celles qui auront pour origine les avances d'argent faites au\ ouvriers par les patrons ne pourront dépasser un tiers ou un <|uart des salaires, suivant que l'ouvrier est célibataire ou marié. Aucune retenue n'est permise pour dettes contractées par l'ouvrier vis-à-vis du patron, et ces dettes ne donnent point lieu au prélèvement d'intérêts. Cette mesure ne coupe pas d'ailleurs dans la racine les abus qn on com- [)rend sous le nom de système du <■ truck », car la loi déclare formellement : « Ne sont pas considérés comme dettes à C(^ point de vue les com[)tes ouverts par 1 adniinistiation de la l'abi-ique à l'ouvrier pour l'avoir nourri cl lui avoii- Inui'ui des magasins de la ral)ii<|iir les oljjets de première nécessité » (1)

La loi russe est également hostile aux retenues des salaires servant à alimenter les caisses de secours en cas de maladie. Le statut organicpie de l'industrie déclare dune façon fornndle lart. 17) (p:'il est défendu dr faire [layei'auv ouvi'iers les secoui-s médicaux, ces derniers incombent ainsi c\(dusi\cmcnl an patron. I^es

jxjiurail l)ieii |)rélr!ver dans des cas pareils une imleiiinilé personnelle. Aussi la loi le lui dél'cnd-elle dune l'aron lornielle en déclarant que loulc indotnnilé jtoiir malfaçon ne peiU ôU-e réclamée (pic par voie juilic.iaire.

(1) Laiidicrl. h'sud/ sur lu /tro/rtf/o/i du saliiiri', p. .')(».

inspecteurs du g-ouvernement sont autorisés à veiller à ce que dans les fabri([ues d'une certaine importance', employant par exemple cent ouvriers, il y ait un hôpital de plusieurs lits entretenu au frais du patron. Je nai pas besoin de faire remarquer que ce ne sont là que des vœux dont l'exécution se fait attendre.

Le seul avantage assuré à l'ouvrier par l'intervention de l'Etat dans la question des retenues est de laisser entre ses mains une certaine partie du salaire, partie relativement considérable, car elle n'est pas inférieure aux deux tiers de sa paye. En cela la législation russe se rapproche de celles de la Belgique et de la France. De même que cette dernière, la Russie n'admet pas le droit de faire des retenues pour les institutions de prévoyance, pour l'assurance contre les accidents malheureux.

Quant à la responsabilité des patrons en cas d'accident, cette matière est encore régie par le droit commun, résultant des lois générales sur la responsabilité civile 'Ct fondé sur le principe que quiconque a occasionné un dommage à autrui par sa faute est tenu de le réparer. En vertu de ce principe, l'ouvrier victime d'un accident de travail ou ses héritiers ont le droit de demander aux tribunaux une indemnité, mais à la charge par eux de prouver la faute du patron.

Quant au chitire de, la réparation, les tribunaux ont admis la jurisprudence suivante : en cas d'incapacité permanente de travail, le patron est tenu de servir à l'ouvrier blessé une rente viagère, mensuelle ou annuelle, équivalente au montant de son salaire pendant le dernier mois ; si la blessure reçue par l'ouvrier lui permet de se livrer à quehjiie travail pour gagner sa vie, les juges diminuent l;i pension et en lixent le quantum selon les circonstances ; si l'accident a entraîné la «nort, le tribunal adjuge à la famille du défunt une

rente équivalente aux 2,3 ou aux 3/4 de sou salaire (1).

Toutes les lois que je viens d'analyser ont été élaborées sous le ministère de M. Bounge. On avait ég'alement agité dans les dernières années de son passage aux affaires, la question de savoir si le gouvernement ne se chargerait pas de régler d'une manière uniforme la longueur de la journée ouvrière. Cette fois, ce fui'cnt les industriels de Pétersbourg qui, pour des raisons que j'expliquerai plus loin, se mirent à la tête du mouvement réformateur.

En effet, bientôt après que la loi de 1882 eût prohibé le travail des enfants en bas âge et eût retiré aux chefs d'industrie le droit de faire travailler [)his de ([uati'c heures les jeunes gens et les jeunes iilles qui n'avaient pas atteint 16 ans et dépassé 12, plusieurs industriels de Pétersbourg présentèrent au gouvernement une pétition où je relève le passage suivant : « La diminution du nombre des heures de travail pour les enfants et les adolescents, poursuit le but d'améliorer les conditions d'existence de l'ouvrier ; le temps est venu par conséquent de tixer également par la loi la longueur de la journée ouvrière. Les fabricants de Pétersbourg sentent depuis longtemps les inconvénients de la situation qui leur est faite par l'usage des industriels de Moscou de faire travailler les ouvriers de nuit connue de jour, aloi's (ju'à Pétersbourg les f",ibri(jn<'s icsicnl gc'néralenicnt closes p(Midanl la nuit. » Les jiétitioniiaires demandaient (pie la journée léi:Mle fnl (h* 12 heures et le tr.i\;iil de nui! iiilei'dil, (jn On nanloi'isàt [)oint les patrons à asli'cindre les (iii\riers ;i nn Ira- \;iil supplémentaire dépassant une heure p,ir joui', nu-nie dans h; cas (tù, ;i la suite de (pi(d(|iie accidenl ini|)re\n.

(1) (ioiisiillcr les r;i|i|torls des consuls iVaiiriiis à Mrtscdii cl à i'clorslioiir;'.

LA QUESTION OUVRIKRn: 237

le travail aurait été iutoiTompu [)ou.r un temps plus ou moins long-.

Il est évident que les industriels de Pétersbourgtrouvaient leur propre intérêt à la fixation légale do la journée ouvrière à condition, bien entendu, qu'elle fût généralisée à tout le pays, car une pareille mesure devait à leurs yeux égaliser les conditions dans lesquelles s'exerce l'industrie tant à Pétersbourg- qu'à Moscou ou en Pologne, et enlever aux concurrents moscovites l'avantage que leur donne une journée ouvrière plus longue.

Les fabricants de Pétersbourg avaient mal choisi leur temps. Les industriels moscovites venaient de trouver leur homme dans la personne du nouveau ministre des finances M. Yishnegradsky. Ce dernier déclarait à quiconque voulait l'entendre que les lois protectrices de l'enfance étaient inopportunes, que les personnes chargées de leur application et notamment l'inspecteur du cercle industriel de Moscou, M lanschoul, faisaient l'affaire des socialistes et que l'intérêt de l'Etat n'exigeait qu'une chose, la protection à outrance des fabricants, tant contre la concurrence étrangère que contre les revendications de leurs ouvriers. Soutenus par M. Katkoff, le célèbre publiciste réactionnaire, de même que par un journal créé par les grands industriels de Moscou dans le but avéré de dénoncer les actes des inspecteurs comme attentatoires aux prérogatives des chefs d'industrie et de provoquer tout particulièrement la destitution de M. lanschoul, M. Yishnegradsky manœuvra de façon à rendre illusoire la protection promise aux ouvriers. Ceux qui, comme M. Lmschoul, avaient vu le devoir de leur charge dans une application rigoureuse de la nouvelle loi et n'avaient pas craint de citer devant les tribunaux les hommes les plus influents du parti bourgeois, furent mis en demeure de présenter leur démis-

sion ; on les remplaça par des individus possédant les lionnes grâces des fabricants moscovites. Dans ces conditions il était facile de prévoir que le gouvernement ferait la sourde oreille à la pétition qui lui avait été présentée quant à la fixation légale de la journée ouvrière. "Son seulement on abandonna pour un temps toute idée de réglementation ultérieure des rapports de patron à ouvrier, mais on passa plus d'une fois outre aux défenses d'employer aux travaux de nuit les femmes et les^ adolescents.

Ce ne fut qu'à lavènement au pouvoir de M. Witte^ le ministre actuel des finances, que fut reprise 1 idée de fixer par la loi. la longueur de la journée ouvrière.

Aussi protectionniste que son prédécesseur, M. Witte a sur ce dernier l'avantage de croire que les progiès de notre industrie doivent servir à relever le sort de l'ouvrier russe et que le moment est venu d'une intervention plus efficace de l'Etat au profit du travailleur. Tout en recommandant, ainsi que nous l'avons dit, aux inspecteurs des fabriques de ne point perdre de vue le « caractère éminemment patriarcal » des rapports qui en Russie ont existé de tout temps entre patrons et ouvriers» .M. Witte a l'air de ne point attacher lui-même une grande importance à ce régime prétendu paternel et ne recule point devant la nécessité de sermonner vertement ceux des chefs d'industrie (pii n'ont pas su éviter les dangers d'une grève par des concessions faites à temps.

Il se charge également di^ régler les (juestions (pii naissent du ehoc des intérêts entre patrons et (uivriers. ])ar des dispositions administratives, sinon par des lois. D ailleurs, on sait qu'en llussie la dilh'rence (|ui existe entre ces deux modes d'annoncer la voloulè du maître souverain n'est pas bien sensible et (pi inie circulaire ou encore une « instruction » ministérielle a de lait, sinon tle di-oit, la même force (jn'une oi'donnancc im[>ériale.

Celle dont je vais donner l'analyse a été rendue dans les conditions suivantes. Bientôt après les fêtes du couronnement qui furent, on le sait, l'occasion d'un désastre encore plus grand que celui du Bazar de la Charité, des grèves éclatèrent à Pétersbourg'. L'Empereur différa sa rentrée dans la capitale et son ministre, M.Witte. faisant venir chez lui les chefs des fabriques où la cessation du travail s'était produite, leur rappela en termes polis, mais énergiques, que les grands bénéfices qu'ils retiraient, provenaientdu régime protecteur, dont ils étaient redevables au gouvernement, que ce dernier tenait à en faire bénéficier également les ouvriers et que par conséquent ils n'avaient qu'à céder aux instances des gens quils employaient à leurs services.

A la suite de cette entrevue, les chefs des fabriques où les grèves venaient de se produire adressèrent au ministre une nouvelle demande où ils se prononcèrent encore une fois en faveur d'une réglementation législative de la journée ouvrière. Une autre pétition du même genre fut envoyée par les chefs d'industrie de Lodz en Pologne, Ces derniers insistèrent beaucoup sur la nécessité de défendre dans tout l'Empire le travail de nuit, lequel, disaient-ils, avait presque entièrement cessé en Pologne, alors qu'il était encore à Tordre du jour dans la majorité des fabriques de la région industrielle dont Moscou forme le centre. Et en elfet, ainsi que le constatent des statistiques officielles, le travail de nuit ne se rencontre plus en Pologne qu'à l'état de rare exception. Les fabriques qui ladmettent forment à Varsovie et dans toute la province dont la vieille capitale du royaume est le centre, à peine 9 0/0 de tous les établissements industriels. Quant à Lodz, leur nombre n'y atteint pas même 5 0/0. Les industriels polonais prétendent non sans raison (pie le travail de nuit est deux fois moins productif, qu'il est nuisible à la sauté de l'on-

i40 LA QLTSTION OUVRIÈRE

vrier et quil rend moins efficace le travail du lendemain. Ils déclarent également que le travail de nuit est beaucoup plu< périlleux, car un ouvrier à moitié endormi est génr'ralement peu circons})ect.

Les inspecteurs des fabriques russes partagent cette <lernière opinion et citent volontiers à l'appui de la même thèse que le nombre d'accidents malheureux est relativement beaucoup plus grand parmi ceux qui peinent la nuit que parmi ceux qui travaillent de jour.

Le travail de nuit, qhoique plus commun dans le cercle manufacturier de Pétersbourg quen Pologne, y est néanmoins peu répandu, surtout en comparaison de ce qui a lieu dans la région manufacturière c(Mitrale. A peine un cintpiième des ouvriers dont le nombre total à Pétersbourg est de 101.1-il, sont forcés de passer une partie de la nuit à la fabrique ; ceci, d'ailleurs, ne se produit que la où l'industriel occupe deux équipes et fait marciier la fabrique 18 ou 2i heures de suite.

Quant à l'industrie moscovite, elle croit ne pouvoir se passer du travail de nuit, lequel, encore à l'heure qu'il est. occupe 35 0 0 de ses ouvriers, ('eux qui en prennent la défense prétendent qne l'intérêt même des ouvriers exige le maintien du travail de nuit et la présence a la fabrique de deux équipes qui se remplacent périodi- (picmeiit l'une l'autre. Car un pareil système est censé permettre à l'ouvrier, ainsi (|u'à l'ouvi-ièrc. de vaquer certains jour^ de la semaine;! leurs [tropres atlaires. et cela pendant une série d'heures plus ou moins longue. Kn elfet. l'usage exige que ceux qui sont restés à la fabrique de jour une douzaine d'heures ne soient appelés le lendemain qu'à un tiavail de nuit ne (h'passant pas 6 heures et ainsi dr suite.

Les fabricants de Moscou déclarent «pir Irurs tonfrèresde Polognen'agitcnt 1 1 ([Ufsfioii df hi réglementation (}<' la joui'née ouvrièi-e qu<' pour leur faire échec sur

l'une des questions vitales pour leur industrie. A les entendre, il leur serait difficile sinon impossible de soutenir la concurrence de l'industrie polonaise, mieux outillée et possédant un personnel d'ouvriers stable, une fois que l'interdiction du travail de nuit lesaura mis dans l'impossibilité de faire marcher leurs fabriques d'une façon ininterrompue, car, disent-ils, à tort à mon avis, les ouvriers que nous employons nous-mêmes sont, dans la grande majorité des cas, des laboureurs à peine arrachés à la charrue et ne demandant qu'à yrevenirau printemps.

Malgré ces protestations, ou plutôt clans l'espoir d'avoir gain de cause dans la cjuestion du travail de nuit, les industriels moscovites ont fini par faire des concessions en ce qui concerne la longueur de la journée ouvrière. L'expérience faite par quelques fabricants de Moscou, Tver et Vladimir ne laissait d'ailleurs aucun doute quant à ce fait qu'en passant d'une journée de 13 ou 12 heures 1/2 à celle de 11 heures, on rendait le travail plus productif, ce cjui permettaità la fabrique de ne point diminuer la somme annuelle de ses produits proportionnellement à la diminution de la journée ouvrière.

Aussi comprend-on la raison pour laquelle les trois commissions formées au sein de la société moscovite pour l'encouragement des manufactures, commissions représentant à elles seules les principales branches de l'industrie moscovite, se prononcèrent en faveur d'une journée ouvrière ne dépassant pas 12 heures par jour. Ayant eu la maladresse de demander à la Société d'hygiène de vouloir bien se prononcer sur la même question, les industriels moscovites entendirent de la part du président de cette Société une condamnation formelle de leurs projets. Au nom de la science, la majorité des membres de la Société se prononcèrent nettement en faveur d'une journée de 8 heures, comme aussi en faveur dune interdiction formelle de tout travail fait la nuit, c'est-à-dire

2i2 LA QUESTION OUVRIÈRE

de 8 heures du soir jusqu'à G heures du matin. Je n'ai pas besoin d'ajouter que ce conseil ne fut pas suivi et que, de concession en concession, on arriva à élaborer un projet de loi qui donnait gain de cause à la pratique existante et non aux exigences d'une saine hygiène.

En effet,, la nouvelle loi, telle qu'elle est sortie des débats d'une commission nommée par le ministre des finances et composée des principaux industriels moscovites et pétersbourgeois, ainsi que de quelqnes employés snpél'ieurs, se prononça en faveur d'une journée ne dépassant pas 11 heures et demie et admettant le travail de nuit, mais à condition que ce travail ne se prolongerait pas au delà de 10 heures. La mesure peut-être la plus efficace parmi celles qu'a édictées la nouvelle loi esl celle qui, tout en admettant la possibilité d'un travail supplémentaire, le fait dépendre d'une entente préalable» entre patrons et ouvriers, et déclare que ce travail ne pourra ni dépasser 120 heures par an, ni avoir lieu que dans le cas où des causes de caractère technique le rendraient urgent.

Les 11 heures 12 réglementaires correspondent plus ou moins aux halntudes des fabriques {((donaises, ainsi que d'un certain nombre i]o ^astes établissements industriels situés dans la région manufacturière de l'étcrsbourg- et de Moscou.

Unejournée pluslongue ne se rencontre géiiéialcnKMil (jue dans les fabi-iques de moindre im[)ortance cpii y voient un moyen de lutter avec la grande indnsiric. (Juant à cette dernière, maintes l';d)i'i([nes a\;ii('nt déjà fait l'expérience des avaiilîtucs (lu'.issiirc un lr;t\.iil iiiniiis long cl p.'ii' cel;i mèinc [dus [»roduclif. Les etaldisscnu'uls industriels (pii, d;ins ces dernières années, ont diminué' la i<)Ui-née ouvrière de deii\ heures, n'ont |)res(|ne lien perdu d(! la masse des [)roduits qu'ils livrent anmi<dlem(Md au m.irclié. I).'iutr<'s qui. au lieu de fonctionner li'i lieuiv's d "une l'.icoii consécutive, ne ni.ii'client [)lus (|ue I<S heures

LA QUESTION OLVRIERK 243

en employant deux équipes d'ouvriers dont chacune travaille 9 heures, nont pas diminué leur revenud'un quart mais seulement de 15 et même de liOO. Cela s explique d'abord parle fait que dans 1 heure de temps, le travailleur moins fatigué produit plus de marchandises, et, en second lieu, par les économies faites sur l'éclairage, le chauffage et les frais d'administration, économies qu'occasionne une journée moins longue et le chômage obligatoire pendant la nuit. Ona fait cette remarque que c'est surtout dans les industries qui demandent à 1 ouvrier un maximum d'attention et de soins que la diminution de la journée ouvrière n'a exercé presque aucune inlluence sur la somme des produits. C'est le cas des verreries, des fabriques de porcehiines, des fabriques de produits chimiques, des fal>riques de machines, etc.

Au contraire, là où le travailleur n'a qu'à surveiller le fonctionnement dune machine très perfectionnée les pertes ont été plus grandes. C'est le cas des filatures et des tissages. Car la productivité du travail à la suite d'une diminution de la journée ouvrière augmente dans les premières de 7 à 10 0 0, et dans les secondes à peine de 3 à 5 0 0.

Un des effets indirects de la nouvelle loi sera i)robablement d'introduire dans la majorité des fabriques, qui contiimaient à marcher 21 heures durant, l'usage de deux équipes travaillant chacune 9 heures, car la loi ne permet à la fabrique qu un travail quotidien de 21 heures et demie. Par consécpient, [)ourmaintenir l'ancienne pratique, il faudrait augmenter le nombre des équipes d'une troisième, ce qui serait, bien entendu, trop coûteux. Aussi y a-t-il lieu d'espérer qu'à la longue le triomphe sera assuré à l'usagje de faire marcher la fabrique pendant 18 heures, en y employant deux équipes dont chacune travaillerait 9 heures. Plus d'un établissement in-

dustriel appartenant à la région centrale est déjà entré résolument dans cette voie.

Est-il permis d'espérer que la nouvelle loi mettra iin aux grèves devenues très nombreuses dans ces cinq dernières années ? J'ai peine à le croire, car elle n'apporte qu'un remède insuffisant et qui, d'ailleurs, ne vise qu'un des côtés de la question ouvrière. Mais il en est maints autres dont le législateur russe ne s'est guère occupé jusqu'ici. Non seulement nous n'avons rien qui corresponde aux caisses de secours et de retraite qui existent en Allemagne ou à la responsabilité des patrons en cas d'accidents malheureux, mais encore notre classe ouvrière est privée de cette liberté élémentaire qu'on appelle le droit d'association et de coalition, le droit de constituer un syndicat ou d'interrompre le travail en masse.

L'article 13o8 du Code pénal menace les ouvriers, en cas de grève faite dans le i)ut d'obliger les patrons à relever les salaires ou à modifier les autres conditions <lu lou;ige avant l'expiration du conti-at, d'un emprisonnement de 1 à 8 mois (s'il s'agit d'instigateurs) et de 2 à •4 mois (s'il s'agit de complices). Seuls les ouvriers qui reprendront le travail à la première réquisition i\o l.i police sont exemptés de toute peine. Les grévistes coupables d'attentats à la propriété ou de violences vis-à-vis des employés de la direction, dniis le cas où ces violences n(^ constituent pas un crime de gra\ il('' plus lourde, sont passibles : les meneurs d'un (Mnpi-iscinnemenl de 8 mois à t an, les com[)liees. d'un enq)risoniienienl de 4 à 8 mois; la même peine est iniligée à ceux (pii. piU" violence ou menaces, ont obligé les autres ou\riei's à (juitter le travail ou les ont empêchés de h» reprendi-e.

Les circulaires adressées de lenips <"n temps p.ir le ministre de l'intérieur aux autorités locales recommandent une gi-anchî S(''V<''rité vis-à-vis de tous c(nix (ju'on suppose être les instig.iteiiis de la grè\'e. Dans celle

notammpnt qui a été expédiée le 12 août dernier, on appelle l'attention des préfets ou gouverneurs sur les menées socialistes. On attribue aux agitateurs une larere part dans le mouvement gréviste. « A l'exemple de Pétersbourg' et de Moscou, des sociétés secrètes, déclare le ministre, se sont formées dans les principales villes de l'Empire et les chefs-lieux des fabriques ; la jeunesse des écoles y prend part dans le but avéré de soutenir les grèves quou considère à tort comme ayant été le point de départ de la législation ouvrière récente. Au sein des travailleurs des fabriques, on constate également la formation d'autres groupements connus sous le nom de « milices de combat ». En recourant aux menaces et aux voies de fait, leurs membres forcent les ouvriers paisibles à se rattacher à eux au moment d'une grève ou les empêchent de reprendre du travail chez le fabricant. »

Le ministre invite la police à livrer aux gendarmes les agitateurs sortis des classes éclairées, à saisir toutes les brochures et proclamations qu'ils feraient circuler parmi les ouvriers et à mettre aux arrêts tous ceux qu'on soupçonne de fomenter la grève. M. Goremikin, tel est le nom du ministre actuel, se rend compte qu'une pareille pratique est contraire à la loi qui n'enjoint pas au juge d'instruction de soumettre les gens inculpés de fomenter la grève à une privation provisoire de leur liberté. Mais, les grèves étant reconnues dangereuses à l'ordre public, il se croit autorisé à faire appel auxmesusures préventives applicables en cas de désordres revêtant un caractère politique.

Si nousnousdemandonspourconclure, decpiel exemple s'inspire le législateur russe eu soumettant les i-apports mutuels du patron et de l'ouvrier à une surveillance active et minutieuse de la part des employés de la couronne, nous n'aurons pas de peine à reconnaître (jue c'est la

Prusse qui lui sert de modèle en ceci comme en tant d'autres matières de police et d'administration.

Il faut en effet remonter à cette vieille théorie du pouvoir autocratique paternel et providentiel qui se charge de tout et ne laisse rien faire aux personnes intéressées, pour comprendre comment il se fait que, tout en poursuivant les grèves et en empêchant la création de syndicats, le gouvernement russe prend les ouvriers régulièrement sous sa tutelle. C'est en Prusse que se sont le plus longtemps maintenues, (jue se maintiennent encore de nos jours la théorie et la pratique de ce gouvernement providentiel qui prévoit tout, règle tout et contrôle tout, en laissant à linitiative des individus et des collectivités une sphère d'action on ne peut plus restreinte. Or, après laPrusse, la Russie est lEtat le plus policier de l'Europe. Aussi la théorie formulée par les puhlicistes prussiens, théorie qui proclame le souverain et les hureaucratcs em[)loyés à son service, arbitres naturels de tous les conllits latents entre le capital et le travail, est-elle on ne peut plus goûtée dans l'Empire des tzars. Les réactionnaires les plus avérés se déclarent en ce sens, et en ce sens seulement, favorables à l'intervention de l'Etat. Le tzar n'a-t-il pas, ainsi que le l'oi de Prusse, la haute mission de préserver le [)ays de la lutte ruiicstc des classes ? En échange on demande aux deux [)arties <mi liliuc, tant aux patrons qu'aux ouvriers, de ne rien enhrprcndre <i leurs propres ris(jues et jx'mïIs. Les syndicats des patrons, à moins d'être dii'eclement autoi'isés dans tel ou tel cas particulier, ou dans telle ou f<dlc iiidusti-ic (notamment celle du naplite) et les lock-ouls sont tout aussi pinliihi's (jiir les sociétés ouN rières et les grèves, l'ati'dus et ou\ fiers sont également invités à se mou- \<)ir dans les limites étroites (|ui leur ont i't('' assignées j)ar les gouvernants, à ne clieicliei- .lide et secours (|ue jt.u'Mii les autorit('s coiislitiiées. à le\er consl.-un-

ment leurs yeux vers le tzar, le dispensateur suprême -des biens d'ici-bas, le père de tous ses sujets soumis. Les fabricants ne se le font pas répéter deux fois et demandent presque journellement de nouvelles élévations des droits d'entrée sur les produits de l'industrie étrangère. Ils sont très sensibles également aux commandes de l'Etat, à l'élimination de nouveaux concurrents par la fixation légale du nombre des produits annuels de chaque usine ou îabrique (1) et aux primes accordées aux exportateurs des produits nationaux. Quant aux ouvriers, fidèles à l'ancien adage populaire qui dit : « Dieu est bien haut et le tzar bien loin », ils ne paraissent pas très persuadés des avantages de la tutelle qu'on leur offre. On a même lieu d'espérer que plus nos classes laborieuses deviendront éclairées, plus elles sauront se pénétrer de cette vérité qu'il vaut mieux faire ses affaires soi-même.

(I) Ceci a lieu notamment pour l'industrie du sucre.

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