CHAPITRE VU
DÉPLACEMENT PÉRIODIQUE DES OUVRIERS AGRICOLES Er ÉMIGRATION INTÉRIEURE
Dans les précédents chapitres jai passé on revue Téiat actuel de notre agriculture et de notre industrie et j'ai dit quelles étaient les conditions d'existence du paysan et du noble, de Touvrier et du fabricant.
Le lecteur a pu se rendre compte de l'intensité de la crise que traversent nos cultivateurs et qui ne dépend pas exclusivement de la concurrence américaine, mais d'une série de causes plutôt sociales qu'économiques. J'ai fait connaître également le déclin de l'industrie domesti(|ue qui longtemps a été pour la majorité de nos villageois une source de revenus, secondaires il est vrai, mais suffisants pour combler le déiicil qu'une mauvaise récolte et les exigences fiscales créaient dans leur mince ]judget. L'accioissement rapide de la population, loin <le diminuer le malaise dont soull'rent les classes produclivfs, ne le rend (|ue plus intense, car il n'a pas été suivi d'un développement corrélalil'dc notre agricullui'c (JM.int à la grande indusirie, comme elle absorbe de [dus en [)lus les [K'tits métiers [)aysans, on a le droit de dii-e qu'elle s'est implantée parmi nous i»liil/)l au deliinn'iil <le la majorité de nos productenis que dans leur inlérèl. JMus la pojHilation aii:.'inente. plus s'accentue l'émiet-
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tement des lots dans les champs communs ; ces lots deviennent insuffisants, le paysan manque d'espace pour le parcours de ses bestiaux, de bois à bAtir, de combustible, de foin, car tout ce (jui a pu être cultivé, môme au détriment de l'élevage et du maintien des forets, l'a été ou tend à l'être. En dehors du mir, la petite propriété cède le pas à la grande. L'endettement de la noblesse croit tous les jours et la bourgeoisie, sans prendre directement possession du sol, a déjà rendu sienne une bonne partie de son revenu par le moyen de banques hypothécaires, de dividendes et d'actions, garanties par le tiers des fortunes foncières de nos privilégiés.
Tout cet ensemble de circonstances est d'ailleurs favorable à ses intérêts. L'accroissement rapide du nombre des habitants, suivi de la formation d'un prolétariat agraire au sein même des communes villageoises, met à sa disposition un nombre de plus en plus grand de personnes qui cherchent à assurer leur existence en prenant à n'importe quel prix du travail à l'usine ou à la fabrique. En même temps, par son tarif d'abord prohibitif et puis simplement protecteur, le gouvernçment assure aux industriels une forte prime et leur permet de maintenir leurs marchandises à un prix onéreux pour la masse des consommateurs, car toute concurrence de produits étrangers est nécessairement éliminée. Aussi les bénéfices de nos industriels, ainsi (|u"en font foi les comptes rendus insérés dans le Courrier ilfs Finances, dépassent souvent vingt, trente et même quarante pour cent, alors que le salaire reste stationnaire et le budget du villageois, se livrant en dehors de l'agriculture à l'exercice de queUjue petit métier, tombe au chiffre de 20 h 30 roubles par an. — On aurait j)U croire que le Trésor saurait du moins mettre à profit cette accumulation rapide de richesses, dont une bonne partie a été directement créée par lui. Mais il n'en est rien.
et limpôt continue à grever chez nous directement la masse des consommateurs. Les contributions indirectes pour Tannée 1896 arrivent au chiffre de 517 milHons, alors que les directes n'ont donné que 73 millions, dont 35 ont été payés jiar les classes agricoles. Ola signifie que notre bourgeoisie industrielle et commerciale ne fait participer l'Etat à ses bénéfices que pour la somme modique de 23 millions de roubles, produit de diverses contributions dont l'une représente un chiffre fixe et invariable — c'est le *< g'uïldciskoïe » ou « promislovoie svidetelsvo », autrement dit : taxe personnelle prélevée sur le commerçant ou le fabricant selon l'importance de son trafic ou de son industrie — et l'autre un chiffre variable et qui dépend du revenu annuel de l'entreprise ; on en prélève 5 0/0 au profit du Trésor. En dehors de ces deux impôts, la loi de 1885 en a créé un de répartition. On en établit le chiffre total par province pour trois ans; dans chaque province on le répartit d'abord entre les districts et puis entre les maisons de commerce et les entreprises industrielles, cette fois au prorata de leur situation économicpiecnecfivo. c'est-à-dire en prenant en considération même les diniciillés [)assa- ^ères qu'elles traversent.
Tous comptes faits, l'imposition du commerce et de l'industrie est minime en comparaison de celle qui pèse sur lagricullure, car cette dernière supporte non seulement le fardeau des coUlribulious {»ay(''es à l'I'^tat, mai,, encore les cenliuies additionnels au pr(»fil de ia province. En dehf)rs de ces iui[)ôts, les nobles coiihilnicnl à l'en- Iretien des iiisliliitious nobiliair'cs, cl les villageois payent les frais de leur admiuislralion électiv<'.
Ajoutez à tout cela les verseuicnls faits au Trésor pour les passej)orts, sans lescjucls nul déplacement n'est possible même à 1 iMlciiciii- de I llniiurr. les taxes en cas «le Iransinissiou des biens foneiers, le linibie et surtout
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le remboursement annuel des sommes avancées par l'Etat pour le rachat des services réels, jadis efîectués par les serfs — et vous arrivez h cette constatation que le paysan et l'ouvrier ont plus de payernonts à faire que de revenus à encaisser. Encore avons-nous fait abstraction de ce que nos classes inférieures versent à l'Etat en tant que ^consommateurs, et ce n'est pas peu dire. Car qui, sinon eux, paye la majeure partie des 262 millions dont l'alcool est imposé, des 7 millions prélevés sur les allumettes, des 19 1/2 millions que produit l'impôt du tabac, des 19 autres millions que l'Etat retire de l'impôt sur le pétrole ; je n'ose ajouter des 42 millions de droits sur le sucre, car la majorité de nos classes productives n'ont guère le moyen de se permettre un pareil luxe (1).
Quant aux rentiers possédant des titres émis par l'Etat ou les banques privées, ils ne sont assujettis qu'au payement d'un impv)t de 3 ou de 5 0/0 sur le revenu de leurs valeurs. Encore en a-t-on exclu celles dont le capital est placé à perpétuité ou en emprunts extérieurs (2). Quant aux prêts faits à des particuliers, ils échappent à tout impôt. La somme totale de l'impôt sur le capital, qui ne s'élève à 5 0 0 que pour les actions garanties par l'Etat, n'a atteint en 1896 que 11. 578.000 roubles.
Mon intention n'est pas, bien entendu, de faire ici un exposé critique de notre système financier. Le peu que j'en ai dit suffît pour faire voir à quel point l'inégalité des fortunes, créée en partie par des causes naturelles, dont le cours ne peut être arrêté, en partie par des causes artificielles, notamment par le régime protecteur, est directement encouragée par la façon dont le gonver-
(I) Consulter quant aux produits des principaux impôts en 1896 le Coui'i'ier des F/nanrcs, 181)7, n" 8.
{i) V. « Les |)rincipes t'oiulanioiitaiix de la science financière » du professeur lanscliul.
nement répartit entre les tliverses classes de la société le fardeau énorme des contributions. C'est par une réforme complète de notre système financier, fait pour un autre âge et, par conséquent, en opposition directe avec les progrès rapides du capitalisme, (jiie devrait être continuée l'œuvre réformatrice entreprise par Alexan dre II et subitement interrompue sous sou héritier. Pendant quelque temps les ministres d'Alexandre Ht ont semblé pourtant se rendre à cette évidence, (l'est ainsi que M. liounge, par exemple, mettait fin à l'existence de la taille personnelle ou capitation, « podoushnaia podat )\ et son prédécesseur direct, M. Abaza (1), à la gabelle ou impôt sur le sel, ces deux contributions iniques et ruineuses, dont l'histoire fait [)artie du uiartyrologe des peuples. En même temps on augmentait l'impôt sur lessuccessions, en l'élevant à 8 0/0 de la somme déclarée par le testateur ; on introduisait le nouvel impôt de répartition sur l'industrie et on grevait les capitaux du prélèvement de 5 0/0 sur les valeurs garanties par l'Etat et de 3 0/0 sur toutes les autres.
Maisdopuis 18S7. c'est-à-dire après (pie M. Bounge eût volontairement résilié ses fonctions (2i, rien n'a été fait f)our diminuer les charges du peuple par une ré[)artition plus é(piitable de ses contributions. A peine si, sous le ministre actuel, on a trouv»'* bon de décharger les^ retardataires d'arriérés trop en dis[)roportion avec l'étal (le leur fortune et par consé(pi('nt jxMchis d avance. Ainsi, alors rpie l'industrie ju'enait cet clan j)r<>(ligieux (jui lui j)ermet de compter ;i l'heure (|u'il (>sl 2 iniihinds de roubles (le [)ro(]uits par ;in. cl (juc le revenu de 1 agrieultni'e devenait d'aboi'd stati(>nnair(> et éprouvait ensuite une baisse fonnidable, en partie à la suite de la guerre- <h»s tarifs (h'claic'e à l'Allemagne par M. Vishnegi'adsky.
fi) Annre IKSI.
(2) Atin(:>e lHS:i.
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l'industrie et la haute banque continuaient à verser au Trésor à peiuc iO millions de roubles par an. On laissait les industriels et les spéculateurs s'enrichir au détriment des propriétaires fonciers, de la masse de paysans communistes et des prolétaires agricoles, réduits à la dure nécessité d'accepter n'importe quel salaire pour un travail de 13 et 14 heures. On leur offrait même la possibilité d'élargir leurs entreprises par des emprunts faits à la Banque d'Etat dans des conditions on ne peut plus avantageuses pour eux et sans garantie suffisante pour la banque. Et tout cela afm de grossir la somme des produits nationaux. On ne paraissait pas se rendre compte de cette vieille vérité que le marché ainsi que la valeur d'échange des marchandises sont créés par le consommateur et que le paupérisme des masses populaires fait craindre que dans un avenir de plus en plus proche nous ayons à souffrir d'une de ces crises dont une jeune industrie, telle que la nôtre, a peine à se relever. La crise sera d'autant plus aiguë que, contrairement à l'exemple de l'Angleterre, de la France et de l'Allemagne, la Uussie n'écoule la majorité des produits de son industrie qu'à l'intérieur.
On a beau parler de la nécessité de créer de nouveaux débouchés au dehors, en faisant preuve du même esprit d'entreprise que celui dont les peuples occidentaux nous ont donné l'exemple. Le nom])rc des débouchés est nécessairement restreint et la plupart d'entre eux sont devenus depuis longtemps l'apanage de l'Angleterre, de la Erance ou de l'Allemagne. Ce n'est pas par la Corée ou le Boukhara, quehjue importants que soient ces débouchés pour une industrie qui en manque, que nous arriverons à remplacer nos marchés indigènes. Ce qu'il nous faut avant (ont, c'est élever autant que possible le bien-être de nos classes la])orieuses et créer ainsi dans leur milieu dos besoins (|ui pour le moment dépassent
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leurs moyens et suffiraient pourtant à eux seuls à fournir du travail à un nombre de bras double de celui qu'emploient actuellement nos fabriques et nos usines.
Combien nous sommes encore loin de l'équilibre entre le développement de l'industrie et l'élévation progressive du bien-être matériel au sein des classes populaires ! Si Ton excepte l'industrie de coton qui n'a pris de l'élan que parce que le paysan appauvri a trouvé plus avantageux de se vêtir de cotonnades bon marché que de toiles et de lainages, toutes nos autres industries ne sont faites que pour suffire aux demandes de la minorité des gens aisés. Aussi leur existence est-elle des [)lus éphémères. On a lieu de se demander à quoi servent ces brocarts d'or et ces étoffes de soie si coûteuses qu'on fabrique à Moscou, sinon à alimenter le goût de la parure dans les rangs de notre haute bourgeoisie et de l'aristocratie des hauts fonctionnaires de l'Etat. L'une et l'autre pourraient d'ailleurs se les procurer à meilleur conq)tc H l'étranger, n'était le tarif aujourd'hui protecteur et jadis prohibitif, (^e tarif est la seule cause qui ait permis à cette industrie si peu conforme aux pioduits naturels de notre sol de prendre racine déjà sous Boris (îodunov, c'est-à-dire au xvi" siècle. Plante rare. Heur artificielle que cette fameuse fabrique des Schadrin, dont on a [)U admirer les riches proiluits à l'exposition de Nijni .No\gorod. Ce n'est (ju'au (iaucase, dans les [M'ovinces où pousse le mûrier, (pic pourra se développer un joiu' une [)r«)(lucti(»ii en masse dos étoiles de soie, les(pielles, depuis longtemps d'ailleurs, sont en usage dans les familles arméniennes et géorgiennes tant soit j)eu aisées. Aussi l'avenir appartient-il non aux fabii- (pu'S (le soie que possèch; Moscou, mais à ces [x'tits établissements industriels ipii depuis longtemps se sont «'•tablis à Schematlia, |)ar e\(Mn[)le. et sont arrivc'S de nos jours à li\ icr au public des inar(lian(lis<'S rel;iti\ cmenl
peu coûteuses et qui ne pertleut rien à être comparées aux étoffes légères d'origine italienne, sinon franraise. Quant à l'industrie moscovite, elle ne saurait se maintenir qu'autant qu'elle produit le brocart d'or qu'on chercherait vainement à se procurer à l'étranger et dont les familles riches font un grand emploi dans les cérémonies funèbres. Ainsi nous sommes de nouveau ramenés à la constatation de ce fait que, pour prendre de l'élan, l'industrie russe ne peut compter que sur le consommateur indigène. Son avenir se rattache^ par conséquent, d'une façon directe au bien-être des masses populaires. Or, pour juger de ce bien être, nous avons un symptôme sûr et indubitable. Un homme qui prospère ne se déplace pas volontiers. Cela est vrai surtout des profondes couches populaires où l'on est généralement attaché au sol qu'on cultive, aux parents et aux voisins qu'on fréquente. Voyez le paysan frarrçais. Il reste sa vie durant sur le lopin de terre qu'il cultive et dont il est propriétaire. Je connais dans la rivière de Nice des gens du peuple qui, vivant dans le voisinage direct de cette ville, ne se sont jamais déplacés pour la voir. Il n'en est guère de même en Russie. Je puis citer l'exemple de provinces entières où régulièrement, d'année en année, le tiers des villageois va chercher du travail à la distance de ([uelques centaines de kilomètres, et cela au prix de sacrifices infinis et uniquement afin de pouvoir vivre et entretenir leurs familles. Dans ce cas se trouve la classe la plus productive, des hommes arrivés à la maturité de lAge, ayaut de 20 à ÎO ans. Ils s'en vont le sac au dos demander au hasard l'emploi de leurs journées. Des jeunes filles nubiles suivent leur exemple et peinent avec eux dans de loniis vovai;es, aussi nuisibles à leur santé que dangereux pour leur bonne renommée. C'est là ce qu'on appelle chez nous « otchojii prouiisli )^. C'est pour uioi le signe le plus manifeste de la grande misère
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qui commence à envahir nos campa^i^nes. On a beau direque le Russe est naturellement porté à la vie nomade, que déjà au moyen âge les gens n'ayant point de fortune allaient volontiers à la recherche de quelque propriétaire qui, en échange de rentes annuelles, voulût non seulement leur confier une pièce de terre à aménager, mais consentit encore à leur avancer largent nécessaire pour sa mise en culture. Ces « serebrenniki » (du nom de « serebro », argent) devenaient à la longue des espèces de fermiers insolvables et attachés à la glèbe en raison de l'impossibihté où ils étaient de se libérer autrement des engagements pris envers les propriétaires. On voyait ainsi reparaître à la distance de mille ans les mêmes phénomènes économiques et sociaux que «eux qui, dans l'Empire romain, avaient fait du petit fermier libre le colon héréditaire du iv" et v* siècle.
Le seul énoncé de ces faits prouve que si le peuple de nos campagnes s'est souvent déplacé, inénu' au xv" siècle, ce n'était que parce qu'il était j)i'ivé des instruments de travail nécessaires à son activité, nullement à cause de ses prétendus instincts de vagabondage.
Il en est de même de nos jours. La terre commençant à manquer, sui'tout dans la zone la [)lus fertile, celle du tchernozom, et le nombre des travailleurs agi'icoles dépassant de pres(]ue deux millions le sfi-ict nécessaire, le cultivateur robuste et aguerri (juitte son foyer pour plusieurs mois de l'année et va prendre du service chez quelque g-rand propriétaire du midi ou de l'est. La zone où se produit tous les ans cet exode embrasse nos plus riches provinces : Kie\ , la Podolie, la Volliynic, l'oltava, Tchernigov, Kliarkov, KouisU, Oi-el, Toida, Hiazan, JNijni, l'ensa, Voi'onej, Kazan, Siiiibirsk (I).
C'est là égah'mcnl la zone la plus pciqjb'e, où la po-
(l) l'rince Scliacliovsk\ . Ja-s ofr/iojii J'romis/i. p. .'1, 18'.((J.
piilation est la plus dense. Car à l'époque du servage, c'était le foyer principal de la grande production agricole, le lieu de résidence de la noblesse terrienne. Formant depuis de longues années partie intégrante de l'Empire et jieu exposées auv invasions périodiques des Tartaresde la Crimée ou des peuples à demi-barbares de la haute chaîne du Caucase, ces provinces avaient joué pendant longtemps pour l'Empire, en partie aussi pour l'Europe occidentale, le rôle de grenier d'abondance.
Des années avant l'émancipation le législateur avait prévu le danger d'une dotation insuffisante des serfs en terre et il avait tenu à la prévenir en menaçant de reprendre au seigneur ceux de ses mainmortables dont le lot serait inférieur à 4 l/2dessiatines. Or, la dotation, reçue par les serfs de ces provinces en 1861 , est loin d'atteindre ce chiiïre. Cela permet de juger à quel degré de parcellementest arrivée à l'heure qu'il est la terre communale et à quelles difficultés se heurte le paysan qui voudrait vivre exclusivement du produit de son lot dans les champs du village. Cette difficulté, ou plutôt cette impossibilité paraîtra encore plus grande une fois que nous nous serons rendu compte de ce fait que le nombre de serfs ayant accepté des dotations minimes a été surtout considérable dans cette région et que c'est ici qu'on trouve presque la totalité de ces « chetvertnii nadeli*» ou lots ne dépassant pas le quart de l'étendue qu'ils avaient avant l'émancipation.
Aussi n'est-il pas étomiant que dans ce milieu le prolétariat agraire compte déjà un grand nombre de recrues. Pour en juger nous possédons les chiffres suivants.
Des 750.000 paysans qui, en 1861, n'ont reçu en dotation qu'une dessiatine de terre, les 2/3 appartiennent à cette région (Ij. Dans plus d'une province appartenant
{1) Recueil pultlié par ordre du comité des ministres.
à la même zone, et notamment dans celles de Podolier et de Kiev, le paysan éprouve de la diffîcnlté à se procurer le terrain nécessaire à son exploitation, môme par la voie du fermage, le sol étant en grande partie affecté par ses propriétaires à la culture de la betterave ; on y trouve encore moins de terres vierges (71 0/0 de la superficie totale ayant été remuées par la charrue i. Huant à l'achat des terres, il ne faut point y compter, car les prix sont très élevés ; une dessiatine coûtait en moyenne, déjà en 1889, loO roubles en Yolhynie, 189 en Podolie et 196 dans le gouvernement de Kiev (1). Dans ces conditions les lO.iOO et quelque individus qui, on 1877-78 ne possédaient qu'une dessiatine par couple ne [)euvent arrondir leurs lots. Le pays est relativement très peuplé : la moyenne de la densité était dans ces^ trois provinces, déjà en 1892, de o7 personnes par vcrste ou kilomètre carré et le maximum atteint par quelques districts s'élevait à 67 ou 08 personnes (2). Le grand nombre de bras libres, ne trouvant point d'emploi dans la culture de leurs propres terrains, fait baisser le taux des salaires. Leur moyenne à répo(jue des semailles est à peine de 30 kopecks p.ir jour, ou un franc, à celle de la fauchaison de il kop., et de 48 au moment de la rentrée des blés.
Dans les provinces centrales de la même zone — cellesde Pensa, ïchernigov, Koursk. Toula, Orel,Riazan — le prolétariat agraire formait en moyenne déjà, en 1877 et 78, ."") 0 0 <hi cliillVc total des liabilanis. Il s'élcNait même à (iOOdans le gonviM-ncment de Itiazan. A enté des prolétaires, ccux(pii étaient sur le point de le dc^venii", c'est-àdire ne possédaient en moyenne (ju'nne dessialinede terre
(1)« Svoil ilaiiiiicli ol) eckoiioiniclicskom sostoiaiiii j^oiiliernii •• Hecuoil (le iloiiiici's sur la situaliori éc()iiotiii(|Uf des pmvinres!.
(2) l>ans un dislricl dû les sucreries sfuil en jjiaml uoiulire ('"L'Iui «le </inov. j;ouv(;riit'in<'iil de Kiev) on ('«imulc UK'^nie M() personnes par >ersle carrée.
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par couple, étaient dans le « j^ouvernement » de Pensa au nombre de 55.000 personnes, à Koursk de 32.000, à Riazan de 2(3.000, à Tchernigov de 23.000, à Orel et Toula de IG. 000. Dans toutes ces provinces, prises dans leur ensemble, 370.000 couples ne possédaient en 1877 que 2 dessiatines au plus. Gela porte le cbill're total de villageois ne pouvant vivre exclusivement du produit de leur sol à 520.000, c'est-à-dire au cinquième de tous les habitants. Qu'on ajoute à cela une population relativement dense (153 personnes par verste carrée), les pri.x élevés auxquels la terre se vendait déjà en 1889 (de 70 à 100 roubles la dessiatine), l'impossibilité delà louera moins de 14 ou 16 roubles par dessiatine, enfin des salaires s'élevant rarement au-dessus de ceux dont j'ai parlé plus haut, et l'on finira par se convaincre que le paysan de ces provinces ne pouvait et ne peut encore, à moins de se déplacer tous les ans à la recherche d'un travail plus lucratif, faire face aux frais de son existence.
Il n'en estguère autrement dans les gouvernements de Voronej, deKharkov et de Poltava, où 141.000 couples possèdent à peine une dessiatine et 394.000^ de 1 à 2 dessiatines, les autres conditions étant plus ou moins les mêmes et la moyenne des salaires s'élevant à peine à 33, 49 et ()7kopecksparjour, selonqu'on est aux semailles, à la fauchaison ou à la récolte.
Restent les deux gouvernements de l'Est, situés sur le cours du Volga et de son affluent la Kama. C'est Kazan d'abord. avec 25.000 cou})les qui, en 1877, ne possédaicMit qu'une dessiatine de terre par tète, et 19.000 autres dont les lots ne dépassaient pas deux dessiatines. C'est ensuite Simbii'skoù le chifl'redes prt'mierss'élevaità41 .OOOet celui des seconds, à 34.000. La densité de la population n'est pas ici bien considérable, il est vrai : elle est de moitié moins grande que dans les provinces du tchernozem (40 personnes par verste carrée à Kazan et 38 àSimbirsk).
âiiO EMIGRAÏ10^' INTÉRIEURE
Ceci nempcche pas qu'il ne reste presque plus de terres vierges à Kazan, 74 '3 0 0 de la superlicie totale ayant été mis en culture et 82.'/* ^^ Simbirsk. Ainsi les désœuvrés, tous ceux dont la dotation en terres a été insuffisante, de même que les prolétaires qui forment déjà, dans le gouvernement de Kazan, 3 0/0 de la population totale, sont incapables de trouverdu travail sur les lieux. Il ne leur reste, par conséquent, d'autre ressource que l'émigration (1).
On aurait tort de croire d'ailleurs que la région d'où sortent les sans-travail soit limitée aux provinces que je viens d'énumérer. Ainsi, laroslav n'en fait point partie, ce qui n'empêche pas que tous les ans de il k 20 0/0 de sa population adulte quittent le pays et se dirigent vers Test et le midi, ainsi que vers le nord, à Moscou, où ils s'astreignent à toutes sortes de métiers. M. Svirschevsky, qui a consacré une étude spéciale à cette question, déclare que, quoi([ue relativement peu dense, la population du gouvernement de laroslav lest encore trop, vu le caractère extensifde son économie rurale. La dotation fait»^ aux paysans y est insuffisante, toujours pour la môme raison. L'industrie domestique baisse à vue d'œil et ne peut soutenir la concui-rence des fabriques par mancjue de crédit. I"]iilin, et c'est là un point (jui mérite d'ètr*^ noté, car il se retrouve également ailleurs, le [)aysande laroslav a pris l'habitude de ces migrations périodiques encore à l'époque du servage, les seigneurs ayant trouvé avantageux de renqilacer la corvée par une rente en argent dont le taux s'élève de pair avec les l)énéfices réalisés par le serf (2) en dehors du domain»*.
Maiiitcii.uil (juc nous a vous étudié la coiidilidn t'cou»»-
(I) I.cscliifi'ros oui i-lédoiinos d'aïuvs imc imlilicalioiiotliciclle, l'ailo par ordre (lu Comilé des uiiiiislres.
{2)/)t;sfri/)liit/i du ijoiirt'riicnii'iif df h/ros/ar, luihlice aux Irais du <;omilé dt' slalisli(|ue de celle pruviiiee, opuscule :2. p. ISil à l'.KJ.
inique des provinces d'où sortent les sans travail, essayons de nous rendre compte de la situation qui leur est faite dans le ou les pays où ils se dirigent.
La zone qui réclame le plus de cultivateurs venant du dehors est située au midi de celle qui souffre du tropplein de sa population agricole. Les provinces qui la composent sont celles de Kherson, dEkaterinoslav, la Tauride, la Bessarabie, le pays des Cosaques du Don, la partie septentrionale du Caucase, contenant le gouvernement de Stavropol et les deux régions occupées par les Cosaques de la Couhan et du Terek. Puis, à l'est, les provinces situées sur la rive orientale du Yolg-a, ainsi que sur TOural, c'est-à-dire Saniara, Orenbourg-, Oufa et l'Oural (l).
Les traits communs à ces provinces sont : une population faible, la prépondérance de la grande propriété et d'un système agricole encore plus extensif que l'assolement triennal. Dans certaines de ces provinces, comme à Oufa ou dans le pays des Cosaques du Don par exemple, on continue encore de nos jours à épuiser le sol vierge par une série de récoltes qui se suivent, puis on le quitte pour quel(jue autre défrichage où le môme processus l'ccommence. Ailleurs, l'assolement est biennal, le blé d'été ayant la préférence sur le blé d'hiver pour cette seule raison que sa culture ne demande qu'un certain nombre de mois et ne force point par conséquent ;\ engager des laboureurs à l'année C'est le cas de maints districts dans le gouvernement de Kherson. Ailleurs encore, par exemple dans le gouvernement d'Ekaterinoslav et dansles colonies allemandes delà Tauride, l'assolement triennal coninKMice à gagner du terrain aux dépens non seulement des autres modes d'assolement, mais encore de l'élevage des moutons, ce qui fait que la demande du travail augmente d'une façon rapide et le
(1) Prince Schacliovskoi. « Otchojii promisli », p. 5.
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taux des salaires agricoles dépasse plusieurs fois celui qu'obtiennent les laboureurs travaillant plus au nord. Son seul tort est d'être incertain et de dépendre entièrement de la récolte, laquelle varie d'année en annéeselon qu'il y a eu plus ou moins de pluies au printemps. D'après les statistiques officielles, les écarts gardent la proportion suivante :
En Bessarabie, de 25 kop. à 3 roubles par jour. A Kherson, de 30 » o roubles »
En Tauride. de 40 » ï roubles »
AEkaterinoslav,de2o >^ 5 roubles »
Dans lej^ays des Cosaques du Don, de 23 kop. à 5 roubles. Dans un rapport fait à la Société d'agriculture de Pétersbourg, M. Korolenko a établi que le chiffre total des travailleurs dont les o provinces que je viens d'énumérer, ainsi que celles de Samara et d'Orenbourg, auraient besoin, n'est pas inférieur à 3 millions (1) ; dans les seuls quatre gouvernements qui forment la Nouvelle Russie (Bessarabie, Kherson, Tauride, Ekaterinoslav) on manque de 1.200.000 ouvriers agricoles (2). Bien inférieur à ces chiffres est celui des sans-travail allant chercher leur gagne-pain dans le midi et dans l'est, ainsi (jue celui de passeports délivrés dans les provinces d'où sort le plus grand nombre de ces émigrés périodicpies. Le [)remier. d'après les calculs de M. Korol(Miko, est de 2.283 000 et le second, en KSiU. était de 2.000.700 (3). En supposant qu'un tiers de ce chilfr<' lr<iuv(^ du travail <lans les f.ibrituies (i). nous ari'ivnns h criic consditation
(l^ Tesiakov. L/'s niirriffs i/t/riin/i's //ii i/ttiirmici/ir/if tic Klier-
(•2) GliiflVe élalili par lasoclioii ilc I ;ii;riciillure du iimiislèrc tles iloniaincs. sedioii anjoiinl'liiii érigée en minislèrc iii(lé|UMiilaiit.
(;•{) Le (:liilTre(roiivrierscm|ilovés(lans les ral)ri((iies, al)slra<'linii l'aile <le ceux (|ni Iruinei)!. du travail dans les nsiiies el les mines, arrive à jicineii S0O.OO0(|inltl. dii «'.oinilé des ministres. lal)le *.).)
('») Ce nombre n'est jias inl'érieur a lO.OdO par an. Les moisson-
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tLjue l'agriculture dispose annuellement dans les provin- -ces du midi et de lest de presque un million et demi d'émigrés périodiques, autrement dit de la moitié du chiffre total de laboureurs qui auraient pu trouver l'emploi de leurs bras dans ces provinces. Arrêtons-nous à ce dernier fait. Il nous explique bien des choses : d'abord l'élévation extraordinaire des salaires, surtout dans les années où la récolte a été abondante, et ensuite l'accroissement ininterrompu du nombre de personnes prenant part à ces émigrations périodiques. Cet accroissement continue malgré le grand nombre de machines agricoles et notamment de moissonneuses mécaniques livrées tous les ans à bas prix par les fabriques de fonte récemment établies à Odessa et Nikolaiev.
Le seul elfet de l'emploi des machines a été jusqu'ici de diminuer le taux des salaires, en partie aussi de produire un changement dans le personnel des ouvriers agricoles. Naguère encore on donnait la préférence à l'homme adulte arrivé à l'Age de la maturité (30 ans). La machine agricole permet de remplacer son travail par celui des femmes et des mineurs. Aussi constate-t-on, de pair avec un abaissement de la moyenne des salaires,
neuses sont du système de Leppe. système très apprécié de nos agriculteurs. Déjfi en lS9.j, 1. 100 machines de ce genre fonctionnaient dans les seules propriétés des Falzslein, lesquelles d'ailleurs occupent une étendue de 200.000 dessiatincs. Dans le même gouvernement de la Tauride on comptait en 189o, 40.000 moissonneuses mécaniques. -Moins répandues dans le nord du Caucase, elles s'y Irouveni tout de même en grand nombre. En 189.5. on en comptait (i.^OO à Couban, et, iléjà en IS88. iVfiO à Slavropol ("). Dans le gouvernement de Ivherson, elles permettent déjà au.v grands propriétaires fonciers de cette province tels par c\. que le prince Pierre Troubezkoy, aujourd'hui maréchal de noblesse à Moscou, de rentrer leurs blés bon an mal an sans accorder aux laboureurs les salaires exorbitants de 4 à o roul)les [)ar jour que naguère encore ils étaient forcés de payer au risque de voir leurs récoltes périr dans les champs.
(•) Priuce Schachovskoi, p. 160- 102
une décroissance du nomijre des ouvriers adultes. M. Tesiakov, déjà en 1895, se croyait autorisé à parler de l'augmentation du nombre des ouvrières. En 1881> on payait encore un ouvrier arrivé à Fàge de la maturité un tiers plus cher qu'une ouvrière et presque deux fois, autant qu'un mineur (58 roubles pour le terme d'été au lieu de 37 et 32) (1). A riieurc qu'il est, les salaires des deux dernières catégories de personnes se sont élevés et ceux de la première ont baissé. Quant au chiffre des femmes prenant part à l'émigration, elles formaient déjà en 1895 dans le gouvernement de Kherson le quart, ou un peu moins du quart des émigrés venant des provinces de Kiev et de Polfava. Parmi les hommes les 3/5 étaient mariés, les 3 '4 avaient atteint l'âge de 20 ans. et n'étaient pas arrivés à celui de iO. Parmi les femmes, 8G 0/0 étaient des filles et à peine 14 0/0 mariées (2). Il est facile de concevoir à quels dangers est exposée la moralité de ces jeunes personnes et on frémit en apprenant la prépondérance parmi elles de maladies infectieuses dues à la contagion sexuelle.
Les conditions dans les(ju(^llcs s'rlloctne le voyage nous font connaître la pénurie de ceux qui émigrent et le peu d'importance qu'ils attachent à la perte, sans proiit, d'un temps, autrement précieux aux yeux des Anglais par exemple. Elles nous expliquent aussi la raison pour laquelle certaines maladies sont ti'ès répandues dans le milieu des émigrés, nolanuncnl les rluinialismes, !(>s maladies do la peau, les bronchites, b's lièvres, la dyssenterie. La majeure partie fait le voyage à pied, un moins grand nombre descend le cours du Dnieper, du Don ou du Volga en nacelles ou sur des bacs. Ces derniers gagnent pendant la li-aversée (juehjue mince salaii'c. car ils se chargent de surveiller la descente des bois par les
(1; Scliacliovskoi, p. 11".
(2) Tesiakov, p. 83.
ÉMIGRATION' INTÉRIliURE 26.>
fleuves. Fort peu dé migres disposent de moyens suffisants pour entreprendre le voyag-c en bateau à vapeur ou en chemin de fer.
On a calculé à quel chiffre se monte la perte de temps qu'occasionne ce voyage de quelques semaines, et Ton est arrivé à cette conclusion que pour ceux qui viennent tous^ les ans dans le gouvernement de Kherson et dont le nom- ])re est de 125.000, elle équivaut à 12.500.000 journées ouvrières. Encore n'a t-on estimé la longueur moyenne du voyage qu à 10 jours. Que l'on compte que chaque journée aurait pu rapporter à l'ouvrier un minimum de salaire d'un quart de rouble, et Ion arrivera à cette constatation que le déplacement périodique des travailleurs du nord au midi représente pour le seul gouvernement de Kherson une perte de 4 millions de roubles par an ( I ).
Incapables de transporter eux-mêmes tous leurs effets, les ouvriers se forment en compagnies ou artels et louent à frais communs quelque charriot où ils entassent péle-mèle tout ce qu'ils emportent. Ces compagnies sont souvent composées de personnes des deux sexes qui, de cette façon, sont placées dans la nécessité de mener une existence commune tout le temps que dure le voyage. Ceux qui manquent de moyens demandent laumône le long de leur parcours et passent, faute d'autre gîte, les nuits à la belle étoile, exposés ainsi au vent et à la pluie. Le voyage commence à la sortie de l'hiver, plus ou moins tard, selon la distance qui sépa;re l'émigré du lieu de sa destination. Comme le salaire est généralement plus élevé à l'époque de la fanchaison, tous tiennent à arriver à la fin de mai ou les premiers jours^ de juin. Eu ce qui touche la minorité des émigrés faisant le voyage en chemin de fer, ordinairement à prix réduits et dans les wagons de marchandises, il est fa-
(l) Tesiakov, p. 37.
■cile de contrôlerlexactitude de ces détails, car lescomptes rendus annuels des compagnies témoignent tous également de l'augmentation prodigieuse du chifire des Toyag-eurs dans la seconde moitié d'avril et surtout au mois de mai (1).
Les ouvriers trouvent sur leur parcours certains marchés locaux, qui servent habituellement de lieux d'embauchage. Ils s'y présentent en foule et restent des jours entiers dans l'attente d'olTres émanant de propriétaires fonciers ou de leurs intendants. Un petit nombre seulement s'est fait engager avant le départ. Ce sont ordinairement ceux qui ont apporté des retards au payement de leurs impositions et que les autorités communales ont forcés pour cette raison à prendre du service en dehors de la commune, à condition que leurs appointements futurs serviraient au payement des arriérés. Ce sont aussi les gens dépourvus de tous moyens d'existence et qui se font payer d'avance quelques arrhes atin de pouvoir couvrir les frais du voyage. La majeure partie se déplace sans savoir au juste ce cjui l'attend et à quel point il lui sera permis de trouver du travail dans telle ou telle locahté. Elle court, pai* conséquent, tous les riscpu's (jue présente la baisse des salaires provenant dune sécheresse inattendue ou d'une ollVe de services dépassant la de mande. Dans les lieux d'emijauchage, des journées entières se passent k marchander. On élève les prix de la main-d'œuvre ou on les abaisse selon l'idée qu'on se fait de la récolte future, souvent sous l'impression de «juehpie averse veruu' à tenq)s. Les ci-i'cuis de calcul sont fr(''(|u<'nlcs des dciiv crilcs. Tantôt Ir propriflairc inan<pnî l occasion d CngaLicr les ouvi'icrs à prix l'éduils ■et se trouve mis en demeurr de payer <l, 7, «S cl même
(1) Srliacliovskoi, |). 71.
KMIGRATION INTERIEURE 267
Il roul)lf's par jour à ceux qu'il prend à son service au dernier moment. Tantôt les ouvriers élèvent leurs exigences à un taux que les espérances données par la récolte prochaine n'admettent aucunement. Quelques-uns n'ayant pas reçu pour cette raison l'engag-ement auquel ils s'attendaient, reviennent chez eux en demandant l'aumône.
Tout ne se passe pas d'ailleurs de la façon paisible que <jue je viens de décrire. On a vu plus d'une fois éclater des rixes entre les derniers arrivés et ceux qui avaient cherché et n'avaient pas trouvé de travail avant eux. Les journaux ont mentionné également quelques cas où la foule des émigrés s'était ruée sur les intendants etautres employés mandés pour recevoir des machines agricoles à la gare. Tous avaient fui à son approche, laissant sur place les moissonneuses mécaniques dont, je n'ai pas besoin de le dire, il ne restait bientôt que des débris.
Une fois engagés, les ouvriers ne se contentent pas toujours du salaire qui leur a été promis. Toute élévation du prix de la main-d'œuvre dans les environs du lieu où ils travaillent occasionne de leur part des demandes d'augmentation suivies quelquefois de grèves. Souvent ils délaissent le propriétaire qui ne veut pas se rendre à leurs exigences. Quant à ce dernier, de crainte d'avoir compromis son revenu par des salaires excessifs, il cherche h se rattraper sur la mauvaise nourriture ofl'erte à son personnel ouvrier. Il diminue la portion de gruau et de graisse de porc ([ui forme la partie la plus attrayante (lu menu quotidien. II fait écouler également son stock de farines mouillées, de pommes déterre ou do choux à moitié pourris dans les cuisines qui préparent le manger de ses hommes de service. La même raison le pousse à économiser sur les frais qu'exige l'établissement non pas de maisons ouvrières, mais de réduits en bois qui souvent ne sont pas même clôturés et n(^ protègent ceux qui
y passent la nuit que contre les averses. Le médecin Tesiakov cjui s'est particulièrement occupé de la condition sanitaire des ouvriers agricoles constate ce fait que des30 colonies agricoles visitées parlui dans les districts d'Elisavetgrad et d'Alexandrovsk en 1889 et 1890, 14 seulement avaient des espèces de casernes prêtes à recevoir le personnel des travailleurs. Ces dernit^rs y étaient d'ailleurs fort mal logés, car chacun n'y occupait qu'un réduit à peine suffisant pour placer sa couche et cacher ses vêtements ; tous dormaient ainsi côte à côte, les femmes à peine séparées des hommes par une cloison en bois (1).
Veut-on savoir de quoi se compose la nourriture habituelle de l'ouvrier agricole et ce qu'elle coûte eu moyenne au projîriétaire, le même auteur est prêt h nous^ l'apprendre. On compte, dit-il, par tète d'homme et pjir jour, 2 à 3 livres de pain bis, une demi-livre ou 1 livre de farine de froment ou de blé sarrasin, servant à préparer des boulettes qu'on mange assaisonnées d'un peu de graisse, dunedemi-livreou d'une livrede millet qu'on sert en gruau, d'un (puirantième à uji dixième d'une livre de graisse de porc, d'un vingtième à un dixième de sel. L'entretien de l'ouvrier i-e vient en moyenne à 8 ou 10 kopecks par tête. L'ouvrier agricole demande à [ucudi-e de la nourriture ciiaude au moins trois fois par jour. Ce n'est qu'à cette cojidition que, privé de viande, il est à même de souteuir un labciii- (j^ii dure du lever au coucher du soleil, avec une intcriiq)(i(>ii de '2 h. 1/2 pour h's repas. Ainsi laj(>ui-U(''c ouNrière est, au l)as mot, de- 12 h. i /2et arrive(piel(jucf(»is à (piiuze. Haremrul.ipiaiid le temps commencer à maucpiei-, ou foiie l'ouvrier à liavailh'i' même une |i;iilic de l;i iiuil ;i l.i lueur des llainbeaux (2).
{-2, Ihid., p. \yi.
ÉMIGRATION liNTÉRIEURE 2fi!)
Quelques provinces, notamment celle de Kherson, tiyant institué des réduits nocturnes et des diners à vil prix pour les émigrés, et cela dans les pi-incipaux lieux d'embauchage situés sur leur parcours, il a été possible de les soumettre à un certain examen, de définir le caractère des maladies qui dominent dans leur milieu, de fixer le nombre de lettrés et d'illettrés, l'âge et le sexe. Un grand nombre souffre de la maladie des yeux, le trachoma. maladie qui provient de la poussière à laquelle ils sont exposés toutes les fois qu'il s'agit de battre le grain à la machine. En dehors de cette maladie, toutes les autres proviennent non du travail ({u'ils font, mais des conditions défectueuses de leur existence, du mauvais logement, de la mauvaise nourriture, enfin de la promiscuité -îi laquelle ils sont exposés durant leur voyage.
Fort instructifs sont également les chiffres qui indi- <pient le nombre de lettrés et d'illettrés qu'on rencontre dans leur milieu. La presse russe agite depuis quelque temps la question de l'instruction primaire obligatoire. Ce fait seul permettrait de croire que le nombre d'écoles et, par conséquent, de lettrés est très considérable parmi nos paysans. Si on prend j)our exemple des provinces comme celle de Moscou, où les conseils généraux et leurs comités exécutifs, ainsi que les sociétés créées pour l'encouragement des études primaires, enfin quelques patriotes éclairés, ouvrant des écoles à leurs frais, ont puissamment contribué à la diffusion des lumières, on sera amené à reconnaître (jue le nombre des illettrés a considérablement baissé et que cette classe de personnes tend de plus en plus à disparaître. Mais il n'en est guère de même en province, et nous en trouvons la confirmation non seulement dans le petit nombre d'écoles créées dans l'intérêt des mineurs (pii travaillent aux fabri(pu^s, mais encore dans ce fait (pie, parmi les ouvriers agri-
coles qui se rendent annuellement clans le gouvernement de Kherson, à peine 11 1/2 0/0 savaient en 1895 lire et écrire (1). Qu'on ne perde point de vue 'ju'il s'agit de personnes relativement jeunes et parmi les<juelles, pour cette raison seule, on espérerait trouver un plus grand nombre de gens ayant passé par l'école primaire. L'étude à laquelle nous venons do nous livrer nous autorise non seulement à reconnaître le manque de hien-ctre dont soufTre une bonne minorité des paysans russes dans la zone la plus fertile, mais encore l'insuftisance des moyens choisis pour relever leur niveau matériel. En effet, l'émigration périodique se produisant chaque année, et à laquelle un million et demi de travailleurs agricoles prennent part à la fleur de leur Age, exige non seulement une grande .perte de temps, mais produit encore une diminution considérable du nombre des naissances et une augmentation de celui des décès. La remarque en a été faite par tous ceux qui ont étudié la question au point de vue tant économique que sanitaire. Il est reconnu que les districts où l'émigration périodi(]ue est la plus forte possèdent une natalité rehitivement moins grande et que la mortalité est plus considérable parmi les ouvriers agricoles venus du dehors (|ue parmi les indigènes. Le nombre de personnes attcintf^s par les fièvres est aussi d'un ticr-s jdus grand dans leur milieu (2), sans parler daulics maladies (jui, comme les maladies infectieuses des oi'ganes génitaux, abondent chez eux. Il est par consé(pient fort luMiieux <pu.' (juelqiies-uns de ceux (jui avaient participé à ces migrations périodi<jues (.*{) aient pii^ la décision de se liver dune manière d<''liniti\ c mm- le sol, en lonaiil la terre
(I ) 'l'osiakov, |». T'.t.
(2)//v/V/.. p. t'iO.
(.'{) .\i. Tosiakov nous .".pprcnd que les .'{0 0/0 du persoiiii»>l «Ics^ ouvriers rpii éinij^rcnl m" IV)tit (|iie revenir sur les ni^^iiies lieux.
EMIGRATION INTÉRIEURE 27 f
aux propriétaires du voisinage pour un nombre d'années plus ou moins grand. D'ouvriers nomades (ju'ils avaient été, ils devieiment fermiers. Chacun établit sa demeure sur quelque méchant lopin de terre acheté à la commune qu'on a choisie pour nouveau lieu de résidence.
Ce fait seul prouve, que tôt ou tard les déplacements périodiques du peuple des campagnes finiront par céder le pas aux émigrations, à ces « pereselenia » que la langue russe distingue on ne peut mieux des « otchojii promisli » ou changements de domiciles pour une saison tout au plus.
Cela nous amène à soulever cette autre question, on ne peut plus contemporaine et brûlante : quel est l'avantage et le danger de l'émigration intérieure qui s'accroît chez nous d'année en année et à quel point ce phénomène peut être envisagé également comme un symptôme du malaise ressenti par nos classes productives.
Je crois inutile d'entrer dans l'exposé des raisons qui militent en faveur de l'exode d'une partie de nos agriculteurs du centre, car elles sont les mêmes que celles qui produisent leurs migrations périodiques à l'approche de l'été. Ce qui confirme cette affirmation, c'est le fait que les deux genres d'émigration, celle qui est suivie d'un changement de résidence comme celle (jui n'exige «pi'un déplacement momentané, se produisent dans la même région. Ce sont les gouvernements plus riches en produits du sol, les plus cultivés, mais aussi relativement les mieux peuplés qui fournissent la majeure partie des émigrés des deux sortes. Le paysan commence à s'y sentir à l'étroit grâce à la diminution progressive do ses jouissances communales ; tout le sol apte à la culture a été plus ou moins soulevé par la charrue, les piix des terres sont élevés, les fermages coûteux et les bénélices tirés de l'industrie domestique minimes, et cela grAce à la concurrence des fabriques.
-272 ÉMIGRATfON INTÉRIEURE
La Petite Russie et l'Ukraine (gouvernements de la Podolie. de Kharkov et de Yoronej) se trouvent dans le €as que je viens d'indiquer, comme aussi quelques provinces situées plus au nord, également dans la zone fertile du tchernozem (Koursk, Orel, Toula. Riazan).
C'est de ce grenier d abondance et notamment de quelques districts de Tchernigov, que sont sortis les premiers colons dont le gouvernement a tenu à peupler une province conquise à la Chine en 1858. J'entends rette région montagneuse, mais voisine de la mer, en partie fertile, qu'on connaît sous le nom de pays d'Oussouri, car elle est sitiu^e sur un confluent de l'Amour désigné de la sorte. Le froment n'y pousse que dans certaines vallées choisies pour lieu de domicile par les colons venus de la {{ussie d'Europe et transportés par mer aux frais de l'Ltat. La majeure partie de ces colons est sortie de familles pauvres établies dans les districts de Souraj, de Mglinsk, de Tchernigov et de Sosnitzi. Au premier de ces districts reviennent les 3/1 des émigrés ; avec celui de Mglinsk. également situé dans la partie septentrionale et sablonneuse de la province de Tchernigov il a fourni au pays Ousouri les 5 0 d«^s colons qui l'habitent. L'émigration n'a pas gagné les districts voisins situés plus au sud (l), malgré des oll'ris tri'S avantageuses faite* aux colons parl'r^tat Ce dernier promettait à chaque individu de lui donner, en pleine propriété, l.'i dessiatines de terre apte à la culture, à condition pourtant que la dritation dune famille entière ne (bipasserait ])as 100 dcssiîitiiu's. il était niNiiimoins pcrmisdc s'arrondir, en aclwM.iiit ;i \il piix i[);is plus de trois roublo l;t dessiatinc) les terres mises en vente p;u' les indigènes. En dehors des avantages que je viens d'énumérer, la
{[) L't'iiiif/nttion (/es /Kti/sn/is pur roiv i!c nu'r dans la partie inéridioniili' 'lu piii/K d'Oiissmiri dann Ifs (Dim'eis INS'.MS'.Ki, par i5ousse. l*elerîl)Our«. ISîNi, p. '.)i.
EMIGRATION INTERIEURIC 273
loi de 1801 assurait au colon une traversée gratuite d'Odessa à Vladivostok, uu entretien également gratuit pendant 18 mois, une subvention on argent de 100 roubles par tôte afin de permettre la construction d'une demeure fixe, une paire de chevaux ou de bœufs, des instruments aratoires et des ustensiles de ménage, des semences de blés et de légumes (1).
Tout cela n'a pas empêché que dans le courant de 10 années, de 1883 à 1892, le chiffre total des colons ne s'est élevé qu'à lG.o85 dont 12.703 proviennent de la province de ïchernigov. 3.24o de celle de Poltava. 133 de celle de Kharkov et 121 du pays des Cosaques de la Couban ; les autres provinces ont à peine donné chaque quelques dizaines d'émigrés. De ces colons, seuls 2.300 ont entrepris le voyage à leurs propres frais ; quant aux autres, ils ont profité des offres qui leur furent faites par l'Ktat. Ce fut le cas des plus malheureux et par conséquent des moins aguerris aux difficultés multiples qui les attendaient à leur arrivée. Je compte au nombre de ces difficultés le caractère à moitié sauvage des indigènes du pays, de ces « Goldi » et « Orochi » ou Tazi qui restent encore de nos jours à l'état de peuples chasseurs et pécheurs et commencent à peine à cultiver le millet elles légumes; Tanimosité lente des Chinois restés dans la province après son annexion à la Russie et des émigrés provenant de la Corée qui, longtemps empêchés de quitter leur pays natal, ne commencèrent à passer la frontière en nombre de plus en plus grand (ju'en 1870. Afin de peupler de blancs cette région limitrophe de la Chine, le gouvernement russe avait, à deux reprises, accordé son consentement à l'émigration d'abord de « Chechs » non satisfaits du sort qui leur avait été fait «n Amérique, et plus tard d'Allemands, mais les uns et
(1) ibid.. p. :î3.
274 EMIGRATION INTERIia'RE
les autres demandèrent à garder une entière autonomie tant administrative que judiciaire, ce à quoi le gouvernement russe ne voulut point consentir. A la suite de quoi le pays resta et reste encore plus ou moins vide d'habitants. On ne trouve d'agglomérations ^ illageoises considérables que le long du nouveau chemin de fer qui, après. avoir passé l'Amour, suit sur un parcours de 400 verstes rOussouri, rivière qui forme la limite de la Russie du côté de la Chine. Cette partie de la route a été terminée en 1894 (1)^ ce qui prol)ablement donnera uu nouvel essor à la colonisation du pays.
Si l'émigration se fût arrêtée au\ proportions mesquines qu'elle avait gardées durant tout le règne d'Alexandre II, et dont la colonisation de TOiissouri nous présente le spectacle, il n'y aurait pas lieu de s'en préoccuper autrement. Mais sous le règne d'Alexandre III; alors que les espérances d'un i)artage supplémentaire du sol entre nobles et moujiks, esjîéranccs longtemps entretenues par nos paysans, touibèrent tout à cou[), en partie sous l'inlluencede cet ordre formel de conformer leur conduite aux conseils des maréchauv de noblesse que le nouvel empereur avait donné aux slarostas ou anciens des agglomérations villageoises réunies à roccasion de son couronnement, le mouvement colonisateur acquit une intensité qu'il n'avait point eue justjue-là. On peut enjug-er par les faits suivants. La loi du 10 juillet I<S<S1. complétée pai'(;('lle du 13 juillrl |(S(SÎ), avait accordé au\ émigrés (pii eu feraient la demande d Occuper « lesterresa[)parlenaut «'ii Sibérie à Sa Majesté hupi-riale» (/emli kabineta lOgo Velichestva). (hi a\ail à celte iuleution décou[)é 47.23i lots pouvant ser\ ii' (h' dotations à des lamiUes entières. De ces h»ts, I i.'iîM) ('laient situés dans
(I) N'oyez une inihlicalinn du iiiinislèrc dos liiiaiires iiililidcc .La Mif/i-r/f et h- Tr/i/iSi!ihi'rii-/i, U'' l'ililifn), iS'Jl!. p. 27'J.
EMIGUATION IXlERlIiUUE i>75
les provinces de Tobûlsk cl de Tomsk. En I<S81, lo lainilles seulement présentèrent les demandes nécessaires à lacquisition de ces lots ; l'année d après, 33 autres familles s'associèrent à eux. En 1883, le chiffre de personnes ayant demandé à ômigrer s'éleva déjà à 377, en 1884 à ooO. Nous atteignons un nombre deux fois plus erand en l'année 1885 (1.277). Ce nombre quadru[)le en 188G (o.490j. Un nouveau doublement a lieu l'année suivante, 1887 (9.09i. ) Le nombre de colons augmente de moitié en 1888 et retombe à 2.002 en 1889, grâce à des mesures restrictives passagères prises par le gouvernement ; il s'élève subitement en 1890 et 1891 à 7.094 et 7.593 individus (1).
En 1892, le stock des lots réservés aux colons sur l'étendue des domaines impériaux est épuisé et le gouvernement agite sérieusement la question de savoir ce qu'on ferait de ceux qui voudraient émigrer à tout prix. Quant au chitfre total des personnes qui se sont dirigées vers 1 Oural et la ^Sibérie, il n'a commencé à croître d'une façon sensible qu'en 1887 En elfet, cette année le gouvernemeut conq)ta ï.'Mil familles d'émigrés.
En 1888. ... 5.8ol
En I88!l . . . 0.4()6
En 1891). . . . 8.175
En 1891. . . . 10.258 et dans la première moitié de 1892 12.444,
Total, 53.701 familles ou 323.902 personnes, ce <pii donne plus de 0 personnes par famille d'émigrés, et 59.000 émigrés en moyenne par an.
(^es chiffres ne sont pas faits pour émouvoir, surtout si on se rend compte que l'émigration est inti'rieurc
(I) Cliift'res ol'ficiels ciU's dans le Mémoire qui accompa^no le rapport présenté par le ministre de l'intérieur el celui «les domaines lo
À mai 18!,»;, cl porlanl le N" -j^^ .
que les pays où elle se dirige eiiprofitent, que les lieux d'ancienne résidence ne perdent rien en écoulantle surplus de leur population et que la somme totale des émigrés ne représente pas la vingt-cinquième partie du chiffre auquel arrive l'accroissement annuel de la population de TEmpire. On l'évalue en effet à i. 500. 000 hommes.
Malgré toutes ces bonnes raisons, le gouvernement s'émut. Le Trésor craignait de subir des pertes considérables dans la rentrée des impôts et de diminuer la solvabilité des communes ; les propriétaires fonciers protestèrent d'avance contre l'élévation des salaires qui devait avoir pour suite l'exode d'une boune partie des paysans de leur voisinage.
Nous avons une preuve évidente de la vive incpiiétude ressentie par le gouvernement et les classes diiigeantes, dans la circulaire adressée par le luinistrede l'iutérieup aux gouverneurs des provinces le 2 juillet 1804 (X"34).
Le gouvernement déiinit son attitude vis-à-vis de l'émigration, en déclarant (pi'il ne l'encourage pas et ne l'admet que dans la mesure des nécessités réelles.
En prenant un élan trop considérable, elle pourrait, à son avis, ébranler les l)ases sur lesqucdlcs repose l'existence économique de régions entières. Aussi avant d accorder les autorisa fions (pion leur demande, les autorités locales devront s'enquérir dorénavant si les paysans de tel ou tel village sont en effet astreints au changement de domicile, et si le pays (ju'ils quittent ne pAtira pas de leur exode. Elles auront, pai' conséquent, à prendre des informations (juanl ;i la grandeur moyenne des lots détenus p.ii- les \ill;ig('ois, le niveau (le leiii' ])ien matcM'iel, et notamment le noudu'e de bêtes de SftMiine (piils possèdent, l'cMendiie de leurs ferma ■ g-es et !<' (aux de la rente payée au pro|»iiétjiire. Ilnest j)as indilléreid d';ic(piérir également des doum'es exaetes (piant aux bi-iiéliees (|iie les j)aysaii> retirent de leur
industrie doinesti(juo, et à rélévation de la somme de leiu-s arrérages en fait d'impôts. Il s'agit de se rendre un compte approximatif de la somme d'argent qu'ils pourront retirer de la vente de leur mobilier, d'établir au préalable quelle quantité de terrain reviendra au mir à la suite de leur départ et à quel point pourront être augmentés par là même les lots de ceux qui garderont leur domicile dans la commune. On ne doit accorder l'autorisation d'émigrer, ajoute le ministre, que dans le cas où à la suite de cet exode, les membres du mir ne détiendraient chacun qu'un nombre de dessiatines ne dépassant pas le maximmum de dotation foncière accordé par la loi émancipatrice du 19 février
Le ministre prévoit le cas où certaines personnes passeraient outre aux défenses des autorités et signale une pratique courante grâce à laquelle on arrive à éluder les mesures préventives du gouvernement : ceux qui veulent émigrer à tout prix se procurent des passeports valables durant une série de mois ; puis, sous le prétexte d'aller chercher du travail au dehors, ils se transportent avec leur famille au nouveau lieu de résidence qu'ils ont choisi Des peines sévères sont édictées contre ces infractions à la loi. ,\on seulement les délinquants ne recevront aucune dotation en terres, mais on les renverra encore sous escorte (po etapou) sur les lieux qu'ils ont quittés clandestinement ou par fraude. Ouant à ceux qui les ont poussés à entrer dans cette voie d'opposition aux ordres du gouvernement, ils seront mis aux arrêts pour un terme de deux semaines au moins et de trois mois au [)lus (I),
11 est évident ([uo le document que nous venons d'analyser poursuit un but clairement défini et qui est celui
(1) Ministère de l'inlérieur, section dos Zemslvos, ciiTulairo du "2 juillet 1894, portant le n» 34.
i>T8 EMIGRATION I!«TÉRIEURE
d'enrayer le mouvement qni porte le contribuable russe à chercher un refuge contre les exigences du fisc dans quelque coin de la Sibérie. Les journaux nont-ils pas signalé maintes fois ce fait qu'au fond des forets, on avait découvert des villages entiers qui n'avaient jamais payé d'impôts, le gouvernement ignorant jusqu'au fait même de leur existence. C'est là ce qu'il s'agit de prévenir désormais à tout prix. Il est fort important aussi de ne pas diminuer la solvabilité des communes en matière de contributions en leur enlevant des familles aisées et qni. jusque-là, n'ont pas figuré au nombre des retardataires. Autre danger à éviter, c'est celui de ces retardataires, prenant eux-mêmes la route de l'exil volontaire pour mettre fin aux exigences des autorités et éviter les mesures de répression qui les menacent. Le paysan est, jiour ceux qui nous gouvernent, avant tout et surtout, un contribuable cjui répond non seulement pour hii-mème. mais aussi pour ses co-villageois. (Ju'il ne le [)erde jauiais de vue et qu'il iriiiq)ortun<^ point les autorités de deuiandes quant au cliangement de douiicile, alors que, en restant sur les lieux, il présente encore, aux yeux du Trésor, une garantie suffisante de solvabilité.
il est heureux que cette attitude du jjouvoii' vis-à-vis de l'émigration iutérieure ait été de cmii'ft' durée. Les in)U\elles préoccupations causées par l'fntnqjrise grandiose du l'iaussibéiieii unreut un toruie à celte politi- ([ue (jui iiCiifeiidait (]ue sauv<'garder les iutérèls du fisc, au j>ri\ (hi bii-ii-t'lrc des masses agi'icolcs. La constructinu du cliciiiiii de l't'i' reliant l'LurnjK' à l'Asie, TcheliabiiisU à \ l;idi\ osloU, exigrait non seulement un*' dé[)ense de .*J.")(I millions de loubles. mais encori^ un pcrsôiiiicl i)ii\rici- nombreux ii'(|ncl. «Icjà •'" l'*^-'">. a atteint le cliilIVc de (i ('00 Imninirs ! . Le prnplcnicnl
(Ij l^ii Sibérie l'f If Triiiissihrrii'ii, \k -♦)'».
ÉMIGRATION INTÉRIEURE 27t»
'de la Sibérie devient par conséquent une question de la plus haute importance, iième à un point de vue purement fiscal.
Aussi voyons-nous un changement complet dans la politique du gouvernement quant à Témigration intérieure. Dans les procès-verbaux de la commission placée à la tète de la nouvelle entreprise et dont le chef n'est autre que IJùiipereur, nous trouvons, déjà en 1891, l'expression de vœux contraires à ceux dont le ministre de l'intérieur se faisait l'écho presque au même moment. Il faut encourager, lisons-nous dans ce protocole, l'émigration intérieure en assignant des subventions de 100 roubles à ceux qui voudraient s'établir dans les gouvernements de ïobolsk, Tomsk, Irkoutsk et Enisseïsk. Ces subventions peuvent être prélevées sur les fonds assignés pour la construction du Transsibérien. 11 serait désirable que des personnes aisées se portassent à l'émigration de préférence aux hommes dépourvus de moyens. L'expérience faite dans le district d'Oussouri n'a pas été heureuse. Elle se prononce hautement contre l idée do transporter aux frais de l'Etat des colons pauvres et indigents Le pays n'a commencé à se peupler (jue depuis que desgens possédant une fortune de 800 à 1 000 roubles sont venus s'y établir, encouragés qu ils furent par le gouvernement, ce dernier leur oll'rant en ell'eldes avances suffisantes pour couvrir les frais du transport. L'émigration est utile non seulement à la Sibérie, déclare l'acte qu<; nous analysons en ce moment ; elle l'est également aux provinces et districts d'où partent les colons, cai' les lots ^ju'ils abandonnent vont grossir ceux de leurs voisins. On en a fait déjà l'expérience dans divers districts des gouvernements de Tchernigov et de Poltava, districts délaissés par ceux de leurs habitants qui ont pris la route du pays d'Oussouri (1).
(I) Journal lie la comiiiission [)n'|)araloirc près le Coinilé qui prciîidc à la ooiistruclion tlii Traiissihérieu.
Telle est la politique nouvelle préconisée par ceux à quia été confié le soin de construire le Transsibérien. INous en trouvons l'éclio dans les mémoires des gouverneurs de jîrovinces asiatiques. Yoici, par exemple, ce que déclare le 28 août 1896, lun d'entre eux (celui de Tobolsk, M. BogdanovitchJ : « La principale objection qu'on fait à l'émigration intérieure est qu'elle prive les provinces de la Russie d'Europe de bras utiles à l'agriculture et à l'industrie. »
C'est là, en elTet, dirai-je à mon tour, une des plaintes qui reviennent le plus souvent dans les doléances desgrands propriétaires fonciers, ainsi que l'attestent les communications verbales que quelques-uns d'entre eux ont bien voulu me faire. Le gouverneur de Tobolsk déclare que ces doléances manquent de fondement, car le nombre de colons qui s'en vont en Sibérie ne s'élève qu'à 100.000 hommes par an, cliiifre qui, comme nous le ferons connaître plu^s loin, n'a été dépassé que tout récemment. Or, continue l'auteur du Mémoire, tous les ans la population russe s'accroit de l.-iOO.OOO hommes, c'est-à-dire d'un nombre 15 fois plus grand. « L'émigration a })Our cause des nécessités ur,i:cut<'s dont la source est dans la multipHcation des famiHcs et l'insufiisance des dotations foncières accordées aux paysans. On aurait tort par conséquent de faire repasser hi fronlière de la Russie d'Europe même à ceux des colons (|ui ont quitté leur pays natal sans permission préalable, llsuflirait de leur assigner des terrains plus difficiles à culli\('r et choisis par les autoi-ilés locales (1). )>
Sous l'intluence de [)areils conseils, le g(»u\ (Miicnicnl a cru nécessaire d'envoyer en Sihéiie le secrétaire d'Etal Koidonisin. de le chart^cr de sdiimellre à uin-
(1) M (''moi le (lu j^ouvcriiour loiiiiioiaiic do la |ir(i\iiHe tie Tobolsk <lii -JS oclohre 1896.
ÉMIGlUTIOiN INTÉRIEURE 281
enquête minutieuse la situation actuelle des colons et de donner son avis personnel quant à la marche à suivre dans la question de l'émigration intérieure. Voici les conseils qu'une fois rentré de son voyage M. Koulomsin se crut en droit de donner à l'Empereur. L'émigration de l'année 189o avait été supérieure à celle de toutes les^ autres années. Rien que dans l'espace de 7 mois, 180.000 colons avaient pris la route de la Sibérie et le chifï're total des émigrés pendant cette année n'a pas été inférieur à 300.000. 11 s'agit, pour M. Koulomsin, de donner l'explication d'un pareil phénomène, qu'on considérait à tort comme anormal, (^e n'est point là l'avis de l'enquêteur impérial. Il cioit que le mouvement qui porte le paysan russe en Sibérie a pour origine une dotation insuffisante accordée aux membres du mir. Le paysan russe va chercher la fortune au loin parce que. ainsi que disaient à M. Koulomsin les émig-rés qu'il rencontrait sur sa route, « on ne récolte pas assez de blé pour nourrir sa famille », ou encore « parce qu'on se sent à l'étroit, le bétail manque de pâturages, on ne trouve plus de bois pour se chauti'er, on est assoiile de terres bonnes à cultiver », etc.
Ceux qui émigrent ne sont pas toujours des indigents : la majeure partie dispose d'une fortune moyenne et qui lui permet de couvrir les frais du déplacement. En quittant le pays, les paysans ne font courir aucun risque à ses intérêts économiques. Rarement un villag-e perd plus de cinq à dix familles. Il faut que la localité soit bien pauvre en terrains pour permettre l'émigration de la moitié de ses habitants, mais ce ne sont là que des cas isolés.
L'émigration s'accroît aussi en partie grâce aux bruits (|ui circulent dun appel fait par l'Empereur à tous lesgens de bonne volonté cjui voudraient se faire colons. Les paysans se croient directement sollicités par le gou-
'2S2 EMIGRATION INTÉRli: LRE
vernement. « Notre petit père le tzar nous réclame », disaient à M. Koulomsin quelques émigrés de rencontre.
La diminution des frais de transport en chemin de fer explique également, du moins en partie, l'accroissement du chiffre total des colons. D'ailleurs, ceux qui restent ne perdent rien au départ de leurs voisins, car la commune rurale hérite de la terre des émigrés, tantôt gratuitement, tantôt à condition de payer une faihle somme à ceux qui jjartent. Ouelquefois seulement on leur permet de louer les parcelles qui composent leurs lots à des étrangers pour une période de 10 à 12 ans.
Afin de diminuer le nombre des émigrés, prétend M. Koulomsin, il n'est pas nécessaire de recourir à des mesures préventives. Il suffît pour cela de faire connaître par l'intermédiaire des autoi'ités locales que les colons ne doivent guère s'attendre à trouver des terres faciles à cultiver, que dans la majorité des cas on ne pourra leur faire d'allotissement qu'au milieu de forets, qu'ils auront à soulever de leur charrue des terrains vierges, que les dépenses qu'exige le défrichement du sol s'accroîtront au fur et à mesure (jue les colons s'éloigneront de la frontière entre 1 h]ui(»[)e et l'Asie, un cheval coûtant à Trunsk 2") à 3l) roubles, alors (|u il ne vaut que I!) à 2(1 louhles à TohoIsU. Il en est île nuMUiMlu [)ri\ des ho-ul's et de celui des grains. A Tolxtlsk une vache coûte 10 à 12 l'ouhles, à Tomsk, 1") à 20 : une livre de froment est payée à Toholsk 20 kopecks ; a Omsk. ;i() <•! :{;> ; à Tomsk, 10 à i."); à Kaïnsk.OH k. : à Atchinsk, <S(t k. et à Kansk, 1 roid)le.
La j)i'incij)ale diriicullé cpie soidi'Nc l'iMahlissemcnl de nouveaux colons |)ro\icnl (Ir ce l'ail (|nc la ma jcuic pai'tiedi's villages de la Sihérie Orimlalcadmel encore l'aj)pi'opriation illimilée du sol [)ar les unMuhres de la commune (1). Dans ces conditions il n'est pas aisé de trouver
(1) Voyez ce i|ii'cii ilil M. I\;iiit'iiiiiii dans sdii livre sur la coimniiiii* «igricole de la .Sihéiie.
ilanslescomniiiiicssibérieiines la quantité de terrain suffisante à l'allotissenientdcs 15 dessiatines, promises parle gouvernement à chaque colon. Dans les 4 provinces qui constituent la Sibérie Centrale, il ne reste plus de disponibles que 129,007 lots personnels. L'émigration de l'année 1897 ne devrait point par conséquent, estime M. Koulomsin. dépasser le nombre de 130.000 personnes, à moins qu'elles préfèrent se diriger vers la zone forestière connue sous le nom de i taïga » et où les nouveaux colons auraient de la peine à s'établir, surtout dans le cas où les anciens habitants du pays, plus experts de la façon dont se font les défrichages. ne voudraient ou ne seraient pas autorisés à se joindre à eux et à leur servir pour ainsi dire de pionniers( 1 1.
Les lois et les règlements administratifs qui statuent à l'heure qu'il est sur le sort des colons ;2), garantissent à ceux qui n'ont quitté leur pays natal qu'à la suite d'une permission expresse des autorités un allotissement de 1") dessiatines de terre bonne à cultiver et une avance d'argent de 60 à 70 roubles par famille ou foyer, avance qui leur est faite pour une durée de 3 ans. Le comité chargé de la construction du Transsibérien croit qu'il serait préférable de remplacer les subsides en argent par des subsides en nature ; notamment il s'agirait de fournir aux colons les instruments aratoires, le bois de construction, etc. Ces sages conseils n'ont pas encore été mis à profit. L'expérience a prouvé (|ue la colonisation se faisait d'une façon plus rationnelh^ partout et toutes les fois ([u'elle était précédée del'envoide « chodoki », c'està-dire de quelque personne de confiance choisie par ceux qui veulent émigrer et ayant pour charge d'étudier sur les lieux les conditions dans lesquelles devra se faire l'in-
(1) I{a|)porl lin secrétaiie d'elat Kuulomsiiio, a. I89(i. {'!) Consulter |iarliciilic'reiiieiil la ciicuiairc du iniiiislicile l'intérieur Ju 13 octobre 18i)G (269).
284 EMIGRATION LNTERIEL'RI':
stallation des nouveaux colons. On a fait cette remarqueque depuis Cjue les émigrés ne vont plus au hasard et savent se rendre compte de ce qui les attend dans leur nouvelle patrie^ le nombre de ceux qui repassent la frontière et rentrent dans leurs anciensfoyers a sensiblement diminué. Il n'a jamais été d'ailleurs fort considéral)le et ne s'est élevé dans les cinq années antérieures au mois de juillet 1802 qu'à 17.098 personnes. Autre détail qui ne fait que confirmer ce que je viens de dire, c'est que des2o3.174 personnes qui, pendant 10 ans, sont venues s'établir dans le gouvernement de Tomsk, 4.292 ont seules témoig"né le désir de rebrousser chemin. Les 2/3 de ce nombre sont rentrés chez eux, 13 a trouvé de nouveaux gites dans telle ou telle province de la Russie d'Europe. On accorde maintenant aux émissaires envoyés par les colons le droit de retenir pour ces derniers le nombre delots qui leur est nécessaire. Ce n'estqu'à la fin d'un terme de deux ans que les autorités ont le droit de disposer de ces pièces de terres au profit de nouveaux émigrés. Les colons forment des communes distinctes de celles qui existent déjà. iO personnes étant censées suffire à rétal)lissement de nouvelles agglomérations villageoises. Ceux qui viennent s'y établir ensuite ne reçoivent l'allotissemcnt que de la part de la con)mune et dans les limites (piolle a bien voulu leur accorder.
Pour faire connaitie de (pidlc partie de la Hussii^ d'Europe provient la niajcuic partie des (''uiigi'és. je donnei'ai province parpro\ince le nombi'c total de ceux (]ui dans les années ISSi à 1893 sont allés s'c'-tablirdans^ le gouveinement de Tfunsk. C'est là «pie se dirige le flot [uincipal des énii.irrés. Dans l'espace de îi ans, de 1887 à 1892, 323.ÎK)2 personnes ont passé la fronlièi'e de la Sibérie, frontière form<''e par li' lleuve Otiial. Mais sur ce n*imbre 10.833 sont seules rest/'cs dans les i:<>uverne-
EMIGRATION INTERIEURE 28;i
ments d'Oufa, Orenbourg et Tobolsk ; les autres sont allées pins à l'est ou ont rebroussé chemin. Dans le seul g-ouveruement de Toinsk se sont établies dans l'espace de Tans, de 1884 à 18i)0, 115.000 personnes, et dans l'espace de 10 ans, de 188i à 1893, 253.174.
De ce nombre 7.769 sont sorties du gouvernement de Koursk, 4.140 de celui deTambov, 2.164 de celui de Poltava, 2.116 de celui de Viatka et un chiffre ne dépassant pas 1000 à 1500 personnes de chacun des gouvernements suivants : Perm, Voronej, Tchernigov, Samara, Khcirkov, Kazan. 13 autres provinces, dont la majeure partie appartient à la région de la terre noire, ont envoyé chacune plusieurs centaines de colons, le reste à peine quelques dizaines. Ainsi se confirme ce que nous avons dit plus haut. Ce n'est pas le nord ou l'ouest qui donnent le plus d'émigrés, ce n'est pas non plus le centre : c'est la zone qui s'étend au midi de Moscou jusqu'au^ steppes de la Nouvelle Russie. En un mot, ce n'est pas l'industrie, mais l'agriculture qui souffre d'un trop grand nombre de bras et en cède une partie aux régions plus ou moins vierges de la Sibérie. Cela s'entend de soimême d'ailleurs, l'industrie étant entrée dans sa période d'expansion et l'agriculture souffrant d'une crise qui se prolonge d'année en année et menace de devenir chi'onique.
CONCLUSlOiN
Ma tâche est terminée. J'ai passé en revue, autant qu'il a été en mon pouvoirde le faire au cours de ces quel- ([ues chapitres, la majeure partie des questions que soulève le réerime économique russe. Je les ai étudiées en sociologue, c'est-à-dire sans jamais perdre de vue l'ensemble de l'évolution sociale qui s'accompHt sous nos yeux. Aussi me sera-t-il permis de donner comme conclusion mon appréciation personnelle quant à la singularité du régime que je viens de décrire. Je voudrais répondre à cette question souvent débattue : Sommesnous encore dans cette période d'évolution économique (jue les Allemands appellent la Naturahvirthsch.-ift et qui pour moi est synonyme du régime de consommation directe ? Quelques économistes russes ont Inii' de le croire. Ils rép''*tent volontiers les paroles suivantes du ministre des finances : « ce qui nous distingue de l'Europe occidentale — ce sont là les propres termes employés dans !(> l'apport présenté par M. W'itte à l'Empereur au mois de janvier ISÎ)7, — c'est l'existence parmi nous de l'économie naturello ». M. le ministi'e expliipie sa façon de voii' en disant rpicii iliissie " les [)a\sans cultivateurs dominent [)ar leur nombre et la (juautitc' de terrains (pii leur appartient, (ju'ils produisent à (x'ine assez de blés pour suffire à leins [irofires besoins, n'é-coulenl point
CONCLUSION i8T
leurs produits au marché, eu sout eux-mêmes lesconsoui-, mateurs. Les mêmes paysaus qui, ne l'oublions pas, forment chez nous une majorité écrasante se procurent l'arpent qui leur est nécessaire par l'exercice de quelque industrie domestique, ou en se procurant du travail au dehors ».
Mais si tel est le cas, comment se fait-il que dans le même rapport. M. le ministre des finances proclame hautement que la Russie n'est plus un Etat exclusivement agricole, mais plutôt manufacturier, car le rendement annuel de l'industrie dépasse d'un demi-milliard de roubles celui de Tagriculture ?
La contradiction parait manifeste, et pourtant elle est non dans les paroles du ministre, mais dans les faits qu'il décrit. Oui, l'économie nationale russe présente un amalgame étrange du régime de consommation directe avec un capitalisme artificiel et créé à coups de tarif. Au lieu d'être naturel, ce système est tout ce qu'on peut imaginer déplus artificiel, carie gouvernement intervient eu toute chose et fait prendre à nos producteurs l'habitude d'attendre de sa part les services les plus impossibles, tels que redressement des prix sur les grains, triomphe ou du moins maintien de la petite industrie villageoise, sauvegarde des intérêts dune noblesse à moitié ruinée, extension de la propriété foncière des paysans, crédit à bon compte offert à toutes les entreprises agricoles, industrielles et commerciales, création de nouveaux marchés en Corée, en Chine, en Perse (l), etc. etc.
Le gouvernement lui-même a l'air de croire à sou
(I) .^ la foire de Nijiii-Novgorod en 1889 les marcliamls moscovites ont déclaré au gouvernement ([u'ils s'attendaient à l'ouverture de nouveaux marchés à la suite de la construction du Transsibérien, le tlié et les soies chinoises pouvant arriver plus rapidement en Europe par la voie de terre et en échange de nos cotonnades et des produits de notre industrie mélallurgifiue (La Sibérie et le Transsibérien, p. '1S[).
i88 CONCLUSION
omnipotence. En effet n'a-t-on pas agité tout récemment la question de savoir si on ne confierait pas à des employés payés par l'Etat le soin de choisir l'heure et de surveiller l'écoulement des produits agricoles parles propriétaires fonciers ? Et la Banque d'Etat se déclare prête à soutenir de son crédit toute entreprise industrielle avantageuse et qui, certes, peut se permettre un pareil luxe, car, entièrement à la discrétion du ministre des finances, elle n'aura qu'à couvrir ses avances par la mise en circulation de nouveaux billets de crédit, « ces billets ne devant servir, ainsi que le déclare le ministre, qu'à ses transactions commerciales ». A un gouvernement qui peut tout, on demande le plus possible. Aussi voit-on la classe la plus voisine du Irône importuner l'Empereur de ses doléances. Elle accepte avec reconnaissance et sans* se préoccuper autrement de son prestige les nouveaux délais de payement qui lui sont accordés pour ses emprunts à la l)auque de hi noblesse, ainsi que les diminutions du taux de l'intérêt auquel ces emprunts ont été faits.
La bourgeoisie capitaliste ne tient [)as à rester en arrière. D année en année, elle demande la révision des tarifs, afin d'obtenir une nouvelle élévation des droits d'entrée sur les marchandises étrangères. Hachât des chemins de fer aux com[)ag;nies [)rivées. éhiblissement du monopole (le l'alcool, ci'c'ation de ban(|ues d'Etaf hypothécaires, offres de crédit à bon conq)le et à long terme auv fabricants, s[)éculation t;iiitôl sui' la hausse, tantôt sur l.i baisse des roubles, lixalion arbitraire du coui's du papiei^-rronnaie, le gouvernenu'iit se charge de font, fait tout el croit réussir en lont. .\nssi passe-f-il, aux yenx de (piehpies ennemis ])ersoiinels du ministr*' <|ui le guide, poiii- T'Ire soci.ilisie. 1! n'en est rien jtoni-fant, et les idées dont s inspirent cenv (jui nous mènent proviennent de rexemjde donné |i;ir 1.1 Prusse (^t non