BONAPARTE ET TALLEYRAND
se iigager trop loin dans un sillon tracé d'avance ; d'un même regard, il en suit toujours plusieurs qui le mèneront à réaliser son rêve; il lui suffit de se tenir prêt pour les trois ou quatre occasions possibles. Génie essentiellement réaliste et pratique, mobile et souple, il se garde comme d'une absurdité dangereuse de s'enfermer dans un plan arrêté d'avance ; la pensée ouverte à toutes les idées, l'attention éveillée sur tous les événements, l'ambition à l'atfût de toutes les chances, un peu inquiet au début, il s'assure de plus en plus en lui-même ; il prend peu à peu confiance dans son étoile. Mais il reste toujours l'homme des déterminations soudaines ; il scrute avec une attention suraiguë les imperceptibles mouvements qui modifient une situation donnée. A la fin d'avril 1798, lors de l'incident Bernadotte (11 avril), qui peut rouvrir la guerre autrichienne, il hésite; il est prêt à renoncer à l'expédition d'Egypte, qu'il prépare depuis huit mois ; les directeurs doivent presque recourir à la violence pour le décider à partir ; et, de fait, s'il débarque en Egypte, plutôt qu'en Albanie ou en Asie-Mineure, ou en Irlande, c'est l'habileté de Talleyrand qui l'y conduit, Talleyrand pour qui la politique coloniale est la vraie politique française.
(( Je vais vous confier des projets qui m'appar- « tiennent », dit Talleyrand à Sandoz-Rollin, le 28 février 1798; « j'ai proposé une entreprise qui pourra « étendre nos colonies, sur l'Egypte » ; et, dès le mois d'août 1 797, comme Bonaparte l'entretenait de ses proj ets sur l'Orient, Talleyrand les approuvait, mais marquait l'Egypte comme but de ses etTorts : « Elle peut devenir « d'une grande utilité », disait-il. Dès 1792, Talleyrand défendait cette idée que la F'rance n'a aucun intérêt à s'agrandir sur le continent et que, depuis la perte de l'Inde, ses etlorts doivent tendre à acquérir des colonies et à développer son commerce. Lorsqu'il revient d'Amérique en 1796, il présente à l'Institut un mémoire où il étudie les rapports commerciaux de l'Angleterre
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et dos Etats-Unis (24 mars 1797), tandis qu'il montre dans un autre (13 juillet 1797) que la France, n'ayant recueilli aucun avantage commercial de la guerre américaine, doit chercher ailleurs des débouchés et former des établissements coloniaux, « source de pré- « cieux avantages ». Les idées de Talleyrand ont été longuement mûries; conscient des nécessités auxquelles, de par sa position géographique, ne peut se dérober la France, il a deviné d'un coup d'oeil et développé par l'étude la politique qui lui convient. Puissance à la fois continentale et maritime, elle ne peut pas, sous peine de courir à la défaite et à la ruine, être à la fois engagée dans des crises maritimes et continentales; les frontières certaines que lui a assignées la nature au Sud et à l'Est, l'anarchie allemande sagement organisée par nos grands politiques du xvii^ siècle, ces deux faits lui commandent de ne pas entreprendre des conquêtes aussi dangereuses qu'inutiles. Et ce désintéressement continental lui permettra d'exploiter fructueusement cette situation unique en Europe qui lui donne accès et sur les mers anciennes de la Méditerranée et sur les nouveaux océans : la vraie rivale de la France, la seule, ce n'est pas la maison d'Autriche, c'est l'Angleterre.
L'Angleterre, voilà donc le pays que menacent à la fois les intérêts nationaux français et les menées ambitieuses de Bonaparte, associés par le génie de Talleyrand. A peine arrivé au ministère (juillet 1797), il profite adroitement du sursaut d'énergie qui secoue les directeurs, après le 18 fructidor (4 septembre), afin de rompre les négociations de Lille : le 8 septembre, il envoie aux nouveaux plénipotentiaires, Treilhard et Bonnier, de très belliqueuses instructions. 11 s'agit, à ses yeux, de sauver le cap de Bonne-Espérance, la grande route de l'Inde que les Anglais ont occupée par surprise et qu'ils ne veulent pas céder à la France; « Mieux vaut la guerre, pense Tailleyrand, elle per- « mettra de la leur enlever. » Quant à l'autre route qui