CHAPITRE XII
RÉALITÉ DE CES DEVOIRS. — § 1. LeURS SANCTIONS : CAUSES DE LA POPULARITÉ. —
§ 2. Devoirs du sage : leçons, autorité, équité du magistrat, modération. — § 3, Devoirs du fort : police, protection contre la violence, le bon maître. — I -4. Devoirs du riche : assistance a tous les faibles.
Responsable vis-à-vis du roi, l'administrateur se sent redevable aussi envers ses administrés. La sanction qu'il espère et redoute est double; il l'attend à la fois d'en haut et d'en bas. Il sait qu'il doit des comptes au roi ; il sait que la justice des dieux le surveille ; il sait que pour plaire aux dieux et au roi, il lui faut faire ce qu'ils aiment et qu'ils veulent le bien du monde. H sait que le bon sujet, le féal du roi, ne fait de mal à aucun homme*, qu'il doit pouvoir se dire « Fami de sa Sainteté chaque » jour, sans manquer de travailler dans l'intérêt de sa propre » ville » ". Mais il sait aussi qu'il a des devoirs directs envers les hommes.
Là se marque, entre le roi et lui, la différence peut-être la plus profonde. Le roi trouve en soi, dans sa nature divine, la raison de sa bonté et de sa bienfaisance : il a des devoirs envers luimême et envers les dieux; il n'en a pas envers les hommes. Au contraire le baron ou le fonctionnaire ont conscience d'obligations envers leurs administrés :
1 « Je suis son féal (de Sahoun") ; je ne fais action mauvaise contre personne. » St. de Soiihmit-ni-ânkh, 1. 5, vi« d. (Mariette, Mast., 202; Maspero, B. Eg., VUI, 334-35.
2 Statue de Smendèsnam (Za-banibdidou-namou) à Mendès, Mus. de Berlin, Op. saïte (PiEHL, jE. Z., 1887, 124).
» Je n'ai pas commis de péché envers les hommes, afin de pouvoir rejoindre mon ■>■> lieu de repos à l'occident de Thèbes. »
dit le prince Rames ^ Maltraiter le peuple serait donc à la fois faute politique et faute morale.
1 1''^ — Sanctions des devoirs. Causes de la popularité.
11 y a plus. Ces devoirs envers les hommes trouvent dans leur objet même leurs sanctions. Sans doute, loin d'être pour les sujets le plus saint des devoirs, Tinsurrection contre la tyrannie n'est même pas un droit. Les hommes, ne dispensant pas la puissance aux grands, ne la retirent pas davantage. Le grand vit indépendant de tout pouvoir humain, car, s'il dépend du roi, le roi n'est pas un homme :
« Pour le grand qui a derrière lui des moyens d'existence, sa ligne de conduite est ce » que vaut sa personne. II fait ce qui lui plaît ; s'il forme le dessein de se reposer, sa » personne le réalise. Le grand, en allongeant sa main, fait ce à quoi les hommes ne » parviennent pas. Mais comme les moyens d'existence sont sous la volonté de Dieu, » on ne peut pas se révolter à rencontre 2. »
Donc pas de rébellion. Toutefois, dans le silence de la soumission, on pense et on juge : les grands ne disent point qu'ils n'en ont cure.
Le jugement des hommes constitue pour les grands l'une des récompenses ou l'un des châtiments de leur conduite. Non pas, encore une fois, ce jugement porté après la mort, avant de procéder aux funérailles, qu'avaient imaginé les Grecs. Mais le jugement condamnant ou glorifiant Thomme pubhc de son vivant même, et plus tard célébrant ou flétrissant sa mémoire. Pendant sa vie, une bonne réputation le préservera de toute récrimination, de toute attaque ; la satisfaction de ses administrés le garantira contre les tracas et le déshonneur qui s'attachent à toute comparution en justice; quels que soient le nombre, l'importance, les difficultés des charges qui lui auront été confiées, il ne soulèvera aucune plainte contre lui^ Après sa mort, non seule-
1 Tomb. de Râmès à Thèbes sous Aménôthès IV, 1. 7-8 (Piehl, ^. Z., 1883, 128).
2 Ptah-Hotpou, Préceptes, | 7 (Pap. Prisse, vu, 2-3).
3 Cf. supra, ch. vu, p. 292-296 et 320, ch. viii, p. 326.
l'opinion publique 471
ment Osiris et les dieux lui tiendront compte, aux Champs Élysées, de sa conduite terrestre; mais, sur terre même, il se survivra florissant ou honni dans son nom, partie intégrante et très précieuse de sa personnalité', et la postérité se souviendra des choses parfaites qu'il aura accomplies -. Les maximes de Ptah-hotpou, qui constataient l'irresponsabilité apparente des grands, constatent aussi l'indépendance de l'opinion qui prend sa revanche contre les mauvais maîtres :
« Celui qui, commandant le travail en qualité de propriétaire, se conduit comme le » crocodile ^ fait à l'égard de son entourage, ses enfants sont un objet de malédiction, de » mépris et de haine à cause de cela, tandis que son père est grandement dans le cha- » grin, et la mère qui l'a enfanté, heureuse une autre plus qu'elle. »
« (Au contraire) un homme devient un dieu quand il est maître de serfs-ruraux qui » ont confiance à son service *. »
On veut donc, — et l'on agira en conséquence, — on veut plaire à tous, grands et petits : être loué de ses supérieurs et du roi, estimé de ses égaux, béni de ses inférieurs. « Moi », dit un contemporain de l'ancien empire, « je fus un ami des hommes ; » moi, j'ai fait ce qu'approuve tout le mondée » Les formules pour exprimer ce désir sont abondantes et variées à toute époque ^ Très souvent l'amour et les éloges des hommes sont mis en parallèles avec les éloges et l'amour des dieux, ou ce qui revient à peu près au même avec ceux du roi. Ces mots de Samnofir : « C'est une bonne chose d'être cité par le roi, célébré par » les hommes^ » semble un aphorisme d'usage courant. On se
' « Que mon nom soit solide à l'extrême dans la bouche des gens. » St. de Turin, n» 153 : Thotinofri, xvui^ d. (Maspero, R. Tr.,lY, p. 128).
2 Ptah-Hotpou, Préceptes, | 16 (Pap. Prisse : YIII, 14 — IX, 2) : « Si tu es en qualité » de directeur faisant marcher les volontés à tes ordres, accomplis des choses parfaites » dont se souviennent les jours à venir, »
2 Cf. : « Les gens de la Thébaïde m'aiment, car jamais je ne lui ai montré un visage » de crocodile (tep khent). » Montou-nsisou, xu" d., Louvre G 1 (Maspero, B. Eg., VII, 157). — « Ne fais pas le crocodile {ar adou : ne te mets pas en colère) contre un homme » qui a tort : fâche-toi contre ce qui mérite colère {ad-k her ad-iu her-s). » Instruclloiis au visir (Newrerry, Rekhmarà, X. 1. 18,; Gardiner, R. Tr., XXVL 12). — Ménéptah fait cracher au Lybien envahisseur « ce qu'il a dévoré comme un crocodile [di-f cheb-f » âmam-fma doupi). » Stèle d'Israël, 1. 20 (Spiegelberg, JE. Z., XXXIV, 7).
■J Ptah-Hotpou, Préceptes, % 9 (Pap. Prisse, VII, .5-7).
s Stèle de Nozemab, Ma.s. Caire, n» 1,732 (Mariette^ Mast., 417; Brugsch, Thés., V, 1,212; Sethe. f^rA-., I, 75).
8 Cf. supra, ch. vin, p. 326-332; Introduction à l'étude de la morale, ch. vi.
7 Ar-ni rnert rdu hosst nuteru. Tomb. de Samnofîr, v« d. (L. D., II, 81).
rend témoignage d'avoir « agi en ami des hommes, en adorateur » des dieux, en féal vrai » \ d'avoir « fait ce qui plaît aux » hommes, ce qui est agréable aux dieux » -, ou « l'amour des » hommes et la joie des dieux » -, aussi bien que d'être « aimé » des hommes, favori des dieux pour son mérite » ^. On souhaite que son nom « se garde auprès des hommes, subsiste auprès des » dieux » •'. On veut être « sans tare aux yeux des hommes » ^. Mais, au lieu d'adresser un appel général à tous les dieux et à l'humanité entière, on aime mieux s'en référer à ceux qui ont vécu près de soi et ont eu effectivement affaire à soi, aux dieux et aux hommes de sa petite patrie. Ainsi un prophète du X® nome, Hora, se dit « loué par les dieux d'Aphroditopolis, loué depuis sa nais- » sance, loué, unique, parfait, illustré dans sa ville » '^ . On fait grand cas de l'appréciation de ses concitoyens ou compatriotes immédiats, des habitants de sa ville et de son nome. Ceux-là sont véritablement le prochain, dont on se soucie d'attirer la sympathie. On se dit donc :
« dans la laveur de son dieu, estimé de son nome* », — « aimé des gens de son » nome ^ », — « l'aimé des gens de sa ville, le loué des gens de son nome i" », — » l'aimé de sa ville, le loué de son nome, l'afifectionné de ses concitoyens ** », — « le » noble bienfaisant, aimé des dieux, le chéri de ceux qui étaient en rapport avec lui,... » le favori de sa ville, le désiré de mon nome, le chéri d'un chacun i^. »
1 Statue d'IIaroua (Louvre A 84; Sharpe, Eg. Ins., II, 35; Piehl, /. As., 1881, 172).
2 Stèle d'Antef, f. de Bouta, xi-xn« d. (Caire, B. Tr., XI, 85); — Senouserit, \iv d, (Louvre G 174); — Thot, xviii» d., Kom-el-Ahmar, 1. 7-8 : Sayce, Pr.S. B. A., X, 76; BouRiANT, Et. à Leemans, 38; Sethe, Urk., IV, 131); ce dernier est « dans le cœur » des hommes et aimé de mon dieu » Bta-nf oun-a m hàtiou redou mert-a kher noutir-a (ibid., 1. 16).
^ Tomb. de Ràmès, xyiii» d. (Piehl, jE. Z ., 1887, 37) ar-ni n merrt remdu, herrt nuteru (Cf. Daressy, Oslraca, p. 97, n» 25,374). — Senmaah, trésorier d'Hâtchopsou, est avec de légères variantes, «ami des hommes, favori du dieu (le roi) pour son mérite : meri remdu hos n nouter her bat-f (Stèle : Bouriant, B. Tr., XIII, 174; Sethe, Urk., IV, 495).
* Amonemhàït, xviii» d. (Bouriant, B. Tr., XIV, 72).
5 Sarc. du Museo Grégoriano, ép. saïte (Piehl, B. Tr., Il, 30.
^ An-ti ounn-f kher remdou : Tombeau d'Anna, Abd-el-Gournah (Piehl. /. H., I, 130; Sethe, Urk., IV, 68),
7 Stèle d'Hora, Caire, 27,692 (B. Tr., XI, 87).
8 Stèle de Naples, 1. 19 (Brugsch, Gesch. ^g., p. 764; Piehl, B. Tr., ï, 138). Le titulaire réclame, comme tel, les faveurs des dieux et déesses d'Héracléopolis.
9 Piehl, B. Tr., I, 137.
1" Tomb. de Khiti à Béni-Hassan (L. D., II, 142 i) : 7neri nuït-n-f, hosi n hospil-u-f.
11 Mer nouïtou-f, hos n hoapitou-f : Statue d'Haroua, xxvp d. {supra, n. 1).
12 Sarc. d'Ounnofri, f. de Néftis, ép. saïte (Mariette, M. D., pi. 59, p. 19).