‹ Le régime pharaonique dans ses rapports avec l'évolution de la morale en Égypte (volume 2)Chapitre 48 sur 184 · LE RESPECT · texte numérisé non relu

LE RESPECT

Cependant l'autorité des chefs subalternes^ loin d'être absolue, se trouve doublement limitée. Ils doivent faire non seulement ce qui plaît aux dieux et au roi, mais d'abord et surtout ce qu'exigent leurs chefs hiérarchiques immédiats qui leur demanderont des comptes. D'autre part, de môme que les grands recherchent l'amour des peuples, les subalternes devront tenir compte des sentiments de leurs inférieurs. Non certes que ceux-ci aient quelque droit de contrôle ou de révolte; non que leurs chefs aient à les consulter ou à traiter avec leurs syndicats. Les contremaîtres réprimandent à leur gré, punissent et distribuent les coups de bâton selon leur jugement. Mais s'ils sont trop durs, ou si les travailleurs pâtissent par suite de leur négligence dans l'accomplissement de leurs propres devoirs d'état, gare aux plaintes et aux dénonciations! C'est ainsi que, dans la correspondance avec Amonemanit, le jeune scribe Pentaour, mis à la tète d'une grande exploitation rurale, ne se contente pas de se laver des reproches de son patron et de vanter son activité et sa régularité ; il s'informe si aucun ouvrier, passant par-dessus sa tète, n'a adressé à son supérieur quelque requête contre lui :

« Je donne chaque jour des pains à tous les hommes qui sont occupés à la moisson... » est-ce que l'un d'entre eux a fait un rapport à mon maître à propos des pains ou de » l'huile? Je les administre (fais travailler) d'une façon bonne et parfaite i. »

Rarement dans les épitaphes, un subalterne parle de ses chefs hiérarchiques et des qualités qui lui ont valu leur satisfaction. Les épitaphes des humbles, s'ils s'en firent, n'ont pas vaincu les siècles. Quant aux fonctionnaires qui ont bien fait leur chemin, ils aimaient mieux reporter jusqu'au roi la reconnaissance et du même coup laisser entendre qu'ils avaient su attirer l'attention du souverain et mériter ses récompenses. Au reste, s'il se trouvait des exceptions, ni le ton, ni les qualités vantées ne différeraient de ce quion voit ailleurs. Ainsi, un conducteur de travaux, qui a réussi à obtenir une décoration de seconde classe, parle de la docilité et de l'inteUigence, causes de son avancement :

• Lettre de Pentaour : Pap. Sallier I, v, 4 (Guieysse, R. Eg., VI, 26-27).

o38 LES SUBALTERNES

j « J'ai présidé aux travaux; j'ai veillé sur ce qu'on m'a ordonné ; (car j'ai été) de première » force dans la guidance (des travaux), très instruit parmi mes camarades. L'architecte » en chef m'a fait ordonnateur [khorp] de ce qui existe et de ce qui n'existe pas, parce » que j'étais suivant lui, plus habile et plus parfait que tous les gardiens de magasin » qui étaient auprès de lui '. »

Les moralistes, plutôt que les épitaphes, nous instruisent sur les devoirs assignés aux subalternes.

Dans ce monde hiérarchisé, la soumission est la vertu sociale par excellence. Elle devra se traduire dans les actes, dans les attitudes, dans les paroles, En effet, on ne saurait faire un pas ou un geste, ni dire un mot, sans avoir affaire à un supérieur. C'est la destinée de tout homme pour toute la vie :

« Sorti du sein de sa mère, Ihomme trouve un supérieur devant qui se courber. Enfant, » il obéit à son patron. Jeune homme, un officier le commande. Vieillard devenu faible, » il est à la merci de ses subordonnés. L'homme est fait pour se plier 2. »

Chacun à son tour témoignera sa soumission envers ses supérieurs par les démonstrations les plus profondes et les exigera de ses inférieurs. Tel personnage, qui vient d'adorer le roi, participe vis-à-vis du peuple entier à la majesté royale. On voit le souverain lui-même dans la personne du ministre qui le représente ^ « Il n'y a pas de plus grand que moi ! » s'écrie un lieutenant ou ministre de ïhotmès III*, Et en effet, on lui rend les plus grands honneurs. Non seulement on l'escorte, on le salue, mais on l'adore presque comme le roi :

« On l'acclame quand il entre au Palais, on le loue quand il sort « ".

« Les grands personnages s'inclinent devant lui en dehors de la porte du Palais » Royal » « ; « les grands viennent à lui en se courbant, les chefs en s'inclinant ti'ès » profondément» ''; « les chefs des barbares du midi et du nord, sitôt qu'ils l'appro- » chent, tondent les bras et l'implorent à l'égal d'un dieu » *.

* Stèle d'Amoni, fils de Tekh : xn« d. (Louvre G 172 : Sharpe, Eg. Ins., I, 82; Piehl, /. H., pi. XII, p. 16).

2 Amonemanit, Satires : Pap. Sallier I, vu, 1-2; Auastasi II, vi. 9-10 (Loret, L'Egypte au temps des Pharaons, p. 20; cf. Maspero, G. Ep., p. 34 et 37; Revilloct, R. Eg., VIII, 20).

3 « Bon gouverneur en qui nous conservons Ràmenkhoper (c.-à-d. Thotmès III) » Rekhmarà, xviu« dyn. (L. D., \\\, 39; supra, ch. xii, p. 482).

* Pésoukher, xviii» d. (Virey, M. M. C, V, 222). f» Antef, xi-xvin» d. (Louvre C 26, 1. 5).

6 Montouhotpou, xn« d. (St. Boulaq 78 : Mariette. Abydos, II, 23; Brugsch, Hist., 92). ' Montounsisou, xn» d. (Louvre C 1, 1. 6 ; Piehl, p. 1).

8 Harmhabi, avant de succéder au roi Ai, était son lieutenant à Momphis : «Les nobles » courbaient l'échiue dès qu'il se montrait à la porte du palais, etc. » (Slat. de Turin,

SOUMISSION DE l'esprit 539

C'est d'ailleurs l'usage devant tout maître de maison; quel qu'il soit, il est le seigneur de tous ceux qu'elle renferme, quels que soient leur rang et leur fonction. Dans les tombes thébaines comme dans celles de l'ancien empire, on voit les serviteurs, qui apportent les provisions funéraires, et les subalternes, qui les dirigent ou viennent rendre compte de leur mission, se prosterner également devant le maître et l'adorer'. En se subdélégant, même presque à l'infini, l'autorité ne perd rien de son caractère et de ses droits. Le lieutenant du roi, pour l'aider dans ses fonctions, a des sous-ordres et des scribes ; ceux-ci, à leur tour, ont droit aux plus humbles marques de respect: on se met devant eux à genoux et on touche la terre du front".

Pour les petits, le grand est le juge de la vérité et de Terreur, le guide de la morale, comme le dépositaire de la force et le dispensateur de la vie. Ils se font humbles devant lui. Ils savent « respecter les vénérables » et se gardent bien de « se jouer de » l'homme vénérable leur supérieur » ^

Ils n'oseraient pas avoir d'autre opinion que lui ; car « il ap- » partient au grand de reconnaître l'erreur^ ». Ils se croiraient dans une mauvaise voie s'ils avaient raison pour eux-mêmes seulement et à son insu, car il faut « avoir raison à la connaissance » des grands » ^ . Au contraire leur approbation donne toute garantie, comme leur blâme préserve des écarts : « combats » cela », se disent-ils, « comme chose réprouvée des grands » '^. Comme les grands désirent l'amour et les louanges du roi, les subalternes convoitent Testime et l'affection des grands et s'enorgueillissent de s'intituler « amis » ou « amis parfaits de » leur maître » \

I. 1 . (BiRCH, Tr. S.B.A., III, p. 492-3; Rec. of Past.,^ s.,X, 31-33; Bhugsch, Gesch.UM; Maspero, h. Or., II, 343). ' L. D., II et III ; M.M.C., V : passim.

2 Toiûb. d'.^rnonemhabi (Virey, M. M. C, Y, 228, fig. 4).

3 Pap. moral démot. 2414 du Louvre (Pierret, R. Tr., I, p. 46) : | vu « Qu'il t'arrive » de respecter les vénérables. » | xxvi « Ne te joue pas de l'homme vénérable ton » supérieur ».

* Ptah-hotpou, Préceptes, % 15 (Pap. Prisse, pi. vin, 1. 13|.

'' Ibid., I 3 (pi. v, 1. 14).

« Ibid., % 4 (pi. VI, 1. 3).

' Afeh hàti monkh n neb-f. Le scribe Mâcha au tombeau d'Amonemhabi (paroi 0. :

Mais si le chef est justement irrité contre le subalterne, s'il lui est hostile pour un motif quelconque, si même par impossible il avait tort, devrait-on admettre sa réprobation? Oui, il faudrait encore plier. Se soumettre serait le mieux ; attendre patiemment qu'il se ravise serait la suprême ressource de l'innocence méconnue :

« Ne réponds pas à un supérieur irrité : tiens-toi à l'écart. Parle doucement à celui qui » parle en étant ému ; c'est le remède pour pacifier son cœur. — Que la réponse d'un » vieillard portant bâton renverse tes audaces, de peur que ton émerveillement n'irrite » plus que tes audaces. < »

Surtout on se défend de toute rébellion, ne fût-ce qu'en paroles, ne fût-ce que par un appel téméraire à la justice céleste : on « ne parle pas contre le maître », on « ne maudit pas son maître » devant la divinité » '-.

A plus forte raison l'inférieur n'oserait-il point ne pas conformer ses actions aux ordres ou même aux désirs de ses supérieurs, car il sait que « si l'on n'est point dans la mauvaise voie, ce qui » y met, c'est le mépris de l'autorité » ^.

Les règles de déférence survivent à la vie même : « N'établis pas » ton tombeau au-dessus de ceux qui te commandent! » dit un moraliste*. Et de fait nous voyons la hiérarchie dominer les champs funéraires. Autour des pyramides les grands se massent selon leur dignité, d'autant moins proches qu'ils sont d'un rang social inférieur: dans d'autres nécropoles les flancs de la montagne sont réservés aux gens de qualité, la foule se contente des limites de la vallée.

Dans ce respect entre une certaine dose de fatalisme et de soumission religieuse à la volonté divine, sans préjudice des calculs utilitaires. A lutter contre les grands on tenterait l'impossible; on se briserait sans résultat :

PiEHL, y. H., pi. 126 B, p. 91), à moins que ce ne soit un serviteur royal annonçant les présents funéraires du roi.

1 Ani, Maximes (Pap. Boulaq 4, xxu, 7-8 : Chabas, | 56-57; AittÉUNEAU, § 58-59).

2 Pap. moral démot. du Louvre 2414, max. ix et xi {loc. cil.). — Cf. « Je n'ai pas maudit » ni le roi ni mon père. » Livre des Morts, ch. cxxv, 1. 27 b.

3 Ptah-hotpou, Préceptes, % 36 (Pap. Prisse, xv, 5-6). — Cf. : obéissance, infra. p. 544-546.

* Pap. moral du Louvre 2414 {loc. cit.).

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