CHAPITRE V
Et ce n’est pas seulement à propos de l'affaire Scott que se manifesta l'attitude hostile de l'Angleterre vis-àvis du Portugal ; car pendant toute la période qui s’étend de 1846 à 1882, elle a toujours énergiquement refusé de reconnaître les prétendus droits du Portugal, et ses hommes d'Etat n’ont jamais manqué une occasion de le faire savoir.
Déjà en 1846, Lord Palmerston déclarait dans une note que la couronne de Portugal n'avait aucun droit sur les territoires situés entre le 5°12’ et & de latitude sud. |
Plus tard, le 26 novembre 1853, nouvelle note du Foreigu Office : Lord Clarendon y expose à son tour que le Portugal n’a jamais occupé de facon efficace et continue cette section de la côte équatoriale, et que les intérêts commerciaux de la Grande-Bretagne exigent le maintien de relations directes avec la région du Congo.
Enfin, en 1867 et aussi en 1876, deux notes adressées par lord Derby au cabinet de Lisbonne contiennent les mêmes protestations.
Ce n’est pas seulement l’Angleterre qui méconnaissait
les prétentions du Gouvernement portugais, mais en somme toutes les puissances: et cela s’explique tout d’abord par ce fait que ce gouvernement, comme le disait Lord Derby, n'avait jamais occupé d’une façon effective cette section de la côte équatoriale, par l’indolence dont il avait fait preuve dans la répression de la traite des nègres, et cela malgré certains engagements qu'il avait pris, notamment dans les traités conclus en 1810, 1815 et 1817 avec l'Angleterre. Enfin aussi, parce que toutes les puissances avaient des intérêts commerciaux au Congo. L’Angleterre, en 1876, y avait déjà établi vingt-huit factoreries. La France, l’Association internationale, le Portugal, l'Amérique même y possédaient aussi un certain nombre de comptoirs qu’elles espéraient voir prospérer.
Toutes ces puissances paraissaient disposées à maintenir leurs droits et à empêcher une autre de profiter à elle seule, des richesses naturelles que l’on espérait trouver au cœur de l'Afrique.
Quand, en 1876, le bruit serépandit de l'existence d’une grande voie navigable débouchant sur l'océan, le gouvernement anglais essaya par tous les moyens de se créer au Congo une situation prépondérante. Tout d’abord, craignant l'influence française, il tenta de nous écarter de ces régions, et, à plusieurs reprises, proposa d'échanger la Gambie anglaise contre nos postes du Gabon.
En 1876, l'accord fut près de se faire, mais devant l'opposition véhémente des marchands de Bathurst, le parlement anglais refusa de ratifier l’arrangement.
Bientôt, quand M. de Brazza nous ent donné accès
sur le grand fleuve, les Anglais le regrettèrent amèrement.
« La réalisation du plan de 1876 nous eût donné — dit M. Johnston — tout le Congo français (1). » Et lord Salisbury dans les instructions qu’il donna en 1892 à lord Dufferin, ambassadeur de la Reine à Paris, rappelait cette erreur dans les termes suivants :
« C'était là un arrangement compréhensible et intelligent, mais tel fut le sentiment d'opposition manifesté par le Parlement contre toute cession du territoire anglais ; tel fut le mécontentement témoigné par divers corps commerciaux, que le gouvernement d’alors ne put donner suite à ce projet (2). »
Bien qu’elle ait échoué dans cette tentative d'éloigner la France du Congo, l'Angleterre ne s’avoua pas vaincue et par d’autres moyens essaya d'entrer dans la place.
Quoique toujours prête à prétexter des sentiments humanitaires pour favoriser sa politique coloniale, elle n’avait jamais cru à ceux de l'Association internationale, et non seulement elle ne l’aida pas dans ses entreprises, mais fit au contraire son possible pour mettre la main sur Stanley et détourner ainsi à son profit l'œuvre de cet explorateur.
Comme la confiance de ce dernier dans l'avenir réservé à l’Association avait beaucoup baissé, il prêta une oreille complaisante aux propositions qui lui furent faites par le gouvernement britanniqne, et ainsi la combinaison faillit réussir. En effet, en 1883, Stanley sépara sa cause de celle de l'Association, abandonna ses fonc-
(1) J. Darov. Cent ans de rivalité coloniale. (2) J. Darcy. Cent ans de rivalité coloniale, p. 224.
tions de gouverneur au Congo; et nous trouvons une lettre de lui dans laquelle il presse vivement l’Angleterre d'intervenir et de prendre le pays sous sa protection (1).
En même temps, le comité du Haut-Congo, agissant d’après ses conseils, le remplaça dans ses fonctions par un officier de l’armée des Indes, à qui succéda bientôt Sir Francis de Winton qui firent tous deux, bien que « représentants officiels du roi Léopold, de l’adminis- € tration purement anglaise (2) ».
La France et l'Angleterre restaient ainsi en tête-à-tête, et l'on peut dire que la question du Congo prit alors l'allure d'un véritable duel entre ces deux puissances (3).
Le roi Léopold, sentant tout le danger de la situation, demanda aide et protection à l'Allemagne qui lui promit sou appui. Le gouvernement anglais voyant se dresser devant lui un nouvel adversaire qui occupait déjà des ports et plusieurs régions au Congo, et que sa politique subissait là un grave échec, prit une résolution désespérée à laquelle nul ne s'attendait. Après être resté si longtemps sourd aux réclamations du Portugal, il se tourna brusquement vers cette puissance et épousa ses intérêts : par là, il espérait s’en faire une alliée pour toujours dans les affaires d'Afrique, empêcher les empiètements de l’Allemagne, de l'Association internationale, et en général paralyser le commerce des Européens au Congo. Les préliminaires de cette habile politique se trouvent déjà dans les négociations qui eurent lieu en 1882 entre le cabinet de Lisbonne et le Foreign
(1\ Lettre du 24 septembre 1883, adressée à Johnston. (2) Jean DARGY, p. 334, ouv. cité.
3) JonxsToN. Colonizatione in Africa, p. 255.
Office. Le gouvernement portugais venait de montrer la nécessité d'installer l'autorité portugaise sur les territoires en question et M. Bright, ayant fait à ce propos une interpellation à la Chambre des communes, et demandé au Gouvernement quelle attitude il comptait prendre, Lord Granville y répondit, en disant que le Gouvernement de la Reine n’avait jamais abandonné, et n’abandonnerait pas les contestations qu’il avait élevées contre les prétentions du Portugal au sujet des territoires situés au sud du 5°12’, mais il ajoutait qu’il était toutefois disposé, par amitié pour le Portugal, à lui remettre cette autorité. Ce n’était pas si l’on veut la reconnaissance d’un droit, c'était une faveur dont, le résultat fut le traité du 26 février 1884.
En vertu de ce traité, l'Angleterre reconnaissait la souveraineté revendiquée par la cour de Lisbonne, le long de la côte occidentale d'Afrique, entre les 8° et 5° parallèles de latitude australe, c’est-à-dire sur l’embouchure et les deux rives du Congo et sur tous les territoires intérieurs de l'Afrique, le long du fleuve jusqu'à Nokki. En revanche, le Portugal s’engageait à maintenir la libre navigation et concédait à l'Angleterre le traitement de la nation la plus favorisée.
De plus, d’après ce traité, les deux hautes parties contractantes établissaient une commission mixte chargée de préparer l'élaboration d’un règlement de navigation, de police et de surveillance sur le Congo, et d’en assurer l'exécution. Les commissaires des deux pays avaient le pouvoir d’établir des droits fiscaux dont le produit devait être en partie affecté à l'entretien de la commission qui devait s'établir à Nokki. Enfin, ils étaient chargés de fixer l’échelle des taxes que les
commerçants devaient payer pour la surveillance
exercée par les autorités portugaises sur les marchandises transbordées en cours de transit ou déposées dans les entrepôts.
Ce traité était un coup droit porté à la France et à l'Association internationale; c'était la main mise par l'Angleterre et le Portugal sur l'embouchure du Congo, et par conséquent sur tout le bassin du fleuve, qui perdait toute valeur si le débouché sur la mer n’était pas libre. Ce traité, attaquant les intérêts commerciaux de toutes les puissances, toutes protestèrent, et ce qui est curieux, c'est qu'il fut mal accueilli même en Angleterre et au Portugal : les commerçants des deux pays réclamèrent la franchise dont ils avaient joui jusqu’alors au Congo et se montrèrent tout à fait hostiles au projet établissant une commission mixte.
En France, dès que la connaissance officielle du traité anglo-portugais fut parvenue au gouvernement, M. Jules Ferry adressa immédiatement une protestation au cabinet de Lisbonne, dans laquelle il faisait toutes réserves en ce qui concerne la liberté commerciale et le contrôle d’une seule puissance sur l'embouchure du Congo: il rappelait que les droits historiques du Portugal, mentionnés dans le traité, étaient des plus problématiques ; que par le traité de 1786, le roi de France avait reconnu les droits que le Portugal « prétendait avoir à la souveraineté de la Côte de Cabinda, comme faisant partie du royaume d’'Angola » et que la Reine Très Fidèle avait, de son côté, reconnu « les droits que prétendait avoir le Roi Très Chrétien au commerce libre de ses sujets sur cette côte, ainsi qu’ils étaient accoutumés à le faire. »
La France s'était toujours attachée à respecter Jes engagements pris envers le Portugal ; cette puissance, par contre, violait nos droits, aussi le gouvernement français déclara-t-il que la convention conclue avec l’Angleterre ne pourrait, en aucun cas et sous aucun prétexte, nous être opposée, et il protesta contre tout acte qui mettrait en cause les engagements pris envers lui par le Portugal et consacrés par un usage ininterrompu de près d’un siècle.
En Allemagne également les protestations furent vives et nombreuses, et l’opinion publique se montra très irritée de voir que l'Angleterre voulait régler à elle seule la question du Congo. Plusieurs chambres de commerce, et aussi la Société allemande de colonisation, dans sa séance du 3 avril 1884, présidée par le prince de Holenlohe-Langenbourg, exposèrent tout le préjudice causé au commerce allemand par l’établissement d’une commission de navigation auglo-portugaise et par les droits de douane que le Portugal se réservait.
M. de Bismarck, bien que peu partisan d’une politique coloniale, heureux peut-être de nuire à l'Angleterre ou à la France, croyant peut-être aussi que l’établissement des Belges au Congo serait très favorable à l’Allemagne, ne resta point indifférent aux sollicitations du monde commercial, mais au contraire, s’intéressa à la question. Si bien qu’à la date du 26 avril 1884 le baron de Courcel, ambassadeur de France à Berlin, pouvait écrire la lettre suivante à M. Jules Ferry: « Le « gouvernementimpérialdonnela plussérieuseattention « à la question du Congo, et on s'occupe en ce moment « même de réunir les éléments d’un travail devant lui
permettre de se prononcer en connaissance de cause. « M. de Hatzfeldt, tout en me disant qu'il n’était pas encore arrivé à des conclusions définitives, m'a fait connaître qu'il avait traité la question du Congo avec le Chancelier de l'Empire, et que trois points pouvaient dès à présent être considérés comme acquis. «€ En premier lieu, le gouvernement allemand avait reconnu que ses nationaux avaient des intérêts importants impliqués dans la question et que ces intérêts méritaient, de sa part, un sérieux appui.
« Secondement, le gouvernement allemand, avant de fixer ses propres résolutions avait le désir d'échanger ses vues avec les autres gouvernements intéressés, notamment avec la France; et le prince de Hohenlohe serait invité à vous témoigner le prix que l’Allemagne attacherait à se concerter avec vous.
« Enfin, pour ce qui concerne spécialement l’acte diplomatique signé, mais non encore ratifié, entre l'Angleterre et le Portugal, quels que dussent en être le sort et la portée, l'Allemagne le regardait comme ne lui étant pas opposable et comme ne pouvant, en aucun cas, porter légalement atteinte à la situation de droit des tiers non intervenus à la négociation. »
Quant à l'Association Internationale, le traité du
26 février l’atteignait plus que toute autre nation. N’étant pas encore un Etat, elle ne put protester officiellement, mais elle eut soin de témoigner tout son mécontentement, de promettre de maintenir sur ses territoires la liberté de commerce et de navigation, et finalement se tourna résolument du côté de la France et de l'Allemagne.
Un échange de lettres eut lieu entre M. le colonel Strauch et M. Jules Ferry en date du 23-24 avril 1884 qui créa le droit de préférence de la France.
M. le colonel Strauch déclarait que l'Association ne céderait à aucune puissance ses établissements au Congo, « mais que toutefois désirant donner une preuve de ses sentiments amicaux pour la France », elle s’engageait à lui donner le droit de préférence, si, par suite de circonstances imprévues, elle était un jour amenée à réaliser ses possessions. Et dans sa réponse, M. Jules Ferry prenait acte des déclarations faites, et, en retour, faisait savoir que le gouvernement français prenait l'engagement de respecter les stations et territoires libres de l’Association, et de ne pas mettre obstacle à l'exercice de ses droits.
L'Association internationale, avons-nous dit, en appela aussi à l'Allemagne, et en effet, peu de temps après, son protecteur, M. de Bismarck, adressa une protestation aux cabinets de Londres et de Lisbonne.
Et comme à leur tour, d’autres puissances comme les Etats-Unis, l'Espagne, les Pays-Bas manifestèrent les préoccupations que leur causait l'éventualité des mesures fiscales et administratives prévues par le traité du 26 février, l'Angleterre et le Portugal comprirent qu'il fallait céder devant ce courant d'opinion:
Ils firent pourtant une dernière tentative, offrant de substituer à la commission mixte une commission internationale, composée des délégués des diverses puissances, et allèrent même jusqu'à suggérer l’idée d’une conférence qui aurait constaté l'entente générale.
Mais cette bonne volonté était un peu tardive. M. de Bismarek se montrait de plus en plus partisan d’une politique consistant à soutenir l'Association et à l’aider à se faire reconnaître comme Etat.
Voici, en effet, comment il s’exprimait le 23 juin au Reichstag : « Nous sommes sur le point de nous enten- « àre avec le Portugal et les autres nations maritimes « sur les dispositions à prendre pour arriver à une en- « tente internationale à propos des affaires du Congo. « Les entreprises belges le long de ce fleuve ont pour « but la fondation d’un Etat indépendant. L'Allemagne « favorise ce projet. Elle est prête à y contribuer, si « elle reçoit l’assurance que le commerce libre sera « favorable au Congo pour ses nationaux, car ainsi « s'ouvrirait un nouveau terrain au commerce alle- € mand. »
Et, le 26 juin, Lord Fitz Maurice délarait à la Chambre des Communes qu'il n’y avait pas lieu de ratifier le traité avec le Portugal. « En présence des objections sérieuses des puissances contre le traité, le gouvernement anglais a notifié au gouvernement portugais que la ratification du traité devenait superflue. »
A dater de ce moment, la politique de l'Angleterre vis-à-vis de l'Association, va subir un virement complet. Autant elle s'était montrée hostile à son égard, autant maintenant elle va la soutenir énergiquement, et plaider en sa faveur à la conférence de Berlin.