POPULARITÉ
On considère comme une extension de la famille, et on rapproche dans une même mention concitoyens, voisins et parents, lorsqu'on se dit « estimé de son père, chéri de sa mère, dans le » cœur de ses frères et sœurs, aimé de tous ceux de son nome » ^ C'est une des formules les plus répandues. Comme d'autre part pour un grand, seigneur féodal ou fonctionnaire royal, ses concitoyens ne diffèrent point de ses subordonnés et ses administrés, l'amour-propre d'un grand sollicitera le contrôle de ses serviteurs, aspirant à la réputation de « féal, ami de son père et ami de sa » mère, féal vis-à-vis de ceux qui (vivent) avec lui, gracieux » envers ses frères et ami de ses serviteurs » -. On marque d'ailleurs bien son intention de ne pas faire de distinction de fortune ou de classes, et de rechercher l'approbation, la bienveillance ou la reconnaissance de tous sans exception^ « faisant l'amour des » grands^ et gagnant les louanges des petits » *.
D'aucuns mêlent quelques notes plus personnelles à des expressions devenues banales. Tel, le prince Khiti :
« Siout se réjouit sous ma règle ; Hnès m'adore ; le midi et le nord répètent mes » éloges : « C'est un grand, en vérité o » ;
tel, le capitaine thébarque Montounsisou :
« Les gens de la Thébaïde m'aiment ; les nobles chantent mes louanges, les grands » s'inclinent, les petits viennent à moi en se traînant sur leurs genoux « » ;
tel encore, Ounnofri, fils de Néftis :
« Moi, quiconque me voit se dilate d'amour 7. »
Quand Thot-hotpou, par faveur du roi, fit placer dans sa tombe sa statue colossale, il put mesurer sa popularité : « la population » de la ville entière se réjouit tant qu'il n'y avait rien de meilleur
1 stèle d'Houi, xvni« d. (Louvre C 86 : Pierret. Lexique, p. 676).
2 Meri n bokou-f : Ourkhouou, connu du roi, v» d. (L. D., II, 43 ; Sethe, Urk., I, 46-48 ; Maspero =: B. Eg., II, 469; Rev. Crit., 1872, II, 342).
3 « Les gens dans la Maison royale, tous les Gens-du-cercle sont sous son souvenir. » Le hd Sobek à El-Kab (L. D., III, 13").
* Dalle anonyme (Mariette, Abydos, III, n" 544-546). — Cf. Montounsisou, infra,n. 6. s Tombeau de Khiti à Siout, 1. 15-16, x" d. (de Rougé, /. H., 289 ; Mariette, M. D., pi. 68, p. 22 ; Griffith, Siut, pi. xv).
6 Stèle Louvre C 1, xii- d. (Maspero, B. Eg. VII, 157).
7 Loc. cit. supra, p. 472, n. 12.
» à voir que cela. » Non seulement les prêtres Hermopolitains lui apportent les compliments de leurs dieux et le saluent « bien-aimé » de Thot, ami du roi, bien-aimé du peuple de ta ville, loué de » ses dieux » ; mais les nobles, les jeunes gens et les soldats viennent en barque à la rencontre du colosse ; les citadins et les gens du nome de l'ouest et de l'est accourent portant des rameaux ; tous ses « vassaux crient des louanges » ; ils sont en fête et leur cœur s'épanouit quand ils voient les monuments de leur maître ; ils sont charmés de la récompense accordée par le roi ; tantôt ils s'arrêtent frappés d'admiration, tantôt ils se ruent pour participer à la conduite du colosse, « les vieillards d'ici eux-mêmes » ^
Quelques expressions que l'on emploie, elles marquent bien que l'on ne se soucie pas seulement de la sanction qui tombe d'en haut, mais de celle qui remonte d'en bas. A de certains points de vue, la féodalité et la théocratie égyptiennes présentent des airs de démocratie.
Comment mériter ainsi l'amour général de tous et des louanges universelles ? Au gouverneur l'exercice de ses fonctions en offrira mille occasions. Soit dans le prélèvement des impôts, soit dans le recrutement des soldats ou des hommes de corvée nécessaires pour les travaux pubhcs et les constructions religieuses, soit dans toutes les autres charges civiles et judiciaires que lui confère son titre de hiza-àd « grand supérieur », il peut se montrer dur et impitoyable, ou se faire aimer par sa douceur et sa bonté.
Pour récolter l'affection, il sèmera la sympathie. Il sera « le » gracieux, l'aimant, le prince qui aime sa ville » % ou bien encore « le maître de l'amour, le grand de l'amabilité dans l'amour des » hommes,... ne faisant jamais chose mauvaise à personne, nul » jour^ Il se laissera inspirer et guider par le désir de faire du bien aux hommes qui sont confiés à son autorité ; il songera non à les exploiter, mais à les rendre heureux ; il agira en bon berger.
1 Toinb. de Thothotpou (L. D, II, 134, 1. 4, 8-10; Chabas, Mél , IV, 112-113; Maspero, B. Ef/., I, 56-60).
2 Hiq mer Houit-f : Amoni, Bénihassan, xif dyn. (Maspeuo, IÎ. Tr., I, 173).
3 Statue de Ouahabrâ à Sais (Daressy, R. Tr., xvii, 115).