LE LAIT DANS LES MALADIES INFECTIEUSES
Dans le cours des maladies infeclieiises, on conseille aujourd'hui le lait par petites quantités, bien moins pour répondre à un besoin d'alimentation très notablement restreint par la diminution de la sécrétion des sucs digestifs, que pour assurer la diurèse ou favoriser l'élimination des toxines qui s'accumulent dans le sang, et écarter les dangers de l'insuffisance hépatique et rénale. Il est, en tout cas, bien supérieur au bouillon et c'est certainement l'un des aliments le plus susceptibles d'être assimilés en raison des doses fractionnées auxquelles on le prescrit. Il a, de plus, le grand avantage de fournir très peu de résidus et de restreindre les causes d'intoxication susceptibles de prendre naissance dans le tube intestinal.
Un certain nombre de médecins l'ont employé exclusivement dans le traitement des pyrexies, et l'on compte à son actif quelques succès bien établis chez des typhiques, pour lesquels il aurait abrégé la durée et la convalescence de la maladie. On l'a même préconisé dans les fièvres palustres, pour lesquelles il éussirait non seulement contre les phénomènesi rhydropiques et dans les cas invétérés, mais auss
pour arrêter des accès fébriles rebelles au sulfate de quinine (Karell).
On le donnera plus particulièrement écrémé lorsque l'on supposera, comme dans la fièvi-e typhoïde, que les voies d'absorption des corps gras sont plus ou moins intéressées par le processus morbide.
Dans le cours des fièvres éruptives, le lait répond aux besoins de la nutrition et facilite la sécrétion urinaire, dont le maintien est indispensable à l'élimination des toxines microbiennes. Il a, de plus, l'avantage de n'imposer aucun travail exagéré au parenchyme rénal, et, à tous ces titres, il exerce une action salutaire au point de vue des complications qui peuvent surgir de ce côté. On aura donc à le recommander principalement au cours de la variole et de la scarlatine comme moyen préventif des néphrites ; et, si celles-ci viennent à se déclarer, le régime lacté exclusif constituera le meilleur moyen de traitement, appliqué suivant les données que j'ai exposées au chapitre des inflammations du rein.
Dans toutes les autres maladies infectieuses oîi l'on doit prescrire une alimentation réparatrice, tout en veillant constamment sur la sécrétion urinaire dont on cherchera toujours à exciter le fonctionnement, le lait sera de tous les médicaments celui qui remplira le mieux cette double indication, à laquelle il s'adaptera avec d'autant plus de succès que le processus
microbien aura plus de tendances à se localiser du
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côté des reins. C'est ce (ju'oii observera dans les angines infectieuses, dans la diphtérie et dans toutes les manifestations dues aux streptocoques ou aux pneumocoques, quelles que soient leurs expressions symptomatiques.
Influenza. — Dans ce cadre des maladies infectieuses, la grippe est une de celles qui réclament le plus un régime réparateur pendant la période fébrile, pour lutter contre cette asthénie souvent si profonde qui s'est montrée dans le cours des épidémies récentes. Et, dans bien des cas, en raison de Vinappétence et de Vintolérance stomacale, le lait est le seul aliment qu'on puisse faire ingérer aux malades. Je l'ai trouvé d'autant plus indiqué que, chez de nombreux sujets, j'ai vu cette fièvre infectieuse entraîner dès ses débuts une véritable congestion rénale, une diminution des urines et une transsudation plus ou moins accusée de l'albumine; mais, même en l'absence de cette dernière, j'ai noté, dans la majeure partie des cas, un abaissement considérable du taux de la sécrétion urinaire qui pouvait même faire défaut pendant le premier et même le second jour. Et ces poussées néphritiqucs ont presque toujours coïncidé avec des crises de dyspnée, qui disparaissaient parallèlement au rétablissement de la perméabilité des reins.
Or, aucune autre médication ne semble mieux appropriée à écarter ces symptômes menaçants que le régime lacté; de fait, il m'a donné des résultats
qu'aucune autre médication ne m'a permis d'obtenir. En le combinant au sulfate de quinine, pour combattre la fièvre, à la caféine pour relever l'énergie du muscle cardiaque, on évitera l'explosion des signes de Yinsuffisance urmaire, qui cèdent le plus souvent à l'administration exclusive de ce régime et qui sont même exceptionnels lorsqu'on le prescrit au début de la maladie.
Les mêmes considérations s'appliquent au traitement des pneumonies grippales, ainsi que l'a du reste fort bien établi M. Huchard, et slux pleurésies de même origine, dans lesquelles le lait amène une résolution rapide de l'épanchement, proportionnelle à l'abondance de la diurèse provoquée par cette médication.
Convalescences.
C'est surtout dans les convalescences des fièvres, et en particulier de la dothiénentérie, que le régime lacté trouve une de ses plus utiles applications. On le donnera à doses fractionnées, et, chez les typhiques, l'emploi du lait écrémé doit être préféré au début de cette période, attendu, comme l'a montré Debove, que le passage des corps gras à travers les ganglions mésentériques, après leur absorption par les lymphatiques de l'intestin, semble à peu près impossible en raison des altérations que subissent ces ganglions à la période d'état.
Le seul inconvénient do ce régime est d'entraîner un certain degré de constipation, qu'il faut éviter à tout prix pour empêcher la rupture d'ulcérations qui peuvent être encore faciles à déchirer sous le moindre effort ; on lui associera quelques laxatifs doux, qui suffiront d'ordinaire à prévenir la stagnation des matières dans le tube intestinal.
Tuberculose pulmonaire.
Employé de tout temps chez les poitrinaires, le régime lacté a trouvé successivement d'enthousiastes partisans et d'énergiques détracteurs. Recommandé par Hippocrate, Arétée (de Cappadoce), Cœlius Aurelianus, etc., il était en usage du temps de Pline, où les phtisiques allaient faire des cures en Arcadie ; Galien envoyait ces mêmes malades à Stables, près du Vésuve, d'où ils revenaient en bonne santé.
Cette méthode thérapeutique, mise également en œuvre pendant la période moderne, reçut une vive impulsion à la suite de la vulgarisation de la cure par le lait d'ânesse, dont Hoffmann faisait connaître les merveilleux succès en 1724. Elle se généralisa depuis lors, et la prescription du lait se releva du discrédit où l'avaient jetée les craintes exprimées antérieurement sur les dangers hypothétiques de sa coagulation.
Mais on comprend que les notions sur les résultats
de ce traitement devaient se ressentir de l'insuffisance des connaissances anatonio-pathologiques et cliniques sur la phtisie pulmonaire. La seule règle concernant ses indications et ses contre-indicatibns remontait à Hippocrate, dont on suivait fidèlement le conseil de ne pas donner le lait, en pareil cas, s'il existe une fièvre trop violente, et, jusqu'à la période contemporaine, on considéra constamment l'état fébrile comme une contre-indication à peu près absolue à l'absorption de ce liquide.
Stoll traduisait nettement ce précepte en quelques lignes, lorsqu'il disait : Lac febricitantihus, ad quos nostri quoque phthysici pertinent, teste Hippocrate et experientiâ non convenit. Et, se basant sur les dangers de faire ingérer la caséine en pareil cas, il regarde le lait comme trompant à la fois l'espoir des médecins et des malades atteints de. phtisie.
Depuis les travaux de Laënnec, le diagnostic de la tuberculose pulmonaire, appuyé sur l'auscultation, vint montrer qu'elle était susceptible de guérison, ou du moins de subir un tel arrêt dans son évolution qu'il équivalait à un retour définitif de la santé. Aussi, les observations recueillies depuis cette époque pourraient seules permettre de se faire une opinion assez exacte sur la valeur de ce traitement. Leur nombre est malheureusement très restreint et, d'autre part, les cures de petit-lait, de laits fermentés, kourays, képhyr, ont pour ainsi dire accaparé l'attention du
public médical. Mais il est facile de reconnaître qu'à côté de l'action des climats, de la cure d'air, dont l'utilité ne peut être discutée, l'ensemble de ces faits apporte un appoint sérieux à la valeur nutritive et curative du lait chez les phtisiques.
J'emprunte à Laënnec lui-même le récit d'un cas de guérison qui mérite d'être bien connu. Une jeune dame vint à Paris dans le dessein d'y chercher des secours contre une maladie pour laquelle elle avait déjà employé un grand nombre de remèdes en province. M. Récamier et moi fûmes consultés par elle. Elle présentait tous les signes de la phtisie pulmonaire : toux fréquente, crachats puriformes, amaigrissement considérable, fièvre hectique, sueurs nocturnes. Plusieurs glandes lymphatiques du cou étaient dures et tuméfiées. A ces symptômes se joignait, depuis quelques jours, une diarrhée assez forte. Nous conseillâmes quelques astringents^ les bains sulfureux et l'usage du lait d'ânesse. Ces moyens furent suivis d'un succès tellement prompt, qu'au bout de deux mois les forces, l'embonpoint et la fraîcheur étaient revenus ce qu'ils étaient avant la maladie. La toux avait tout à fait disparu, le volume des glandes cervicales avait diminué de moitié, et la malade retourna chez elle dans un état de santé parfait (De l'auscultation mèdiale, l'' édition, 1. 1, p. 104, 1819).
Cette observation si concluante cadre avec nombre de faits recueillis dans ces dernières années et de
l'analyse desquels il résulte que le régime lacté, quels qu'en soient les modes d'application, amène chez les tuberculeux une grande amélioration, dans des conditions qu'il s'agit de bien préciser. Mais trop souvent la maladie ne subit qu'un temps de suspension parfois assez long, dont le bénéfice n'en est pas moins très important à signaler. C'est, du reste, ce qui arriva chez la malade de Laënnec, qui passa très bien l'hiver, à la fin duquel reparurent des symptôn^es de la phtisie, qui finit par l'emporter. On doit cependant reconnaître que, soit à l'état naturel, soit sous forme de laits fermentés ou bien encore de laits chlorurés, iodurés, phosphatés, etc., qui présentent les mêmes effets sur la nutrition, cette alimentation a souvent donné des résultats inespérés.
Le lait fait partie du régime mixte, de la suralimentation par la sonde au moyen de laquelle on introduit dans l'estomac des phtisiques, généralement deux fois par jour, un litre de ce liquide, des œufs et de la viande crue. Je me borne à rappeler ici les succès sans nombre obtenus chez ces malades par cette méthode découverte et vulgarisée par mon maître Debove, et qui survit à tant d'essais thérapeutiques imaginés dans le but de poursuivre l'infection bacillaire. Et, comme le faisait remarquer M, Dujardin- Beaumetz, en analysant, en 1881, les différents cas dans lesquels il venait d'applifiuer la suralimentation, lorsqu'on étudie attentivement et comparativement la
thérapeutique de la phtisie pulmonaire, on voit qu'elle se résume le plus ordinairement à la solution d'un problème de nutrition. Il faut donc alimenter les tuberculeux, et le lait constitue pour eux une ressource précieuse, soit qu'ils le prennent au moment des repas, soit qu'on l'introduise directement dans l'estomac, quand le dégoût, l'anorexie, viennent à imposer l'usage de la sonde et qu'on l'administre en quantités suffisantes.
En dehors de ces circonstances, il faut souvent recourir au régime lacté absolu pour répondre à des indications dont j'esquisserai les plus saillantes. C'est ainsi qu'il permet de combattre les états dyspeptiques qui se développent chez les malades qui ne peuvent se résoudre à l'alimentation forcée ou dans les périodes de repos de cette alimentation.
Lorsqu'il existe une intolérance stomacale menaçant de conduire à l'inanition, on arrive souvent à la surmonter par l'administration du lait, qui, s'il est mal supporté, se trouve parfois avantageusement remplacé par le képhyr. Toutefois, si l'on peut faire adopter le tube en caoutchouc, on verra souvent tous les troubles gastriques se dissiper après l'introduction du repas mixte de lait, de viande et d'œufs. Mais que, pour une cause quelconque, les phtisiques arrivent à ne pouvoir s'alimenter, le lait leur permet de lutter conti-e le mouvement de dénutrition qui peut les entraîner rapidement à un état de marasme irréparable.
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Une des notions les plus importantes à déterminer consiste dans l'appréciation directe ou approximative des troubles du chimisme stomacal. Les recherches de MM. Ilayem et Robin ont démontré que Vliyperclilorhyclrie, exceptionnelle dans la dyspepsie de la tuberculose aiguë, se rencontre, au contraire, 60 fois sur 100 cas au cours de celle qui se manifeste dans la tuberculose chronique. Aussi, pour la combattre, doiton s'adresser aux alcalins, tout en conseillant le lait comme unique boisson, en lui adjoignant une petite quantité de légumes farineux en purée. Dans bien des cas analogues, j'ai vu réussir le régime lacté exclusif, combiné à l'administration du bicarbonate de soude, dont il ne faut pas craindre, comme le recommande Debove, de porter quelquefois les doses à 8 et 10 grammes.
L'hypochlorhydrie et Vanachlorhydrie, qui prédominent à la période terminale de la phtisie, se trouvent également améliorées par l'administration du lait, de l'acide chlorhydrique et de la pepsine. Mais il est indispensable de tâter les susceptibilités individuelles et d'instituer le régime alimentaire suivant l'élat d'intégrité des fonctions motrices de l'estomac.
Enfin, il sera toujours prudent de s'abstenir, du moins dans une certaine mesure, de prescrire le lait aux tuberculeux qui présentent de l<i fermentation lactique, laquelle s'observe assez souvent à la phase initiale de la maladie et cède généralement à l'emploi
des moyens destinés à combattre la slase du contenu stomacal, et plus particulièrement à l'application du lavage au moyen de la sonde.
Quand la diarrhée vient à se manifester, elle cède généralement au régime exclusif, qui laisse reposer l'intestin et diminue les fermentations dont il est le siège. Et, comme elle constitue souvent une cause d'épuisement, on comprend qu'à ce seul titre le lait convienne admirablement dans le cours de la phtisie, non seulement par cette action curatrice, mais en s'opposant, dans une certaine mesure, à l'apparition de ce symptôme d'une manière préventive, si Ion a soin de veiller avec soin à la régularité des selles. On l'associera, du reste, aux divers médicaments préconisés en pareil cas.
C'est encore au lait qu'on aura recours comme unique alimentation quand cette dernière provoque des phénomènes à' auto-intoxication et des poussées congestives après le repas, qui peuvent être dangereuses en cas de menace d'hémdptysie. Son absorption offre alors l'avantage d'éviter la surcharge du système vasculaire.
D'après Gubler, le lait d'ânesse convient aux sujets qui, par défaut cVaction hépatique ou par une autre cause, ont besoin d'emprunter des aliments respiratoires ou histogéniques tout élaborés. Mais le lait de vache et les laits fermentés permettent de remplir la même indication. Comme dans la plupart des maladies
Maladies infectieuses 155 d'infection, le lait agit d'une manière favorable sur le foie en maintenant sa fonction glycogénique et en diminuant la production des toxines qu'il doit arrêter ou détruire au passage.
Les altérations rénales qui surviennent au cours de la phtisie pulmonaire peuvent exiger l'emploi exclusif du régime lacté. La suralimentation ne doit être, en effet, poursuivie qu'autant qu'on peut compter sur le bon fonctionnement des reins ; en cas contraire, et plus particulièrement s'il existe de la néphrite, il faut abandonner le régime carné, à cause des difficultés de l'élimination des ptomaïnes et des leucomaïncs, et restreindre autant que possible tous les déchets nuisibles destinés à être entraînés avec les urines ; le lait et les antiseptiques intestinaux permettent de remplir cette double indication, tout en assurant l'alimentation des malades ; mais, comme l'exprimait M. G. Sée dans la séance du 4 septembre 1892 de l'Académie de médecine, c'est là qu'on rencontre le plus de difficultés pour la digestibilité du lait, à cause des troubles si fréquents de la digestion, de la perversion du suc gastrique et des lésions qui se développent sur la muqueuse stomacale des tuberculeux.
Le lait sera continué, à la dose de 2 Htres et demi à 3 litres par jour, jusqu'à la disparition des signes menaçants de l'insuffisance de la dépuration rénale ; dès que l'amélioration se dessinera bien nettement, on pourra lui ajouter des œufs, des féculents, du
laitage, en suivant la marche indiquée dans le traitement des diverses néphrites.
Nous reviendrons plus loin sur les heureux résultats obtenus chez les phtisiques par la cure de pelit-lail et par l'administration des différents lails fermentes.