LES CONFÉRENCES DE SELZ
François de Neufchâteau reconnaît les droits de soi interlocuteur et la justesse de son argumentation. Il ne désespère pas de le satisfaire, puisqu'il lui parle d'annexer la Toscane à la République Romaine ; seulement c'est sur l'Allemagne qu'il s'efforce d'attirer ses convoitises et de détourner ses espérances : le Directoire refuse absolument de rien abandonner en Italie. C'est alors que l'Autriche fait un effort désespéré : elle essaye à son tour de tenter la France : elle lui offre le Piémont; elle reconnaît la République Romaine; elle demande qu'on lui abandonne en retour les Légations et la Romagne.Mais François de Neufchâteau reste inflexible: il est lié par ses instructions (du 7 juin), et Cobenzl s'écrie : « La France ne veut pas revenir sur les faits « accomplis ni étendre nos frontières... Ce n'est pas « Rastadt qui me rend malheureux, c'est l'Adige ; le « bonheur, pour moi, était sur l'Oglio et dans les Léga- « lions. » Dès lors aucun doute n'est plus possible : la France entend exclure l'Autriche de l'Italie, garder la ligne de l'Adige, maintenir la République Romaine. De ce jour, dans l'esprit de Thugut, la guerre est décidée en principe (juin 1798).
Il avait commencé d'y songer dès la déclaration que Treilhard lui avait faite (28 février 1798) et avait manœuvré en conséquence. Au mois de mars et d'avril, il avait sondé la Prusse et tâté la Russie. Mais la Prusse tenait toujours bon pour le statu qiio, qui la garantissait contre l'ambition de Thugut en Ravière ^ et contre sa prépondérance en Allemagne, qui lui valait la clientèle des petits princes, lui rapportait des évêchés et lui conciliait l'appui de la France. Quant à la Russie, elle voulait la paix. Paul V% le nouveau tsar, se ren-
1. Comme les Princes, la Prusse est convaincue que la France a cédé la Bavière à l'Autriche, en même temps que laVénétie, et que le rêve de Joseph II est enfm réalisé. Le cabinet de Berlin, d'accord avec le cabinet de Pétersbourg, entend soutenir la cour de Munich; il décide l'électeur de Bavière à installer, en qualité de co-régent, le 15 avril, son successeur éventuel, le duc des Deux-Ponts : celui-ci est tout dévoué à laPrusse {Mémoires... d'un homme d'Etat, VI, 95-98). On comprend que l'Autriche refuse les offres que lui fait la France en Allemagne ; ce serait coaliser l'Europe contre elle.
dait nettement compte des besoins intérieurs de son empire et des réformes qu'il y fallait opérer : il tenait à la paix qui, seule, les lui rendait possibles. L'Italie et l'Allemagne, sphères d'influence de la France, ne lui importaient guère; l'Orient l'intéressait seul, et nul rival n'y paraissait à l'horizon. La seconde coalition ne se serait pas formée, l'Aulriche, isolée, eût fini par se résigner à l'existence de la République romaine si nul n'était venu troubler le tsar dans ses rêves orientaux. Le malheur voulut que Siéyès redevînt le maître.
Le théoricien malheureux de 1795 était alors l'inspirateur de notre diplomatie, grâce à Rewbel son ami, grâce à Talleyrand, son élevée II incarnait les passions françaises, il représentait l'orgueil révolutionnaire, il demandait la conquête européenne; demain rival de Bonaparte, il le devance aujourd'hui. Le protectorat de l'Allemagne ne lui suffit plus; c'est la conquête de l'Allemagne qu'il médite; entre le Rhin et la Vistule, il faut échelonner toute une série de républiques vassales, comme celles que l'on a semées depuis les Alpes jusqu'à Garigliano, bientôt sans doute jusqu'au détroit de Sicile; les républiques italiennes attendent que les républiques allemandes viennent leur faire pendant; et, comme ça été l'œuvre de Bonaparte de créer les premières, ce sera l'œuvre de Siéyès de construire les secondes. La diplomatie sera son arme, comme la guerre est celle de son émule ^; c'est à Berlin qu'il trouvera son champ de bataille et rencontrera sa journée de Rivoli, tandis que les plénipotentiaires officiels continueront à Rastadt de négocier pour la forme et d'occuper le parterre.
1. Il se donne du moins pour tel (Pallain, Minialère de Talleyrand, 349, 359).
2. « Dictons la paix dans les cabinets comme nous l'avons fait sur les champs de bataille. » 23 mars 1798.