‹ Le régime pharaonique dans ses rapports avec l'évolution de la morale en Égypte (volume 2)Chapitre 47 sur 184 · GROUPES DE MÉTIERS OU CORPORATIONS · texte numérisé non relu

GROUPES DE MÉTIERS OU CORPORATIONS

syndics gérant des intérêts communs, ou des représentants capables de présentera qui de droit des doléances?

Le personnel que doit recenser Kaouisar est nombreux et dépend d'une administration importante ; toutefois il ne s'agit pas d'un ministère général, et chaque zaï ne correspond qu'à un groupe local, non à l'ensemble d'une corporation.

Existait-il d'ailleurs? et pouvait-il exister des corporations?

Entre esclaves, on ne comprendrait pas d'associations permanentes, régulièrement constituées et officiellement reconnues. Mais la population ouvrière de l'Egypte ne se composait pas que d'esclaves : elle comprenait beaucoup d'hommes libres, et l'esclave même jouissait de traitements et de droits qui le confondaient presque avec l'homme libre. Existait-il donc entre travailleurs libres des associations dont les membres fussent unis non seulement par l'identité de la profession, mais par la communauté d'intérêts matériels, rehgieux ou moraux? Y avait-il entre eux d'autres liens que ceux d'un même employeur à servir, ou d'un ouvrage commun?

Divers mots désignent des groupements de travailleurs. Sans limiter strictement le sens à des groupes accidentels, ils ne précisent rien absolument.

Dans l'inscription de Berchéli, relative au transport d'un colosse, Thot-hotpou raconte qu" « il fit partir des escouades de jeunes » recrues (zamou ni konnou nofriou) avec des compagnies de » tailleurs de pierres sacrés » (saou nouter khertiou) : et, quand la statue fut amenée au bord du fleuve, « les équipes de rameurs » l'évacuèrent » {zamou [wï] sakou) '. Ces deux termes zamou -

1 iQscr. de Thothotpou. 1. 3 et 7 (L. D., II, 134: Chabas, J/^/.. IV, p. 116: cf. ib., p. 131 : XI X<' dyn., p. 29).

2 Le mot zamou, conservé dans le copte djôm (generatioiies) signifiait la famille proprement dite, et désignait en outre, comme' ici, d'autres collectivités ; mais il serait téméraire de poser que la métaphore a pour pivot une autre idée que celle de collection, celle par exemple de liens affectueux. Quand Amonholpou-Houi dit que, comme scribe royal des jeunes milices, il a « organisé les zamou de son seigneur » (Mariette, Karnak, pi. 36, 1. 30) et raconte ensuite ce qu'il a fait pour l'armée et la marine, le sens s'impose de « ensemble de chacune des générations successives » ou de « classes » au sens spécial où on l'emploie à propos de recrutement militaire. Dans le grand discours du papyrus Harris (p. 76, 1. .o-6). Ramsès III dit : « ari kheper to kemi m zamou âchoii », c'est-à-dire, selon Ghabas, « Je distribuai l'Egypte en castes nombreuses » ou, selon

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et saou ^ n'enlèvent pas tout doute sur l'existence d'une organisation ouvrière en quoi que ce soit autonome-.

Néanmoins, des intérêts communs entre gens de même métier les rapprochaient certainement et exigeaient entre eux autre chose qu'un groupement précaire de bras pour le travail. Payer solidairement des impôts prouve manifestement l'existence d'une communauté dont les membres possèdent et disposent de leurs biens. Or c'est le cas de nombreux artisans d'après un décret de Chéchonq P^ Répartissant la redevance de 365 bœufs à fournir au temple du dieu Hor-chéfi (Harsaphès), après avoir astreint certains personnages dotés de fiefs {nouïtou) à les fournir pendant les huit mois d'automne et de printemps, les villes et bourgs {dimiou) pendant les trois premiers mois d'été, il désigne pour le dernier mois, à raison d'un bœuf chacune, les corporations suivantes, correspondant au terme de ouahàou^ : les bergers et chevriers, les jardiniers et porteurs d'eau, les bouviers, les fabricants de chars, les tailleurs de pierre, les carriers, les maçons*. Il est curieux que ces corps de métiers fussent imposés directement et non pas leurs chefs ; et pourtant je ne puis douter qu'ils obéissent à des chefs {hirou ou mirou), car nous en connaissons, et que ces chefs, chargés d'assurer la régularité de la contribu-

BiRCH, « Je multipliai en Egypte la jeunesse ». Ramsès veut parler ici de la prospérité nouvelle du pays et ne souffle pas mot ailleurs d'une réorganisation sociale, mais l'énumération qui suit « officiers, grands, fantassins et cavaliers par centaine de mille, » auxiliaires innombrables, serviteurs, esclaves et domestiques » permet de penser aux diverses classes de la population, à chacune desquelles Ramsès, en ramenant la paix, avait assuré un rapide accroissement : seulement il s'agirait ici de classes très vastes dont certaines sont hiérarchiquement superposées à d'autres ; il n'est sîirement pas question de corporations de métiers aux rangs sociaux équivalents.

1 Les saou, tfvkai de la traduction de Ganope, marquent, dans la hiérarchie sacerdotale, divers ordres, degrés ou rangs d'une même dignité. Ainsi y a-t-il des prophètes ou des prêtres de plusieurs catégories (Chabas, yË. Z., 1870, lit). — Le me.teasaou pourrait être le censeur de ces congrégations (Maspero, B. Eg., VIII, 436; Griffith, Pap. Kahun, pi. xi, 1. 10, p. 29). — uans l'inscription de Berchéh le mot n'a pas cette nuttnce hiérarchique, et correspond seulement aux groupes d'ouvriers qui n'auraient pu isolément faire besogne prompte et propre.

2 Notons encore « les corporations [toummou] faisant toute espèce do culture » (Pap. Leide I 348, p. x, 1. 2) que nomme Bokniptah parmi les personnes dont il demande le recensement.

3 Maspero traduit par douars, faute de mieux, et les compare aux cantonnements des Bédouins au bord du désert.

* Stèle de Chéchonq I" à Héracléopolis, Musée du Caire, n» 39410 (Ahmed-bey-Kamal, R. Tr., l'JÛ9, XXXI, 33-38; Maspero, ibid., 38-40).

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tion, n'en répondissent comme répondent de l'ordre les cheikhs des corporations modernes.

Si nous laissons de côté la corporation, encore insuffisamment connue, nous savons du moins ce qu'étaient certains chefs des exploitations soit agricoles, soit industrielles. Tous les fonctionnaires de Tordre administratif, les plus petits scribes comme les plus grands, tiennent directement ou indirectement leur place du roi*; ils sont nommés par lui ou en son nom. C'est d'un rescrit royal que le fils d'Amden (ÔMeten) reçoit une petite charge sur les terres régies par son père. Lui-même Amden tient du roi son titre de hiq, et nous connaissons la série des postes qu'il a occupés pendant sa vie-.

Les postes d'action ou de surveillance, qui n'exigent cependant point les connaissances d'un scribe, sont distribués aux individus capables de les occuper. Leurs titulaires sortent des rangs par leur mérite : leur incapacité notoire les y fait rentrer. Les papyrus du temps des Ramessides nous fournissent deux exemples inverses de chefs de ferme (hir ahouït). Le patron de Pentaour lui peint les malheurs de celui que sa malchance dégrade ^ Une autre correspondance nous permet d'entrevoir un autre type, celui qui obtient de l'avancement, en la personne de Pasar, aujourd'hui chef de ferme, auparavant pendant cinq ans voiturier du convoyeur Aouou^. La responsabilité des subalternes est effective, soit qu'on leur retire leur charge, soit qu'on les oblige à en bien remplir les devoirs. Un grand seigneur note ses exigences à l'égard de mauvais intendants^. Un moraliste recommande de traiter avec égards l'économe fidèle; mais il fait entre-

1 Cl', xupra, ch. ii, p. 54 ; ch. vm, p. 347-351; ch. xi, p. 434, n. o.

2 Mastaba d'Amden (L. D., II, 6; Maspero, Deux fonctionnaires. Et. Eg., II, 211, 214, 226 (ilpassim; H. Or., I, 290-296).

3 Amonemanit, Lettres à Pentaour (Pap. Sallier I, vu, 3). Cl. supra, p. 527, n. 1.

* (f Fais attention au chef d'atelier Pasar, ton serviteur {bok) ; il revient de Syrie à » cette heure; pendant cinq ans de séjour, il a été là comme voiturier du convoyeur >> Aouou, ton voiturier, dont la servante est avec toi à Memphis, à sa place; la maison » étant mise en réorganisation, prends le jeune frère du scribe pour valet. » Pap. de Bologne 1094, p. 9, lettie 12 (Ghabas, Mél., IV, 155).

» « Je ne loue pas le mauvais intendant {mir asef), celui qui transporte ses biens; je » ne le laisse pas céder ses biens à un autre, pour reprendre le dessus de la mauvaise » direction qu'il a prise. » Statue de Zod-Khonsou-aoul'ânkh (Daressy, /?. /"r., XVI, 59-60).

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voir les malheurs qui s'abattraient sur le misérable qui mériterait d'être chassé '.

Aussi, quels que soient les emplois subalternes, les individus qui y parviennent s'en montrent-ils fiers. En effet, leur titre, même infime, prouve leur valeur relative, et en outre leur donne, avec une part de responsabilité et d'autorité, tous les avantages qu'assure un commandement. Parfois l'orgueil des scribes affectera de les confondre avec les autres travailleurs manuels ; ainsi, dans un papyrus, un chef d'ouvriers^ sera appelé tantôt de ce titre par un rédacteur, tantôt par un autre simplement « ouvrier ». Mais euxmêmes tiennent à la distinction et s'efforcent de transmettre titre et avantages à leur fils; ou en trouve des exemples dans des intitulés de filiation ^ Encore faut-il que ni leurs enfants ni euxmêmes n'encourent aucune déchéance.

Nous connaissons plusieurs exemples de personnages de basse condition, voire de la classe servile, qui néanmoins possèdent et commandent des esclaves. Ainsi le chasseur Thotnakhti, fils d'Asari, serf perpétuel (zati) du majordome Mirouitensi dans le conte du paysan, a un suivant (chemsou) auquel il donne des ordres K Sur la flotte de Ramsès III les matelots {astiou), anciens captifs incorporés aux troupes royales, ont encore au-dessous d'eux des compagnons (chemsou)"". Un esclave nègre (hon) ïonouramon tient le soldat JVofir sous son autorité ^. Le serviteur (bok) Pasar possède lui-même une servante ^ Le serî (s amdot) Hormidimehou

' « N'humilie pas celui qui l'ail fonctions d'éconorae {khnames), de vicaire {ouahmou) » pour ta maisonnée. Ne le laisse pas courir après ton oreille : donne-lui audience » pendant qu'il est dans ta maison. Ne rends point vaine sa prière; parle-lui honora- » blement, s'il est honorable sur terre et sans reproches dans sa conduite. Certes ! il n'a » plus de pains, il n'a plus de vivres, sa vie est l'envers d'une fête, s'il encourt ta dis- » grâce; si tu lui as tourné le dos, il est rélégué loin de tes libéralités. » Ani, Maximes: Pap. de Boulaq IV, xxii, 10-H (Chabas, |§ 60; Amélineau, | 63). Ni le texte, ni le sens des dernières phrases ne sont sûrs.

2 Pap. Abbott, pi. v, 1. 14, et pi. vi, 1. 5 \Gt. Ehman, ^gypten, p. 181).

•'' Nebnoiir, chef ouvrier dd n astiou, « a laissé son fils Nofirhotpou à sa place » (Pajt. Sait, 1. 1-2 : Chabas, MéL, II, 177).

^ Pap. Butler, 527, 1. 21 (Goodwin, Méi. de Chabas, II, p. 2b5; J. Baillet, Noms de l'esclave, p. 48).

■^Discours de Ramsès III, Pap. Harris, p. 77,1. 8-11 (J. Baillet, iVoww, p. 6; supra, p. 529, n. 2l.

" Pap. Amhurst, pi. m, 1. 5 (Chabas, MéL, IV, 155; J. Baillet, Noms, p. 25).

' Lettre du prêtre Khar : Pap. de Bologne 1094, p. 9, lettre 12 (Chabas, MéL, IV, 155 ; J, Baillet, Noms, p. 25).

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a fait la plus belle fortune : devenu trésorier, prêtre, grand lecteur, il dirige par ordre d'Ainonemhâït une expédition aux mines du Sinaï ^ .

Ainsi les chefs subalternes, les plus rapprochés des humbles qui n'ont personne à qui commander et ne font qu'obéir, sortent des rangs de ces derniers, ouvriers des champs ou de Tatelier, serfs de naissance ou esclaves par le sort des armes. Ils y rentrent, s'ils déplaisent à leurs chefs, s'ils montrent de l'incapacité, s'ils soulèvent de justes plaintes de la part de leurs subordonnés. C'est sur le compte de ceux-là, sans doute, et non du roi, des grands seigneurs, ni des autres puissances, que circulait ce proverbe irrévérencieux recueilli par le moraliste :

« Le (taureau) chef du troupeau, en conduisant aux champs, n'est qu'un animal » semblable aux autres -. »

I 2.— L'esprit hiérarchique et les qualités des subalternes.

Petits et grands s'inspirent donc tous du même esprit, l'esprit administratif. Il n'existe pas d'esprit public indépendant. L'organisation de la société s'y oppose dans une société théocratique compliquée de féodalité. Tous les sujets du roi reçoivent directement ou indirectement de lui leur mot d'ordre. La féodalité, plus ou moins puissante suivant les temps, n'arrive pas à constituer un idéal d'indépendance individuelle. A demi-héréditaires, ou purement à la nomination du roi, les autorités intermédiaires ne font pas moins sentir aux inférieurs leur vassalité, et entretiennent l'habitude de tout attendre d'en haut.

La solidarité dans la hiérarchie s'impose en Egypte au monde moral comme au pays physique. Du Nil les canaux et leurs branchements transportent l'eau et la vie dans le moindre champ, à condition qu'aucun éboulis n'interrompe l'écoulement ou qu'au-

< Graffite de Si, dit Hornitamehou, au Sinaï (Spiegelberg, II. Tr., XX, 51; J. Baillet, Noms, p. 41)

2 Ani, Maximes: Pap. moral de Boulaq IV, xxn, 3 (Chabas, | 51, p. 99-101; Améuneau, I 33). —Cf. Pap. Anastasi V, xrv, 1; et « le bœuf de tête » Tombeau de Pihiri {supra, p. 526, n. 2).

cune saignée ne le détourne : ainsi le réseau administratif qui couvre TÉgypte ne souffre point d'interruption, et sans cesse doit, sauf accidents, porter l'influence centrale jusqu'aux extrémités. A travers les campagnes, les canaux, tous semblables, ne diffèrent que parleur importance : avec le même profil en plus ou moins grand, ils distribuent la même eau : dans toutes les âmes, par les canaux ramifiés de l'administration, descend le même idéal moral. C'est la grande vertu administrative : la régularité.

Pas d'originalité ! Pas de fantaisie ! L'initiative individuelle se limite étroitement aux détails de l'application des ordres. Les petits fonctionnaires se modèlent sur les grands. Homme les grands se comportent à l'égard du roi, ainsi les inférieurs à tous les degrés se comportent à l'égard de leurs supérieurs. Ils veulent leur plaire par les mêmes moyens. S'ils se raidissent pleins de morgue vis-à-vis de qui ne porte pas palette et calâmes, ils sinclinent bien humbles devant qui leur commande. S'ils font marcher à la baguette leurs sous-ordres, eux-mêmes ne s'écartent pas de la ligne de conduite qui leur est tracée. Respect et obéissance résument à peu près tous leurs devoirs vis-à-vis de leurs supérieurs. Vis-à-vis de leurs inférieurs, ils tâcheront d'imiter les grands.

Quelle qu'elle soit, l'autorité doit être respectée. La révolte serait absurde et immorale. Les Égyptiens connaissaient le Procès de la Têle et du Ventre, prototype de l'apologue de Ménénius Agrippa. Le ventre a sans doute contesté la suprématie de la tête ; celle-ci plaide contre lui et démontre que son autorité est achetée par ses services :

« C'est moi, moi, la maîtresse poutre de la maison entière, — d'où les poutres » partent et qui couple les poutres : — tous les membres s'appuient sur moi et » sont en joie. — Mon front est joyeux ; mes organes sont vigoureux : le cou se tient » ferme sous la tête ; — mon œil voit loin ; — la narine se gonfle et aspire l'air ; — » l'oreille s'ouvre et entend ; — la bouche émet les sons et cause ; — les deux bras sont « vigoureux — et font si bien que l'homme arrive à la considération, — marche le front 1) levé, — regarde en face les grands comme les petits.... —C'est moi qui suis leur reine ; » — c'est moi la tête de mes compagnes, — qui ferai un très mauvais parti à qui a tenu » ce langage: « La tête n'est qu'un membre I » — (cela n'est-il pas condamnable?) — « qu'on m'appelle donc la tête ! » — C'est moi qui fais vivre.... < »

' Procès du Ventre et de la Tête : Tablette Drovetti à Turin (Maspero, Et. Kg., 1, 260-264).

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