Sala, II
IS
La population romaine, — monde religieux et monde aristocratique, — peut garder quelque reconnaissance au général : il fait preuve d'autant de bonne volonté que le lui permettent les exigences de sapositionet les besoins de son armée; et puis il frappe vigoureusement leur ennemi détesté, les Jacobins, briseurs de blasons et blasphémateurs de l'Eglise; le 22 juin, il ferme le Cercle constitutionnel, qui s'est rouvert le 8^; et, lorsqu'il reparaît le 26, au palais Montoro, à Montserrat, il l'interdit définitivement le 29, et, avec lui, tous les cercles, clubs et assemblées politiques 2.
Commissaires et consuls voient d'un mauvais œil cette politique du parti militaire; ils ne se contentent pas toujours d'y résister sourdement : leur lutte indirecte se double et se prolonge par une lutte ouverte, et, celle-là, décisive. C'est d'abord l'affaire Orengo qui la fait éclater en public. Dans la nuit du 23 avril, Joseph Jacoucci et Pierre Guerrini, agents ordinaires des spoliations d'églises, faisaient une descente au couvent des Saints-Apôtres, saisissaient la caisse que gardait l'administrateur, curé Carenzi, apposaient les scellés et emportaient divers objets. Comme ils ne pouvaient présenter aucun ordre écrit à celui-ci, celui-ci protestait et se mettait en rapport avec Joachim Orengo, avocat de l'administration générale des Biens nationaux, qui prenait très vigoureusement sa défense.
Inquiets, Jacoucci et Guerrini s'adressaient au ministre de l'Intérieur, qui rédigeait, le 25, une Commission en règle leur enjoignant de faire ce qu'ils avaient fait deux jours auparavant : mais Orengo tenait bon et réclamait la restitution des sommes enlevées à Carenzi. Torriglioni, pour en finir, délivra donc à ses deux agents un certificat en leur faveur et le fit insérer dans le Moniteur de Borne, précédé d'un décret d'Angelucci qui l'y autorisait et suivi de la commission donnée après
t. Galimberti, 8, 22 juin.
2. Galimberti, 2(i, 29 juin. Collezione, II, 163, 258. Sala, I, 278, 292.
L AFFAIRE ORENGO 227
coup à Jacoucci*. Puis il se ravisa : Angeliicci n'avait pas le droit de le couvrir ainsi ; il s'adressa donc au Consulat, qui consentit à intervenir et publia, dans le numéro 28 du Moniteur^ un décret régulier, en date du 29 liorile, autorisant le ministre de l'Intérieur à donner un certificat favorable à Jacoucci et Guerrini dans sa querelle avec Orengo.
Orengo se méfiait : le 21 mai, il avait adressé en vain une requête au ministre, réclamant en faveur de Carenzi et défendant son honneur, qu'il prétendait offensé ; comme Torriglioni n'y avait pas répondu et en avait empêché l'insertion,, — il se croyait hors d'affaire, — Orengo courait au palais Golonna : il avait expliqué l'incident au général et obtenu son appui. Il se rendait ensuite à la secrétairerie du consulat, installée dans la cour du Quirinal, requérait le registre des délibérations, constatait que l'ordre donné à Jacoucci était daté du 25 avril, — alors qu'on avait opéré le 23, — et que le prétendu décret du 29 fiorile (18 mai), publié dans le numéro 28 du Moniteur^ le 7 pratile (26 mai), n'existait pas sur les registres officiels : il était clair qu'on avait compris quelle faute on avait commise en y insérant le décret du 25 « devancé » le 23, qu'on ne voulait pas la renouveler et qu'on préférait prétexter un oubli.
Tous ces faits bien et dûment constatés par deux témoins, Carlo Cardinali et Domenico Muciolini, le 25 mai, et par un notaire public le 28, — ainsi que le lui avait conseillé le général, — Orengo publia le lendemain, 29 mai, un écrit très violent, mais très probant et très précis, qui dévoilait cette « tragicomédie » : le ministre de l'Intérieur elles consuls eux-mêmes étaient, en fait, convaincus de faux et accusés ouvertement d'avoir violé la loi. L'émotion était grande dans Rome : ce fut bien pis encore le lendemain. Une loi, dite de
1. Monilore di Ruma, n» 25. Naturellement on ne donnait aucune date.
police constitutionnelle', atteignait brutalement Angelucci et ses agents : elle déclarait qu' « un consul pris « individuellement n'exerce aucun genre d'autorité » (art. 3); qu'aucun... «consul... ne peut être déposi- « taire d'aucun effet appartenant au trésor public » (art. 6) ; « que les consuls et les ministres ne doivent « employer pour l'exécution des lois... que les autorités « établies par la Constitution » (art. 10). Ce même jour, Saint-Cyr autorisait Orengo à venger son honneur <( attaqué par les actes arbitraires, inconstitutionnels (( et injustes des citoyens consuls et du ministre de « l'Intérieur^ » ; et le lendemain, V' juin, avec l'approbation du général en chef, l'administrateur général des Biens nationaux appelait nominativement à la barre du Tribunat « les citoyens Giacomo de Mattheis, Liborio Angelucci, Panazzi, Reppi, Ennio Visconti, consuls, et Giuseppe Torriglioni, ministre de l'Intérieur, coupables d'un acte arbitraire, inconstitutionnel et d'une calomnie 3 »,
Du coup, le scandale devenait trop fort : ce qui perdit Orengo. Saint-Cyr n'avait pas prévu jusqu'où on l'entraînait : il battit en retraite, abandonna celui qui s'était lancé dans la bagarre, fort de la justice de sa cause et sûr de ses promesses. Le 13 juin, les commissaires écrivaient aux consuls que les principes d'Orengo « sur les (( biens possédés parles établissements ecclésiastiques « n'(étaient) pas tels qu'ils (convinssent) à un homme « chargé de la défense des droits et de la défense de la « nation ». Et ils ajoutaient qu' « un fonctionnaire qui « se trouve placé entre ses opinions et les devoirs de « son emploi doit, ou changer d'opinion, ou laisser son « emploi. » Orengo était aussitôt destitué ; afin de prouver son désintéressement, il abandonnait aux pauvres le traitement qu'on lui devait pour le temps qu'il était
1. Moniloredi lioma, n»31, 18 pratile. Notizie del giorno : « La vigilanza della commissione ha emanala la seguente » {Collezione, II, 61).