Desvernois, Mémoireis
5. « La tombe modeste de Pérignon est auprès du superbe mausolée, élevé au maréchal Masséna, que j'ai aussi beaucoup connu à Naples. C'est sous ses ordres que j'ai fait le siège de Garte, et, après le siège, le roi Joseph me chargea auprès de lui d'une commission bien désagréable. Le roi me fit aiipeler un soir à onze heures, et me dit : « Le maréchal déteste mon chef d'état-major Derthier, et je vous ai choisi pfiur lui annoncer que l'empereur a fait saisir et confisquer 3 millions que Masséna avait déposés chez un banquier de Gênes ; ces 3 millions proviennent d'échanges de monnaies faits dans les ])rovinces vénitiennes, et le vice roi s'en est plaint comme d'une exaction. » Cette commission était délicate, je priai en vain le roi de la confier à un autre ; il insista, je dus obéir. Me voila donc à minuit au palais d'Acton, errant à la faible lueur d'unç
« Tous les guerriers, depuis Romulus, ont fait leur « fortune en versant leur sang pour leur pays. L'empe- « reur croit donc que nous ne nous battons que pour (( l'assurer sur le trùne... »
A la honle que ces scandaleux pillages font rejaillir sur les officiers, s'ajoute peut-être le regret de n'en profiter point. Et la discussion s'anime, les esprits s'échauffent, les orateurs s'enflamment, sans crainte de troubler le repos de tous les morts illustres qui dorment auprès d'eux, Balthazar Peruzzi, Perrin del Vaga, Jean d'Udine, Annibal Garrache, cour silencieuse réunie autour du tombeau de Raphaël. Comme l'on discute avec chaleur les termes d'une pétition qu'on adressera au nouveau commandant en chef et qu'on affichera aussi sur les murs de Rome, le général Valette se fait annoncer^ : au nom de Masséna, qu'il a prévenu de ce qui se passait à la Rotonde, il somme les officiers de se dissoudre. Mais les officiers refusent, sans phrases, « disant qu'ils ont une pétition à faire au (( général en chef et que ce ne sera qu'alors qu'ils se « sépareront ».
Valette retourne porter cette réponse à Masséna, qui
lampe à moitié éteinte, dans une grande salle qui servait d'antichambre à la chambre à coucher du maréchal. Je frappe trois fois à sa porte d'une main timide, je me nomme à demi-voix, et il vint m'ouvrir, coiffe d'un bonnet de coton et enveloppé dans une grande robe de taffetas vert. — Monsieur le maréchal, je suis chargé par le roi de vous annoncer une bien mauvaise nouvelle. — Qu est-ce ? parle? — C'est bien malgré moi que j'ai accept('^ une mission aussi désagréable. — Parle donc, viens-tu m'arrèter? — Ah! monsieur le maréchal, je me serais plutôt brûlé la cervelle devant votre palais que d'exécuter un pareil ordre. — Qu'as-tu donc à me dire? parle; je suis résigné à tout. >> Je lui expliquai alors les ordres de l'empereur ; ses yeux étincelèrent de fureur ; il se maîtrisa pourtant et me dit ces mots que je n'ai jamais oubliés: « Tous les guerriers, depuis Romulus, ont fait leur fortune en versant leu-r sang pour le pays. L'empereur croit donc que nous ne nous battons que ])0ur l'assurer sur le trône et donner un royaume à ce freluquet de vice-roi d'Italie? Ce n'est pas pour moi que je veux "de l'argent; Masséna n'a pas oublié qu'il fut soldat et qu'il vécut avec cinq sous ])ar jour; je saurais vivre encore avec une solde; mais le luxe nous a envahis : l'empereur nous a donné des titres, un rang à soutenir, et ines enfants ont été élevés dans le faste qui sera un besoin pour eux. ». Je cherchai à le consoler par des lieux communs; je lui dis que les grands hommes de tous les tenijjs avaient été persécutés ; je l'engageai à lire Plutarqne, à peu près comme le valet du jour engage son maître à lire sénèque. « Je le lirai, me dit-il d'une voix forte; mais je lirai aussi Tacite, enlends-tu ? Tacite »; et, en prononçant ces mots, il me serra la main, et je lus dans son àme qu'il trouva cet acte de despotisme aussi cruel que ceux des cmi)ereurs qui opprimèrent Rome » (Souvenirs et Mémoires du général Maximilien Lamarque, publiés par sa famille [Paris, Fournier, 1835, in-8, 3 vol.], t. I, p. 320-32^). 1. Masséna aux Directeurs. Ponte Molle, 8 ventôse (Dépôt, 26 février).